‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset NouvellesChapitre 16 sur 28 · I.pp liiilti-ments du cœur qui durent un moment · texte numérisé non relu

I.pp liiilti-ments du cœur qui durent un moment

Et, riche d'un sourire, il en gravait l'image

Du bout d'un stylet d'or sur un pur diamant.

0 vous qui m'adresseï une parole amie.

Qui l'ëcrlvlei hier, et l'oubli ici demain,

J'ai le cœur de Pétrarque et n'ai pas son génie;

Je ne puis Ici-bas que donner en chemin

Ma main à qui m'appelle, â qui m'aime ma vie.

Pippo se rendit le lendemain chez la signora Dorc^ lliée. Dès qu'il se trouva seul avec elle, il posa- soit sonnet sur les genoux de l'illustre dame, en lui disant : « Voici pour votre amie. » La signora se monira d'abord surprise, puis elle lut les vers, et jura qu'elle ne se chargerait jamais d« les montrer à personne. Mais Pippo n'en fit que rire, et, comme il était persuadé du contraire, il la quitta en l'assurant qu'il n'avait là-dessus aucune inquiétude.

11 passa cependant la semaine suivante dans le plus grand trouble ; mais ce trouble n'était pas sans ebar-

mes. Il ne sortait pas de chez lui, et n'osait, pour ainsi dire, remuer, comme pour mieux laisser faire !a fortune. En cela, il agit avec plus de sagesse qu'on n'en a ordinairement à son âge, car il n'avait que vingt-cinq ans, et l'impatience de la jeunesse nous fait souvent dépasser le but en voulant l'atteindre trop vite. La fortune veut qu'on -s'aide soi-même et qu'on sache la saisir à propos; car, selon l'expression de Napoléon, elle est femme. Mais, par cette raison même, elle veut avoir l'air d'accorder ce qu'on lui arrache, et il iaut lui donner le temps d'ouvrir la main.

Ce fut le neuvième jour, vers le soir, que la capricieuse déesse frappa à la porte du jeune homme ; et ce n'était pas pour rien, comme vous allez voir. Il descendit et ouvrit lui-même. La négresse était sur le seuil ; elle tenait à la main une rose qu'elle approcha des lèvres de Pippo.

— Baisez cette fleur, lui dit-elle ; il y a dessus un baiser de ma maîtresse. Peut-elle venir vous voir sans danger?

— Ce serait une grande imprudence, répondit Pippo, si elle venait en plein jour ; mes domestiques ne pourraient manquer de la voir. Lui est-il possible de sortir la nuit?

— Non; qui l'oserait à sa place? Elle ne peut ni sortir la nuit, ni vous recevoir clic/, elle.

— Il faut donc qu'elle consente à venir autre part qu'ici, dans un endroit que je l'indiquerai.

— Non, c'est ici qu'elle veut ■ venir; voyez à prendre »os précautions.

Pippo réfléchit quelques instants. — Ta maîtresse peut-elle se lever de bonne heure? demanda-t-il à la négresse.

— A l'heure où se lève le soleil.

— Eh bien! écoute. Je me réveille ordinairement fort tard, par conséquent toute ma maison dort la grasse matinée. Si ta maîtresse peut venir au point du jour, je l'attendrai, et elle pourra pénétrer ici sans être vue de personne. Pour ce qui est de la faire sortir ensuite, je m'en charge, si toutefois elle peut rester chei moi jusqu'à la nuit tombante.

— Elle le fera ; vous plaît-il que ce soit demain?

— Demain à l'aurore, dit Pippo. Il glissa une poignée de sequins sous la gorgerette de la messagère ; puis, sans en demander davantage, il regagna sa chambre et s 'y enferma, décidé à veiller jusqu'au jour. Il se fit d'abord déshabiller, afin qu'on crût qu'il allait se mettre au lit ; lorsqu'il fut seul, il alluma un bon feu, mit-une chemise brodée d'or, un collet de senteur, cl un pourpoint de velours blanc avec des mauehes de satin de la Chine; puis, tout étant bien disposé, il s'assit près de la fenêtre, et commença à rêver à son aventure.

11 ne jugeait pas aussi favorablement qu'on le croir mit peut-être de la promptitude avec laquelle sa dame luiavait donné un rendez-vous, il ne faut pas, d'abord, oublier que cette histoire se passe au svi a siècle, et les amours de ce temps-là allaient plus vite que les nôtres. D'après les témoignages les plus authentiques, il paraît certain qu'à cette époque ce que nous appellerions de

l'indélicatesse passait pour de la sincérité, et il y a même lieu de penser que ce qu'on nomme aujourd'hui ■vertu paraissait alors de l'hypocrisie. Quoi qu'il en soit, une femme amoureuse d'un joli garçon se rendait sans do longs discours, et celui-ci n'en prenait pas pour cela moins bonne opinion d'elle : personne ne songeait à rougir de ce qui lui semblait naturel ; c'était le temps où un seigneur de la cour de France portait sur son chapeau, en guise de panache, un bas de soie appartenant à sa maîtresse, et il répondait sans façon à ceux qui s'étonnaient de le voir au Louvre dans cet équipage, que c'était le bas d'une femme qui le faisait mourir d'amour. . •

Tel était, d'ailleurs, le caractère de Pippo que, fûtil né dans le siècle présent, il n'eût peut-être pas entièrement changé d'avis sur ce point. Malgré beaucoup de désordre et de folie, s'il était capable de mentir quelquefois à autrui, il ne se mentait jamais à luimême ; je Yeux dire par là qu'il aimait les choses pour ce qu'elles Talent et non pour les apparences, et que, tout en étant capable de dissimulation, il n'employait la ruse que lorsque son désir était vrai. Or, s'il pensait qu'il y eût un caprice dans l'envoi qu'on lui avait fait, du moins il n'y croyait pas voir le caprice d'une coquette ; j'en ai dit tout à l'heure les motifs, qui étaient le soin et la finesse avec lesquels sa bourse était brodée, et le temps qu'on avait dû mettre à la faire.

Pendant que son esprit s'efforçait de devancer le bonheur qui lui était promis, 0 se souvint d'un ma-

riage turc dont on lui avait fait !e récit. Quand les Orientaux prennent femme, ils no voient qu'après la noce le visage de leur fiancée, qui jusque-là resta voilée devant eux, comme devant tout le monde. Ils se fient à ce que leur ont dit les parents, et se marient ainsi sur parole. La cérémonie terminée, la jeune femme se montre à l'époux, qui peut alors vérifier par lui-même si le marché conclu est bon ou mauvais ; comme il est trop tard pour s'en dédire, il n'a rien de mieux à faire que de le trouver bon ; et l'on ne voit pas, du reste, qufe ces unions soient plus malheureuses que d'autres.

Pippo se trouvait précisément dans le même caa qu'un fiancé turc : il ne s'attendait pas, il est vrai, à trouver une vierge dans sa dame inconnue, mais il s'en consolait aisément; il y avait en outre cette différence à son avantage, que ce n'éiait pas un lien aussi solennel qu'il allait contracter. Il pouvait se livrer aux charmes de l'attente et de la surprise, sans en redouter les inconvénients, et cette considération lui semblait suffire pour le dédommager de ce qui pourrait d'ailleurs lui manquer. Il se figura donc que cette nuit était réellement celle de ses noces, et il n'est pas étonnant qu'à son âge cette pensée lui causât des transports de joie.

La première nuit des noces doit être, en effet, pour une imagination active, un des plus grands bonheurs possibles, car il n'est précédé d'aucune peine. Les philosophes veulent, il est vrai, que la peine donne plus de saveur au plaisir qu'elle accompagne, mais

Pippo pensait qu'une méchante sauce ne rond pas le poisson plus frais. Il aimait donc les jouissances faciles, mais il ne les voulait pas grossières, et, malheureusement, c'est une loi presque invariable que les plaisirs exquis se payent chèrement. Or la nuit des noces fait exception à cette règle ; e'est une circonslauce unique dans la vie, qui satisfail à la fois les dt ux' penchants les plus chers à l'homme, la paresse et la convoitise ; elle amène dans la chambre d'un jeune homme une femme couronnée de fleurs, qui ignore l'amour, et dont une mère s'est efforcée, depuis quinze ans, d'ennoblir l'âme et d'orner l'esprit ; pour obtenir un regard de celte belle créature, il faudrait peut-être la supplier pendant une année entière ; cependant, pour posséder ce trésor, l'époux n'a qu'à ouvrir les bras; lanière s'éloigne, Dieu lui-même le permet. Si, en s'éveillant d'un si beau rêve, on ne se trouvait pas marié, qui ne voudrait le faire tous les soirs ?

Pippo ne regrettait pas de ne point avoir adressé de questions à la négresse; car une servante, en pareil cas, ne peut manquer de faire l'éloge de sa maîtresse, fut-elle plus laide qu'un péché mortel ; et les doux mots échappés à la signora DoroLhée suffisaient. 11 eût voulu seulement savoir si sa dame inconnue était brune ou blonde. Pour se faire une idée d'une femme, lorsqu'on sait qu'elle est belle, rien n'est plus important que de connaître la nuance de ses cheveux. Pippo hésita longtemps entre les deux couleurs ; enfin il s'imagina qu'elle avait les cheveux châtains, afin de mettre son esprit en repos.

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Mais il ne sul alors comment décider de quelle couleur étaient ses yeui ; il les aurait supposés noire si elle eût été brune, et bleus si elle eût été blonde. 11 se figura qu'ils étaient bleus, non pas de ce bleu clair et indécis qui est tour à tour gris ou verdàlce, mais- de ect azur pur comme le ciel, qui, dans les moments de passion, prend une Idole plus foncée, et devient sombre comme l'aile du corbeau.

A peine ces veux charmants lui eurent-ils apparu avec un regard tendre et profond, que son imaginalion les entoura d'un front blanc comme la neige, et de deux joues roses comme les rayons du soleil sur le sommet des Alpes. Entre ces deux joues, aussi douces qu'une pèche, il crut voir un nez effilé comme celui du buste antique qu'on .1 appelé l'Amour grec. Au-dessous, une bouche vermeille, ni Irop grande ni trop petite, laissant passer entre deux rangées de perles une haleine fraîche et voluptueuse ; le menton était bien formé el légèrement arrondi; la physionomie franche, mais un peu altière ; sur un cou un peu long, sans un seul pli, d'une blancheur mate, se balançait mollement, comme une fleur sur sa tige, cette tète gracieuse et toute sympathique ». A cette belle image, créée par la fantaisie, il ne manquait que d'être réelle. Elle va venir, pensait Pippo, elle sera ici quand il fera jour; et ce qui n'est pas le moins surprenant dans son

1 Simpatica, mol Italien dont notre langue n'a pas l'équivalent, reul-ctre parce que notre caractère n'a pas l'équivalent de ce qu'il exprime.

étrange rêverie, c'est qu'il Tenait de faire, sans s'en douter, le fidèle portrait do sa future maîtresse. ■ Lorsque la frégate de l'Etat, qui veille à rentrée du port, tira son coup de canon pour annoncer six heures du matin, Pippo vit que la lumière de sa lampe devenait rougeùlre, et qu'une légère teinte bleue colorait ses vitres. Use mit aussitôt à sa croisée. Ce n'était plus, cette fois, avec des yeux à demi fermés qu'il regardait autour de lui ; bien que sa nuit se fût passée sans sommeil, il se sentait plus libre et plus dispos que jamais. L'aurore commençait à se montrer, mais Venise dormait encore : cette paresseuse patrie du plaisir ne s'éveille pas si matin. A l'heure où, chez nous, les boutiques s'ouvrent, les passants se croisent, les voitures roulent, les brouillards se jouaient sur la lagune déserte et couvraient d'un rideau les palais silencieux. Le vent ridait à peine l'eau ; quelques voiles paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à la reine des mers les provisions de la journée. Seul, au sommet de la ville endormie, l'ange du campanile de Saint- Marc sortait brillant du crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes dorées.

Cependant les innombrables églises de Venise sonnaient l' Angélus à grand bruit ; les pigeons de la république, avertis par le son des cloches, dont ils savent compter les coups avec un merveilleux instinct, traversaient par bandes, à tire-d'aile, la rive des Esclavons, pour aller chercher sur la grande place le grain qu'on y répand régulièrement pour eux à cette heure ; les brouillards s'élevaient peu à peu ; le soleil parut;

quelques pêcheurs secouèrent leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs, barques ; l'un d'eux entonna d'une voix claire et pore un couplet d'un air national ; du fond d'un bâtiment de commerce, une voix de basse lui répondit; une autre plus éloignée se joignit au refrain du second couplet ; bientôt le chœur fut organisé, chacun faisait sa partie tout en travaillant, et une belle chanson matinale salua la clarté du jour.

La maison de Pippo était située sur le quai des Egclavons, non loin du palais ^ani, à l'angle d'un petit canal ; en cet instant, au fond de ce canal obscur, brilla la scie d'une gondole. Un seul barcarol était sur la poupe ; mais le frêle bateau fendait l'onde avec la rapidité d'une flèche, et semblait glisser sur l'épais miroir où sa rame plate s'enfonçait en cadence. Au moment de passer sous le pont qui sépare le canal de la grande lagune, la gondole s'arrêta. Une femme masquée, d'une taille noble et svelle, en sortit, et se dirigea vers le quai. Pippo descendit aussitôt et s'avança vers elle. <c Est-ce vous? » lui dit-il à voix basse. Pour toute réponse, elle prit sa main qu'il lui présentait, et le suivit. Aucun domesiique n'était encore levé dans la maison ; sans dire un seul mot, ils traversèrent sur la pointe du pied la galerie inférieure où dormait le portier. Arrivée dans l'appartement du jeune homme, la dame s'assit sur un sofa et resta d'abord quelque temps pensive. Elle ôta son masque. Pippo reconnut alors que la signora Dorothée ne l'avait pas trompé, et qu'il avait en effet devant lui une des plus belles femmes de Venise, et l'héritière de deux nobles

familles, Béatrice Loredano, veuve du procurateur Donato.

11 est impossible de rendre par des paroles la beauté des premiers regards que Béatrice jeta autour d'elle lorsqu'elle eut découvert son visage. Bien qu'elle fût veuve depuis dix-huit moi3, elle n'avait encore que vingt-quatre ans, et quoique la démarche qu'elle venait de. faire ait pu paraître hardie au lecteur, c'était la première fois de sa vie qu'elle en faisait uue semblable; car il est certain que jusque-là elle n'avait eu d'amour que pour son mari. Aussi celte démarche l'avait-elle troublée à tel point que, pour n'y pas renoncer en route, il lui avait fallu réunir toutes ses forces, et ses yeux étaient à la fois pleins d'amour, de confusion et de courage.

Pippo la regardait avec tant d'admiration, qu'il ne pouvait parler. En quelque circonstance qu'on se trouve, il est impossible de voir une femme parfaitement belle sans étonnement et sans respect. Pippo avait souvent rencontré Béatrice à la promenade et à des réunions particulières. Il avait fait et entendu faire cent fois l'éloge de sa beauté. Elle était fdle de Pierre Lorédan, membre du conseil des Dix, et arrière-petitc-fiUe du fameux Lorédan qui prit une part si active au procès de Jacques Foscari. L'orgueil de cette famille n'était que trop connu à Venise, et Béatrice passait aux jeux de tous pour avoir hérité de la fierté

de ses ancêtres. On l'avait mariée très-jeune au procurateur Marco Donato, et la mort de celui-ci venait de la laisser libre et en possession d'une grande fortune. Les premiers seigneurs de la république aspiraient à sa main ; mais elle ne répondait aux efforts qu'ils faisaient pour lui plaire que par la plus dédaigneuse indifférence. En un mot, son caractère altier et presque sauvage était, pour ainsi dire, passé en proverbe. Pîppo était donc doublement surpris; car si, d'une part, il n'eût jamais osé supposer que sa mystérieuse conquête fût Béatrice Donato, d'uu autre coté, il lui semblait, en la regardant, qu'il la voyait pour la première fois, tant elle était différente d'elle-même. L'amour, qui sait donner des charmes aux visages les plus vulgaires, montrait en ce moment sa toute-puissance en embellissant ainsi un chef-d'œuvre de la nature.

Après quelques instants de silence, Pippo s'approcha de sa dame et lui prit la main. Il essaya de lui peindre sa surprise et de la remercier de son bonheur ; mais elle ne lui répondait pas et ne paraissait pas l'entendre. Elle restait immobile et semblait ne rien distinguer, comme si tout ce qui l'entourait eût été un rêve. 11 lui parla longtemps sans qu'elle fit aucuu mouvement ; cependant il avait entouré de son bras la taille de Béatrice, lL il s'élmt assis près d'elle.

— Vous m'avez envoyé hier, lui dit-il, un baiser sur une rose ; sur une Heur plus belle et plus fraîche, laissez-moi vous rendre ce que j'ai reçu.

En parlant ainsi, il l'embrassa sur les lèvres. Elle

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ne fit point d'effort pour l'en empêcher ; mais ses regards, qui erraient au hasard, se fixèrent tout à coup sur Pippo. Elle le repoussa doucement et lui dit en secouant la tète avec une trisfesse pleine de grâce :

— Vous ne m'aimerez pas, vous n'aurez pour moi qu'un caprice; mais je vous aime, et je veux d'abord me mettre à genoux devant vous.

Elle s'inclina en effet ; Pippo la retint vainement en la suppliant de se lever. Elle glissa entre ses bras, et s'agenouilla sur le parquet.

11 n'est pas ordinaire ni même agréable de voir une femme prendre cette humble posture. Bien que ce soit une marque d'amour, elle semble appartenir exclusivement à l'homme ; c'est une attitude pénible qu'on ne peut voir sans trouble, et qui a quelquefois arraché à des juges le pardon d'un coupable. Pippo contempla avec une surprise croissante le spectacle admirable qui s'offrait à lui. S'il avait été saisi de respect en reconnaissant Béatrice, que devait-il éprouver en la voyant à ses pieds 7 La veuve de Donato, la fille des Loredans, était à genoux. Sa robe de velours, semée de fleurs d'argent, couvrait les dalles ; son voile, ses cheveux déroulés, pendaient à terre. De ce beau cadre sortaient ses blanches épaules et ses mains jointes, tandis que ses yeux humidesse levaient vers Pippo. Ému jusqu'au fond du cœur, il recula de quelques pas, et se sentit enivré d'orgueil. Il n'était pas noble; la fierté patricienne que Béatrice dépouillait passa comme un éclair dans l'âme du jeune homme.

Mais cet éclair ne dura qu'un instant, et s'évanouit

rapidement. Un telspeclaelc devait produire plusqu'iin mouvement de vanité. Quand nous nous penchons sur ii no source limpide, notre image s'y peint aussitôt et notre approche fait naître un frère qui, du fond de l'eau, vient au-devant de nous. Ainsi, dans l'âme humaine, l'amour appelle l'amour et le fait éclore d'un regard. Pippo se jeta aussi à genoux. Inclinés l'un devant l'autre, ils restèrent ainsi tous deux quelques moments, échangeant leurs premiers baisers.

Si Béatrice était fille des Lorédans, le doux sang de sa mère, Bianca Contarini, coulait aussi dans ses veines. Jamais créature en ce monde n'avait été meilleure que cette mère, qui était aussi une des beautés de Venise. Toujours heureuse et avcii'mte, ne pensant qu'à Lien vivre durant la paix, et, en temps de guerre, amoureuse de la patrie, Bianca semblait la sœur aînée de ses filles. Elle mourut jeune, et, morte, elle était belle

C'était par elle que Béatrice avait appris à connaître et à aimer les arts, el surtout la peinture. Ce n'est pas que la jeune veuve fut devenue bien savante sur ce sujet. Elle avait été à Borne et à Florence, et les chefsd'œuvre de Michel-Ange ne lui avaient inspiré que delà curiosité. Romaine, elle n'eût aimé que Raphaël; niais elle était fdle de l'Adriatique, et elle préférait le Titien. Pendant que tout le monde s'occupait, autour d'elle, d'intrigues de cour ou des affaires de la république, elle ne s'inquiétait que des tableaux nouveaux «t de ce qu'allait devenir son art favori, après la mort du vieux Vecellio. Elle avait vu au palais

Dolfïn le tableau dont j'ai parlé au commencement de ce conte, le seul qu'eût fait le Tiziancllo, et qui avait péri dans un incendie. Après avoir admiré cette toile, elle avait rencontré Pippo chez la signera Dorothée, et elle s'était éprise pour lui d'un amour irrésistible.

La peinture, au siècle de Jules II et de Léon X, n'était pas un métier comme aujourd'hui ; c'était uno religion pour les artistes, un goût éclairé chez les grands seigneurs, une gloire pour l'Italie et une passion pour les femmes. Lorsqu'un pape quittait le Vatican pourrendre visite à Buonarolti, la fille d'un noble " vénitien pouvait sans honte aimer le Tt/ianello ; mais Béatrice avait conçu un projet qui élevait et enhardissait sa passion. Elle voulait faire de Pippo plus que son amant, elle voulait en faire un grand peintre. Elle connaissait la vie déréglée qu'il menait, et elle avait résolu de l'en arracher. Elle savait qu'en lui, malgré ses désordres, le feu sacré des arts n'était pas éteint, mais seulement couvert de cendre, et elle espérait que l'amour ranimerait la divine éliucelle. Elle avait hésité une année entière, caressant en secret cette idée, rencontrant Pippo de temps en temps, regardant ses fenêtres quand elle passait sur le quai. Un caprice l'avait entraînée ; elle n'avait pu résister à la tentation de broder une bourse et de l'envoyer. Elle s'était promis, il esl vrai, de ne pas aller plus loin et de ne jamais tenter davantage. Mais quand la signora Dorothée lui avait montré les vers que Pippo avait faits pour elle, elle avait versé des larmes de joie. Elle n'ignorait pas quel risque elle courait en essayant de réaliser son

rêve; mais c'était un rêve de femme, et elle s'était dit en sortant de chez elle : — Ce que femme veut, Dieu le veut.

Conduite et soutenue par cette pensée, par son amour et par sa franchise, elle se sentait à l'abri de la crainte. En s'agcnouillant devant Pippo, elle venait de faire sa première prière à l'amour ; maïs, après le sacrifice ,de sa fierté, le dieu impatient lui en demandait un autre. Elle n'hésita pas plus à devenir la maîtresse de Tizianello que si elle eût été sa femme. Elle ôta son voile, et le posa sur une statue de Vénus qui se trouvait dans la chambre ; puis, aussi belle et aussi paie que la déesse de marbre, elle s'abandonna au destin.

Elle passa la journée chez Pippo, comme il avait été convenu. Au coucher du soleil, la gondole qui l'avait amenée vint la chercher. Elle sortit aussi secrètement qu'elle était entrée. Les domestiques avaient été écartés sous différents prétextes ; le portier seul restait dans la maison. Habitué à la manière de vivre de son maître, il ne s'étonna pas de voir nne femme masquée traverser la galerie avec Pippo. Mais lorsqu'il vit la dame, auprès de la porte, relever la barbe de son masque, et Pippo lui donner un baiser d'adieu, il s'avança sans bruit et prêta l'oreille.

— Ne m'avais-tu jamais remarquée? demandait gaiement Béatrice.

— Si, répondit Pippo, mais je ne connaissais t pas ton visage; toi-même, sois-en sûre, tu ne te doutes pas de la beauté.

— Ni toi non plus ; tu es beau comme le jour,

mille fois plus que je ne le croyais. M'aîmeras-tu ?

— Oui, et longtemps.

— Et moi toujours.

Ils se séparèrent sur ces mois, et Pippo resta sur le pas de sa porte, suivant des 'yeux la gondole qui emportait Béatrice Donato.

Quinze jours s'étaient écoulés, et Béatrice n'avait pas encore parlé du projet qu'elle avait conçu. A dire vrai, elle l'avait un peu oublié elle-même. Les premiers jours d'une liaison amoureuse ressemblent aux excursions des Espagnols, lors de la découverte du nouveau monde. En s embarquant ils promettaient à leur gouvernement de suivre des instructions précises, de rapporter des plans et de civiliser l' Amérique; mais, à peine arrivés, l'aspect d'un ciel inconnu, une forêt vierge, une mine d'or ou d'argent, leur faisaient perdre la mémoire. Pour courir après la nouveauté, ils oubliaient leurs promesses et l'Europe entière, mais il leur arrivait de découvrir un trésor : ainsi fontquelquefois les amants.

Un autre motif excusait encore Béatrice, Pendant ces quinze jours Pippo n'avait pas joué, et n'était pas allé une seule fois chez la eomlesse Orsini. C'était un commencement de sagesse ; Béatrice, du moins, en jugeait ainsi, et je ne sais si elle avait tort ou raison. Pi jipo laissait une moitié du jour près de sa maîtresse, et l'autre moitié à regarder la mer, en buvant du vin

de Samos dans un cabaret du Lido. Ses amis ne le voyaient plus ; il avait rompu toutes ses habitudes, et ne s'inquiétait ni du temps, ni de l'heure, ni de ses actions ; il s'enivrait en un mot du profond oubli de toutes choses que les premiers baisers d'une belle femme laissent toujours après eux; et peut-on dire d'un homme, en pareil cas, s'il est sage ou fou ?

Pour me servir d'un mot qui dit tout, Pippo et Béatrice étaient faits l'un pour l'autre ; ils s'en étaient aperçus dès le premier jour, mais encore fallait-il le temps de s'en convaincre, et, pour cela', ce n'était pas trop d'un mois. Un mois se passa donc sans qu'il fût question de peinture. En revanche, il était beaucoup question d'amour, de musique sur l'eau et de promenades hors de la ville. Les grandes dames aiment quelquefois mieux une secrète partie de plaisir dans une auberge des faubourgs, qu'un petit souper dans un boudoir. Béatrice était de cet avis, et elle préférait aux dîners même du doge un poisson frais mangé en tète» à-tête avec Pippo sous les tonnelles de la Quintavalle. Après le repas, ils montaient en gondole, et s'en allaient voguer autour de l'île des Arméniens ; c'est là, entre la ville et le Lido, entre le ciel et la mer, que je conseille au lecteur d'aller, par un beau clair de lune, faire l'amour à la vénitienne.

Au bout d'un mois, un jour que Béatrice était venue secrètement chez Pippo, elle le trouva plus joyeux que de coutume. Lorsqu'elle entra, il venait de déjeuner et se promenait en chantant ; le soleil éclairait sa chambre et faisait reluire sur sa table une écuelle d'ar-

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gent pleine de sequins. II avait joué la veille, et gagné quinze cents piastres user Yespasiano. De cette somme il avait acheté un éveillai! chinois, des gants parfumés et une chaîne d'or faite à Venise et admirablement travaillée ; il avait mis le tout dans un coffret de bois de cèdre inernsté de nacre, qu'il offrît à Béatrice.

Elle reçut d'abord ce cadeau avec joie ; mais bientôt après, lorsqu'elle eut appris qu'il provenait d'argent gagné au jeu, elle ne voulut plus l'accepter. Au lieu de se joindre à la gaieté de Pippo, elle tomba dans la rêverie. Peul-èlre peiisail-elle qu'il avait déjà moins d'amour pour clic, puisqu'il était retourné à ses anciens plaisirs. Quoiqu'il en fût, elle vit que le moment était venu de parler, et d'essayer de le faire renoncer aux désordres dans lesquels il allait tomber.

Ce n'était pas une entreprise facile. Depuis un mois elle avait déjà pu connaître le caractère de Pippo. Il était, il est vrai, d'une nonchalance extrême pour ce qui regarde les choses ordinaires de la vie, et il pratiquait le far tdenle avec délices ; mais, pour les choses plus importantes, il n'était pas aisé de le maîtriser, à cause do cette indolence même ; car, dès qu'on voulait prendre de l'empire sur lui, au lieu deluiter et de disputer, il laissait dire les gens et n'en faisait pas moins à sa guise. Pour arriver à ses fins, Béatrice prit un détour et lui demanda s'il voulait faire son portrait.

11 y consentit sans peine ; le lendemain il acheta une toile, et fit apporter dans sa chambre un beau chevalet de chêne sculpté qui avait appartenu à son père. .Béatrice arriva dès le matin, couverte d'une

ample robe brune, dont elle se débarrassa lorsque Pippo fut prêt à se mettre à l'ouvrage. Elle parut alors devant lui dans un costume à peu près pareil à celui dont Paris Bordone a revêtu sa Vénus couronnée. Ses cheveux, noués sur le front et entremêlés de perles, tombaient sur ses bras et sur ses épaules en longues mèches ondoyantes. Un collier de perles qui descendait jusqu'à la ceinture, fixé au milieu de sa poitrine par un fermoir d'or, suivait et dessinait les parfaits contours de son sein nu. Sa robe de taffetas changeant, bleu et rose, était relevée sur le genou par une agrafe de rubis, laissant à découvert une jambe polie comme le marbre. Elle portait en outre de riches bracelets et des moles de velours éclarlate lacées d'or.

La Ténus de Bordone n'est pas autre chose, comme on sait, que le portrait d'une dame vénitienne ; et ce peintre, élève du Titien, avait une grande réputation en Italie. Mais Béatrice, qui connaissait peut-être le modèle du tableau, savait bien qu'elle était plus belle. Elle voulait exciter l'émulation de Pippo, et elle lui montrai! ainsi qu'on pouvait surpasser le Bordone. « Par le sang de Diane ! s'écria le jeune homme lorsqu'il l'eut examinée quelque temps, la Vénus couronnée n'est qu'une écaillère de l'Arsenal qui s'est déguisée en déesse; mais voici la mère de l'Amour et la maîtresse du dieu des batailles ! »

Il est facile de croire que son premier soin, en voyant un si beau modèle, ne fut pas de se mettre à peindre. Béatrice craignit un instant d'être trop belle et d'avoir pris un mauvais moyen pour faire réussir

ses projets de réforme. Cependant le portrait fut commencé, mais il était ébauché d'une main distraite. Pippo laissa par hasard tomber son pinceau ; Béatrice le ramassa, et en le rendant à son amant : « Le pinceau de ton père, lui dit-elle, tomba ainsi un jour de sa main ; Charles-Quïnt le ramassa et le lui rendit ; je veux faire comme César, quoique je ne sois pas une impératrice. »

Pippo avait toujours eu pour son père une affection et mie admiration sans bornes, et il n'en parlait jamais qu'avec respect. Ce souvenir fit impression sur lui. H se leva et ouvrit une armoire : — Voilà le pinceau dont vous me parlez, dit-il à Béatrice en le lui montrant ; mon pauvre père l'avait conservé comme une relique, depuis que le maître de la moitié du monde y avait touché.

— Etiez-vous présent à cette scène, demanda Béatrice, et pourriez-vous m'en faire le récit ?

— J'étais bien jeune, répondit Pippo, mais je m'en souviens. C'était à Bologne. Il y avait eu une entrevue entre le pape et l'empereur ; il s'agissait du duché de Florence, ou, pour mieux dire, du sort de l'Italie. On avait vu Paul 111 et Charles-Quint causer ensemblcsur une terrasse, et pendant leur entretien la ville entière se taisait. Au bout d'une heure tout était décidé ; un grand bruit d'hommes et de chevaux avait succédé au silence. On ignorait ce qui allait arriver, et on s'agitait pour le savoir ; mais le plus profond mystère avait été ordonné ; les habitants regardaient passer avec curiosité et avec terreur les moindres officiers des deux

cours ; on parlait d'un démembrement de l'Italie, d'exils et de principautés nouvelles. Mon père travaillait à un grand tableau, et il était au haut de l'échelle qui lui servait à peindre, lorsque des hallebardiers, leur pique à la main, ouvrirent la porle et se rangèrent contre le mur. Un page entra et cria à haute vois : « César ! h Quelques minutes après, l'empereur parut, roïde dans son pourpoint, et souriant dans sa barbe rousse. Mon père, surpris et charmé de cette visite inattendue, descendait aussi vite qu'il pouvait de son échelle; il était vieux ; en s'appuyant à la rampe, il laissa tomber son pinceau. Tout le monde restait immobile, caria présence de l'empereur nous avait changés en statues. Mon père était confus de sa lenteur et de sa maladresse, mais il craignait, en se hâtant, de se blesser ; Charles- Quint fit quelques pas en avant, se courba lentement et ramassa le pinceau. « Le Titien, dit-il d'une voix claire et impérieuse, le Titien mérite bien d'être servi par César. » Et avec une majesté vraiment sans égale, il rendit le pinceau à mon père, qui mit un genou en terre pour le recevoir.

Après ce récit, que Pippo n'avait pu faire sans émotion, Béatrice resta silencieuse pendant quelque temps; elle baissait la tète et paraissait tellement distraite, qu'il lui demanda à quoi elle pensait.

— Je pense à une chose, répondit-elle. Charles- Quint est mort maintenant, et son fils est roi d'Espagne. Que dirait-on de Philippe II, si, au lieu de porter l'épée de son père, il la laissait se rouiller dans une armoire ?

Pippo sourit, cl, quoiqu'il eût compris la pensée de Béatrice, il lui demanda ce qu'elle voulait dire par là.

— Je veux dire, répondit-elle, que loi aussi tu es l'héritier d'un roi, car le Bordone, le Morelto, le Romanino sont de bons peintres ; le Tinloret et le Giorgione étaient des artistes ; mais le Titien élaït un rpi ; et maintenant qui porte son sceptre?

— Mon frère Orazio, répondît Pippo, eût été un grand peintre s'il eût vécu.

— Sans doute, répliqua Béatrice, et voilà ce qu'on dira des (ils du Titien : L'un aurait élé grand s'il avait vécu, et l'autre s'il avait voulu.

— Crois-tu cela ? dit en riant Pippo ; eh bien 1 oit ajoutera donc : Mais il aima mieux aller en gondole avec Béatrice Donalo.

Comme c'était une autre réponse que Béatrice avait espérée, elle fut un peu déconcertée. Elle ne perdit pourtant point courage, mais elle prit un ton plus sérieux.

— Ecoute-moi, dit-elle, et ne raille pas. Le seul tableau que tu aies fait a été admiré. 11 n'y a personne qui n'en regrette la perte ; mais la vie que tu mènes est quelque chose de pire que l'incendie du palais Dollin, car elle te consume toi-même. Tu ne penses qu'à le divertir, et tu ne réfléchis pas que ce qui est un égarement pour les autres est pour toi une honte. Le fdsd'un marchand enriclii peut jouer aux dés, mais non le Tiziancllo. A quoi sert que lu en saches autant que nos plus vieux peintres, el que tu aies la jeunesse q<li leur manque ? Tu n'as qu'à essayer pour réussir,

LE FILS DU TITtEH. (71

et tu n'essayes pas. Tus amis te trompent, mais je remplis mon devoir en te disant que tu outrages ta mémoire de ton père; et qui te le dirait, si ce n'est moi? Tant que tu seras riche, tu trouveras des gens qui t'aideront à te ruiner; tant que tu seras beau, les femmci t'aimeront ; mais qn'arrivera-t-il, si, pendant que tu es jeune, on ne te dit pas la vérité? Je suis votre maîtresse, mon cher seigneur, mais je veux être aussi votre amante. Plût à Dieu que vous fussiez né pauvre ! Si vous m'aimez, il faut travailler. J'ai trouvé dans un quartier éloigné de la ville une petite maison retirée, où il n'y a qu'un étage. Nous la ferons meubler, si vous vouiez, à notre goût, et nous en aurons deux clefs : l'une sera pour vous, et je garderai l'autre. Là, nous n'aurons peur de personne, et nous serons en liberté. Vous y ferez porter un chevalet; si vous me promettez d'y venir travailler seulement deux heures par jour, j'irai vous y voir tous les jours. Aurez-vous assez de patience pour cela? Si vous acceptez, dans un an d'ici vous ne m'aimerez probablement plus, mais vous aurez pris l'habitude du travail, et il y aura un grand nom de plus en Italie, Si vous refusez, je ne puis cesser de vous aimer, mais ee sera me dire que vous ne m'aimez pas.

Pendant que Béatrice parlait, elle était tremblante. Elle craignait d'offenser son amant, et cependant elle s'était imposé l'obligation de s'exprimer sans réserve ; cette crainte et le désir de plaire faisaient étinceler ses jeux. Elle ne ressemblait plus à Vénus, mais à une Muse. Pippo ne lui répondit pas sur-le-champ ; ii la

LE FILS DU TiTIEÏl.

trouvait si belle ainsi, qu'il la laissa quelque temps dans l'inquiétude. A dire i rai, il avait moins écouté les remontrances que l'accent de la voix qui les prononçait; mais cette vois pénétrante l'avait charme. Béatrice avait parlé de toute son âme, dans le pins pur toscan, avec la douceur vénitienne. Quand une vive ariette sort d'une belle bouche, nous ne faisons pas grande attention aux paroles ; il est même quelquefois plus agréable de ne pas les entendre distinctement, et de nous laisser entraîner par la musique seule. Ce fut à peu près ce que fit Pippo. Sans songer à ce qu'on lui demandait, il s'approcha de Béatrice, lui donna un baiser sur le front, et lui dit :

— Tout ce que tu voudras, tu es belle comme un ange.

11 fut convenu qu'à partir do ce jour, Pippo travaillerait régulièrement. Béatrice voulut qu'il s'yengngràt par écrit. Elle tira ses tablettes, et en y traçant quelques lignes avec une fierté amoureuse :

— Tu sais, dit-elle, que nous autres Lorédans, nous tenons des comptes fidèles *. Je l'inscris comme mon

' Lorsque Foscari tut jugé, Jacques Lorédan, fils de Pierre, croyait ou feignait de croire avoir à verger les pi ! rlus de sa famille. Dans ses livres de compte îrar il fai*a t W «jmiiKTce, comme, à celle époque, presque lous les jiairicîensj, il ainil mjcrii de sn propre main le dose au nombre de ees débiteurs, . pour la mort, y élail-il dit, de mon père et de mon oncle. . De l'autre coté du registre, il avait laisse une page en blanc, pour y faire mention du recouvrement de celle dette, et, en effet, après la perte du doge, il écrivit sur son registre : ftta pagata, II l'a payée.

(D*au, flirt, de ta répubUtm de l'enfx.)

débiteur pour deux heures de travail par jour pendant un an ; signe et paye-moi exactement, afin que je -sache que tu m'aimes.

Pippo signa de bonne grâce. — Mais il est bien entendu, dit-il, que je commencerai par faire ton portrait.

Béatrice l'embrassa à son tour, et lui dit à l'oreille : — Et moi aussi je ferai ton portrait, un beau portrait bien ressemblant, non pas inanimé, mais vivant.

L'amour de Pippo et de Béatrice avait pu se comparer d'abord à une source qui s'échappe de terre ; il ressemblait maintenant à un ruisseau qui s'infiltre peu à peu et se creuse un lit dans le sable. Si Pippo eût été noble, il eût cerlainement épousé Béatrice; car, à mesure qu'ils se connaissaient mieux, ils s'aimaient davantage ; mais , quoique les Vecelli fussent d'une bonne famille de Cador en Frioul, une pareille union n'était pas possible. Non-seulement les proches parents de Béatrice s'y seraient opposés, mais tout ce qui portait à Venise un nom patricien se serait indigné. Cous qui toléraient le plus volontiers les intrigues d'amour, et qui ne trouvaient rien à redire à ce qu'une noble dame fût la maîtresse d'un peintre, n'eussent jamais pardonné à cette même femme, si elle eût épousé son amant. Tels étaient les préjugés de cette époque, qui valait pourtant mieux que la nôtre.

La petite maison était meublée ; Pippo tenait parole en y allant tous les jours. Dire qu'il travaillait, ce serait trop, mais il en Taisait semblant, ou plutôt il croyait travailler. Béatrice, de sou côté, tenait plus qu'elle n'avait promis, car elle arrivait toujours la première. Le portrait était ébauché; il avançait lentement, mais il était sur le chevalet, et, quoiqu'on n'y touchât pas la plupart du temps, il faisait du moins l'office de témoin, soit pour encourager l'amour, soit pour excuser la paresse.

Tous les matins Béatrice envoyait à son amant un bouquet par sa négresse, afin qu'il s'accoutumât à se lever de bonne heure, a Un peintre doit être debout à l'aurore, disait-elle ; la lumière du soleil est sa vie et le véritable élément de son art, puisqu'il ne pent rien faire sans elle. »

Cet avertissement paraissait juste à Pippo, mais il en trouvait l'application difficile. IL lui arrivait de mettre le bouquet de la négresse dans le verre d'eau sucrée qu'il avait sur sa table de nuit, et de se rendormir. Quand, pour aller à la petite maison, il passait sous les fenêtres de la comtesse Orsini, il lui semblait que son argent s'agitait dans sa poche, il rencontra un jour à la promenade ser Vespasiano, qui lui demanda pourquoi on ne le voyait plus.

— J'ai fait serment de ne plus tenir nn comet, répondit-il, et de ne plus toucher à une carte ; mais, puisque vous voilà, jouons à croix ou pile l'argent que nous avons sur nous.

Ser Vespasiano, qui, bien qu'il fût vieux et notaire,

n'en était pas moins le jeu incarné, n'eut garde de refuser cette proposition. Il jeta une piastre en l'air, perdit une trentaine de sequins et s'en fut très-peu satisfait. — Quel dommage, pensa Pîppo, de ne pas jouer dans ce moment-ci! je suis sûr que la bourse de Béatrice continuerait à me porter bonheur, et que je regagnerais en huit jours ce que j'ai perdu depuis deux ans.

C'était pourtant avec grand plaisir qu'il obéissait à sa maîtresse. Son petit atelier offrait l'aspect le plus gai et le plus tranquille. Il s'y trouvait comme dans un monde nouveau, dont cependant il avait mémoire, car sa toile et son chevalet lui riprxiHiimt son enfance. Les choses qui nous ont été jadis familières nous le redeviennent aisément, et cette facilité, jointe au souvenir, nous les rend chères sans que nous sachions pourquoi. Lorsque Pippo prenait sa palette, et que, par une belle matinée, il y écrasait ses couleurs brillantes ; puis quand il les regardait disposées en ordre et prêtes à se mêler sous sa main, il lui semblait entendre derrière lui la voix rude de son père lui crier comme autrefois : « Allons, fainéant, à quoi rêves-tu? qu'on m'entame hardiment cette besogne! » A ce souvenir, il tournait la tête ; mais, au lieu du sévère visage du Titien, il voyait Béatrice les bras et le sein nus, le front couronné de perles, qui se préparait à poser devant lui, et qui lui disait en souriant ; « Quand il vous plaira, monseigneur. »

Une faut pas croire qu'il fût indifférent aux conseils qu'elle lui dormait, et elle ne les lui épargnait pas.

Tantôt elle lui parlait des maîtres vénitiens, et de la place glorieuse qu'ils avaient conquise parmi les écoles d'Italie; tantôt, après lui avoir rappelé à quelle grandeur l'art s'clait élevé, elle lui en montrait la décadence. Elle n'avait que trop raison sur ce sujet; car Venise faisait alors ce que venait de faire Florence : elle perdait non-seulement sa gloire, mais le respect de sa gloire. Michel-Ange et le Titien avaient vécu tous deux prés d'un siècle; après avoir enseigné les arts à leur patrie, ils avaient lutté contre le désordre aussi longtemps que le peut la force humaine; mais ces deux vieilles colonnes s'étaient enfin écroulées. Pour élever aux nues des novateurs obscurs, on oubliait lesmaîtres à peine ensevelis. Brescia, Crémone, ouvraient de nouvelles écoles, et les proclamaient supérieures aux anciennes. A Venise même, le fils d'unélève du Titien, usurpant le surnom donné à Pippo, se faisait appeler comme lui le Tttianello, et remplissait d'ouvrages du plus mauvais goût l'église patriarcale.

Quand mémo Pippo ne se fût pas soucié de la honte de sa patrie, il devait s'irriter de ce scandale. Lorsqu'on vantait devant lui un mauvais tableau, ou lorsqu'il trouvait dans quelque église une méchante toile au milieu des chefs-d'œuvre de son père, il éprouvait le même déplaisir qu'aurait pu ressentir un patricien en voyant te nom d'un bâtard inscrit sur le livre d'or. Béatrice comprenait ce déplaisir, et les femmes ont toutes plus ou moins un peu de l' instinct de Dalila; elles savent saisir à propos le secret des cheveux de Sumson. Tout en respectant les noms consacrés,

Béatrice avait soin de faire de temps en temps l'éloge de quelque peintre médiocre. Il ne lui était pas facile de se contredire ainsi elle-même, mais elle donnait à ces faux éloges, avec beaucoup d'habileté, un air de vraisemblance. Par ce moyen, elle parvenait souvent à exciter la mauvaise humeur de Pippo, et elle avait remarqué que, dans ces moments, il se mettait à l'ouvrage avec une vivacité extraordinaire. -Il avait alors la hardiesse d'un maître, et l'impatience l'inspirait. Mais son caractère frivole reprenait bientôt le dessus ; il jetait tout à coup son pinceau. « Allons boire un verre de vin de Chypre, disait-il, et ne parlons plus de ces sottises. »

Un esprit aussi inconstant eût peut-être découragé une autre que Béatrice ; mais, puisque nous trouvons dans l'histoire le récit des haines les plus tenaces, il ne faut pas s'étonner que l'amour puisse donner de la persévérance. Béatrice était persuadée d'une chose vraie, c'est que l'habitude peut tout; et voici d'où lui venait cette conviction. Elle avait vu son père, homme extrêmement riche et d'une faible santé, se livrer, dans sa vieillesse, aux plus grandes fatigues, aux calculs les plus arides, pour augmenter de quelques sequins son immense fortune. Elle l'avait souvent supplié de se ménager, mais il avait constamment fait la même réponse :« Que c'était une habitude prise dès l'enfance, qui lui était devenue nécessaire, et qu'il conserverait tant qu'il vivrait. » Instruite par cet exemple, Béatrice ne voulait rien préjuger tant que Pippo ne se serait pas astreint à un travail régulier, et elle se disait que

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l'amour de la gloire est une noble convoitise qui doit être aussi forte que l'avarice.

Eu pensant ainsi, elle ne se trompait pas ; mais la difficulté consistait en ceci, que, pour donner à Pippo une bonne habitude, il fallait lui en oter une mauvaise. Or, il y a de mauvaises herbes qui s'arrachent sans beaucoup d'eflorts, mais le jeu n'est pas de celles-là ; peut-être môme est-ce la seule passion qui puisse résister à l'amour, car on a vu des ambitieux, des libertins et des dévots céder à la volonté d'une femme, mais bien rarement des joueurs, et la raison en est facile à dire. De même que le métal monnayé représente presque toutes les jouissances, le jeu résume presque toutes les émotions; chaque carte, chaque coup de dé entraînent la perle ou la possession d'un certain nombre de pièces d'or ou d'argent, et chacune de ces pièces est le signe d'une jouissance indéterminée. Celui qui gagne sent donc une multitude de désirs, et non-seulement il s'y livre en liberté, mais il cherche à s'en Créer de nouveaux, ayant la certitude de les satisfaire. De là le désespoir de celui qui perd, et qui se trouve tout à coup dans l'impossibilité d'agir, après avoir manié des sommes énormes. De telles épreuves, répétées souvent, épuisent et exaltent à la fois l'esprit, le jettent dansnne sorte de vertige, et les sensations ordinaires sont trop faibles, elles se présentent d'une manière trop lente et trop successive pour que le joueur, accoutumé à concentrer les siennes, puisse y prendre le moindre intérêt.

Heureusement pour Pippo, son père l'avait laissé

le fils du irau. ièl trop riche pour que la perte ou le gain pussent exercer sur lui une influence aussi funeste. Le désœuvrement, plutôt que le vice, l'avait poussé ; il était trop jeune, d'ailleurs, pour que le mal fût sans remède ; l'inconstance même de ses goûts le prouvait ; il n'était donc pas impossible qu'il se corrigeât, pourvu qu'on sûtveiUeraltentivementsurlui. Celte nécessité n'avait pas échappé à Béatrice, et, sans s'inquiéter du soin do sa propre réputation, elle passait auprès de son amant presque toutes ses journées. D'autre part, pour que l'habitude n'engendrât pas la satiété, elle mettait en œuvre toutes les ressources delà coquetterie féminine; sa coiffure, sa parure, sou langage même, variait sans cesse, et, de peur que Pippo ne vînt à se dégoûter d'elle, elle changeait de robe tous les jours. Pippo s'apercevail de ces petits stratagèmes-, mais il n'était pas si sot que de s'en fâcher, tout au contraire, car de son côté il en faisait autant ; il changeait d'humeur et de façons autant de fois que de collerette. Mais il n'avait pas, pour cela, besoin de s'y étudier ; le naturel y pourvoyait, et il disait quelquefois en riant : « Un goujon est un petit poisson, et un caprice est une petite passion, x

Vivant ainsi et aimant tous deux le plaisir, no» amants s'entendaient à merveille. Une seule chose inquiétait Béatrice. Toutes les fois qu'elle parlait à Pippo des projets qu'elle formait pour l'avenir, il se contentait de répondre : — Commençons par faire ton portrait.

— Je ne demande pas mieux, disait-cile, «t il y a

longtemps que cela est convenu. Mais que comptes-tu faire ensuite? Ce portrait ne peut être exposé en public, et il faut, dèsqu'il sera fini, penser à te faire connaître. As-tu quelque sujet dans la tète ? Sera-ce un tableau d'église ou d'histoire?

Quand elle lui adressait ces questions, il trouvait toujours moyen d'avoir quelque distraction qui l'empêchait d'entendre, comme, par exemple, de ramasser son mouchoir, de rajuster un bouton de son habit, ou toute autre bagatelle de même sorte. Elle avait commencé par croire que ce pouvait Être un mystère d'artiste, et qu'il ne voulait pas rendre compte de ses plans ; mais personne n'était moins mystérieux que lui, ni même plus confiant, du moins avec sa maîtresse, car il n'y a pas d'amour sans confiance. Serait-il possible qu'il me trompât, se demandait Béatrice, que sa complaisance ne fût qu'un jeu, et qu'il n'eut pas l'intention de tenir sa parole?

Lorsque ce doute lui venait à l'esprit, elle prenait un air grave et presque hautain : « J'ai votre promesse, disait-elle ; vous vous êtes engagé pour un an, et nous verrons si vous êtes homme d'honneur. » Mais, avant qu'elle eût achevé sa phrase, Pippo l'embrassait tendrement. « Commençons par faire ton portrait, répétait-il. » Puis il savait s'y prendre de façon à la faire parler d'autre chose.

On peut juger si elle avait hâte de voir ce portrait terminé. Au bout de six semaines, il le fui enfin. Lorsqu'elle posa pour la dernière séance, Béatrice était si joyeuse, qu'elle ne pouvait rester en place; elle allait

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