LU S] ELI NE
nous dans le cercle, dit Gilbert ; nous nous dispenserons de figurer, et nous pourrons causer sans qu'on nous remarque. » Elle y consentit ; ils prirent place, et continuèrent à parler d'Emmeline. Cependant de temps en temps un valseur forçait Sarah de prendre part à la figure, et il fallait se lever pour tenir le bout d'une écharpe ou le bouquet et l'éventail. Gilbert restait alors sur sa chaise, perdu dans ses pensées, regardant sa belle partner sauter et sourire, les yeux encore humides. Elle revenait, et ils reprenaient leur triste enlretien. Ce fut an bruit de ces valses allemandes qui avaient bercé les premiers jours de son amour, que Gilbert jura de partir et de l'oublier.
Lorsque l'heure de se retirer fut venue, ils se levèrent tous deux avec une sorte de solennité, « J'ai voire parole, dit la jeune fille, je compte sur vous pour sauver ma sœur ; et si vous parlez, ajouta-t-elle en lui prenant la main sans songer qu'on pût l'observer, si vous partez, nous serons quelquefois deus à penser au pauvre voyageur. »
Ils se quittèrent sur cette parole, et Gilbert partit le lendemain.
Au mois de février de l'année 1580, un jeune homme traversait, au point du jour, la Piazzetta, à Venise. Ses habits étaient en désordre; sa toque, sur laquelle flottait une belle plume écarlate, était enfoncée sur ses oreilles. 11 marchait à grands pas vers la rive des Esclavons, et son épée et son manteau traînaient derrière lui, tandis que d'un pied assez dédaigneux il enjambait par-dessus les pêcheurs couches à terre. Arrivé au pont delà Paille, il s'arrêta et regarda autour de lui. La lune se couchait derrière la Giudecca, et l'aurore dorait le palais Ducal. De temps en temps une fumée épaisse, une lueur brillante, s'échappaient d'un palais voisin. Des poutres, des pierres, d'énormes blocs de marbre, mille débris eucomhraient le canal des Prisons. Un incendie récent venait de détruire, au milieu des eaux, la demeure d'un patricien. Des gerbes d'étincelles s'élevaient par instants, et à cette clarté sinistre on apercevait un soldat sous les armes veillant au milieu des ruines.
Cependant notre jeune homme ne semblait frappé ni de ce spectacle de destruction, ni de la beauté du ciel qui se teignait des plus fraîches nuances. 11 regarda quelque temps l'horizon, comme pour distraire ses yeuxéblouis;; mais la clarté du jour parut produire sur lui un effet désagréable, car il s'enveloppa dans son manteau et poursuivit sa route en courant. 11 s'arrêta bientôt de nouveau à la porte d'un palais où il frappa. Un valet, tenant un flambeau à la main, lui ouvrit aussitôt. Au moment d'entrer, il se retourna, et jetant sur le ciel encore un regard :
Par Bacchus 1 s'écria-t-il, mon carnaval me
coûte cher.
Ce jeune homme se nommait Pomponlo Filippo Veeellio. C'était le second fils du Titien, enfant plein d'esprit et d'imagination, qui ama.it fait concevoir. à son père les plus heureuses espérances, mais que sa passion pour le jeu entraînait dans un désordre continuai. Il y avait quatre ans seulement que le grand peintre et son fils aîné Orazio étaient morts presque en -même temps, et le jeune Pippo, depuis quatre ans, avait déjà dissipé la meilleure part de l'immense fortune que lui avait donnée ce double héritage. Au lieu de cultiver les talents qu'il tenait delà nature .et de soutenir la gloire de son nom.il passait ses journées à dormir et ses nuits à jouer chez une certaine comtesse Orsini, ou du moins soi-disant comtesse, qui faisait profession deruiner la jeunesse vénitienne. Chez elle s'assemblait chaque soir une nombreuse compagnie composée de nobles et de courtisanes : là, on soupoît
et on jouait, et comme on ne payait pas son souper, il ■va sans dire que les dés se chargeaient d'indemniser la maîtresse du logis. Tandis que les sequins flottaient par monceaux, le vin de Chypre coulait, les œillades allaient grand train, et les victimes, doublement étourdies, y laissaient leur argent ot leur raison.
C'est de ce lien dangereux que nous venons de voir sortir le héros de ce conte, et il avait fait plus d'une perte dans la nuit. Outre qu'il avait vidé ses poches au passe-dix, le seul tableau qu'il eût jamais terminé, tableau que tous les connaisseurs donnaient pour excellent, venait de périr dans l'incendie du palais Dolfino. C'était un sujet d'histoire traité avec une verve et une hardiesse de pinceau presque dignes du Titien lui-même ; vendue à un riche sénateur, cette toile avait eu le même sort qu'un grand nombre d'ouvrages précieux ; l'imprudence d'un valet avait réduit en cendres ces richesses. Mais c'était là le moindre souci de Pippo ; il ne songeait qu'à la chance fâcheuse qui venait de le poursuivre avec un acharnement inusité, et aux dés qui l'avaient fait perdre.
11 commença, en rentrant chest lui, par soulever le tapis qui couvrait sa table et compter l'argent qui restait dans son tiroir ; puis, comme il était d'un caractère naturellement gai et insouciant, après .qu'on l'eut déshabillé, il se mit à sa fenêtre en robe de chambre. Voyant qu'il faisait grand jour, il se demanda s'il fermerait ses volets pour se mettre au lit, ou s'il se réveillerait comme tout le monde ; il y avait longtemps qu'il ne lui était arrivé de voir le soleil du
côté où il se lève, et il trouvait le ciel plus joyeux qu'à l'ordinaire. Avant de se décider à veiller ou à dormir, tout en luttant coutre le sommeil, il prit son chocolat sur son balcon. Dès que ses yeux- se fermaient, il croyait voir une table, des mains agitées, des figures pâles, il entendait résonner les cornets, a Quelle fatale chance ! murmurait-il ; est-ce croyable qu'on perde avec quinze !» Et il voyait son adversaire habituel, le vieux Vespasiano Memmo, amenant dix-huit et s'emparant de l'or entassé sur le tapis. 11 rouvrait alors promptement les paupières pour se soustraire à ce mauvais rêve, et regardait les fillettes passer sur le quai ; il lui sembla apercevoir de loin une femme masquée ; il s'en étonna, bien qu'on fût en carnaval, car les pauvres gens no se masquent pas, et il était étrange, à une pareille heure, qu'une dame vénitienne sortît seule, à pied 1 ; mais il reconnut que ce qu'il avait pris pour un masque était le visage d'une négresse, il la vit bientôt de plus près, et elle lui parut assez bien tournée. Elle marchait fort vite, et un coup de vent, collant sur ses hanches sa robe bigarrée de fleurs, dessina des contours gracieux. Pippo se pencha sur le balcon, et vit, non sans surprise, que la négresse frappait à sa porte.
Le portier tardait à ouvrir.
— Que demandes-tu ¥ cria le jeune homme ; est-ce à moi que tu as affaire, brunettei Mon nom est Vecellio, et si l'on te fait attendre, je vais aller l'ouvrir moi-même.
1 On sortait masaué:. autrefois, à Venise tant aue durait te carnaval.
La négresse leva la tèle :
— Voive nom est Pomponio Vecellio t
— Oui, ou Pippo, comme tu voudras.
1 — Vous êles le ûls du Titien ?
— A ton service ; qu'y a-l-il pour te plaire ? Après avoir jeté sur Pippo un coup d'œil rapide el
curieux, la négresse fit quelques pas en arrière, lança adroitement sur le balcon une petite boîte roulée dans du papier, puis s'enfuit promptement, en se retournant de temps en temps. Pippo ramassa la boîte, l'ouvrit et y trouva une jolie bourse enveloppée dans du coton. Il soupçonna avec raison qu'il pouvait y avoir sous le coton un billet qui lui expliquerait cette aventure. Le billet s'y trouvait en effet, mais était aussi mystérieux que le reste, car il ne contenait que ces mots :
« Ne dépense pas trop légèrement ce que je renferme ; quand tu sortiras de chez toi, charge-moi d'une pièce d'or, c'est assez pour un jour; et s'il t'en reste le soir quelque chose, si peu que ce soit, tu trouveras un pauvre qui t'en remerciera. »
Lorsque le jeune homme eut retourné la boile de cent façons, examiné la bourse, regardé de nouveau sur le quai, et qu'il vit enfin clairement qu'il n'en pourrait savoir davantage : « Il faut avouer, pensa-t-il, que ce cadeau est singulier, mais il vient cruellement mal à propos. Le conseil qu'on me donne est bon ; mais il est trop tard pour dire aux gens qu'ils se noient, quand ils sont au fond de l'Adriatique. Qui diable peu! m' envoyer cela?»
142 LE FIIS DtT TITIEN.
Pippo avait aisément reconnu que la négresse était une servante ; il commença à chercher dans sa mémoire quelle était la femme ou l'ami capable de lui adresser cet envoi, et, comme sa modestie ne l'aveuglait pas, il se persuada que ce devait être une femme plutôt qu'un de ses amis. La bourse était en velours brodé d'or ; il lui sembla qu'elle était faite avec une finesse trop exquise pour sortir de la boutique d'un marchand, 11 passa donc en revue dans sa tête d'abord les plus belles dames de Venise, ensuite celles qui l'étaient moins ; mais il s'arrêta là, et se demanda comment il s'y prendrait pour découvrir d'où lui venait sa bourse. Il fit là-dessus les rêves les plus hardis et les plus doux ; plus d'une fois il crut avoir deviné; le cœur lui battait, tandis qu'il s'efforçait de reconnaître l'écriture ; il y avait une princesse bolonaise qui formait ainsi ses lettres majuscules, et une belle dame de Brescia dont c'était à peu près la main.
Rien n'est plus désagréable qu'une idée fâcheuse venant se glisser tout à coup au milieu de semblables rêveries; c'est à peu près comme si, en se promenant dans une prairie en fleur, on marchait sur un serpent. Ce fut aussi ce qu'éprouva Pippo lorsqu'il se souvint tout à coup d'une certaine Monna Bianchina, qui depuis peu le tourmentait singulièrement. Il avait eu avec cette femme une aventure de bal masqué, et elle était assez jolie, mais il n'avait aucun amour pour elle. Monna Bianchina, au contraire, s'était prise subitement de passion pour lui, et elle s'était même efforcée de voir de l'amour là où ilji'y avait que de la poli-
tesse ; elle s'attachait à lui, lui écrivait souvent, et l'accablait de tendres reproches; mais il s'était juré un jour, en sortant de chez elle, de ne jamais y retourner, et il tenait scrupuleusement sa parole. 11 vint donc à penser que Monna Bianchïna pouvait bien lui avoir fait «ne bourse et la lui avoir envoyée ; ce soupçon détruisit sa gaieté et les illusions qui le berçaient ; plus il réfléchissait, plus il trouvait vraisemblable cette supposition ; il ferma sa fenêtre de mauvaise humeur, et se décida à se coucher.
Mais il ne pouvait dormir ; malgré toutes les probabilités, il lui était impossible de renoncer à un doute qui flattait son orgueil. Il continua à rêver involontairement ; tantôt il voulait oublier la bourse et n'y plus songer ; tantôt il voulait se nier l'existence même de Monna Bïanchina, afin de chercher plus à l'aise. Cependant il avait tiré ses rideaux et il s'était enfoncé du côté de la ruelle pour ne pas voir le jour ; tout à coup il sauta à bas de son lit, et appela ses domestiques. 11 venait de faire une réflexion bien simple qui ne s'était pas d'abord présentée à lui. Monna Biat. china n'était pas riche ; elle n'avait qu'une servante, et cette servante n'était pas une négresse, mais une grosse fille de Chioja. Comment aurait-elle pu se procurer, pour celte occasion, cette messagère inconnue que Pippo n'avait jamais vue à Venise ? « Bénis soient ta noire figure, s'écria-t-ïi, et le soleil africain qui l'a colorée! » Et sans s'arrêter plus longtemps, il demanda son pourpoint et fit avancer sa gondole.
II avait résolu d'aller rendre visite à la signora Dorothée, femme de l'avogador Pasqualigo. Celle dame, respectable par son âge, était des plus riches et des plus spirituelles de la république ; elle était, en outre, marraine de Pippo, el, comme il n'y avait pas une personne de distinction à Venise qu'elle ne connût, il espérait qu'elle pourrait l'aider à éclairar le mystère qui l'occupait. II pensa toutefois qu'il était encore trop matin pour se présenter chez sa protectrice, et il fit un tour de promenade, en attendant, sous les Procuralies.
Le hasard voulut qu'il y rencontrât précisément Monna Bianchina, qui marchandait des étoffes ; il entra dans la boutique, et, sans trop savoir pourquoi, après quelques paroles insignifiantes, il lui dit : «Monna Bianchina, vous m'avez envoyé ce matin un joli cadeau, et vous m'avez donné un sage conseil; je vous en remercie bien humblement. »
En s'exprimant avec cet air de certitude, il comptait peut-être s'affranchir sur-le-champ du doute qui l'avait tourmenté ; mais Monna Bianchina était trop rusée [tour témoigner de l'étonnement avant d'avoir examiné s'il était de son intérêt d'eu montrer. Bien qu'elle n'eût réellement rien envoyé au jeune homme, elle vil qu'il y avait moyen de lui faire prendre le change ; elle répondit, il est vrai, qu'elle ne savait de quoi il lui
LE FILS DU TITIEN. liS
parlait ; mais elle eut soin, en disant cela, de sourire avec tant de finesse et de rougir si modestement, que Pippo demeura convaincu, malgré les apparences, que la bourse venait d'elle. « Et depuis quand, lui demanda-t-il, ayez-vous à vos" ordres cette jolie négresse? »
Déconcertée par cette question, et ne sachant comment y répondre, Monna Bianchina hésita un moment, puis elle partit d'un grand éclat de rire et quitta brusquement Pippo. Resté seul et désappointé, celui-ci renonça à la visite qu'il avait projetée ; il rentra chez lui, jeta la bourse dans un coin, et n'y songea pas davantage.
11 arriva pourtant quelques jours après qu'il perdit au jeu une forte somme sur parole. Comme il sortait pour acquitter sa dette, il lui parut commode de se servir de cette bourse, qui était grande et qui faisait bon effet à sa ceinture ; il la prit donc, et, le soir même, il joua de nouveau et perdit encore.
— Continuez-vous ? demanda ser Vespasiano, le vieux notaire de la chancellerie, lorsque Pippo n'eut plus d'argent.
— Non, répondit celui-ci, je ne veus plus jouer sur parole.
— Mais je vous prêterai ce que vous voudrez, s'écria la comtesse Orsini.
— Et moi aussi, dit ser Vcspasiano.
— Et moi aussi, répéta d'une voix douce et sonore une des nombreuses nièces de la comtesse ; mais rou-
vrez votre bourse, soigneur Vecellio : il y a encore un sequin dedans.
Pippo sourit, et trouva en effet au fond de sa bourse un sequin qu'il y avait oublié. « Soit, dit-il, jouons encore un coup, m.iis je ne hasarderai pas davantage. » 11 prît le cornet, gagna, se remit à .jouer en faisant paroli ; bref, au bout d'une heure il avait réparé sa perte de la veille et celle de ta soirée. — Conti niiez- vous ? demanda-t-il à son tour à ser Vespasiano, qui n'avait
— Non ! car il faut que je sois un grand sol de me laisser mettre à sec par un homme qui ne hasarderait qu'un sequin. Maudite soit cette bourse ! elle renferme m» doute quelque wrtUége.
Le notaire sortit lurieux de la salle. Pippo se disposait à le suivre, lorsque la nièce qui l'avait averti lui dit en riant :
— Puisque c'est à moi que vous devez votre bonheur, faites-moi cadeau du sequin qui vous a fait gagner.
Ce sequin avait une petite marque qui le rendait reconnaissnble. Pippo le chercha, le retrouva, et il tendait déjà la main pour le donner à la jolie nièce, lorsqu'il s'écria tout à coup :
— Ma foi, ma belle, vous ne l'aurez pas ; mais, pour vous montrer que je ne suis pas avare, en voilà dix que je vous prie d'accepter. Quant à celui-là, je veux suivre un avis qu'on m'a donné dernièrement, et j'en fais cadeau à la Providence.
En parlant ainsi, il jeta le sequin par la fenêtre.
— Est-il possible, pensait-il en retournant chez lui, que la bourse de Monna Biancliiua nie porte bonheur ? Ce serait une singulière raillerie du hasard, si une cbosi; qui, en elle-même, m'est désagréable, avait une influence heureuse pour moi.
11 lui sembla bientôt, en effet, que toutes les fois qu'il se servait de cette bourse il gagnait. Lorsqu'il y mettait une pièce d'or, il ne pouvait se défendre d'un certain respect superstitieux, et il réfléchissait quelquefois, malgré lui, à la vérité des paroles qu'il avait trouvées au fond de la boîte. Un sequin est un sequin, se disait-il, et il y a bien des gens qui n'en ont pas un par jour. Cette pensée le rendait moins imprudent, et lui faisait un peu restreindre ses dépenses.
Malheureusement, Monna Biancbina n'avait pas oublié son entretien avec Pippo sous les Procuraties, Pour le confirmer dans l'erreur où elle l'avait laissé, elle lui envoyait de temps en temps un bouquet ou une autre bagatelle, accompagnés de quelques mots d'écrit. J'ai déjà dit qu'il était très-fatigué de ses iniport unités, auxquelles il avait résolu de ne pas répondre.
Or, il arriva que Monna Bianchina, poussée à bout par cette froideur, tenta une démarche audacieuse qui déplut beaucoup au jeune homme. Elle se présenta seule chez lui, pendant son absence, donna quelque argent à un domestique, et réussit à se cacher dans l'appartement. En rentrant, il la trouva donc, et il se vit forcé de lui dire, sans détour, qu'il n'avait point
d'amour pour elle, et qu'il la priait de le laisser en repos,
La Bianchina, qui, comme je l'ai dit, était jolie, se laissa aller à une colère effrayante ; elle accabla Pïppo de reproches, mais non plus tendres cette fois. Elle lui dit qu'il l'avait trompée en lui parlant d'amour, qu'elle se regardait comme compromise par lui, et qu'enfin elle se vengerait. Pippo n'écouta pas ces menaces sans s'irriter à son tour ; pour lui prouver qu'il ne craignait rien, il la força de reprendre à l'instant même un bouquet qu'elle lui avait envoyé le matin, et, comme la bourse se trouvait sous sa main : « Tenez, lui dit-il, prenez aussi cela ; cette bourse m'a porté bonheur, mais apprenez par là que je ne vous rien de vous. i>
A peine eut-il cédé à ce mouvement de colère, qu'il en eut du regret. Monna Bianchina se garda bien de le détromper sur le mensonge qu'elle lui avait fait. Elle était pleine de rage, mais aussi de dissimulation. Elle prit l'a bourse et se retira, bien décidée à faire repentir Pippo de la manière dont il l'avait traitée.
11 joua le soir comme d'ordinaire, et perdit ; les jours suivants, il ne fut pas plus heureux. Ser Vespasiano avait toujours le meilleur dé, et lui gagnait des sommes considérables. 11 se révolta contre sa fortune et contre sa superstition, il s'obstina et perdit encore. Enfin, un jour qu'il sortait de chez la comtesse Orsini, il ne put s'empêcher de s'écrier dans l'escalier ; a Dieu me pardonne ! je crois que ce vieux fou avait raison, et que ma bourse était ensorcelée ; car je n'ai plus un
dé passable depuis que je l'ai rendue à la Bianchina. »
En ce moment il aperçut, flottant devant lui, une robe à fleurs, d'où sortaient deux jambes fines et lestes ; c'était la mystérieuse négresse. Il doubla le pas, l'accosta, et lui demanda qui elle était et à qui elle appartenait.
— Qui sait ? répondit l'Africaine avec un malicieux sourire,
— Toi, je suppose. N'es-tu pas la servante deMonna Bianchina 7
— Non ; qui 'est-elle, Monna Bianchina ?
— Eh ! par Dieu, celle qui t'a chargée l'autre jour de m' apporter cette boîte que lu as si bien jetée sur mon balcon.
— Oh ! excellence, je ne le crois pas.
— Je le sais, ne cherche pas à Feindre ; c'est ellemême qui me l'a dit.
— Si elle vous l'a dit... répliqua la négresse d'un air d'hésitation. Elle haussa les épaules, réfléchit un instant; puis, donnant de son éventail un petit coup sur la joue de Pippo, elle lui cria en s'enfuyant :
— Mon beau garçon, on s'est moqué de toi.
Les rues de Venise sont un labyrinthe si compliqué, elles se croisent de tant de façons, par des caprices si variés et si imprévus, que Pippo, après avoir laisse échapper la jeune lille, ne put parvenir à la rejoindre. 11 resta fort embarrassé, car il avait commis deux fautes, la première en donnant sa bourse à Bianchina, et la seconde en ne retenant pas la négresse. Errant au hasard dans la ville, il se dirigea, presque sans le is.
savoir, vers le palais de la si^iKna Dwulliée, sa marraine ;.ilse repentait de n'avoir pas l'ail à celte daine, quelque temps auparavant, sa visite projetée ; il avait coutume de la cousu! ter sur lotil ee qui l'intéressait, et rarement il avait eu recours à elle sausen retirer quelque avantage.
11 la trouva seule dans son jardin, et après lui avoir boisé la main: — Jugez, lui dit-il, ma bonne marraine, de la sottise que je viens de faire. On m'a envoyé, il n'y a pas longtemps, une bourse. . ■
Mais à peine avait-il prononcé ces iliots, que la signora Dorothée se mita rire : — Eh bien ! lui dil-elle, est-ce que cetle bourse n'est pas jolie î Ne trouves-tu pas que les fleurs d'or font boa effet sur le velours rouge?
— Comment I s'écria le jeune homme, se pourraitil que vous fussiez instruite...
En ce moment, plusieurs sénateurs entraient dans le jardin ; la vénérable dame se leva pour les recevoir, et ne répondit pas aux questions que Pippo, dans son élonnement, ne cessait de lui adresser.
Lorsque les sénateurs se lurent retirés, la siguora Dorothée, malgré les prières et les importunïtés de son filleul, ne voulut jamais s'expliquer davantage. Elle était fâchée qu'un premier mouvement de gaieté lui eùl fait avouer qu'elle savait le secret d'une aven-
lure dont elle ne voulait pas se mêler. Comme Pippo insistait toujours :
— Mon cher enfant, lui dit-elle, tout ce que je puis le dire, c'est qu'il est vrai qu'en l'apprenant le nom de la personne qui a brodé pour toi celte bourse, je te rendrais peut-être un bon service ; car celle personne est assurément une des plus nobles et des plus belles de Venise. Que cela te suffise donc ; malgré mon envie de l'obliger, il faut que je me taise ; je ne trahirai pas un secret que je possède seule, et que je ne pourrai te dire que si l'on m'en charge, car je le ferai alors honorablement.
— Honorablement, ma chère marraine? mais pouvez-vous croire qu'en me confiant à moi seul. . .
— Je m'entends, répbqua la vieille dame ; et comme, malgré sa dignité, elle ne pouvait se passer d'un peu de malice : Puisque tu fais quelquefois des vers, ajouta-t-clle, que ne fais-tu un sonnet là-dessus 1
Voyant qu'il ne pouvait rien obtenir, Pippo mit ûn à ses instances ; mais sa curiosité, comme on peut penser, était d'une vivacité extrême. Il resta à dîner chez
I l'avogador Pasqualigo, ne pouvant se résoudre à quitter sa marraine, espérant que sa belle inconnue viendrait peut-être faire visite le soir ; mais il ne vit que des sénateurs, des magistrat, et les plus graves robes de la république.
Au coucher du soleil, le jeune homme se sépara de la compagnie, et alla s'asseoir dans un petit bosquet
II réfléchit à ce qu'il avait à faire, et il se détermina à deux choses : obtenir de la Bianchina qu'elle lui ren-
dit sa bourse, et suivre, en second lieu, le conseil que la signora Dorothée lui avait donné en riant, c'est-àdire faire un sonnet sur son aventure. Il résolut, en outre, de donner ce sonnet, quand il serait fait, à sa marraine, qui ne manquerait sans doute pas de le montrer à la belle inconnue. Sans vouloir tarder davantage, il mit sur-le-champ son double projet à exécution.
Après avoir rajusté son pourpoint et posé avec soin sa toque sur son oreille, il se regarda d'abord dans une glace pour voir s'il avait bonne mine, car sa première pensée avait été de séduire de nouveau la Bianchina par de feintes protestations d'amour, et de la persuader par la douceur; mais il renonça bientôt à ce projet, réfléchissant qu'ainsi il ne ferait que ranimer la passion de cette femme et se préparer de nouvelles importunités. 11 prit le parti opposé ; il courut chez elle en toute hate, comme s'il eût été furieux ; il se prépara à lui jouer une scène desespérée, et à l'épouvanter si bien qu'elle se tint dorénavant en repos.
Montra Bianchina était une de ces Vénitiennes blondes aux yeux noirs, dont le ressentiment a, de tout temps, été regardé comme dangereux. Depuis qu'il l'avait tant maltraitée, Pîppo n'avait reçud'efle aucunmessage ; elle préparait sans doute en silence la vengeance qu'elle avait annoncée. Il était donc nécessairede frapper un coup décisïl, sous peine d'augmenter le mal. •Elle se disposait à sortir, quand le jeune homme arriva chez elle ; il l'arrêta dans l'escalier, et la forçant à rentrer dans sa chambre ;
LE SII& DU HTIEN. 1B3
— Malheureuse femme! s'écria-t-il, qu'avcz-vous fait ! Vous avez détruit foules mes espérances, et voire vengeance est accomplie ?
— Bon Dieu ! que vous est-il arrivé ? demanda là Biancliina stupéfaite.
— Vous le demandez ! Où est cette bourse que vous m'avez dit venir de vous 1 Oserez-vous encore me soutenir ce mensonge?
— Qu'importe si j'ai menti ou non ? Je ne sais ce que cette bourse est devenue.
— Tu vas mourir ou me la rendre, s'écria Pippo en se jetant sur elle. Et, sans respect pour une robe neuve dont la pauvre femme venait de se parer, il écarta violemment le voile qui couvrait sa poitrine et lui posa son poignard sur le cœur.
La Bianchina se crut morte et commença à appeler au secours ; mais Pippo lui bâillonna la bouche avec son mouchoir, et, sans qu'elle pût pousser un cri, il la força d'abord de lui rendre la bourse qu'elle avait heureusement conservée. « Tu as fait le malheur d'une puissante famille, lui dit-il ensuite, tu as à jamais troublé l'existence d'une des plus illustres maisons de Venise ! Tremble ! cette maison redoutable veille sur toi ; ni toi ni ton mari, vous ne ferez un seul pas, maintenant, sans qu'on ait l'œil sur vous. LesSeigneurs delà Nuit ont inscrit ton nom sur leur livre ; pense aux caves du palais ducal. Au premier motque tu diras pour révéler le secret terrible que ta malice t'a fait deviner, la famille entière disparaîtra ! »
Il sortit sur ces paroles, et tout le monde sait qu'à
Venise on n'en pouvait prononcer de plus effrayantes. Les impitoyables et secrets arrêts de la cortc maggiure n : pu ii d; lient une terreur si grande, que ceux qui se croyaient seulement soupçonnés se regardaient d'avance comme morts. Ce fui justement ce qui arrivaau mari de la Biancbma, ser Orio, à qui elle raconta, à pou de chose près, lu menaee que Pippo venait de lui faire. Il esl vrai qu'elle en ignorait les motifs, et en effet Pippo les ignorait lui-même, puisque toute cette affaire n'était qu'une fable. Mais ser Orio jugea prudemment qu'il n'était pas nécessaire de savoir par quels motifs on s'était attiré la colère de la cour suprême, et que le plus important était de s'y soustraire.
II n'était pas né à Venise, ses parents habitaient la terre ferme ; il s'embarqua avec sa femme le jour suivant, et l'on n'entendit plus parler d'eux. Ce fut ainsi que Pippo trouva moyen de se débarrasser de la Lliaucliina, et de lui rendre avec usure le mauvais tour qu'elle lui avait joué. Elle crutloute sa vie qu'un ser cref d'État était réellement attaché à la bourse qu'elle avait voulu dérober, et, comme dans ce bizarre événement tout était mystère pour elle, elle ne put jamais former que des conjectures. Les parents de ser Orio en firent le sujet de leurs entretiens particuliers. A force de suppositions, ils finirent par créer une fable plausible. «Une grande dame, disaienl-ils, s'était éprise du Tizianello, c'est-à-dire du fils du Titien, lequel était amoureux de Monna Biancbina, et perdait, bien entendu, ses peines auprès d'elle. Or, cette grande dame, qixi avait brodé elle-même une bourse pour le Tizïa-
nello, n'était antre que la dngaresse en personne. Qu'on juge de sa colère en apprenant que le Tizianello avait fait le sacrifice de ce don d'amour à la Bianchina ! » Telle était la chronique de famille qu'on se répétait à voix basse à Padoue dans la petite maison de ser Orio.
Satisfait du succès de sa première entreprise, notre héros songea à tenter la seconde. 11 s'agissait de faire un sonnet pour sa belle inconnue. Comme l'étrange comédie qu'il avait jouée l'avait ému malgré lui, il commença par écrire rapidement quelques vers où respirait une cerlaine verve. L'espérance, l'amour, le mystère, toutes les e\prr ssinns passionnées ordinaires aux poètes, se présentaient en foule à son esprit. Mais, pensa-t-il, ma marraine m'a dit que j'avais affaire à l'une des plus nobles et des plus belles dames de Venise ; il me faut donc garder un ton convenable et l'aborder avec plus de respect.
Il effaça ce qu'il avait écrit, et, passant d'un extrême à l'autre, il rassembla quelques rimes sonores auxquelles il s'efforça d'adapter, non sans peine, des pensées semblables à sa dame, c'est-à-dire les plus belles et les plus nobles qu'il put trouver. A l'espérance trop hardie il substitua le doute craintif ; au lieu de mystère et d'amour, il parla de respect et de reconnaissance. Ne pouvant célébrer les attraits d'une femme qu'il n'avait jamais vue, il se servit, le plus délicatement possible, de quelques termes vagues qui pouvaient s'appliquer à tous les visages. Bref, après deux heures de réflexions et de travail, il avait fait
13G LE FILS Dl" TITIEN.
douze vers passables, fort harmonieux el très-insignifiants.
Il les mit au net sur une belle feuille de parchemin, et dessina sur les marges des oiseaux et des fleurs qu'il coloria soigneusement. Mais, des que son ouvrage fut achevé, il n'eut pas plutôt relu ses vers, qu'il les jjla par la fenêtre, dans le canal qui passait prés de sa maison. « Que fais-je donc? se demanda-t-il ; à quoi bon poursuivre celte aventure, si ma conscience ne parle pas 1 »
11 prit sa mandoline et se promena de long en large dons sa chambre, en chantant et en s'accompagna nt sur un vieil air composé pour un sonnet de Pétrarque, Au bout d'un quart d'heure il s'arrêta ; son cœur battait. Il ne songeait plus ni aux convenances, ni à l'effet qu'il pourrait produire. La bourse qu'il avait arrachée à la Bianclmia, et qu'il venait de rapporter comme une conquête, était sur sa table. 11 la regarda :
a La femme qui a fait cela pour moi, se dit- il, doit m'aimer el savoir aimer. Un pareil travail est long et diflicile ; ces fils légers, ces vives couleurs, demandent du temps, elen travaillant elle pensait à moi. Dans le peu de mots qui accompagnent celte bourse, il y avait un conseil d'ami et pas une parole équivoque. Ceci est un cartel amoureux envoyé par une femme de cœur ; n'eût-elle pensé à moi qu'un jour, il faut bravement relever le gant. »
11 se remit à l'œuvre, et, en reprenant sa plume, il était plus agité par la crainte et par l'espérance que lorsqu'il avait joué les plus fortes sommes sur un coup
de dé. Sans réfléchir et sans s'arrêter, il écrivit à la hâte un sonnet, dont -voici à peu près la traduction :
Lorsque j'ai lu Pétrarque étant encore enfant,
J'ai souhaité d'avoir quelque gloire en partage.
Il aimait en poète et chaniaiten amant ;
Ce la langue n'es dieui lui seul sut taire usage.
Lui seul eut le secret de saisir au passage