SO-1 FRÉDÉRIC ET
Frédéric de descendre pour venir chercher Je billet qu'elle lui avait montré.
Le temps était obscur, et il faisait un épais brouillard. Le jeune homme descendit lestement, traversa la rue et enlra dans la maison de sa voisine ; la porte était ouverte, et la demoiselle était au tas de l'escalier. Frédéric l'entourant de ses bras, fut plus prompt à l'embrasser qu'à lui parler. Elle s'enfuit toute tremblante.
— Que m'avez-vous écrit î demanda-t-il ; quand et comment puis-je vous revoir î
File s'arrêta, revint sur ses pas, et glissant son billet dans la main de Frédéric :
— Tenez, lui dit-elle, et ne découchez plus.
Il était arrivé en effet à l'étudiant, depuis peu, de passer, malgré sa sagesse, la nuit hors du logis, et la grisclte l'avait remarqué.
Quand deux amoureux sont d'accord, les obstacles sont bien peu de chose. Le billet remis à Frédéric annonçait les plus grandes précautions à prendre, parlait de dangers menaçants, et demandait où il fallait aller pour se voir. Ce ne pouvait être, disait-on, dans l'appartement du jeune homme. 11 fallut donc chercher une chambrette aux alentours. Le quartier latin n'en manque pas. Le premier rendez-vous était fixé, lorsque Frédéric reçut la lettre suivante :
« Vous me dites que vous m'adorez, et vous ne me dites pas si vous me trouvez jolie. Vous m'avez ma! vue, et, pour pouvoir m'aimer, il faut que vous nie voyiez mieux. Je vais sortir avec ma bonne ; sortez de votre côté, et venez à ma rencontre dans la rue, Vous
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m'aborderez comme une connaissance, vous me direz quelques mots, et regardez-moi bien pendant ce temps-là. Si vous ne me trouvez pas jolie, vous me le direz, et je ne m'en fâcherai pas. C'est tout simple, et d'ailleurs je ne suis pas méchante.
« Mille baisers.
Frédéric obéit aux ordres de sa maîtresse, et je n'ai que faire de dire que l'épreuve ue fut pas douteuse. Cependant Bernerettc, par un raffinement de coquetterie, au lieu de se munir de tous ses atours pour cette rencontre, se présenta en négligé, les cheveux relevés sous son chapeau. L'étudiant lui fil un respectueux salut, lui répéta qu'il la trouvait plus belle que jamais, puis rentra chez lui, ravi de sa nouvelle conquête; mais elle lui sembla bien plus belle encore le lendemain, lorsqu'elle vint au rendez-vous, et il vil là qu'elle pouvait se passer non-seulement d'atours, mais encore de toute espèce de toilette, même la plus négligée.
Frédéric et Bernerette s'étaient livrés à leur amour avant d'avoir échangé presque un seul mot, et ils en étaient à se tutoyer aux premières paroles qu'ils s'adressèrenl. Enlacés dans les bras l'un de l'autre, ils
s'assirent près de In cheminée, on pétillait un bon feu. Là, Bernerette, appuyant sur les genoux de son amant ses joues brillantes des belles couleurs du plaisir, loi apprit qui elle était. Elle avait joué la comédie en province ; elle s'appelait Louise Durand, et Bernerette était son nom de guerre ; elle vivait depuis deux ans avec un jeune homme qu'elle n'aimait plus. Elle voulait, à tout prii, s'en débarrasser, et changer sa manière de vivre, soit en rentrant au théâtre, si elle trouvait quelque protection, soit en apprenant un métier. Du reste, elle ne s'expliqua ni sur sa famille ni sur le passé. Elle annonçait seulement sa résolution de briser ses liens, qui lui étaient insupportables. Frédéric ne voulut pas la tromper, et lui peignit sincèrement la position où il se trouvait lui-même ; n'étant pas riche, et connaissant peu le monde, il ne pouvait lui être que d'unbienfaiblesccours. «Commejenepuismecharger. de toi, ajouta-t-il, je ne veux, sous aucun prétexte, devenir la cause d'une rupture ; mais, comme il me serait trop cruel de te partager avec un autre, je partirai, bien à regret, et je garderai dans mon cœur le souvenir d'un heureux jour, »
A cette déclaration inattendue, Bernerette se mil à pleurer. « Pourquoi partir? dit-elle. Si je me brouille avec mon amant, ce n'est pas toi qui en seras cause, puisqu'il y a longtemps que j'y suis déterminée. Si j'entre chez une lingère pour faire mon apprentissage, -est-«B que tu ne m'aimeras plus î il est fâcheux que tu ne sois pas riche ; mais que veux-tu ? nous ferons comme nous pourrons. »
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Frédéric allait répliquer, mais un baiser lui imposa silence, a N'en parlons plus et n'y pensons plus, dit enfin Bernerette. Quand tu voudras de moi, faisinoi signe par la fenêtre, et ne t'inquiète pas du reste, qui ne te regarde pas. »
Pendant six semaines environ, Frédéric ne travailla guère. Sa thèse commencée restait sur sa table ; il y ajoutait une ligne de temps en temps. Il savait que, si l'envie de s'amuser lui venait, il n'avait qu'à ouvrir sa croisée ; Bernerette était toujours prête ; et quand il lui demandait comment elle jouissait de tantde liberté, elle lui répondait toujours que cela ne le regardait pas. 11 avait dans son tiroir quelques économies, qu'il dépensa rapi-i .■ment. Au bout de quinze jours, il fut obligé d'a*-oir recours à un ami pour donner à souper à si maîtresse.
.Quand cet ami, qui se nommait Gérard, apprit le nouveau genre de vie de Frédéric : « Prends garde à loi, lui dit-il, tu es amoureux. Tagriselte n'a rien, et lu n'as pas grand' chose ; je me défierais à la place d'une comédienne de province; ces passions-là mènent plus loin qu'on ne pense. »
Frédéric répondit en riant qu'il ne s'agissait point d'une passion, mais d'une amourette passagère. 11 raconta à Gérard comment il avait fait connaissance, par sa croisée, avee Bernerette. « C'est une fille qui ne pense qu'à rire, dit-il «son ami ; il n'y a rien de moins dangereux qu'elle, et rien de moins sérieux que notre liaison. »
Gérard se rendit à ses raisons, et engagea cependant
Frédéric à travailler. Celui-ci assura que sa thèse allait être bientôt terminée, et, pour n'avoir pas fait un mensonge, il se mit en elïet à l'ouvrage pendant quelques heures ; mais le soir même Bernerette l'attendait. Ils «lièrent ensemble à la Chaumilre, et le travail fut laissé de côté.
La Chaumière est le Tivoli du quartier latin ; c'est le rendez-vous des étudiants et des griselles. I! 3'en faut que ce soit un lieu de bonne compagnie, mais c'est un lieu de plaisir : on y boit de la bière et on y danse ; une gaieté franche, parfois un peu bruyante, anime l'assemblée. Les élégantes y ont des bonnets ronds, et les fankionables des vestes de velours ; on y Fume, on y trinque, on y fait l'amour en plein air. Si la police interdisait l'entrée de ce jardin aux créatures fuselle enregistre, ce serait peut-être là seulement que se retrouverait encore à Paris cette ancienne vie des étu- . diants, si libre et si joyeuse, dont les traditions se perdent tous les jours.
Frédéric, en sa qualité de provincial, n'était pas homme à faire le difficile sur les gens qu'il rencontrait là ; et Bernerette, qui ne voulait que se divertir, ne l'en eût pas fait apercevoir. 11 faut un certain usage du monde pour savoir où il est permis de s'amuser. Notre heureux couple ne raisonnait pas ses plaisirs ; quand il avait dansé toute la soirée, il rentrait fatigué et content. Frédéric était si novice, que ses premières folies de jeunesse lui semblaient le bonheur même. Quand Bernerette, appuyée à son bras, sautait en marchant sur le boulevard Neuf, il n'imaginait rien
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de plus doux que de vivre ainsi au jour le jour. Ils se demandaient de temps en temps l'un à l'autre où en étaient leurs affaires, mais ni l'un ni l'autre ne répondait clairement à cette question. La chambretle garnie, située près du Luxembourg, était payée pour deux mois; c'était l'important. Quelquefois, en y arrivant, Bernerette avait sous le bras un pâté enveloppé dans du papier, et Frédéric une bouteille de bon vin. lis s'attablaient alors ; la jeune tille chantait au dessert les couplets des vaudevilles qu'elle avait joués ; si elle avait oublié les paroles, l'étudiant improvisait, pour les remplacer, des vers à la louange de son amie, et, quand il ne trouvait pas la rime, un baiser en tenait lieu. Ils passaient ainsi la nuit tête à tète, sans se douter du temps qui s'écoulait.
— Tu ne fais plus rien, disait Gérard, ot ton amourette passagère durera plus longtemps qu'une passion. Prends garde à toi ; tu dépenses de l'argent, et tu négliges les moyens que lu as d'en gagner.
— Rassure-toi, répondait Frédéric ; ma thèse avance, et Bernerelte va entrer en apprentissage chez une lingère. Laisse-moi jouir en paix d'un moment de bonheur, et ne t'inquiète pas de l'avenir.
L'époque approchait cependant où il fallait imprimer la thèse. Elle fut achevée à la hâte et n'en valut pas moins pour cela. Frédéric fut reçu avocat ; il adressa à Besançon plusieurs exemplaires de sa dissertation, accompagnés de son diplôme. Son père répondit à cette heureuse nouvelle par l'envoi d'une somme beaucoup plus considérable qu'il n'était nécessaire
SIO FlÉflàaiC H BtRNEKHTTK.
pour payer les frais de retour au pays. La joie paternelle vint donc ainsi, sans le savoir, au secours de l'amour. Frédéric put rendre à son ami l'argent que celui-ci lui avait prêté, et le convaincre de l'inutilité de ses remontrances. 11 voulut faire un cadeau à Barnerefte, mais elle le refusa.
— Fais-moi cadeau d'un souper, lui diUslle ; tout ce que je veux de toi, c'est toi.
Avec un caractère aussi gai que celui de cette jeune fille, dès qu'elle avait le moindre chagrin, il était Cacile de s'en apercevoir. Frédéric la trouva triste un jour et lui en demanda la raison. Après quelque hésitation, elle tira de sa poche une lettre.
— C'est une lettre anonyme, dit-elle; le jeune homme qui demeure avec moi l'a reçue hier, et me l'a donnée en me disant qu'il n'ajoutait aucune foi à des accusations non signées. Quia écrit cela ? je l'ignore. L'orthographe est aussi mauvaise que le style ; mais ce n'en est pas moins dangereux pour moi : on me dénonce comme une fille perdue, et l'on va jusqu'à préciser le jour et l'heure de nos derniers rendez-vous. Il faut que ce soit quelqu'un de la maison, une portière ou une femme de chamhre ; je ne sais que faire ni comment me préserver du péril qui me menace.
— Quel péril? demanda Frédéric
— Je crois, dit en riaut Bernerelte, qu'il n'y va pas moins que de ma vie. J'ai affaire à un homme d'un caractère violentée!, s'il savait que je le trompe, il serait très-capable de me tuer.
Frédéric relut en vain la lettre, et l'examina de cent
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façons, il ne put reconnaître récriture. 11 rentra chci lui fort inquiet, et résolu t de ne pas voir Bernerettc de quelques jours ; mais il reçut bientôt d'elle un billet,
« U sait tout, écrivait-elle ; je ne sais qui a parlé ; je crois que c'est la portière. 11 ira vous voir ; il veut se battre avec vous. Je n'ai pas la force d'en dire davantage ; je suis plus morle que vive. »
Frédéric passa la journée entière dans sa chambre ; il s'attendait à la visite de son rival, ou du moins à «ne provocation. Il fut surpris de ne recevoir ni l'une ni l'autre. Le lendemain et pendant les huit jours suivants, même silence. Il apprit enfin que M. de N***, l'amant de Bernerettc, avait eu avec elle une explication, à la suite de laquelle celle-ci avait quitté la maison et s'était sauvée chez sa mère. Resté seul et désolé de la perte d'une maîtresse qu'il aimait éperdûment, le jeune homme était sorti un matin et n'avait plus reparu. Au bout de quatre jours, ne le voyant pas revenir, on avait fait ouvrir la porte de son appartement ; il avait laissé sur sa table une lettre qui annonçait son fatal dessein. Ce ne fut qu'une semaine plus tard qu'on trouva dans la forêt de Meudon les restes de cet infortuné.
L'impression que ressentit Frédéric à la nouvelle de ce suicide fut profonde. Bien qu'il ne connût pas ce jeune homme et qu'il ne lui eût jamais adressé la pa-
rôle, il savait son nom, qui était celui d'une famille illustre. Il vit arriver les parents, les frères en deuil, et il sut les tristes détails des recherches auxquelles on avait été obligé de se livrer pour découvrir le mort. Les scellés furent mis ; bientôt après les tapissiers enlevèrent les meubles ; la fenêtre auprès de laquelle travaillait Bernerette resta ouverte, et ne montra plus que les murs d'un appartement désert.
On n'éprouve de remords que lorsqu'on est coupable, et Frédéric n'avait aucun reproche sérieux à se faire, puisqu'il n'avait trompé personne, et qu'il n'avait même jamais su clairement où en étaient les choses entre la grisette et son amant. Mais il se sentait pénétré d'horreur en se voyant la cause involontaire d'une fatalité si cruelle. « Que n'est-il venu me trouver t se disait-il ; que n'a-t-il tourné contre moi l'arme dont il a fait un si funeste usage ! je ne sais comment j'aurais agi ni ce qui se serait passé ; mais mon cœur me dit qu'il ne serait pas arrivé un tel malheur. Que n'aije appris seulement qu'il l'aimait à ce point! Quen'aije été témoin de sa douleur ! Qui sait ? Je serais peutêtre parti ; je l'aurais peut-être convaincu , guéri , ramené à la raison par des paroles franches et amicales. Dans tous les cas il vivrait encore, et j'aimerais mieux qu'il m'eût cassé le.bras que de penser qu'en se donnant la mort il a peut-être prononcé mon nom I a
Au milieu de egi tristes réflexions arriva une lettre de Bernerette ; elle était malade et gardait le lit. Dans sa dernière scène avec elle, M. de N*** l'avait frappée, et elle avait fait une chute dangereuse. Frédéric sortit
pour aller k -voir, mais il n'en eut pas le courage. En la gardant pour maîtresse, il lui semblait commettre un meurtre. Il se décida à partir; après avoir mis ordre à ses affaires, il envoya à la pauvre fille ce dont il put disposer, lui promit de ne pas l'abandonner si elle tombait dans la misère ; puis il retourna à Besançon.
Son arrivée fut, comme on peut le penser, un jour de fête pour sa famille. On le félicita sur soi) nouveau titre, on l'accabla de questions sur son séjour à Paris ; son père le conduisit avec orgueil chez toutes les personnes de distinction de la ville. Bientôt on lui fit part d'un projet conçu pendant son absence : on avait pensé à le marier, et on lui proposa la main d'une jeune et jolie personne dont la fortune était honorable. H ne refusa ni n'accepta ; il avait dans l'âme une tristesse que rien ne pouvait surmonter. Il se laissa mener partout où l'on voulut, répondit de son mieux à ceux qui l'interrogeaient, et s'efforça même de faire la cour à sa prétendue ; mais c'était sans plaisir et presque malgré lui qu'il s'acquittait de ces devoirs : non que Bernerelte lui fût assez chère pour le faire renoncer à un mariage avantageux ; mais les dernières circonstances avaient agi sur lui trop fortement pour qu'il pût s'en remettre si vile. Bans un cœur troublé par le souvenir, il n'y a pas de place pour l'espérance ; ces deux sentiments, dans leur extrême vivacité, s'excluent l'un l'autre ; ce n'est qu'en s' affaiblissant qu'ils se concilient, s'adoucissent et finissent par s'appeler mutuellement.
SU FSÉDÉBK Et BERNElKfTI.
La jeune personne dont i! s'agissait avait un caractère très-mélancolique. Elle n'éprouvait pour Frédéric ni symnathie ni répugnance ; c'était, comme lui, par obéissance qu'elle se prétait aux projets de ses parents. Grâce à la facilité qu'on leur laissait de causer ensemble, ils s'aperçurent tous déni de la vérité. Ils sentirent que l'amour ne leur venait pas, et l'amitié leur vint sans efforts. Un jour que les deux familles réunies avaient fait une partie de campagne, Frédéric, au 'retour, donna le bras à sa future. Elle lui demanda s'il n'avait pas laissé à Paris quelque affection, et il lui conta son histoire. Elle commença par la trouver plaisante et par la traiter de bagatelle ; Frédéric n'en parlait pas non plus autrement que comme d'une folie sans importance ; mais la lin du récit parut sérieuse à mademoiselle Darcy (c'était le nom de la jeune personne). « Grand Dieu! dit-elle, c'est bien cruel. Je comprends ce qui s'est passé en vous, et je vous en estime davantage. M;iis vous n'rk'ï pas coupable; laissez faire Je temps. Vos parents sont aussi pressés sans doute que les miens de conclure lemariagequ'ilsont entête', fiez-vous à moi. Je vous épargnerai le plus d'ennui possible, et, en tout cas, la peine d'un refus. »
Us se séparèrent sur ces mots. Frédéric soupçonna que mademoiselle Darcy avait de son côté une confidence à lui faire, li ne se trompait pas. Elle aimait un jeune officier sans fortune qui avait demandé sa main et qui avait été repoussé par la famille. Elle fit preuve de franchise à son tour, et Frédéric lui jura qu'il ne l'en ferait pas repentir. 11 s'établit entre eux une con-
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vention tacite de résister à leurs parents, tout en paraissant se soumettre à leur volonté. On les voyait sans cesse l'un auprès de l'autre, dansant ensemble au bal, causant au salon, marchant à l'écart à !a promenade ; mais, après s'être comportes toute la journée comme deux amants, ils se serraient la main en se quittant et se répétaient chaque soir qu'ils ne deviendraient jamais époux.
De pareilles situations sont très-dangereuses. Elles ont un charme qui entraîne, et le cœur s'y livre avec confiance; mais l'amour est une divinité jalouse qui s'irrite dès qu'on cesse de la craindre, et on aime quelquefois seulement parce qu'on a promis do ne pas aimer. Au bout de quelque temps, Frédéric avait recouvré sa gaieté ; il se disait qu'après tout ce n'était pas safaute si une légère intrigue avait eu un déuoûment sinistre ; que tout autre à sa pince eût agi comme lui, et qu'enfin il faut oublier ce qu'il est impossible de réparer. Il commença à trouver du plaisir à voir tous les jours mademoiselle Darcy ; elle lui parut plus belle qu'au premier abord. Il ne changea pas de conduite auprès d'elle ; mais il mit peu à peu dans ses discours et dans ses protestations d'amitié une chaleur à laquelle on ne pouvait se méprendre. Aussi la jeune personne ne s'y méprit-elle pas ; l'instinct féminin l'avertit promptement de ce qui se passait dans le cœur de Frédéric. Elle en fut flattée et presque touchée; mais, soit qu'elle fût plus constante que lui, soit qu'elle ne voulût pas revenir sur sa parole, elle prit la détermination de rompre entièrement avec lui et de lui
ôter toute espérance. Il fallait attendre pour cela qu'il s'expliqu3t plus clairement, et l'occasion s'en présenta bientôt.
Un soir que Frédéric s'était montré plus enjoué qu'à l'ordinaire, mademoiselle Darcy, pendant qu'on prenaitle thé, alla s'asseoir dans une petite pièce reculée. Une certaine disposition romanesque, qui est souvent naturelle aux femmes, prêtait ce jour-là à son regard et à sa parole un attrait indéfinissable. Sans se rendre compte de cequ'elle éprouvait, elle se sentait la faculté de produire une impression violente, et elle cédait à la tentation d'user de sa puissance, dût-elle en souffrir elle-même. Frédéric l'avait vue sortir; il la suivit, s'approcha, et après quelques mots sur l'air de tristesse qu'il remarquait en elle :
— Eli bien ! mademoiselle, lui dit-il, pensez-vous ipue le jour approche où il faudra vous déclarer d'une manière positive? Avez-vous trouvé quelque moyen d'éluder cette nécessité ? Je viens vous consulter làdessus. Mon père me questionne sans cesse, et je ne sais plus que lui répondre. Quepuis-je objecter contre celte alliance, et comment dire que je ne veux pas de vous? Si je feins de vous trouver trop peu de beauté, de sagesse ou d'esprit, personne ne voudra me croire. Il faut donc que je dise que j'en aime une autre, et plus nous tarderons, plus je mentirai en le disant. Comment pourrait-il en être autrement ? Puis-je impunément vous voir sans cesse? L'image d'une personne absente peut-elle, devant vous, ne pas s'effacer? Apprenez-moi donc ce qu'il me faut répon-
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dre, et ce que vous pensez vous-même. Vos intentions n'ont-elles pas changé? Laisserez- vous votre jeunesse se consumer dans la solitude ? Restercz-vous fidèle à un souvenir, et ce souvenir vous sufiira-t-il ? Si j'en juge d'après moi, j'avoue que je ne puis ie croire; car je sens que c'est se tromper que de résister à son propre cœur et à la destinée commune, qui veut qu'on oublie et qu'on aime. Je tiendrai ma parole, si vous l'ordonnez ; mais je ne puis m' empêcher de vous dire que celte obéissance me sera cruelle. Sachez donc que maintenant c'est de vous seule que dépendnotreavenir, et prononcez.
— Je ne suis pas surprise de ce que vous me dites, répondit mademoiselle Darcy , c'est là le langage de fous les hommes. Pour eux, le moment présent est tout, et ils sacrifieraient leur vie entière à la tenlation de faire un compliment. Les femmes ont aussi des tentations de ce genre ; mais la différence est qu'elles y résistent. J'ai eu tort de me fier à vous, et il est juste que j'en porte la peine ; mais, quand mon refus devrait vous blesser et m' attirer votre ressentiment, vous apprendrez de moi une chose dont plus lard vous sentirez la vérité : c'est qu'on n'aime qu'une fois dans la vie, quand on est capable d'aimer. Les inconstants n'aiment pas ; ils jouent avec le cœur. Je sais que, pour le mariage, on dit que l'amitié suffit ; c'est possible dans certains cas ; mais comment serait-ce posîible pour nous, puisque vous savez que j'ai de l'amour pour quelqu'un? En supposant que vous abusiez aujourd'hui de ma confiance pour me déterminer à
IIS FRÉDÉB1C ET BERNEUfTI TE.
vous épouser, que ferez-vous do ee secret rmnnd je serai votre femme î N'en sera-ce pas assez pour nous rendre à tous deux le bonheur impossible? Je veux croire que vos amours parisiennes no sont qu'une foiie do jeune homme. Pensez-vous qu'elles m'aient donné bonne opinion de votre cœur, et qu'il me soit indifférent de vous connaîtra d'un caractère aussi frivole? Croyez-moi, Frédéric, ajouîa-t-clle en prenant la main du jeune homme, croyez-moi, vous aimerez un jour, et co jour-là, si vous vous souvenez de moi, vous aurez pent-ètre quelque estime pour celle qui a osé vous parler ainsi. Vous saurez alors ce que c'est que l'amour.
Mademoiselle Darcy se leva à ces paroles, et sortit. Elle avait vu le trouble de Frédéric et l'effet que son discours produisait sur lui ; elle le laissa plein de tristesse. Le pauvre garçon était trop inexpérimenté pour supposer que, dans une déclaration aussi formelle, il pût y avoir de la coquetterie. 11 ne connaissait pas les ^ohi les étranges qui çoii\eriii>iit quelquefois les actions des femmes ; il ne savait pas que celle qui veut réellement refuser se contente de dire : Non, el que celle qui s'explique veut être convaincue.
Quoi qu'il en soit, celte conversation eut sur lui la plus fâcheuse influence. Au lieu de chercher à per-
toute occasion de lui parler seul à seul. Trop Bèfe pour se repentir, elle le laissa s'éloigner en silence. Il alla trouver son père, et lui parla de la nécessité de faire son stage. Quanlau mariage, ce fut mademoiselle Darcy
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qui se chargea,^* répondre la première ; elle n'osa refuser tout à fini, de peur d'irriter sa famille, mais die demanda qu'on lui donnât le temps de réfléchir, et elle obtint qu'on la laisserait tranquille pendant un an. Fiédéric se di^pusa dune a retourner à i'uris ; on augmenta un peu sa pension, et il quitta Besançon plus triste encore qu'il n'y était venu. Le souvenir du dernier entretien avec mademoiselle Darcy le poursuivait comme un présage funeste, et, tandis que la malleposte l'emportait loin de son pays, il se répétait tout bas : « Vous saurez ce que c'est que l'amour. »
II ne se logea point, celle fois, dans le quartier latin ; il avait affaire au palais de justice, et il prit une chambre près du quai aux Fleurs. A peine arrivé, il reçut la visite île son ami Gérard. Celui-ci, pendant l'absence de Frédéric, avait fait un héritage considérable. La mort d'un vieil oncle l'avait rendu riche; il avait un appartement dans ia Chaussée-d'Antin, un cabriolet et des chevaux ; il entretenait en outre ifne jolie maîtresse ; il voyait beaucoup de jeunes gens ; on jouait chez lui toute la journée, et quelquefois toute la nuit. 11 courait les bak, les spectacles, les promenades; en un mot, de modeste étudiant, il était devenu un jeune homme à la mode.
Sans abandonner ses études, Frédéric fut entraîné
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dans le tourbillon qui environnait son ami. Il y apprit bientôt à mépriser ses anciens plaisirs de la Chaumière. Ce n'est pas là qu'irait se montrer ce qu'on appelle la jeunesse dorée. C'est souvent en moins bonne compagnie, mais peu importe ; il suffit de l'usage, et 11 est plus noble de se divertir cbez Musard avec la ca^ naille qu'au boulevard Neuf avec d'honnêtes gens. Gérard n'était pas d'une partie qu'il ne voulût y emmener Frédéric. Celui-ci résistait le plus possible, et finissait parselaisserconduire.il fit donc connaissance avec un monde qui lui était inconnu ; il vît de près des actrices, des danseuses, et l'approche de ces divinités est d'un effet immense sur un provincial ; il se lia avec des joueurs, des étourdis, des gens qui parlaient en souriant de deux cents louis qu'ils avaient perdus la veille ; il lui arriva de passer la nuit avec eux, et il les vit, le jour venu, après douze heures employées à boire et à remuer des cartes, se demander en faisant leur toilette quels seraient les plaisirs de leur journée. Il fut invité à des soupers où chacun avait à ses côtés une femme à soi appartenant^ laquelle on ne disait mol, et qu'on emmenait en sorlantcommeon prend sa canne et son chapeau. Bref, ilassista à tous les travers, à tous les plaisirs de cette vie légère, insouciante, à l'abri de la tristesse, que mènent seuls quelques élus qui ne semblent appartenir que par la jouissance au reste de la race humaine.
Il commença par s'en trouver bien, en ce qu'il yperdit toute humeur chagrine et tout souvenir importun. Et, en effet, il n'y a pas moyen, dans une sphère pareille,
d'être seulement préoccuppé ; il faut se divertir ou s'en aller. Mais Frédéric se fil tort en même temps, en ce iju'il perdit la réflexion et ses habitudes d'ordre, lu suprême sauvegarde. Il n'avait pas de quoi jouer longtemps, et il joua; son malheur voulut qu'il commençât par gagner, et sur son gain il eut de quoi perdre. Il était habillé par un vieux tailleur de Besançon qui, depuis nombre d'années, servait sa famille; il lui écrivit qu'il ne voulait plus de ses habits, et il prit un tailleur à la mode. 11 n'eut bientôt plus le temps d'aller au Palais : comment l'aurait-il eu avec des jeunes gens qui, dans leur désœuvrement affairé, n'ont pas le loisir de lire un journal? 11 faisait donc son stage sur le boulevard ; il dînait au café, allait au bois, avait de beaux habits et de l'or dans ses poches; Sine lui manquait qu'un cheval et une maîtresse pour être un dandy accompli.
Ce n'est pas peu dire, il est vrai ; au temps passé, un homme n'était homme, cl ne vivait réellement, qu'à la condition de posséder trois choses, un cheval, une femme et une épée. Notre siècle prosaïque et pusillanime a d'abord, de ces trois amis, retranché le plus noble, le plus sûr, le plus inséparable de l'homme de cœur. Personne n'a plus l'épée au côlé; mais, hélas! peu de gens ont un cheval, et il y en a qui se vantent de vivre sans maîtresse.
Un jour que Frédéric avait des dettes urgentes à payer, il s'était vu forcé de faire quelques démarches auprès de ses compagnons de plaisir, qui n'avaient pu l'obliger. 11 oblinlcnfin, sur sonbillet, trois mille francs
d'un banquier qui connaissait son père. Lorsqu'il eut cette somme dans sa poche, se sentant joyeux et tranquille après beaucoup d'agitation, il fit un tour do boulevard avant de rentrer chez loi. Comme il passait au coin de la rue de la Paix pour s'en revenir dans les Tuileries, une femme qui donnait le bras à un jeune homme se mit à rire en le voyant ; c'était Bernerelte. 11 s'arrêta et la suivit des yeux ; de son coté, elle tourna plusieurs fois la tête ; il changea de route sans trop savoir pourquoi, et s'en fut au café de Paris.
11 s'y était promené une heure, et il montait pour aller diner, quand Benierolie paspn de nouveau. Elle était seule ; il l'aborda, et lui demanda si elle voulut venir diner avec lui. Elle accepta et prit son bras, maïs elle le pria de la mener chez fin traiteur moins en évidence.
— Allons au cabaret, dit-elle gaiement ; je n'aime pas à dîner dans la rue.
Ils montèrent en fiacre, et, comme autrefois, ils s'étaient donné mille baisers avant de se demander de leurs nouvelles.
Le tèle-à-tète fut joyeux, et les tristes souvenirs en furent bannis. Berueretle se plaignit cependant que Frédéric ne fût pas venu lavoir; mais il se contenta de lui répondre qu'elle devait bien savoir pourquoi. Elle lut aussitôt dans les yeux de sou amant, et comprit qu'il fallait se taire. Assis près d'un bou feu, comme au premier joui', ils ne songèrent qu'à jouir en libellé de l'heureuse rencontre qu'ils devaient au hasard Le vin de Lltampague anima leur gaieté, et
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arec lui vinrent les tendres propos qu'inspire celte liqueur de poêle, dédaignée par les délieats. Apres dîner, ils allèrent au S|icd;icle. A onze heures, Frédéric demanda à Dernerclfe où il fallait la reconduire; elle garda quelque temps le silence, à demi houleuse et à demi craintive; puis, entourant de ses liras le cou du jeune homme, elle lui dil timidement à l'oreille :
— Chez toi.
11 témoigna quelque élonnement de la trouver libre.
— Eh I quand je ne le serais pas, ré pon dit-elle, ne crois-tu pas que je t'aime? Mais je le suis, ajouta-t-elle aussitôt, voyant Frédéric hésiter; la personne qui m'accompagnait tantôt l'a peut-Sire donné à penser ; l' as-tu regardée î
— Non, je n'ai regardé que loi.
— C'est un excellent gareon; il est marchand de nouveautés et assez riche ; il veut m' épouser.
— Tépouser, dis-tu ? Fsl-ce sérieux?
— Très-sérieux ; je ne l'ai pas trompé, il sait l'histoire entière de ma vie ; mais il est amoureux de moi. Il connaît ma mère, et il a l'ait sa demande il y a un mois. Ma mère ne voulait rien dire sur mon compte; elle a pensé me bailre quand elle a a[>|irisqueje lui avais tout déclaré. Il veut que je tienne son comptoir; ce serait une assez jolie place, car il gagne par an une quinzaine de mille francs ; malheureusement cela ne se peut j>as.
— Pourquoi? Y a-t-il quelque obstacle?
— Je te dirai eeia ; commençons pai aller cheitoi.
tli FRÉDÉRIC ET BEI^ERETTË.
— Non ; parle-moi d'abord franchement.
— C'est que tu vas te moquer de moi. J'ai de l'estime et de l'amitié pour lui, c'est le 'meilleur homme de la terre ; mais il est trop gros.
— Trop gros? Quelle folio !
— Tu ne l'as pas vu : il est gros et petit, et tu as une si jolie taille !
— Et sa ligure, comment est-elle 7
— Pas trop mal; ila un mérite, c'est d'à voir l'air bon, etde l'être. Je lui suis plus re cou unissante que je ne puis le dire, et si j'avais voulu, même sans m' épouser, il m'auraitdéji fait du bien. Pour rien au monde je ne voudrais le chagriner, et si je pouvais lui rendre un service, je le ferais de tout mon cœur.
— Épouse-le donc, s'il en est ainsi.
— 11 est trop gros; c'est impossible. Allons chez toi, nous causerons.
Frédéric se laissa entraîner, et, lorsqu'il s'éveilla le lendemain, il avait oublié ses ennuis passés et les beaux yeux de mademoiselle Darcy.
Berneretlfi le quitta après déjeuner, et ne voulut pas qu'il la ramenai chez elle. Il mit de côté l'argent qu'oD lui avait prêté, bien résolu à payer ses dettes ; mais il ne se pressa pas de les payer. Quelque temps après, il fut d'un souper chez Gérard ; on ne se sépara qu'au jour. Comme il sortait, Gérard l'arrêta.
FlihllÉHlC El BEHNERtriE. 995
— O uc vas-tu faire ? lui dit-il ; il est trop tard pour dormir ; allons déjeuner à la campagne.
La partie fut arrangée ; Gérard envoya réveiller sa maîtresse, et lui fit dire de se préparer.
— C'est dommage, dit-il à son ami, que tu n'aies pas aussi quelqu'un à emmener; nous ferions partie carrée, ce serait plus gai.
— Qu'à cela ne tienne, répondit Frédéric, cédant à un mouvement d'amour-propre; je vais, si tu veux, écrire un petit mot que ton groom portera ici près ; quoiqu'il soit un peu matin, Bernerette viendra, je n'en doute pas.
— A merveille. Qu'est-ce que c'est que Bernerette'? N'est ce pas ta grisette d'autrefois î
— Précisément ; c'est à son sujet que tu me faisais ta morale.
— Vraiment î dit Gérard en riant; mais j'avais peut-être raison, ajonta-t-il, car tu es d'un caractère constant, et c'est dangereux avec ces demoiselles.
Comme il parlait, sa maîtresse entra ; Bernerette ne se fit pas attendre, elle arriva parée de son mieux. On envoya chercher une voilure de remise, et, malgré un temps assez froid, on partit pour Montmorency. Le ciel était clair, le soleil brillait, les jeunes gens fumaient, les deux dames chantaient ; au bout d'une lieue, elles étaient amies.
On fit une promenade à cheval; lancé au galop dans les bois, Frédéric se sentait battre le cœur; jamais il ne s'était trouvé si à l'aise ; Bernerette étaii près de lui, il voyait avec orgueil l'impression que produisait sur
Gérard le charmant visage de la jeune fille animé par la course. Après un long détour dans la foret, ils s'arrêtèrent sur une petite éininence où se trouvaient une maisonnette et un moulin. La meunière leur donna une bouteille de vin blanc, et ils s'assirent sur une bruyère.
— Nous aurions bien dû, dit Gérard, apporter quelques gâteaux ; la digestion se fait vite à cheval, et je me sens de l'appétit ; nous aurions fait un petit repas sur l'herbe avant de reprendre le chemin de l'auberge.
Bernerette tira de sa poche une tahnousc qu'elle avait prise en passant à Saint-Denis, et l'offrit de si bonne grâce à Gérard, qu'il lui baisa la main pour la remercier.
— Faisons mieux, dit-elle, ou lieu de retourner au village, dînons ici. Cette bonne femme a bien un quartier de mouton dans sa maisonnette; d'ailleurs voilà des poules qu'on nous fera rôtir. Demandons si cela se peut ; pendant que le dîner se préparera, nous ferons un tour dans le bois. Qu'en pensez- vous? Cela vaudra bien les antiques pei'iii'eiiux du Cheval-Blanc.
La proposition fut acceptée; la meunière voulait s'excuser, mais, éblouie par une pièce d'orque Gérard lui donna, elle se mit à l'œuvre aussitôt, et sacrifia sa basse-cour. Jamais dîner ne fut plus gai. 11 se prolongea plus longtemps que les convives n'y avaient compté. Le soleil disparut bientôt derrière les belle3 collines de Sainl-Leu ; d'épais nuages couvrirent la vallée, et une pluie battanle commença à tomber.
— Qu'allons-nous devenir? dit Gérard. Nous avons
FRÉDÉRIC ET BERNERETTK. 22Ï
près de denv lieues à faire pour regagner Montmorency, et ce n'est pas là un orage d'été qu'on n'a qu'à laisser passer ; c'est une Traie pluie d'hiver, il y en a pour toute la nuit.
— Pourquoi cela ? dit Dcrnerettc ; une pluie d'hiver passe comme une autre. Faisons une partie de cartes pour nous distraire ; quand la lune se lèvera, nous aurons heau temps.
La meunière, comme on peut penser, n'avait pas de cartes chez elle ; par conséquent, point de partie. Cécile, la maîtresse de Gérard, commençait à regretter l'auberge, et à trembler pour sa rohe neuve. 11 fallut mettre les chevaux à l'abri sous un hangar. Deux grands garçons, d'assez mauvaise mine, entrèrent dans la chamhre ; c'étaient 1rs (ils de la mnmière ; ils demandèrent souper, peu satisfaits de trouver des étrangers. Gérard s'impatientait, Frédéric n'était pas du bonne humeur. Rien n'est plus triste que des gens qui viennent de rire, lorsqu'un contre-temps imprévu a détruit leur joie. Bcrnei cite seule conservait la sienne, et ne semblait se soucier de rien.
— Puisque nous n'avons pas de caries, dit-elle, je vais vous proposer un jeu. Quoique nous soyons en novembre, lâchons d'abord de trouver une mouche.
— Une mouche, ditGérard; qu'en voulez-vous faire?
— Cherchons toujours, nous verrons après. Toul examiné, la mouche fut trouvée. La pauvre bète était engourdie par l'approche de l'hiver. Derncrotle s'en saisit délicatement, et la pos:. au milieu de la table. | Elle fit ensuite asseoir tort le monde.
FRÉDÉRIC ET BEHNEHETÏE.
— Maintenant, dît-elle, prenons chacun un morceau de sucre, et plaçons-le devant nous sur cette table. Mettons chacun une pièce de monnaie duos une assiette ; ce sera l'enjeu. Que personne ne parle ni ne bouge. Laissez la mouche se réveiller ; la voilà déjà qui voltige; elle va se poser sur un des morceaux do sucre, puis le quitter, aller à un autre, revenir, selon son caprice. Toutes les fois qu'un morceau de sucre l'aura attirée et fixée, celui à qui appartiendra le morceau prendra une pièce, jusqu'à ce que l'assiette soit vide, et alors nous recommencerons.
La plaisante idée de Berncrcttc ramena la gaieté. On suivit ses instructions ; deux ou trois autres mouches arrivèrent. Chacun, dans le plus religieux silence les suivait des yeux, tandis qu'elles tournoyaient en l'air au-dessus de la table. Si l'une d'elles se posait sur le sucre, c'était un rire général. Une heure s'écoula ainsi, et la pluie avait cessé.
— Je ne puis souffrir une femme maussade, disait Gérard à son ami pendant le retour ; il faut avouer que la gaieté est un grand bien ; c'est peut-être le premier de tous, puisque avec lut on se passe des autres. Ta grisette a trouvé moyen de changer en plaisir une heure d'ennui, et cela seul me donne meilleure opinion d'elle que si elle avait fait un poème épique. Vos amours dureront-ils longtemps ?
— Je ne sais, répondit Frédéric, affectant la même légèreté que son compagnon ; si elle le plaît, tu peux lui (aire la cour.
— Tu n'es pas franc, car lu l'aimes el elle l'aime.
FRÉDÉRIC ET EERHERETTE. 220
— Oui, par caprice, comme autrefois.
— Prends garde à ces caprices-là.
— Suivez-nous donc, messieurs, cria Beriierelte, qui galopait en avant avec Cécile. Elles s'arrêtèrent sur un plateau, et la cavalcade fit une balle. La lune se levait ; elle se dégageait lentement des massifs obscurs, et, à mesure qu'elle moulait, les nuages semblaient fuir devant elle. Au-dessous du plateau s'étendait une vallée où le vent agitait sourdement une mer de sombre verdure ; le regard n'y distinguait rien, et à six lieues de Paris on aurait pu se croire devant un ravin de la Forèt-Noire. Tout à coup l'astre sortit de l'horizon ; un immense rayon de lumière glissa sur la cime des bois et s'empara de l'espace en un instant ; les hautes futaies, les coupes de châtaigniers, les clairières, les routes, les collines, se dessinèrent au loin comme par enchantement. Les promeneurs se regardèrent, étonnés et joyeux de se voir. — Allons, Bernerette, s'écria Frédéric, une chanson 1
— Triste ou gaieî demanda-l-ellc.
— Comme tu voudras. Une ehanson de chasse !
l'écbo y répondra peut-être.
Bcrnerette rejeta son voile en arrière et entonna le refrain d'une fanfare ; mais elle s'arrêta tout à coup. La brillante étoile de Vénus, qui scintillait sur la montagne, avait frappé ses yeux; et, comme sous le charme d'une pensée plus tendre, elle chanta sur un air allemand les vers suivants, qu'un passage d'Ossian avait inspirés à Frédéric :
FRÈDÉIUC ET BEHNEItETTE.
PSIe étoile du soir, messagère lointaine,
Dont le front sort brillant des voiles du couchant,
De ton palais d'azur, au se In du firmament.
Que N gardes-tu dans la plaine?
La teni|>ctc s'éloigne cl le- vents sont calmés. La forci oui frémi I pleure un la bruyère.
Le phalène duré, ilnns ;a course légère.
Etoile qui descends sur la verte colline.
Triste larme d'araent du manteau de la nuit, Toi que regarde nu loin le pâtre qui chemine, Tandis que pas a pas son long troupeau le luit;
ToiJit'iT emntîie ulic perle au -ein ; i v . ■ f - 1 1 ^ 1 1 des eau\? Ahl si tu dois mourir, f>el aslre, et si (a téle Va dans la vaste mer pleii^r ses lilunds clieveui, Avant do nous quitter, un seul instant arrête , Etoile ds l'amour, ue descends pas des ciem !
Taudis que lîernerette chantai!, les rayons de la lune, tombant sur son visage, lui donnaient une pâleur charmante. Cécile el Gérard lui firent coiujilinietit de la fraîcheur et de la justesse de sa voix, et Frédéric l'embrassa tendrement.
On rentra à l'auberge ei on soupa. Au dessert, Gérard, dont la tète s'éLiit échauffée grâce à une bouteille de vin de Madère, devint si empressé et si galant, que Cécile lui chercha querelle; ils se disputèrcul avec assez d'aigreur, et, Cécile ayant quitté la tahle, Gérard
FRÉDÉRIC El BERNERETTË. 231
la suivit de mauvaise humour. Resté seul avec Bernerctto, Frédéric lui demanda si elle s'était trompée sur la cause de cette dispute.
— Non, répondit-elle ; ce n'est pas de la poésie que ces choses-là, et tout le monde les comprend.
— Ehbicn ! qu'en penses-tu ?Co jeune homme a du goût pour toi ; sa maîtresse l'ennuie, et pour la lui faire quitter tu n'aurais, je crois, qu'à dire un mot.
— Que nous importe ! Es-tu jaloux ï
— Tout au contraire ; et in sais bien que je n'ai pas le droit de l'être.
— Eïplique-ioi ; que veux-tu dire î
— Ma chère enfant, je veux dire que ni ma fortune ni mes occupations ne me permettent d'être ton amant. Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu le sais, et je ne l'ai jamais trompée là-dessus. Si je voulais faire le grand seigneur avec toi, je me ruinerais sans te rendre heureuse. Ma pension me suflità peine; il faudra d'ailleurs, d'ici à peu de temps, que je retourne à Besançon. Sur ce sujet, tu le vois, je m'explique clairement, quoique ce soit bien à contre-cœur; mais il y a de certaines choses sur lesquelles je ne puis m'expliquer ainsi : c'est à toi de réfléchir et de penser à l'avenir.
— C'est-à-dire que tu me conseilles de faire ma cour à ton ami.
— Non ; c'est lui qui te fait la sienne. Gérard est riche, et je ne le suis pas ; il vit à Paris, au centre de tous les plaisirs, et je ne suis destiné qu'à faire un
232 FRÉDÉRIC ET BBRNEBETTE.
avocat de province. Tu lui plais beaucoup, et c'est peutêtre un bonheur pour toi.
Malgré sa tranquillité apparente, Frédéric était ému en parlant ainsi. Bernerette garda le silence et alla s'appuyer contre la croisée ; elle pleurait et s'efforçait de cacher ses larmes ; Frédéric s'en aperçut et s'approcha d'elle.
— Laissez-moi, lui dit-elle. Vous ne daigneriez pas être jaloux de moi, je le conçois, et j'en souffre sans me plaindre ; mais vous me parlez trop durement, mon ami ; vous me traitez tout à fait comme une fille, et vous me désolez sans raison.
Il avait été décidé qu'on passerait la nuit à l'auberge, et qu'on reviendrait à Paris le lendemain. Bernerette ôta le mouchoir qui entourait son cou, et, tout en s'essuyant les jeux, elle le noua autour do la tête de son amant. S'appuyant ensuite sur son épaule, elle l'attira doucement vers l'alcôve.
— Ah 1 méchant ! lui dit-elle en l'embrassant, il n'y a donc pas moyen que tu m'aimes 1
Frédéric la serra dans ses bras. 11 songea à quoi il s'exposait en cédant à uu mouvement d'attendrissement ; plus il était tenté de s'y livrer, plus il se défiait de lui-même. Il était prêt à dire qu'il l'aimait : celle dangereuse parole expira sur ses lèvres ; mais Bernerette la sentit dans son cœur, et ils s'endormirent tous deux contents, l'un de ne pas l'avoir prononcée, el l'autre de l'avoir comprise.
FBÉDÉR1C El BEWSERETTE.
Au retour, Frédéric, cette fois, reconduisit Bernerette chez elle. 11 la trouva si pauvrement logée, qu'il comprit aisément par quel motif elle avait d'abord..refusé de se laisser ramener. Elle demeurait dans une maison garnie dont l'entrée était une allée obscure. Elle n'avait que deux petites chambres à peine meublées. Frédéric essaya de lui faire quelques questions sur la position fâcheuse où elle semblait réduite, mais elle n'y répondit qu'à peine.
Quelques jours après, il venait la voir et il entrait dans l'allée, lorsqu'un bruit étrange se fit entendre en haut de l'escalier. Des femmes criaient ; on appelait au secours, on menaçait, on parlait d'envoyer chercher la garde. Au milieu de ces voix confuses, dominait celle d'un jeune homme que Frédéric aperçut bientôt. Il était pâle, couvert de vêtements déchirés, ivre à la fois de tin et de colère.
— Tu me le payeras, Louise 1 criait-il en frappant sur la rampe, tu me le payeras ; je te retrouverai, et je saurai te faire obéir ou t'arracher d'ici. Je me soucie bien de vos menaces et de ces criailleries de femmes ! Comptez que dans peu vous me reverrez. — Il descendit enparlanlainsi, et sortit furieux de la maison. Frédéric hésitait à monter, lorsqu'il vit Bernerette sur le palier. Elle lui expliqua la cause de celte scène. L'homme qui venait de s'en aller était son frère.
ÏO.
!34 FRÉDÉBIC ET BEtNEBBTTE.
— Vous avez entendu ce triste nom de Louise, ditelle en pleurant, et vous savez qu'il m'appartient pour mon malheur. Mou frère a été ce soir au cabaret, et, qnand il en sort, voilà comme il me tntite, sous le prétexte que je refuse de lui donner de l'argent pour y retourner.
Au milieu de son désordre et de ses larmes, elle apprit à Frédéric ce qu'elle avait toujours tenté de lui cacher. Ses parents étaient menuisiers, fort pauvres, et, après l'avoir horriblement maltraitée durant son enfance, ils l'avaient vendue, dès l'âge de seize ans, à un homme qui n'était plus jeune. Cet homme, riche et généreux, lut avait fuit donner quelque éducation ; mai? bientôt il était mort, et, restée sans ressource, elle s'était engagée alors dans une troupe de comédiens de province. Son frère l'avait suivie de ville en ville dans ce nouvel état, la forçant à lui abandonner ce qu'elle gagnait, et l'accablant de coups et d'injures lorsqu'elle ne pouvait satisfaire à ses demandes. Ayant enfin atteint l'âge de dix-huit ans, elle avait trouvé moyen de se faire émanciper; mais la protection même de la loi ne pouvait la garantir des visites de ce frère odieux qui l' épouvantait par des actes de violence et la déshonorait par sa conduite. Tel fut, en somme, à peu près le récit que la douleur arracha à Bernerelte, récit dont Frédéric ne pouvait mettre la vérité en doute, d'après la manière dont elle lui était révélée.
Quand il n'aurait pas eu d'amour pour la pauvre fille, il se serait senti touché de pitié. (1 s'informa de
FRÉDÉRIC fiT BERNEREITB, 335
la demeure du frère ; quelques pièces d'or et un langage ferme accommodèrent les choses. La portière eut ordre de répondre que Bernerette avait change do quartier, si le jeune homme se présentait de nouveau. 'Maïs c'était faire hien peu que d'assurer ainsi la tranquillité d'une femme qui manquait de tout. Au lieu de payer ses propres dettes, Frédéric paya celles de Bernerette ; elle essaya en vain de l'en dissuader ; il ne voulut réfléchir ni à l'imprudence qu'il commetlait, ni aux suites qu'elle pourrait avoir ; il se laissa entraîner par son cœur , et se jura , quoi qu'il pût arriver, de ne jamais se repentir de ce qu'il venait
Il fut pourtant bientôt forcé de s'en repentir ; car, pour satisfaire aux en^'ugi mails qu'il avait pris, il lui fallut en contracter de nouveaux, plus difficiles et plus onéreux que les premiers. Il n'avait pas reçu de la nature ce caractère insouciant qui, en pareille circonstance, ôte du moins la crainte du mal avenir; tout au contraire, desqualités qu'il avait perdues, la prévoyance lui restait seule ; il serait devenu sombre et taciturne, si l'on pouvait l'être à son âge. Sus amis remarquèrent ce changement ; i! n'en voulut pas dire la cause; pour tromper les autres sur son compte, il dissimula avec lui-même, et par l'aiMusse ou par neve.ssité laissa faire la destinée.
Il ne changea cependant pas de langage auprès de Bernerelle ; il lui parlait toujours de son prochain départ; mais, tout en parlant, il ne partait pas, et il allait chez elle tous les jours. Quand il eut l'habitude de
FRÉDÉRIC El BERNEHETIE.
l'escalier, il ne trouva plus l'allée si obscure ; les deui
ter à dîner. Bernerelte avait un talent que les femmes seules possèdent quelquefois, celui d'être à la fois élourdie et économe ; mais elle y joignait un mérite bien plus rare encore, celui d'être contente de tout, et d'avoir pour toute opinion l'envie de faire plaisir aux autres.
Il faut dire aussi ses défauts ; sans être paresseuse, elle vivait dans une oisiveté inconcevable. Apres s'être acquittée avec une prestesse surprenante des soins de son petit ménage, elle passait la journée entière, les bras croisés, sur son canapé. Elle pariait de coudre et de broder comme Frédéric parlait de partir, c'està-dire qu'elle n'en faisait rit-n. Malheureusement bien des femmes sont ainsi, surtout dans une certaine classe qui aurait précisément besoin d'occupation plus que toute autre. Il y a à Paris telle fille née sans pain, qui n'a jamais tenu une aiguille, et qui se laisserait mourir de faim en se frottant les mains de pâte d'amandes.
Quand les plaisirs du carnaval commencèrent, Frédéric, qui courait les bals, arrivaîtà toute heure chez Bernerette, tantôt le malin au point du jour, tantôt au milieu de la nuit. Quelquefois, en sonnant à la porte, il se demandait, malgré lui, s'il allait la trouver seule;
leur petite di
trouva la place d'un le voisinage un bon
chat ii brut les, qui h lui parurent gales
jnt semblé d'abord si tristes, jleil y donnait le matin, et rendait plus chaudes ; on y o de louage. 11 y avait dans jrant d'où l'on faisait appor-
FRÉDÉRIC El BERKERETTE. 137
et si un rival l'avait supplanté, aurait-il eu le droit de se plaindre? Non, sans doule, puisque, de son propre aveu, il refusait de s'arroger ce droit. La dirai-je ? ce qu'il craignait, il le souhaitait presque en même temps. H aurait eu alors le courage de partir, et l'infidélité de sa maîtresse l'aurait forcé de se séparer d'elle. Maïs Bernerette était toujours seule; assise au coin du ferpendant le jour, elle peignait ses longs cheveux qui lui tombaient sur les épaules; s'il était nuit quand Frédéric sonnait, elle accourait à demi nue, les yeux fermés et le rire sur les lèvres; elle se jetait à sou cou encore endormie, rallumait le feu, lirait de l'armoire de quoi souper, toujours alerte et prévenante, ne demandant jamais d'où venait son amant. Qui aurait pu résistera uneyie si douce, à un amour si rare et si facile? Quels que fussent les soucis de la journée, Frédéric s'endormait heureux; et pouvait-il s'éveiller triste, lorsqu'd voyait sa joyeuse amie aller et venir par la chambre, préparant le bain et le déjeuner?
S'il est vrai que de rares entrevues et des obstacles sanscesserenai^mUtTTiLli.-iif les pu;? ions plu? i d prêtent au plaisir l'intérêt de la curiosité, il faut avouer aussi qu'il y a un charme étrange, plus doux, plus dangereux peut-être, dans l'habitude de vivre avec ce qu'on aime. Cette habitude, dit-on, amène la satiété ; c'est possible ; mais elle donne la confiance, l'oubli de soi-même, et lorsque l'amour y résiste, il est à l'abri de toute crainte. Les amants qui ne se voient qu'à de longs intervalles ne sont jamais sûrs de s'entendre ; ils se préparent à être heureux, ils veulent se convaincre
£38 FRÉDÉRIC ET REIINERETTE.
mutuellement qu'ils le sont, et ils cherchent ce qui est introuvable, c'est-à-dire des mots pour exprimer ce qu'ils sentent. Ceux qui vivent ensemble n'ont besoin de rien exprimer ; ils sentent ea même temps, ils échangent des regards, ils se serrent la main en marchant ; ils connaissent seuls une jouissance délicieuse, la douce langueur des lendemains ; ils se reposent des transports de l'amour dans l'abandon de l'amitié : j'ai quelquefois pensé à ces liens charmants en voyant deux cygnes sur une eau limpide se laisser emporter au courant.
Si un mouvement de générosité avait entraîné d'abord Frédéric, ce fut l'attrait de celte vie nouvelle pour lui qui le cri j 'li va. M ;1 heureusement pour l'auteur de ce conte, il n'y a qu'une plume comme celle de Bernardin de Saint-Pierre qui puisse donner de l'intérêt aux détails familiers d'un amour tranquille. Encore cet habile écrivain avait-il, pour embellir ses récits naïfs, les nuits ardentes de l'île de France, et les palmiers dont l'ombre frissonnait sur les bras nus de Virginie. C'est en présence de la plus riche nature qu'il nous peint ses liéros ; dirai-je que les miens allaient tous les malins au tir du pistolet de Tivoli, de là chez leur ami Gérard, de là quelquefois dîner chez Véry, et ensuite au spectacle .' dirai-je que, lorsqu'ils étaient las, ils jouaient aux dames au coin du feu 1 Qui voudrait lire des détails si vulgaires î el à quoi bon, lorsqu'un mot suffit? Ils s'aimaient, ils vivaient ensemble ; cela dura trois mois à peu près.
Au bout de ce temps, Frédéric se trouva dans une
ntÉDÉHH! El BKRNEflETTE. Î3U
position si fâcheuse, qu'il annonça à sou amie la nécessité où il élatt de se séparer d'elle. Ella s'y attendait depuis longtemps, et ne fit aucun effort pourle retenir; elle savait qu'il avait fait pour elle tous les sacrifices possibles; elle ne pouvait donc que se résigner, et lui cacher le chagrin qu'elle éprouvait. Ils dînèrent ensemble encore une lois. Frédéric glissa, en sortant, dans le manchon de Bernerclte un petit papier qui renfermait tout ce qui lui restait. Elle le reconduisit cheï lui, et garda le silence pendant la roule. Quand le Gacres'arrèta, elle baisa la main de son amant en répandant quelques larmes, et ils se séparèrent.
Cependant Frédéric n'avait ni l'intention ni la possibilité de partir. D'une part, les obligations qu'il avait contactées, d'une autre, son stage, le retenaient à Paris. Il travailla avec ardeur pour chasser l'ennui qui le saisissait; il cessa d'aller chez Gérard, s'enferma pendant un mois, et ne sortit plus que pour se rendre au Palais. Mais la solitude où il se trouvait tout à coup, après tant de dissipation, le plongea dans mie mélancolie profonde. Il passait quelquefois des journées entières dans sa chambre à se promener de long en large, sans ouvrir un livre et ne sachant que faire. Le carnaval venait de finir ; aux neiges de lévrier succédaient les pluies glaciales de mars. N'étant distrait ni par le plaisir ni par la société de ses amis, Frédéric se livra
240 FRÉDÉRIC ET BERNEREITE.
avec amertume à l'influence de ce triste moment de l'année, qu'on comme avec raison une saison morte.
Gérard vint le voir, et lui demanda le motif d'une réclusion si subite. Il n'en fit point mystère ; mais il refusa les offres de service de son ami.
— Il est temps, lui dit-il, de rompre avec des habitudes qui ne peuvent que me conduire à ma perte. 11 vaut mieux supporter quelque ennui que de s'esposer à des malheurs réels.
Il ne dissimula point le chagrin qu'il ressentait d'être séparé de Bernerelte, et Gérard ne put que le plaindre et le féliciter en même temps de la détermination qu'il
A la mi-carême, il alla au bal de l'Opéra. 11 y trouva peu de monde. Ce dernier adieu aux plaisirs n'avait pas même la douceur d'un souvenir. L'orchestre, plus nomlireux que le public, jouait dans le désert les contredanses de l' hiver. Quelques masques erraient dans le foyer; à leur tournure et à leur langage, on s'apercevait que les femmes de bonne compagnie ne viennent plus à ces fêtes oubliées. Frédéric allait se retirer, lorsqu'un domino s'assit près de lui, il reconnut Bernerette, et elle lui dit qu'elle n'était venue que dans l'espoir de le rencontrer. Il lui demanda ce qu'elle avait fait depuis qu'il ne l'avait vue ; elle lui répondit qu'elle avait l'espoir de rentrer au théâtre ; ^lle apprenait un rôle pour débuter. Frédéric fut tenté de l'emmener souper ; mais il pensa à la facilité avec laquelle il s'était laissé entraîner, à son retour de Bc-
FRÉDÉRIC ET RERftERETTE.
sançon, par une occasion pareille; il lui serra h» main et sortit seul de la salle.
On a dit que le chagrin vaut mieux que l'ennui; c'est un triste mot malheureu sèment vrai. Une âme bien née trouve contre le chagrin, quel qu'il soit, de l'énergie et du courage ; une grande douleur est souvent un grand bien. L'ennui, au contraire, ronge ef détruit l'homme; l'esprit s'engourdit, le corps reste immobile^ et la pensée Hotte au hasard. N'avoir plus do raison de vivre est un état pire que la mort. Quand la prudence, l'intérêt et la raison s'opposent à une passion, i! est facile au premier venu de blâmer justement celui que cette passion entraîne. Les arguments abondent sur ces sortes de sujets, et, bon gré, mal gré, il faut qu'on s'y rende. Mais quand le sacrifice est fuit, quand ia raison et la prudence sont satisfaites, quel philosophe ou quel sophiste n'est au bout de ses arguments? et que répondre à l'homme qui vous dit : J'ai suivi vos conseils, mais j'ai tout perdu ; j'ai agi sagement, mais je souffre?
Telle était la situation de Frédéric. Bernerette lui écrivildeuxfois. Dans sa première lettre, elle disait que la vie lui était devenue insupportable, elle le suppliait de venir la voir de temps en temps, et denepas l'abandonner entièrement. 11 se défiait trop de lui-même pour se rendre à cette demande. Laseconde lettre vint quelque temps après. «J'ai revu mes parents, disait Bernerette, et ils commencent à me traiter plus doucement. Un de mes oncles est mort, et nous a laissé quelque argent. Je me fais faire pour mon début des
M * tl
242 FRÉDÉHIC El BKRKEBETTE.
costumes qui vous plairont, et que je voudrais vous montrer. Entrez donc un inslant chez moi, si voua passez devant ma porte. » ['"ml aie, cet tu fois, se laissa persuader. Il fit une visite à son amie ; mais rien de ce qu'cllelui avait annoncé n'était vrai. Elle n'avait voulu que le revoir. 1! fut touché Je celle persévérance ; mais il n'en sentit que plus tristement la nécessité d'y résister. Aux premières paroles qu'il prononça pour revenir sur ce sujet, Bernerette lui ferma la bouche.
— Je le sais, dit-elle ; embrasse-moi, et va-t'en.
Gérard partait pour la campagne ; il y emmena Frédéric. Les premiers beaux jours, l'exercice du clievaî, rendirent à celui-ci un peu de gaieté ; Gérard en avait fait autant que lui ; il avait, disait-il, renvoyé sa maîtresse ; il voulait vivre en liberté. Les deux jeuni F gens couraient les bois ensemble, et faisaient la cour à une jolie fermière d'un bourg voisin. Maïs bientôt arrivèrent des imités de Paris ; la promenade fut quittée pourle jeu; les dîners devinrent longs et bruyants ; Frédéric ne put supporter cette vie qui l'avait ébloui naguère, et il revint à sa solitude.
Il reçut une lettre de Besançon. Son père lui annonçait que mademoiselle Darcy venait à Paris avec sa famille. Elle arriva en efîct dans le courant de la semaine ; Frédéric, bien qu'à contre -cœur, se présenta chez elle. Il la trouva telle qu'il l'avait laissée, fidèle à son amour secret, et prèle à se servir de celle fidélité comme d'un moyen de coquetterie. Elle avoua toutefois qu'elle avait rejjn'tlé quelques paroles un peu trop dures prononcées durant le dernier entretien à Be-
FRÉDÉRIC ET BEBNEBBTIÉ. 243
sançon. Elle pria Frédéric de lui pardonner si elle avait paru douter de sa discrétion, et elle ajouta que, ne voulant pas se marier, elle lui offrait de nouveau son amitié, mais à tout jamais cette fois : quand on n'est ni gai ni heureux, de telles offres sont toujours bien venues ; le jeune homme la remercia donc, et trouva quelque charme à passer de temps en temps ses soirées auprès d'elle.
Un certain besoin d'émotions pousse quelquefois les gens blasés à la recherche de l'extraordinaire. 11 peut sembler surprenant qu'une femme aussi jeune que l'était mademoiselle Darey eût ce bizarre et dangereux caractère ; il est cependant vrai qu'elle étaitainsi. 11 ne lui fut pas difficile d'obtenir la confiancede Frédéric et de lui faire raconter ses amours. Elle aurait peul-élre pu le consoler; en se montrant seulement coquette auprès de lui, elle l'eût du moins distrait de ses peines ; mais il lui plut de faire le contraire. An lieu de le blâmer de ses désordres, elle lut dit que l'amour excusait tout et que ses folies lui faisaient honneur; an lieu de le confirmer dans sa résolution, ellelai répéta qu'elle ne concevait pas qu'il l'eût prise : Si j'étais homme, disait-elle, et si j'avais autant de liberté que vous, rien au monde ne pourrait me séparer de la femme que j'aimerais ; je m' exposerais de bon gré à tous les malheurs, à la misère, s'il le fallait, plutôt que de renoncer
Un parti! langage était bien étrange dans la bouche d'une jeune personne qui ne connaissait de ce monde que l'intérieur de sa famille. Mais par celle raison
iii FRÉDÉRIC ET BERNERËTTE.
môme, ce langage était plus frappant. Mademoiselle Darcy avait deux motifs pour jouer ce rôle, qui d'ailleurs lui plaisait. D'une part, elle voulait faire preuve d'un grand cœur et se donner pour romanesque ; d'un autre côté, elle témoignait par là que, loin de trouver mauvais que Frédûrîc l'eût oubliée, elle approuvait sa passion. Le pauvre garçon, pour la seconde fois, fui la dupe de ce manège féminin, et se laissa persuader par un enfant de dix-sept ans. « Vous avez raison, lui répondait-il ; après tout, la vie est si courte, et le bonheur est si rare ici-bas, qu'on est bien insensé de réfléchir et de s'attirer des chagrins volontaires, lorsqu'il y en a tant d'inévitables. » Mademoiselle Darcy changeait alors de thème : « Votre Bernerette vous aimel-elle? de ma ud ait-elle d'un air de mépris. Ne medisiezvouspasque c'est une grisetteîet quel compfe peut-on faire de ces sortes de femmes? Serait-elle digne de quelques sacrifices? en sentirait-elle le prix?— Je n'en sais rien, répliquait Frédéric, et je n'ai pas moimême grand amour pour elle, ajoutait-il d'un ton léger ; je n'ai jamais songé, auprès d'elle, qu'à passer le temps agréablement. Je m'ennuie maintenant, voilà tout le mal. — Fi donc ! s'écriait mademoiselle Darcy , qn' est-ce que c'est qu'une passion pareille ! »
Lancée sur ce sujet, la jeune personne s'exaltait ; elle en parlait comme s'il se lût agi d'elle-même, et son active imagination y trouvait de quoi s'exercer. « Est-ce donc aimer, disait-elle, que de cherchera passer le temps î Si vous n'aimiez pas cette femme, qu'alliez-vous faire chez elle? Si vous l'aimez, pour-
quoi T abandonnez-vous? Elle souffre, elle pleure peutêtre ; comment de misérables calculs d'argent peuvent-ils trouver place dans un noble cœur ? ètes-vous donc aussi froid, aussi esclave de vos intérêts que mes parents l'ont été naguère, lorsqu'ils onl fait le malheur de ma vieî Est-ce là le rôle d'un jeune homme, et n'en devriez- vous pas rougir ? Mais non, vous no savez pas vous-même si vous souffrez, ni ce que vous regrettez; la première venue vous consolerait; voire esprit n'est que désœuvré. Ah ! ce n'est pas ainsi qu'on aimeî je vous ai prédit, à Besançon, que vous sauriez un jour ce que c'est que l'amour; mais si vous n'avez pas plus do courage, je vous prédis aujourd'hui quu vous uele saurez jamais. »
Frédéric revenait chez lui un soir, après un entretien de ce geure. Surpris par la pluie, il entra dans un café où il but un verre de punch. Lorsqu'un long ennui nous a serré le cœur, il suffit d'une légère excitation pour le faire battre, et il semble alors qu'il y ait en nous uu vase trop plein qui déborde. Quand Frédéric sortit du café, il doubla le pas. Deux moi? desolitude et de privations lui pesaient; il éprouvait un besoin invincible de secouer le joug de sa raison et de respirer plus à Taise. Il prit, sans réflexion, le chemin de la maison de Bernerette ; la pluie avait cessé ; il regarda, à la clarté de la lune, les fenêtres de son amie, la porte, la rue, qui lui étaient si familières. Il posa en tremblant sa main sur la sonnette, et comme jadis, il se demanda s'il allait trouver dans la chambrette le feu couvert de cendres
et le souper prêt. Au moment do sonner, il hésita.
« Mais quel mal y aurai t-il, sedit-il à lui-même, quand je passerais là une heure et quand je demanderais à Bcrneretle un souvenir de l'ancien amour ? Quel danger puis-jo courir? Ne serons-nous pas libres tous deux demain ? Puisque la nécessité nous sépare, pourquoi craindrais-jc de la revoir un instant ? »
Il était minuit; il sonna doucement, et la porte s'ouvrit. Comme il montait l'escalier, la portière l'appela, et lui dit qu'il n'y avait personne. C'était !o première fois qu'il lui arrivait de ne pas trouver Berncrette chez elle. 11 pensa qu'elle était allée au spectacle et répondit qu'il attendrait ; tuais la portière s'y opposa. Après avoir hésité longtemps, elle lui avoua enfin que Beraerette était sortie de bonne heure, et qu'elle ne devait rentrer que le lendemain.
Aquoi sert déjouer l'indifférent quand on aime, sinon à souffrir crachement le jour où la vérité l'emporte î Frédérie s'était juré tant de fois qu'il ne serait pas jaloux de Uernerclte, il l'avait si souvent répété devant ses amis, qu'il avait fini par le croire lui-même, il regagna son logis à pied, en sifflant une contredanse.
Elle a un autre amant, se dit-il ; tant mieux pour elle ; c'est ce que je souhaitais. Désormais me voilà tranquille.
FRÉDÉRIC ET BERBERETTE. S. 17
Maïs à peine fut-il arrivé chez lui, qu'il sentit une faiblesse mortelle. Il s'assit, posa son front dans ses mains comme pour comprimer sa pensée. Après une lutte inutile, la nature fut la plus forte ; il se leva le visage baigne de larmes, et il trouva quelque soulagement à s'avouer ce qu'il éprouvait.
Une langueur eïli'iîme succéda à cette violenle secousse. La solitude lui devint intolérable, et pendant plusieurs jours il passa son temps en visites, en courses sans but. Tantôt il essayait de ressaisir l'insouciance qu'il avait affeclée ; tantôt il s'abandonnait à une colère aveugle, à des projets de vengeance. Le dégoût de la vie s'emparait de lui. 11 se souvenait de la triste circonstance qui avait accompagné son amour naissant; ce funeste exemple était devant ses yeux.
« Je commence à lu comprendre, disait-il à Gérard ; je ne m'étonne plus qu'on désire la morl en pareil cas. Ce n'est pas pour une femme qu'on se tue, c'est parca qu'il est inutile et impossible de vivre quand on souffre à ce point, quelle qu'en soit la cause. »
Gérard connaissait trop bien son ami pour douter de son désespoir, util l'ai usait trop pour l'y abandonner. 11 trouva moyen, par des protections puissantes dont il n'avait jamais usé pour lui-même, de faire attacher Frédéric à une ambassade. Il se présenta un matin chez lui avec un ordre de départ du ministre des affaires étrangères.
«Les voyages, lui dit-il, sont le meilleur, le seul remède contre le chagrin. Pour te décider à quitter Paris, je me suis fait solliciteur, et, grâce à Dieu, j'ai
réussi. Si tu as du courage, tu partiras sur-le-champ pour Berne, où le ministre t'envoie. »
Frédéric n'hésila pas. IL remercia son ami, et s'occupa aussitôt de mettre ses affaires en ordre. 11 écrivit à son père pour lui apprendre se» nouveaux projets, et lui demanda son autorisation. La réponse fut favorable. Auboutde quinzejours, les dettes étaient fayées ; rien ne s'opposait plus au départ de Frédéric, et il alla chercher son passe-port.
Mademoiselle Darcy lui fit mille questions, mais il n'y voulait plus répondre. Tant qu'il n'avait pas vu clair dans son propre cœur, il s'était prêté par faiblesse à la curiosité de sa jeune confidente. Mais la souffrance était maintenant trop vraie pour qu'il consentit à en faire un jeu, et, en s'apercevant do danger de sa passion, il avait compris combien l'intérêt qu'y prenait mademoiselle Darcy était frivole. Il fit donc ce que font tous les hommes en pareil cas. Pour aider lui-même à sa guérison, il prétendit qu'il était guéri, qu'une amourette avait pu l'étourdir, mais qu'il était d'un âge à penser à des choses plus sérieuses. Mademoiselle Darcy, comme on peut croire, n'approuva pas de pareils sentiments; elle ne voyait de sérieux en ce monde que l'amour ; le reste lui semblait méprisable. Tels étaient du moins ses discours. Frédéric la laissa parler, et convint de bonne grâce avec elle qu'il ne saurait jamais aimer. Son cœur lui disait assez le contraire, et, en se donnant pour inconstant, il aurait voulu ne pas mentir.
Moins il se sentait de courage, plus il se hâtait de
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partir. Il ne pouvait cependant se défendre d'une pensée qui l'obsédait. Quel était le nouvel amant de Bernerclte? Que faisait-elle? Devait-il tenter de la revoir encore une fois? Gérard n'était pas de cet avis ; il avait pour principe de ne rien faire à demi. Du moment que Frédéric était décidé à s'éloigner, il lui conseillait de tout oublier. « Que veux-tu savoir.? lui disait-il ; ou Bcrnerettc ne te dira rien, ou elle altérera la vérité. Puisqu'il est prouvé qu'un autre amour l'occupe, à quoi bon le lui faire avouer? Une femme n'est jamais sincère sur ce sujet avec un ancien amant, môme lorsque tout rapprochement est impossible. OiW^iù'L'os-m d'ailleurs ? clic ne t'aime plus. »
C'était à dessein et pour rendre à son ami un peu de force, que Gérard s'exprimait en termes aussi durs. Je laisse à ceux qui ont aimé à juger l'effet qu'ils pouvaient produire. Mais bien des gens ont aimé, qui ne le savent pas. Les liens de ce monde, même les plus forts, se dénouent la plupart du temps ; quelques-uns* seulement se brisent. Ceux dont l'absence, l'ennui, la satiété, ont affaibli peu à peu les amours, ne peuvent se figurer ce qu'ils eussent éprouve si un coup subit les avait frappés. Lecosur le plus froid saigne et s'ouvre à ce coup; qui y reste insensible n'est pas homme. De toutes les blessures que la mort nous fait ici-bas avant de nous abattre, c'est la plus profonde. Il faut avoir regarde avec des yeux pleins de larmes le sourire d'une maîtresse infidèle, pour comprendre ces mots ■ Elle «<• t'aime plus ! Il faut avoir longtemps pleuré pour s'en , souvenir; c'est une triste expérience. Si je voulais
FRÉDÉRIC et SE R SURETTE.
tenter d'en donner une idée à ceux qui l'ignorent, je leur dirais que je ne sais pas lequel est le plus cruel de perdre fout à coup la femme qu'on aime, par son inconstance ou par sa mort.
Frédéric ne pouvait rien répondre aux sévères conseils de Gérard ; mais un instinct plus fort que la raison luttait en lui contre ces conseils. Il prit une autre voie pour parvenir à son but ; sans se rendre compte de ce qu'il voulait, ai de ce qui en pourrait advenir, il chercha un moyen d'avoir à lotit prix des nouvelles de son amie. I) portait une bagne assez belle, que Bernerette avait souvent regardé*' d'un mil d'envie. Malgré tout son amour pour elle, il n'avait jamais pu se décider à lui donner ce bijou, qu'il tenait de son père. Il le remit à Gérard, en lui disant qu'il appartenait à Bernerette, et il le pria de se charger de lui remettre cette bague, qu'elle avait, disait-il, oubliée chez lui. Gérard se chargea volontiers de la commission, mais il ne se pressait pas de s'en acquitter. Frédéric insista ; il fallut céder.
Les deux amis sortirent un matin ensemble, et, tandis que Gérard allait chez Bernerelle, Frédéric l'attendit aux Tuileries. Il se mêla assez tristement à fa fouie des promeneurs. Ce n'était pas sans regret qu'il se séparait d'une relique de famille qui lui était chère ; et quel bien en espérait-il? qu'apprendrait-il qui pût le consoler? Gérard allait voir Bernerette, et si quelque parole, quelques larmes échappaient à celle-ci, no croirait-il pas nécessaire de n'en rien témoigner? Frédéric regardait la grille du jardin, et s'attendait à tout moment à voir revenir son ami d'un air indifférent»