‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset NouvellesChapitre 19 sur 28 · SS · texte numérisé non relu

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Qu'importe? 11 aurait vu Berneretfe ; il était impossible qu'il n'eût rien ù dire ; qui sait ce que le hasard peut faire? Il aurait pciif-ètre iijipris bien dus choses dans cette visite. Plus Gérard lardait à paraître, plus Frédéric espérait.

Cependant le ciel était sans nuages; les arbres commençaient àse couvrïrde verdure. 11 y a un arbre aux Tuileries qu'on appelle l'arbre du 20 mars. C'est un marronnier qui, dit-on, était en fleur le jour de la naissance du roi de Rome, et qui, tous les ans, fleurit à la même époque. Frédéric s'était assis bien des fois sous cet arbre ; il y retourna, par habitude, en rêvant. Le marronnier était fidèle à sa poétique renommée ; ses branches répandaient les premiers parfums de l'année. Des femmes, desenfants, des jeunes gens allaient ei venaient. La gaieté du printemps respirait sur tous les visages. FiVilùne rrdi'Hiiijail II l'avenir, à son voyage, au pays qu'il allait voir; une inquiétude mêlàe d'espérance l'agitait malgré lui; tout ce qui l'entourait semblait l'appeler à une existence nouvelle. Il pensa à son père, dont il était l'orgueil et l'appui, dont il n'avait reçu, depuis qu'il était au monde, que dus marques de tendresse. Peu à peu des idées plus douces, plus saines, prirent le dessus dans son esprit. La multitude qui se croisait devant lui le fit songer à la variété et à l'inconstance des choses. N'est-ce pas en effet un spectacle étrange que celui de la foule, quand onréfléchit que chaque être a sa destinée? Y a-t-il rien qui doive nous donner une idée plus juste de ce que nous valons, et de ce que nous sommes aux yeux de la Pro-

2S2 FRÉDÉRIC ET BERKERETIE.

videnceï II faut vivre, pensa Frédéric, il faut obéir au suprême guide. 11 faut marcher même quand on souffre, car nul ne sait où il va. Je suis libre et bien jeune encore; il faut prendre courage et se résigner.

Comme il était plongé dans ces pensées, Gérard parut et accourut vers lui. 11 était pâle et très-ému.

— Mon ami, lui dit-il^' i! faut y aller. Vite, ne perdons pas de temps.

— Où me mènes-tu ?

— Chez elle. Je t'ai conseillé ce que j'ai cru juste. Mais il y a telle occasion où le calcul est en défaut, et la prudence hors de saison.

— Que se passc-t-i! donc ? s'écria Frédéric.

— Tu vas le savoir ; viens, courons, lis allèrent ensemble chez Be merci te.

— Monte seul, dit Gérard, je reviens dans un iiislaut ; — et il s'éloigua.

Frédéric entra. La clef était à la porte, les volets étaient fermés.

— Bcrnerette, dil-il, où ètes-vous?

Point de réponse.

Il s'avança dans les ténèbres, et, à la lueur d'un feu à demi éteint, il aperçut son amie assise à terre près de la cheminée.

— Qu'avez-vous r demanda- t-il ; qu'est-il arrAét Même silence.

Il s'approcha d'elle, lui prit la maiu.

— Levez-vous, lui dit-il ; que faites-vous làî Mais à peine avait-il prononcé ces mots, qu'il re-

FRÉDÉRIC ET BBRÎŒRETTE. SSÏ

cula d'horreur. La rnaïn qu'il tenait était glacée, et un corps inanimé venait de rouler à ses pieds.

Épouvanté, il appela au secours. Gérard entrait, suivi d'un médecin. On ouvrit la fenêtre; on porta Bernerette sur son lit. Le médecin l'examina, secoua la tète, et donna des ordres. Les symptômes n'étaient pas douteux; la pauvre fille avait pris du poison ; mais quel poison? Lo médecin l'ignorait, et cherchait en vain à le deviner. 11 commença par saigner la malade ; Frédéric la soutenait dans ses hras , elle ouvrit les yeux, le reconnut et l'embrassa, puis elle retomba dans sa léthargie. Le soir, on lui fit prendre une tasse de café ; elle revint à elle comme si elle se fût éveillée d'un songe^)n lui demanda alors quel était le poison dont elle s'était servie ; elle refusa d'abord de le dire ; maïs, pressée par le médecin, elle l'avoua. Un flambeau de cuivre , placé sur la cheminée , portait les marques de plusieurs coups de lime ; elle avait eu recours à cet affreux moyen pour augmenter l'effet d'une faible dose d'opium, le pharmacien auquel elle s'était adressée ayant refusé d'eu donner davantage.

Ce ne fut qu'au bout de quinze jours qu'elle futentièrement hors de danger. Elle commença à se lever et à prendre quelque nourriture ; mais sa santé était détruite, et le médecin déclara qu'elle souffrirait toute sa vie.

23i FRÉDÉRIC El BERSERETTE.

Frédéric ne l'avait pas quittée. Il ignorait encore Se mofii qui lui avait fait chercher la mort, et il s'ctonnail que personne au monde ne s'inquiétât d'elle. Depuis quinze jours, en effet, il n'avait vu venir chez elle ni un parent ni un étranger. Se pouvait-il que son nouvel amant l'abandonnât dans une pareille circonstance ? Cet abandon était-il ia cause du désespoir de Bernerelte? Ces deux suppositions paraissaient également incroyables à Frédéric, e! son amie lui avait l'ait comprendre qu'elle ne s'expliquerait pas sur ce sujet. U restait donc dans un doute cruel, troublé par une jalousie secrète, retenu par l'amour et par la pitié.

Au milieu de ses douleurs, Bernerelte lui témoignait la plus vive tendresse. Pleine de reconnaissance pour les soins qu'il lui prodiguait, elle était, près de lui, plus gaie que jamais, mais d'une gaieté mélancolique, et, pour ainsi dire, voilée par la souffrance. Elle faisait tous ses efforts pour le distraire et pour lui persuader de ne pas la laisser seule. S'il s'éloignait, elle lui demandait à quelle heure il reviendrait. Elle voulait qu'il dînât à son chevet, et s'endormir en lui tenant la main. Elle lui faisait, pour le divertir, mille contes sur sa vie passée ; mais, dès qu'il s'agissait du présent et de sa funeste action, elle restait muette. Aucune question, aucune prière de Frédéric n'oblenait de réponse. S'il insistait, elle devenait sombre et chagrine.

Elle était un soir au lit ; on venait de la saigner de nouveau, et il sortait encore un peu de sang de la

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blessure mal fermée. Elle regardait en souriant eouicr une larme de pourpre sur son bras aussi blanc que le marbre.

— M'aimes-tu encore î dit-elle à Frédéric; est-ce que toutes ces boVreurs ne te dégoûtent pas de moi?

— Je t'aime, répondit-il, et rien ne nous séparera maintenant.

— Est-ce vrai? reprit-elle en l'embrassant; ne me trompe/ pas ; dites-moi si c'est un rêve.

— Non, ce n'est pas un rêve; non, ma belle et chère maîtresse ; vivons tranquilles, soyons heureux.

— : Hélas ! nous ne pouvons pas, nous ne pouvons pas ! s'écria- t-el!e avec angoisse. Puis elle ajouta à voix basse : — Et, si nous ne pouvons pas, c'est à re-

Quoiqu'elie n'eût fait que murmurer ces dernières paroles, Frédéric les avait entendues, et il en avait frissonné. Il les répéta le lendemain à Gérard.

— Mon parti est pris, lui dit-il ; je ne sais ce que

Il prit, en effet, un parti dangereux, mais le seul qui s'offrît à lui. 11 écrivit à son père, et lui confia l'histoire de ses amours. 11 oublia dans sa lettre l'infidélité de Bernerettc ; il ne parla que de sa beauté, do sa constance, delà douce npiriiàtrelé qu'elle avait mise à le revoir, enfin de l'horrible tentative qu'elle venait de faire sur elle-même. Le père de Frédéric, vieillard septuagénaire, aimait son fils unique plus quesa propre vie. Il accourut en toute hâte à Paris, accompagné de

mademoiselle Hombert, sa sœur, vieille demoiselle fort dévole. Malheureusement ni le digne homme ni la bonne tante n'avaient pour verlu la discrétion, en sorte que, dès leur arrivée, toutes leurs connaissances Surent que Frédéric était amoureux fou d'une griserie qui s'était empoisonnée pour lui. On ajouta bientôt qu'il voulait l'épouser; les malveillants crièrent au scandale, au déshonneur de la famille ; sous prétexte de défendre la cause du jeune homme, mademoiselle Darcy raconta tout ce qu'elle savail avec les détails les plus romanesques. Bref, en voulant conjurer l'orage, Frédéric le vit fondre sur sa tète de tous côtés.

Il eut d'abord à comparaître devant les parents et les amis rassemblés, el à y subir une sorte d'interrogatoire : non qu'il fut traité en coupable ; on lui témoignait, au contraire, toute l'indulgence possible; mais il lui fallut mettre son cœur à nu et entendre discuter ses secrets les plus chers. 11 est inutile de dire que l'on ne put rien décider. M. Hombert voulut voir Bernerette; il alla chez elle, lui parla longtemps, et lui fit mille questions auxquelles elle sut répondre avec une grâce et une naïveté qui touchèrent le vieillard. Il avait eu, comme tout le monde, ses amourettes de jeunesse. Il sortit de cet entretien fort troublé el fort inquiet. 11 lit venir son (ils, el lui dit qu'il était décidé à faire un petit sacritice en faveur de Bernerette, si elle promettait, quand elle serait rétablie, d'apprendre un métier. Frédéric transmit cette proposition a son amie.

HtËDÉHlC ET BEBNEItETTE. 2Û7

— Et toi, que feras-tu î lui dit-elle : comptes-tu rester ou partir ?

11 répondit qu'il resterait ; mais ce n'était pas l'avis de la famille. Sur ce point, M. Hombert fut intraitable. Il représenta à sou fils le danger, la honte, l'impossibilité d'une liaison pareille; il lui fit sentir, en termes bienveillants et mesurés, qu'il se perdait de réputation, qu'il ruinait son avenir. Après l'avoir forcé de réfléchir, il employa l'irrésistible argument qui fait la toute-puissance paternelle : il supplia son fils ; celui-ci promit ce qu'on voulut. Tant de secousses, tant d'iclérèls divers l'avaient agité, qu'il ne savait plus à quoi se résoudre, et, voyant le malheur de tons les côtés, il n'osait ni lutter ni choisir. Gérard lui-même, ordinairement ferme, cherchait vainement quelque moyen de salut, et se voyait obligé de dire qu'il fallait laisser faire le destin.

Deux événements inattendus changèrent tout à coup 1 - di!iS(.'S. Frédéric était seul, un soir, dans sa chambre ; il vit entrer Bernerette. Elle était pâle, les cheveux en désordre ; une tièvre ardente faisait briller ses yeux d'un éclat effrayant; contre l'ordinaire, sa parole était brève, impérieuse. Elle venait, disait-elle, sommer Frédéric de s'expliquer.

— Voulez-vous me tuer? lui demanda-t-elle. M'aimez-vous ou ne m'aimez-vous pas? Ètes-vous un enfant? Avez-vous besoin des autres pour agir? Êtesvous fou de consulter votre père pour savoir s'il faut garder votre maîtresse t Qu'est-ce que ces gens-là désirent? Nous séparer. Si vous le voulez comme eux, vous

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n'avez que faire de leur avis, et si vous ne le voulez pas, encore moins. Voulez-vous partir? emmenez-moi. Je n'apprendrai jamais un métier ; je ne peux pas rentrer au théâtre. Comment le pourrais-je, faite comme je suis? Je souffre trop pour attendre ; décidez-vous.

Elle parla sur ce fon pendant près d'une heure, interrompant Frédéric dès qu'il voulait répondre. Il tenta en vain de l'apaiser. Une exaltation aussi violente ne pouvait cédera aucun raisonnement. Enfin, épuisée de fatigue, Bernerette fondit en larmes. Le jeune - homme la serra dans ses bras ; il ne pouvait résister à tant d'amour. 11 porta sa maîtresse sur son lit

— Reste là, lui dit-il, et que le ciel m'écrase si je t'en laisse arracher ! Je ne veux plus rien entendre, rien voir, si ce n'est toi. Tu me reproches ma lâcheté, et tu as raison; mais j'agirai, tu le verras. Simon père mo repousse, tu me suivras ; puisque Dieu m'a fait pauvre, nous vivrons pauvrement. Je ne me soucie ni de mon nom, ni de ma famille, ni de l'avenir.

Ces mois, prononcés avec toute l'ardeur de la conviction, consolèrent Bernerette. Elle pria son ami de la reconduire chez elle à pied ; malgré sa lassitude, elle voulait prendre l'air. Ils convinrent, pendant la route, du plan qu'ils avaient à suivre. Frédéric feindrait de se soumettre aux désirs de son père ; mais i! lui représenterait qu'avec peu de fortune il n'est pas possible lit- se hasarder dans lu carrière diplomatique. Il demanderait doue à achever sou stage ; M. Ilombert céderait vraisemblablement, à la condition que son lits oublierait ses folles amours. Bernerette, de son

FRÉDÉMC ET BEENERETTE. 2IS9

côté, changerait de quartier; on la croirait partie. Elle louerait une petite chambre dans la rue de la Harpe, ou aux environs ; là, elle vivrait avec tant d'économie, que la pension de Frédéric suffirait pour tous deux. Dès que son père serait retourné à Besançon, il viendrait la rejoindre et demeurer avec elle. Pour le reste, Dieu y pourvoirait. Tel fut le projet auquel les pauvres amants s'arrêtèrent, et dont Us crurent le succès infaillible, comme ilarrivc toujours en pareil cas.

Deux jours après, Frédéric, après une nuit sans sommeil, se rendit chez son amie dès six heures du matin. Un entretien qu'il avait eu avec son père le troublait : on exigeait qu'il partit pour Berne ; il venait embrasser Bernerette pour retrouver près d'elle son courage affaibli. La chambre était déserte, le lit était vide. 11 questionna la portière, et apprit, à n'en pouvoir douter, qu'il avait un rival et qu'on le trompait.

Il sentit cette fois moins de douleur que d'indignation. La trahison était trop forlc pour que le inépris ne vînt pas prendre la place de l'amour. Rentré chez lui, il écrivit une longue lettre à Bernerette, pour l'accabler des reproches les plus amers. Mais il déchira cette lettre au moment de l'envoyer ; une si misérable créature ne lui parut pas digne de sa coière. Il résolut de partir le plus tôt possible ; une place était vacante pour le lendemain à la malle-poste de Strasbourg ; il la retint, et courut prévenir son père ; toute la famille le félicita; on ne lui demanda pas, bien entendu, par quel busard il obéissait si vite. Gérard seul sut h vérité : mademoiselle Diircy déclara que c'était

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une pitié, et que les hommes manqueraient toujours de cœur. Mademoiselle Ilombert augmenta de ses épargnes la petite somme qu'emportait son neveu. Un diner d'adieu réunit toute la famille, et Frédéric partit pour la Suisse.

Les plaisirs et les fatigues du voyage, l'attrait du changement, les occupations de sa nouvelle carrière, rendirent bientôt le calme à son esprit. Il ne pensait plus qu'avec horreur à la Table passion qui avait failli le perdre, 11 trouva à l'ambassade l'accueil le plus gracieux : il était bien recommandé; sa figure prévenait en sa faveur ; une modestie naturelle donnait plus de prix à ses talents, sans leur ôter leur relief; il occupa bientôt dans le monde une place honorable, et le plus riant avenir s'ouvrit devant lui.

Bemerette lui écrivit plusieurs fois. Elle lui demandait gaiement s'il était parti pour tout de bon, et s'il comptait bientôt revenir. 11 s'abstint d'abord de répondre; mais, comme les lettres continuaient et devenaient de plus eu pins pressantes, il perdit enfin patience. Il répondit et déchargea son cœur, il demanda à Beroerelte, dans les termes les plus amers, si elle avait oublié sa double trahison, et il la pria de lui épargner à l'avenir de feintes protestations dont il ne pouvait plus être la dupe. Il ajouta que, du reste, il bénissait la Providence de l'avoir éclairé à temps ; que sa résolu-

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tion était irrévocable, el qu'il ne reverrait probablement la France qu'après un long séjour à l'étranger. Celte lettre partie, il se sentit plus à l'aise et entièrement délivré du passé. Bernerclte cessa de lui écrire depuis ce moment, et il n'entendit plus parler d'elle.

Une famille anglaise assez riche habitait une jolie maison aux environs de Berne. Frédéric y fut présenté ; trois jeunes personnes, dont la plus âgée n'avait que vingt ans, faisaient les honneurs de la maison. L'aînée ctaitd'une beauté remarquable; elle s'aperçut bientôt de la vive impression qu'elle produisait sur le jeune attaché, et ne s'y montra pas insensible. 11 n'était pourtant pus encore assez bien guéri pour se livrer à un nouvel amour. Mais, après tant d'agitations et de chagrins, il éprouvait le besoin d'ouvrir son cœur à un sentiment calme et pur. La belle Fanny ne devint pas sa confidente, comme l'avait été mademoiselle Darcy ; mais, sans qu'il lui fit le récit de ses peines, elle devina qu'il venait de souffrir, et, comme le regard de ses yeux bleus semblait consoler Frédéric, elle les tournait souvent, de son côté.

La bienveillance mène à la sympathie et la sympathie à l ! amour. Au bout de trois mois, l'amour n'était pas venu, mais il était bien près de venir. Un homme d'un caractère aussi tendre el aussi expansïf que Frédéric ne pouvait être constant qu'à la condition d'être confiant. Gérard avait eu raison de lui dire autrefois qu'il aimerait Bernerelte plus longtemps qu'il ne le croyait ; mais il eût fallu pour cela que Berneretle l'aimât aussi, du moins en apparence. En révoltant

26S FRÉDÉRIC ET BERNEHETTE.

les cœurs faibles, on met leur existence en question ; il faut qu'ils se brisent ou qu'ils oublient, car ils n'ont pas la force d'être fidèles à un souvenir dont ils souffrent. Frédéric s'habitua donc de jour en jour à ne plus vivre que pour Fanny ; il fut bientôt question de mariage. Le jeune bomme n'avait pas grande fortune ; mais sa position était faite, ses protections puissantes; l'amour, qui lève tout obstacle, plaidait pour lui; il fut décidé qu'on demanderait une faveur à la cour de France, et que Frédéric, nommé second secrétaire, deviendrait l'époux de Fanny.

Cet heureux jour arriva enfin ; les nouveaux mariés venaient de se lever, et Frédéric, dans l'ivresse du bonheur, tenait sa femme entre ses bras. Il était assis près de la cheminée ; un pétillement du feu et un jet de flamme le firent tressaillir. Par un bizarre effet de la mémoire, il se souvinl tout à coup du jour où pour la première fois il s'était trouvé ainsi avec Bernerette, près de la cheminée d'une petite chambre. Je laisse à commenter ce hasardétrange à ceux dont l'imagination se plaît à admettre que l'homme pressent ladestioée. Ce fut en ce moment qu'on remit à Frédéric une lettre timbrée de Paris, qui lui annonçait la mort de Bernerette. Je n'ai pas hesoin de peindre son étonnement et sa douleur; je dois me contenter de mettre sous les yeux du lecteur l'adieu de la pauvre fille à son ami : on y trouvera l'explication de sa conduite en quelques lignes, écrites de ce style à moitié gai et à moitié triste qui lui était particulier :

«Hélas! Frédéric, vous saviez bien que c'était un

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rêve. Nous rie pouvions pas viu-i: tranquillement ut être heureux. J'ai voulu m'en aller d'ici ; j'ai reçu la visite d'un jeune homme dont j'avais fait la connaissance, eu province, du temps de ma gloire ; il était fou de moi à Bordeaux. Je ne sais où il avait appris mon adresse ; il est venu et s'est jeté à mes pieds, comme si j étais encore une reine de théâtre. Il m'offrait sa fortune qui n'est pas grand'chose, et son cœur qui n'est rien du tout. C'était le lendemain, ami, souviens-t'en ! tu m'avais quittée en me répétant que lu partais. Je n'étais pas trop gaie, mon cher, et je ne savais trop où aller dîner. Je me suis laissé emmener; malheureusement je n'ai pas pu y tenir; j'avais fait porter mes pantoufles chez lui :je les ai envoyé redemander, et je me suis décidée à mourir.

« Ouï, mon pauvre bon, j'ai voulu te laisser là. Je ne pourrais pas vivre en apprentissage. Cependant la seconde fois j'élnis décidée. -Vais ton pi re est revenu chez moi : voilà ce que tu n'as pas su. Que vouiais-tu que je lui dise? J'ai promis de t'oublier ; je suis retournée chetf mon adorateur. Ah ! que je me suis ennuyée ! Est-ce ma faute si tous les hommes nie semblent laids et bêtes depuis que je t'aime ? Je ne peux pourtant pas vivre de l'air du temps. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?

« Je ne me tue pas, mon ami, je m'achève ; ce n'esl pas un grand meurtre que je fais. Ma santé est déplorable, à jamais perdue. Tout cela ne serait rien sans l'ennui. On dit que tu te maries : est-elle belle? Adieu, adieu. Souviens-toi, quand il fera beau temps, du

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jour où lu arrosais tes fleurs. Ah ! comme je t'ai aimé vite! En te voyant, c'était un soubresaut en moi, une pâleur qui me prenait. J'ai été bien heureuse avec toi. Adieu.

o Si ton père l'avait voulu, nous ne nous serions jamais quittés ; mais tu n'avais point d'argent : voilà le malheur ; et moi non plus. Quand j'aurais été chez une lingère, je n'y serais pas restée ; ainsi, que veuxtu ? voilà maintenant deux essais que je fais de recommencer : rien ne me réussit.

« Je t'assure que ce n'est pas par folie que je veux mourir : j'ai toute ma raison. Mes parents (que Dieu leur pardonne !) sont encore revenus. Si tu savais ce qu'on veut faire de moi ! (IVsi trop découlant d'être un jouet de misère et de se voir tirailler ainsi. Quand nous nous sommes aimés autrefois, si nous avions eu plus d'économie, cela aurait mieux été. Mais tu voulais aller au spectacle et nous amuser. Nous avons passé de bonnes soirées à la Chaumière.

« Adieu, mon cher, pour la dernière fois, adieu. Si je me po/lais mieux, je serais rentrée au théâtre : mais je n'ai plus que le souffle. Ne te fais jamais reproche de ma mort ; je sens bien que, si tu avais pu, rien de tout cela ne serait arrivé ; je le sentais, moi, et je n'osais pas le dire ; j'ai vu tout se préparer, mais je ne voulais pas te tourmenter.

« C'est par une triste nuit que je t'écris, plus triste, sois-en sûr, que celle où tu es venu sonner et où lu m'as trouvée sortie. Je ne t'avais jamais cru jaloux; quand j'ai su que tu étais en colère, cela m'a fait peine

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et plaisir. Pourquoi ne m'as-tu pas attendue d'autorité 1 Tu aurais vu la mine que j'avais en rentrant de ma bonne fortune ; mais c'est égal, tu m'aimais plus que tu ne le disais.

a Je voudrais finir, et je ne peux pas. Je m'attache à ce papier comme à un reste de vie ; je serre mes lignes ; je voudrais rassembler tout ce que j'aï de force et te l'envoyer. Non, tu n'as pas connu mou cœur. Tu m'as aimée parce que tu es bou ; c'était par pitié que tu venais, et aussi un peu pour ton plaisir. Si j'avais été riche, tu ne m'aurais pas quittée : voilà ce que je ine dis ; c'est la seule chose qui me donne du courage. Adieu.

a Puisse mon père ne pas se repentir du mal dont il a été cause ! Maintenant, je le sens, que ne donneraisje pas pour savoir quelque chose, pour avoir un gagne-pain dans les mains ! 11 est trop tard. Si, quand on est enfant, on pouvait voir sa vie dans un miroir, je ne finirais pas ainsi ; tu m'aimerais encore ; mais peut-être que non, puisque tu vas te marier,

« Comment as-tu pu m'écrire une lettre si dure ? Puisque ton père l'exigeait et puisque tu allais partir, ' je ne croyais pas mal faire en essayant de prendre un autre amant. Jamais je n'ai rien éprouvé de pareil, et jamais je n'ai rien vu de si drôle que sa figure, quand ' je lui ai déclaré que je retournais chez moi.

« Ta lettre m'a désolée ; je suis restée au coin de mon feu pendant deux jours, sans pouvoir dire un mot ni bouger. Je suis née bien malheureuse, mon ami. Tu ne saurais croire comme le bon Dieu m'a traitée

2G£ FRÉDÉRIC ET DERKEIIETTE.

depuis une pauvre vingtaine d'années que j'existe : c'est comme une gageure. Enfant, on nie baltait, et quand je pleurais, on m'envoyait dehors : « Va voir s'il « pleut, » disait mon pure. Quand j'avais douze ans, on me faisait raboter des planches ; etquand je suis devenue femme, m'a-t-on assez persécutée ! Ma vie s'est passée à tâcher de vivre, et finalement à voir qu'il faut mourir.

«Que Dieu te bénisse, toi qui m'as donné mes seuls, seuls jours heureux ! J'ai respiré là une bonne bouffée d'air ; que Dieu le la rende ! Puisses-tu être heureux, libre, ô ami! Puisses-tu Être aimé comme t'aime ta mourante, ta pauvre Berneretie !

« Ne l'afflige pu ; tout va être fini. Te souviens-tu d'une tragédie allemande que tu me lisais un soir chez nous? Le héros de la piree demande : a Qu'est-ce que nouscrieronsenmourant? — Liberté! » répond le petit Georges. Tu as pleuré en lisant ce mot-là. Pleure donc ! c'est le dernier cri de ton amie.

n Les pauvres meurent sans testament ; je t'envoie pourtant une boucle de mes cheveux. Un jour que le coiffeur me les avait brûlés avec son fer, je me rap. pelle que tu voulais le battre. Puisque tu ne voulais pas qu'on me brûlât mes cheveux, tu ne jetteras pas au feu cette boucle.

«Adieu, adieu encore, pour jamais, n Ta fidèle amie.

« Behnehette. »

On m'a dit qu'après avoir lu celle lettre, Frédéric avait fait sur lui-même une funeste tentative. Je n'en parlerai pas ici ; les indifférents trouvent trop souvent du ridicule à des actes semblables, lorsqu'on y survit. Les jnci inents du monde sont tristes sur ce point; on rit de celui qui essaye de mourir, et celui qui meurt est oublié.

CROISILLKS

Au commencement du règne de Louis XV, un jeune homme nommé Croisilles, fils d'un orfèvre, revenait de Paris au Havre, sa ville natale. 11 avait été chargé par son père d'une affaire de commerce, et cette affaire s'élait terminée à son gré. La joie d'apporter une bonne nouvelle le faisait marcher plus gaiement et plus lestement que de coutume; car, bien qu'il eût dans ses poches une somme d'argent assez considérable, il voyageait à pied pour son plaisir. C'était un garçon de bonne humeur, et qui ne manquait pas d'esprit, mais tellement distrait et étourdi, qu'on le regardait comme un peu fou. Son gilet boulonné de travers, sa perruque au vent, son chapeau sous le bras, il suivait les rives de la Seine, tantôt rêvant, tantôt chantant, levé dès le matin, soupant au cabaret, et charmé de traverser ainsi l'une des plus belles contrées de la France. Tout en dévastant, au passage, les pommiers de la Normandie, il cherchait

des rîmes dans sa tête (car tout étourdi est un peu poctc), et il essayait de faire un madrigal pour une belle demoiselle de son pays : ce n'était pas moins que la fille d'un fermier général, mademoiselle Godeau, la perle du Havre, riche héritière fort courtisée. Croisilles n'était point reçu chez M. Godeais autrement que par hasard, c'est-à-dire qu'il y avait porté quelquefois des bijoux achetés chez son père. .M. Godeau, dont le nom, tant soit peu commun, soutenait mal une immense fortune, se vengeait par sa morguedu loil de sa naissance, et se montrait, en toute occasion, énormément et impitoyablement riche. Il n'était donc pas honmie à laisser entrer dans son salon le fils d'un orfèvre; mais, comme mademoiselle Godeau avait les plus beaux yeux du monde, queCroisilles n'était pas mal tourné, et que rien n'empêche un joli garçon do devenir amoureux d'une belle tille, Croisilles adorait mademoiselle Godeau, qui n'en paraissait pas fâchée. 11 pensait donc à elle tout en regagnant le Havre, et, comme il n'avait jamais réfléchi à rien, au Heu de songer aux obstacles invincibles qui le séparaient de sa bien-aimée, il ne s'occupait que de trouver «ne rime au nom de baptême qu'elle portait. Mademoiselle Godeau s'appelait Julie, et la rime était aisée à trouver. Croisilles, arrivé à H onflear,s' embarqua le cœur satisfait, son argent et son madrigal en poche, et, dès qu'il eut touché le rivage, il courut à la maison paternelle.

Il trouva la boutique fermée ; il y frappa à plusieurs reprises, non sans élonnement ni sans crainte, car ce

CROBH.LES. 371

n'clait point un jour de fête ; personne ne venait. Il appela son père, mais en vain. 11 entra chez un voisin pour demander ce qui était arrivé; au lieu de lui répondre, le voisin détourna la tète, comme ne voulant pas le reconnaître. CroûiUes répéta ses questions; il apprit que son père, depuis longtemps gêné dans ses affaires, venait de faire faillite, et s'était enfui en Amérique, abandonnant à ses créanciers tout ce qu'il possédait.

Avant de sentir tout son malheur, Croisilles fut d'abord frappé de l'idée qu'il ne reverrait peut-être jamais son père. 11 lui partirait ïlm [m-^ihlo de se trouver ainsi abandonné fout à coup ; il voulut à toute force entrer dans la boutique, mais on lui fit entendre que les scellés étalent mis ; il s'assit sur une borne, et, se livrant à sa douleur, il se mit à pleurer à chaudes larmes, sourd aux consolations de ceux qui l'entouraient, ne pouvant cesser d'appeler son père, quoiqu'il le sût déjà bien loin ; c-nlin il se lova, honteux de voir la foule s'attrouper autour de lui, et, dans le plus profond désespoir, il se dirigea vers le port.

Arrive sur la jetée, il marcha devant lui comme un homme égaré qui ne sait où il va ni que devenir. Il se voyait perdu sans ressources, n'ayant plus d'asile, aucun moyen de salut, et, bien entendu, plus d'amis. Seul, errant au bord de la mer, il fut tenté de mourir en s'y précipitant. Au moment où, cédant à cette pensée, il s'avançait vers un rempart élevé, un vieux domestique, nommé Jean, qui servait sa famille depuis nombre d'aimées, s'approcha de lui.

— Ab! mon pauvre Jean ! s'éeria-t-il , tu sais ce qui s'est passe depuis mon départ. Est-il possible que mon père nous quitte sans avertissement, sans adieu?

— II est parti, répondit Jean, mais non pas sans vous dire adieu.

En même temps il tira de sa poche une lettre qu'il donna à son jeune maïtre.Croisilles reconnut l'écriture de son père, et, avant d'ouTrir la lettre, il la baisa avec transport ; mais elle ne renfermait que quelques mots. Au lieu de sentir sa peine adoucie, le jeune homme la trouva confirmée. Honnête jusque-là eteonnu pour tel ruiné par un malheur imprévu (la banqueroute d'un associe), le vieil orfèvre n'avait laissé à son fils que quelques paroles banales de consolation, et nul espoir, sinon cet espoir vague, sans but ni raison, le dernier bien, dit-on, qui se perde.

— Jean, mon ami, tu m'as bercé, dit Croisilles après avoir lu la lettre, et tu es certainement aujourd'hui le seul èlre qui puisse m'aimer un peu; c'est une chose qui m'est bien douce, mais qui est fâcheuse pour toi ; car, aussi vrai que mon père s'est embarqué là, je vais me jeter dans cette mer qui le porte, non pas devant loi ni tout de suite, mais un jour ou l'autre, car je suis perdu.

— Que voulez-vous y faire? répliqua Jean, n'ayant point l'air d'avoir entendu, mais retenant Croisilles par le pan de son habit; que voulez-vous y faire, mon cher maître? Votre père a été trompé; il attendait de l'argent qui n'est pas venu, et ce n'était pas peu de

chose. Pouvait-il rester ici? Je l'ai vu, monsieur, gagner sa fortune depuis trente ans que je le sers ; je l'ai vu travailler, faire son commerce, et les écus arriver un à un chez yous. C'était un honnête homme, et habile; onacruellementabusédelui. Ces jours derniers, j'étais encore là, et comme les ccus étaient arrivés, je les ai vus partir du logis. Voire père a payé tout ce qu'il a pu pendant une journée entière ; et, lorsque son secrétaire a été vide, il n'a pu s'empêcher de me dire, en me montrant un tiroir où il ne restait que six francs : « 11 y avait ici cent mille francs ce matin ! » Ce n'est pas là une banqueroute, monsieur, ce n'est pas là une chose qui déshonore !

— Je ne doute pas plus de la probité de mon père, répondit Croisilles, que de son malheur. Je ne doute pasnon plus de son affection; mais j'aurais voulu l'embrasser, car que veux-tu que je devienne ? Je ne suis point fait à la misère, je n'ai pas l'esprit nécessaire pour recommencer ma fortune. Et quand je l'aurais , mon père est parti. S'il a mis trente ans à s'enrichir, combien m'en faudra-t-il pour réparer ce coup? Bien davantage. Et vivra-t-il alors? non sans doute; il mourra là-bas, et je ne puis pas même l'y aller trouver; je ne puis le rejoindre qu'en mourant aussi.

Tout désolé qu'était Croisilles, il avait beaucoup de religion. Quoique son désespoir lui fît désirer la morl, il hésitait à se la donner. Dès les premiers mots de cet entretien, il s'était appuyé sur le bras de Jean, et tous deux retournaient vers la ville. Lorsqu'ils furent entrés

274 CHOISI LLES.

dans les rues, et lorsque la mer ne fut plus si proche : — Mais, monsieur, dit encore Jean, il me semble qu'un homme de bien a le droit de vivre, et qu'un malheur ne prouve rien. Puisque votre père ne s'est pas lue, Dieu merci, comment pouvez-vous songer à mourir? Puisqu'il n'y a point de déshonneur, et toute la ville le sait, que penserait-on de vous 1 Que vous n'avez pu supporter la pauvreté. Ce ne serait ni bravo, ni chrétien ; car, au fond, qu'est-ce qui vous effraye ? 11 y a des gens qui naissent pauvres, et qui n'ont jamais en ni père ni mère. Je sais bien que tout le monde ne se ressemble pas, mais enfin it n'y a rien d'impossible à Dieu. Qu'est-ce que vous feriez en pareil cas? Votre père n'était pas né riche, tant s'en faut, sans vous offenser, et c'est peut-être ce qui le console. Si vous aviez été iti depuis un mois, cela vous aurait donné du courage. Oui, monsieur, on peut se ruiner, personne n'est à l'abri d'une banqueroute; mais votre père, j'ose le dire, a été un homme, quoiqu'il soit parti un peu vite. Mais que voulez-vous? on ne trouve pas tous les jours un bâtiment pour l'Amérique. Je l'ai accompagné jusque sur le port, et si vous aviez vu sa tristesse ! comme il m'a recommandé d'avoir soin de vous, de lui donner de vos nouvelles !... Monsieur, c'est une vilaine idée que vous avez de jeter le manche après la cognée. Chacun a son temps d'épreuve ici-bas, et j'ai été soldat avant d'être domestique. J'ai rudement souffert, mais j'étais jeune ; j'avais votre âge, monsieur, à cette époque-là, et it me semblait que la Providence ne peut pas dire sou dernier

CBOlSILLËfl. S75

mot à un homme de vingt-cinq ans. Pourquoi voulezvous empêcher le bon Dieu de réparer Je mal qu'il vous fait? Laissez-lui le temps, et tout s'arrangera. S'il m'était permis de vous conseiller, vous attendriez seulement deux ou trois ans, et je gagerais que vous vous en trouveriez bien. 11 y a toujours moyen.de s'en aller de ce monde. Pourquoi voulez-vous profiter d'un mauvais moment 1

Pendant que Jean s'évertuait à persuader sonmaîtrc, celui-ci marchait en silence, et, comme font souvent ceux qui souffrent, il regardait de côté et d'autre, comme pour chercher quelque chose qui pût le rattacher à la vie. Le hasard fit que, sur ces entrefaites, mademoiselle Godeau, la fille du fermier général, vint à passer avec sa gouvernante. L'hôtel qu'elle habitait n'était pas éloigné delà; Croisilles la vit entrer chez elle. Cette rencontre produisit sur lui plus d'effet que tous les raisonnements du monde. J'ai dit qu'il était un peu fou, et qu'il cédait presque toujours à un premier mouvement. Sans hésiter plus longtemps et sans s'expliquer, il quitta le bras de son vieux domestique, et alla frapper à la porte de M. Godeau.

Quand on se représente aujourd'hui ce qu'on appelait jadis un financier, on imagine un ventr e énorme, de courtes jambes, une immense perruque, une large face à triple menton, et ce n'est pas sans raison qu'on

s'est habitué à se figurer ainsi ce personnage. Tout le monde sait à quels abus ont donné lieu les fermes royales, et il semble qu'il y ait une loi de nature qui rende plus gras que le reste des hommes ceux qui s'engraissent non-seuîement de leur propre oisiveté, mais encore du travail des autres. M. Godcau, parmi les financiers, était des plus classiques qu'on pût voir, c'est-à-dire des plus gros ; pour l'instant il avait la goutte, chose fort à la mode en ce temps- là, comme l'est à présent la migraine. Couché sur une chaise longue, les yeux à demi fermés, il se dorloltait au fond d'un boudoir. Les panneaux de glaces qui l'environnaient répétaient majestueusement de toutes parts son énorme personne ; des sacs pleins d'or couvraient sa table; autour de lui, les meubles, les lambris, les portes, les serrures, la cheminée, le plafond, étaient dorés ; son habit l'était ; je ne sais si sa cervelle ne l'était pas aussi. Il calculait les suites d'une petite affaire qui ne pouvait manquer de lui rapporter quelques milliers de louïs ; il daignait en sourire tout seul, lorsqu'on lui annonça Croisïlles, qui entra d'un air humble, mais résolu, et dans tout le désordre qu'on peut supposer d'un homme qui a grande envie de se noyer. M. Godeau fut un peu surpris de cette visite inattendue ; il crut que sa tille avait fait quelque emplette ; il fut confirmé dans cette pensée en la voyant paraître presque en même temps quele jeune homme. Il fit signe à Croisilles, non pas de s'asseoir, mais de parler. La demoiselle prit place sur un sofa, et Croisilles, resté debout, s'exprima àpeu près en ces termes:

CBÛISILLES.

— Monsieur, mon père vient de faire faillite. La banqueroute d'un associe l'a forcé à suspendre ses payements, et, ne pouvant assister à sa propre honte, il s'est enfui en Amérique, après avoir donné à ses créanciers jusqu'à son dernier sou. J'étais absent lorsque cela s'est passé ; j'arrive, et il y a deux heures que jesais cet événement. Jesuis absolument sans ressources et déterminé à mourir. Il est très-probable qu'en sortant de chez vous je vais me jeter à l'eau. Je l'aurais déjà fait selon toute apparence, si le hasard ne m'avait fait rencontrer mademoiselle votre Elle tout à l'heure. Je l'aime, monsieur, du plus profond de mon cœur ; il y a deux ans que je suis amoureux d'elle, et je me suis lu jusqu'ici à cause du respect que je lui dois; mais aujourd'hui, en vous le déclarant, je remplis un devoir indispensable, et je croirais offenser Dieu, si, avant de me donner la mort, je ne venais pas vous demander si vous voulez que j'épouse mademoiselle Julie. Je n'ai pas la moindre espérance que vous m'accordiez celte demande, mais je dois néanmoins vous la faire, car je suis bon chrétien, monsieur, et lorsqu'un bon chrétien se voit arrivé à un tel degré de malheur qu'il ne lui soit plus possible de souffrir la vie, il doit du moins, pour atténuer son crime, épuiser toutes les chances qui lui resienl avant de prendre un dernier parti.

Au commencement de ce discours, M. Godeau avait supposé qu'on venait lui emprunter de l'argent, et il avait jeté prudemment son mouchoir sur les sacs placés auprès de lui, préparant d'avance un refus poli, car il avait toujours eu de la bienveillance pour le père

CCltllSlLLES.

de Croisilles. Mais quand il eut clouté jusqu'au bout, et qu'il eut compris de quoi il s'agissait, il ne douta pas que le pauvre garçon ne fût devenu coiuplétomeiii fou. 11 eut d'abord quelque envie de sonner et de le faire mettre à la porte ; mais il lui trouva une apparence si ferme, un visage si déterminé, qu'il eut pitié d'une démence si tranquille. Il se contenta de dire à sa fille de se retirer, afin de ne pas s'exposer plus longtemps à entendre de pareilles inconvenances.

Pendant que Croisilles avait parlé, m a demoiselle Godeau était devenue rouge comme une pèche au mois d'août. Sur l'ordre de soi: père, elle se relira. Le jeune homme lui fit un profond salut dont elle ne sembla pas s'apercevoir. Demeuré seul avec Croisilles, M. Godeau toussa, se souleva, se laissa retomber sur ses coussins, et s'efforçant de prendre un air paternel :

— Mon garçon, dît-il, je veux bien croire que tu ne te moques pas de moi et que tu as réellement perdu la tête. Non-seulement j'excuse ta démarche, mais je consens à ne point t'en punir. Je suis fâché que ton pauvre diable de père ait fait banqueroute et qu'il ait décampe; c'est fort triste, et je comprends assez que cela t'ait tourné la cervelle. Je veux faire quelque chose pour toi ; prends un pliant et assieds-toi là.

— C'est inutile, monsieur, répondit Croisilles ; du moment que vous me refusez, je n'ai plus qu'à prendre congé de vous. Je vous souhaite toutes sortes de prospérités.

— Et où t'en vas-tu î

— Écrire à mon père et lui dire adieu.

CB01SILLES. 279

— Eh ! qito dianlro ! on jurerait que tu dis vrai : iu vas te noyer, ou le diable m'emporte !

— Oui, monsieur ; du moins je le crois, si le courage ne m'abandonne pas.

— La belle avance ! fi donc ! quelle niaiserie ! Assieds-toi, le dis-je, et écoule-moi.

M. Godcau venait de faire une réflexion fort juste, c'est qu'il n'est jamais agréable qu'on dise qu'un homme, quel qu'il soit, s'est jeté à l'eau en nous quittant. Il toussa donc de nouveau, prit sa tabatière, jeta un regard distrait sur son jabot, et continua :

— Tu n'es qu'un sot, un fou, un enfant, c'est clair; tu ne sais ce que tu dis. Tu es ruiné, voilà ion affaire. Mais, mon cher ami, tout cela ne suffit pas; il faut réfléchir aux choses de ce monde. Si lu venais me demander... je ne sais quoi, un bon conseil, eh bien! passe; mais qu'est-ce que tu veux? Tu es amoureux de ma fille?

— Oui, monsieur, et je vous répète que je suis bien éloigné de supposer que vous puissiez me la donner pour femme ; mais comme il n'y a que cela au monde qui pourrait m'empècher de mourir, si vous croyez en Dieu, comme je n'en doute pas, vous comprendrez la raison qui m'amène.

— Que je croie en Dieu ou non, cela ne te regarde pas, je n'entends pas qu'on m'interroge ; réponds d'abord : où as-tu vu ma fille?

— Dans la boutique do mon père et dans cette maison, lorsque j'y ai apporté des bijoux pour mademoiselle Julie.

sso

croisili.es.

— Qui est-ce qui t'a dit qu'elle s'appelle Julie î On ne s'y reconnaît plus, Dieu me pardonne. Mais qu'elle s'appelle Julie ou Javolte, sais-tu ce qu'il faut, avant tout, pour oser prétendre à la main de la fille d'un fermier général ?

— Non, je l'ignore absolument, à moins que ce ne soit d'être aussi riche qu'elle.

— 11 faut autre chose, mon cher, il faut un nom.

— Eli bien ! je m'appelle Croisilles.

— Tu t'appelles Croisiiles , malheureux ! Esl-ce un nom que Croisilles?

— Ma foi, monsieur, en mon âme et conscience, c'est un aussi beau nom que Godeau.

— Tu es un impertinent et tu mêle payeras.

— Eh! mon Dieu, monsieur, ne tous fâchez pas ; je n'ai pas la moindre envie de vous offenser. Si vous voyez là quelque chose qui vous blesse, et si vous voulez m'en punir, vous n'avez que faire de vous mettre en colère ; en sortant d'ici, je vais me noyer.

Bien que M. Godeau se fût promis de renvoyer Croisilles le plus doucement possible, afin d'éviter lout scandale, sa prudence ne pouvait résister à l'impatience de l'orgueil offensé ; l'entretien auquel il essayait de se résigner lui paraissait monstrueux en lui-même; je laisse à penser ce qu'il éprouvait en s' entendant parler de h sorte.

— Écoute, dit-il presque hors de lui et résolu à en finir à tout prix, tu n'es pas tellement fou que lu ne puisses comprendre un mot de sens commun. Es-tu riche?... non. Es-tu noble?... encore moins. Qu'est-ce

que c'est que la frénésie qui l'amène? Tu viens me tracasser, tu crois faire un coup de tète; tu sais parfaitement bien que c'est inutile; tu'veux me rendre responsable de ta mort? As-tu à te plaindre de moi? dois-je un sou à ton père? est-ce ma faute si tu en es là? Eh! mordieu, on se noie et on se tail.

— C'est ce que je vais faire de ce pas ; je suis votre très-humble serviteur.

— Un moment ! il ne sera pas dit que tu auras eu en vain recours à moi. Tiens, mon garçon, voilà quatre louis d'or ; va-t'en dîner à la cuisine, et que je n'entende plus parler de toi.

— Bien obligé, je n'ai pas faim, et je n'ai que faire de votre argent !

Croisilles sortit de la chambre, et le financier, avant mis sa conscience en repos par l'offre qu'il venait de faire, se renfonça de plus belle dans sa chaise et reprit ses méditations.

Mademoiselle Godeau, pendant ce temps-là, n'était pas aussi loin qu'on pouvait le croire ; elle s'était, il est vrai, retirée par obéissance pour son père; mais, an lieu de regagner sa chambre , elle était restée à écouter derrière la porte. Si l'extravagance de Croisilles lui paraissait inconcevable, elle n'y voyait du moins rien d'oSensant; car l'amour, depuis que le monde existe, n'a jamais passé pour offense ; d'un autre côté, comme il n'était pas possible de douter du désespoir du jeune homme, mademoiselle Godeau se trouvait prise à la fois par les deux sentiments les plus dangereux aux lemmes, la compassion et la curiosité. Lorsqu'elle

tt.

vit l'entretien terminé et Croisilles près de sortir, elle traversa rapidement le salon où elle se trouvait, ne voulant pas être surprise aux aguets, et elle se dirigea vers son appartement; mais presqne aussitôt elle revint sur ses pas. L'idée que Croisilles allait peut-être réellement se donner la mort lui troubla le cœur malgré elle. Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, elle marcha à sa rencontre ; le salon était vaste, et les d eus jeunes gens vinrent lentement au-devant l'un de l'antre. Croisilles était pâle comme la mort, et mademoiselle Godeau cherchait vainement quelque parole qui pût exprimer ce qu'elle sentait. En passant à côté de lui, elle laissa tomber à terre un bouquet de violettes qu'elle tenait à la main. Il se baissa aussitôt, ramassa le bouquet et le présenta à la jeune fille pour le lui rendre; mais, au lieu de le reprendre, elle continua sa roule sans prononcer un mot, et entra dans le cabinet de son père. Croisilles, resté seul, mit le bouquet dans son sein, et sortit de la maison le cœur agité, ne sachant trop que penser de cette aventure.

A peine avait-il fait quelques pas dans la rue, qu'il vit accourir son fidèle Jean, dont le visage exprimait la joie.

— Qu'est-il arrivé? lui demanda-t-il ; as-tu quelque nouvelle à m'apprendre?

— Monsieur, répondit Jean, j'ai à vous apprendre

que les scellés sont lèves, et que vous pouvez rentrer chez vous. Toutes les dettes de votre père payées, vous restez propriétaire de la maison. Il est bien vrai qu'on a emporté tout ce qu'il y avait d'argent et de bijoux, et qu'on en a même enlevé 1rs meubles ; mais enfin la maison vous appartient, et vous n'avez pas font perdu. Je cours partout depuis une heure, ne sachant ce que vous étiez devenu, et j'espère, mon cher maître, que vous serez assez sage pour prendre

— Quel parti veux-tu que je prenne?

— Vendre cette maison, monsieur, c'est tonte votre fortune. Elle vaut une trentaine de mille francs. Avec cela, du moins, on ne meurt pas de faim , et qui vous empêcherait d'acheter un petit fonds de commerce qui ne manquerait pas de prospérer ?

— Nous verrons cela, répondit Croisilles tout en se hâtant de prendre le chemin de sa rue. 11 lui tardait de revoir le toit paternel ; mais, lorsqu'il y fut arrivé, un si triste spectacle s'offrit à lui, qu'il eut à peine le courage d'entrer. La boutique en désordre, les chambres désertes, l'alcôve do son père vide, tout présentait à ses regards la nudité delà misère. Une restait pas une chaise ; tous les tiroirs avaient été fouillés, le comptoir' brisé, la caisse emportée ; rien n'avait échappé aux recherches avides des créanciers et de la justice, qui, après avoir pillé la maison, étaient piiriis, laissant les portes ouvertes, comme pour témoigner aux passants que leur besogncétuit accomplie.

— Voilà donc, s'écria Croisilles, voilà donc ce qui

reste de trente ans de travail et de la plus honnête existence, faute d'avoir eu à temps, au jour fixe, de quoi faire honneur à uDe signature imprudemment engagée !

Pendant que le jeune homme se promenait do long en large, livré aux plus tristes pensées, Jean paraissait fort embarrassé. Il supposait que son maître était sans argent, et qu'il pouvait même n'avoir pas diné. Il cherchait donc quelque moyen pour le questionner là-dessus, et pour lui offrir, en cas de besoin, une part de ses économies. Après s'être mis l'esprit à la torture pendant un quart d'heure pour imaginer un biais convenable, il ne trouva rien de mieux que de s'approcher de Croisilles, et de lui demander d'une vok attendrie :

— Monsieur aimc-l-il toujours les perdrix aux choux î

Le pauvre homme avait prononcé ces mots avec un accent à la fois si burlesque et si touchant, que Croisilles, malgré sa tristesse, ne put s 'empêcher d'en rire.

— Et à propos de quoi cette question ? dit-il,

— Monsieur, répondit Jean, c'est que ma femme m'en fait cuire une pour mon dincr, et si par hasard vous les aimiez toujours...

Croisilles avait entièrement oublié jusqu'à ce moment la somme qu'il rapportait à son père ; la proposition de Jean lefitseressouvenir que ses poches étaient pleines d'or.

— Je te remercie de tout mon cœur, dit-il au vieillard, et j'accepte avec plaisir ton diner; mais, si tu es

CB01S1LLES. 285

inquiet de ma fortune, rassure-toi, j'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut pour avoir ce soir un bon souper que lu partageras à ton tour avec moi.

En parlant ainsi, il posa sur la cheminée quatre bourses bien garnies, qu'il vida, et qui contenaient chacune cinquante louis.

— Quoique cette somme ne m'appartienne pas, ojouta-t-il, je puis en user pour un jour ou deux. A qui faut-il que je m'adresse pour la faire tenir à mon père?

— Monsieur, répondit Jean avec empressement, votre père m'a bien recommandé devons dire que cet argent vous appartenait, et, si je ne vous en parlais point, c'est que je ne savais pas de quelle manière vos affaires de Paris s'étaient terminées. Votre père ne manquera de r'mn là-bas ; il logera chez un de vos correspondants, qui le recevra de son mieux ; il a d'ailleurs emporté ce qu'il lui faut, car il était bien sûr d'en laisser encore de trop, et ce qu'il a laissé, monsieur, tout ce qu'il a laissé, est à vous ; il vous le marque lui-même dans sa lettre, et je suis expressément chargé de vous le répéter. Cet or est donc aussi légitimement votre bien que cette maison où nous sommes. Je puis vous rapporter les paroles mêmes que votre père m'a diies en parlant : « Que mon fils me pardonne de le quitter ; qu'il se souvienne seulement pour m'aimer que je suis encore en ce monde, et qu'il use de ce qui restera après mes dettes payées, comme si c'était mon héritage. Voilà, monsieur, ses propres expressions ; ainsi remettez ceci dans votre poche, et puisque

m oi si lies.

vous voulez bien de mon dîner, allons, je vous prie, à la maison.

La joie et la sincérité qui brillaient dans les yeux de Jean ne laissaient aucun doute à Croisilles. Les paroles

tenir ses larmes ; d'autre pari, dans un pareil moment, quatre mille francs n'étaient pas une bagatelle. Pour ce qui regardait la maison, ce n'était point une ressource certaine ; car on ne pouvait en tirer parti qu'en la vendant, chose toujours lousruc ei dil'lieile. Toutcela cependant ne laissait pas que d'apporter un changement considérable à la situation dans laquelle se trouvait le jeune homme ; il se sentit tout à coup attendri, ('branle dans sa funeste résolution, et, pour ainsi dire, à la fois plus triste et moins désolé. Après avoir fermé les volets de la boutique, il sortit de la maison avec Jean, et, en traversant de nouveau la ville, il ne put s'empêcher de songer combien c'est peu de chose que nos affections, puisqu'elles sérient quelquefois à nous l'aire trouver une joie imprévue dans la plus faible lueur d'espérance. Ce fut avec celte pensée qu'il se mit à table à côté de son vieux serviteur, qui ne manqua point, durant le repas, de faire tous ses efforts pour l'égayer.

Les étourdis ont un heureux défaut ; ils se désolent aisément, mais ils n'ont même pas le temps de se consoler, tant il leur est facile de se distraire. On se tromperait de les croire insensibles ou éiruïsles ; ils sentent peut-être plus vivement que d'autres, et ils sont irèscapables de se brûler la cervelle dans un moment de

CM.HSll.l.LS.

désespoir ; mais, ce moment passé, s'ils sont encore envie, il faut qu'ils aillent dîner, qu'ils boivent et mangent comme à l'ordinaire, pour fondre ensuite en larmes en se couchant. La joie et la douleur ne glissent pas sur eux ; elles les traversent comme des flèches ; bonne et violente nature qui sait souffrir, mais qui ne peut pus mentir, dans laquelle on lit tout à nu, non pas fragile et vide comme le verre, mais pleine et transparente comme le cristal de roche.

Après avoir trinqué avec Jean, Croisilles, au lieu de se noyer, s'en alla à la comédie. Debout dans le fond du parterre, il tira de son sein le bouquet de mademoiselle Godcau, et, pendant qu'il en respirait le parfum dans un profond recueillement, il commença à penser d'un esprit plus calme à son aventure du matin. Dès qu'il y eut réfléchi quelque temps, ii vit clairement la vérité, c'est-à-dire que la jeune fille, en lui laissant son bouquet entre les mains et en refusant de le reprendre, avait voulu lui donnerune marque d'intérêt ; car, autrement, ce refus et ce silence n'auraient été qu'une preuve de mépris, et celte supposition n'était pas possible. Croisilles jugea donc que mademoiselle Godeau avait le cœur moins dur que monsieui son père, et il n'eut pas de peine à se souvenu- que le visage de la demoiselle, lorsqu'elle avait traversé le salon, avait exprimé une émotion d'autant plus vraie qu'elle semblait involontaire. Mais cette émotion étaitelle de l'amour ou seulement de la pitié, ou moins encore peut-être, de l'humanité î Mademoiselle Godeau avait-elle craint de le voir mourir, lui, Croisilles, ou

seulement d'être la cause de la mort d'un homme, quel qu'il fût ? Bien que fané et à demi effeuillé, le bouquet avait encore une odeur si exquise et une si galante tournure, qu'en le respirant et en le regardant, Croisilles ne put se défendre d'espérer. C'était une guirlande de roses autour d'une touffe de violettes. Combien de sentiments et de mystères un Turc aurait lus dans ces fleurs en interprétant leur langage ! Mais il n'y a que [nire d'être Turc en pareille circonstance. Les fleurs qui tombent du sein d'une jolie femme, en Europe comme en Orient, ne sont jamais muettes; quand elles ne raconteraient que ce qu'elles ont vu, lorsqu'elles reposaient sur une belle gorge, ce serait assez pour un amoureux, et elles le racontent en effet. Les parfums ont plus d'une ressemblance avec l'amour, et il y a même de? gens qui pensent que l'amour n'est qu'une sorte de parfum : il est vrai que la fleur qui l'exhale est lu plus belle de la création.

Pendant que Croisilles divaguait ainsi, fort peu attentif à la tragédie qu'on représentait pendant ce tempslà, mademoiselle Godeau elle-même parut devant une loge en face de lui. L'idée ne lui vint pas que, si elle l'apercevait, elle pourrait bien trouver singulier de le voir là après ce qui venait de se passer. Il fit, au contraire, tous ses efforts pour se rapprocher d'elle ; mais il n'y put parvenir. Une figurante de Paris était venue en poste jouer Mêrope, et la foule était si serrée, qu'il n'y avait pas moyen de bouger. Faute de mieux, il se contenta donc de fixer ses regards sur sa belle, et de ne pas la quitter un instant des yeux. Il remarqua qu'elle

CKOISILLES. 289 Semblait préoccupée, maussade, el qu'elle ne parlait à personne qu'ave; une sorte de répugnance. Sa loge était entourée, comme on peut penser, do loutcc qu'il y avait de petits -m ai très normands dans la ville ; chacun venait à son four passer devant elle à la galerie, car, pour entrer dans la loge même qu'elle occupait, cela n'était pas possible, aUnulu que monsieur son père en remplissait, seul, do sa personne, plus des trois quarts. Croisilles remarqua encore qu'elle ne lorgnait point, et qu'elle n'écoutait pas la pièce. Le coude appuyé sur la balustrade, le menton dans sa main, le regard distrait, elle avait l'air, au milieu de ses atours, d'une \ statue de Vénus déguisée en marquise ; l'étalage de sa robe et de sa coiffure, son rougi 1 , sous lequel on devinait sa pâleur, toute la pompe de sa toilette, ne faisaient que mieux ressortir son immobilité. Jamais Croisilles ne l'avait vue si jolie. Ayant trouvé moyen, pendant l'entr'acte, de s'échapper de la cohue, il courut regarder au carreau de la loge, et, chose étrange, à peine y eut-il mis la tête, que mademoiselle Godeau, qui n'avait pas Longé depuis une heure, se retourna, lille tressaillit légèrement en l'apercevant, et ne jeta sur lui qu'un coup d'œil ; puis elle reprit sa première posture. Si ce coup d'œil exprimait la surprise, l'inquiétude, le plaisir ou l'amour ; s'il voulait dire : k Quoi ! tous n'êtes pas mort !» ou : « Dieu soit béni I vous voilà vivant!» je ne me charge pas de le démêler; toujours est-il que sur ce coup d'oeil Croisilles se jura tout bas de mourir ou de se faire aimer.

De tous Iesob>lrii'lcB nuisent à l'amour, l'un des plus grands est sans contredit ce qu'on appelle la fausse honte, qui en est bien une 1res- véritable. Croisillu n'avait pas ce triste défaut que donnent l'orgueil et la timidité; il n'était pas de ceux qui tournent pendant des mois entière autour delà femme qu'ils aiment, comme un ebat autour d'un oiseau en cage. Dès qu'il eut re-

a l'bôtet du fermier général, il n'était pas douteux que M. Godeau ne le fît mettre au moins à la porte. Julie ne sortait jamais qu'avec une femme de chambre, quand îi lui arrivait d'aller h pied ; il élail donc inutile d' en li'c prendre de lu suivre. Passer les nuits sous les croisées de sa maîtresse est une folie cbère aux amoureux, niais qui, dans le cas présent, était plus inutile encore. J'ai dit que Grouilles était fort religieux ; il ne lui vint donc pas à l'esprit de ebereber à rcnconlrer sa belle à l'église. Comme le meilleur parti, quoique le plus dangereux, est d'écrire aux gens lorsqu'on ne peut leur parler soi-même, il écrivit dits le lendemain. Sa lettre n'avait, bien entendu, ni ordre ni raison. Elle était ft peu près conçue en ces termes :

CROISILIEI,

« Mademoisellf,

« Dites-moi au juste, je tous en supplie, ce qu'il faudrait posséder de fortune pour pouvoir prétendre à vous épouser. Je vous fais là une étrange question ; mais je vous aime si éperdument, qu'il m'est impossible de ne pas la faire, et vous êtes la seule personne au monde à qui je puisse l'adresser. Il m'a semblé, hier au soir, que vous me regardiez au spectaclc.Je voulais mourir; plût à Dieu que je fusse mort en effet, si je me trompe et si ce regard n'était pas pour moi 1 Dites-moi si le hasard peut être assez cruel pour qu'un homme s'abuse d'une manière à la fois si triste et si douce. J'ai cru que vous m'ordonniez de vivre. Vous êtes riche, belle, je ie sais ; votre père est orgueilleux et avare, et vous avez le droit d'être lière; mais je vous aime, et le reste est un songe. Fixez sur moi ces yeux charmants, pensez à ce que peut l'amour, puisque je souffre, que j'ai tout lieu de craindre, et que je ressens une inexprimable jouissance à vous écrire cette folle lettre qui m'attirera peut-être votre colère ; mais pensez aussi, mademoiselle, qu'il y a un peu de votre faute dans cette folie. Pourquoi m'avez-vous laissé ce bouquet? Mettez-vous un instant, s'il se peut, à ma place; j'ose croire que vous m'aimez, et j'ose vous demander deme le dire. Pardon nez- moi, je vous en conjure. Je donnerais mon sang pour èlrc certain de iw pas vous offenser, et pour vous voir écouter mou amour avec ce sourire d'ange qui n'appartient qu'à vous.

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Quoi que vous fassiez, votre image m'est restée ; vous ne l'effacerez qu'en m'arrachant le coeur. Tanl quii votre regard vivra dans mon souvenir, tant que ce Iwuquet gardera un reste de parfum, tant qu'un mot voudra dire qu'on aime, je conserverai quelque espé-

Après avoir cacheté sa lettre, Croisilles s'en alla devant l'hôtel Godcau, et se promena de long en large dans la rue, jusqu'à ce qu'il vit sortir un domestique. Le hasard, qui se rt toujours les amoureux en cachette, quand il le peut sans se compromettre, voulut que la femme de chambre de mademoiselle Julie eût résolu ce jour-là de faire emplette d'un bonnet. Elle se rendait chez la marchande de modes, lorsque Croisilles l'aborda, lui glissa un louis dans la main, et la pria de se charger de sa lettre. Le marché fut bientôt conclu : la servante prit l'argent pour payer son bonnet, et promit de faire la commission par recon naissance. Croisilles, plein de joie, revint à sa maison et s'assit devant sa porte, attendant la réponse.

Avant de parler de cette réponse, il faut dire un mot de mademoiselle (iodeau. Elle n'était pas tout à fait exempte de la vanité de son père, mais son bon naturel y remédiait. Elle éiail, dans la force du terme, ce qu'on nomme un enfant gâté. D'habitude elle parlaitfort peu, et jamaison ne la voyait tenir une aiguille ; elle passait les journées à sa toi 1 ■ ■ E te , et les soirées sur un sofa, n'ayant pas l'air d'entendre la conversation. Pour ce qui regardait sa parure, elle était prodigieusement coquette, et son propre visage était à coup sûr

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ce qu'elle avait le plus considéré en ce monde. Un pli à sa collerette, une tache d'encre à son doigt, l'auraient désolée ; aussi, quand sa robe lui plaisait, rien ne saurait rendre le dernier regard qu'elle jetait sur sa glace avant de quitter sa chambre. Elle ne montrait ni goût ni aversion pour les plaisirs qu'aiment ordinairement les jeunes filles; elle allait volontiers au bal, ef elle y renonçait sans humeur, quelquefois sans motif; le spectacle l' ennuyait, etelle s'y endormait continuellement. Quand son père, qui l'adorait, lui proposait de lui faire quelque cadeau à son choix, elle était une heure à se décider, ne pouvant se trouver un désir. Quand M. Godeau recevait ou donnait à dîner, il arrivait que Julie ne parût pas au salon : elle passait la soirée, pendant ce temps-là, seule dans sa chambre, eiC ~ ■ grande toilette, à se promener de long en large, son éventail à la main. Si on lui adressait un compliment, elle détournait la tète, et si on tentait de lui faire la cour, elle ne répondait que par un regard à la fois si brillant et si sérieux, qu'elle déconcertait le plus hardi. Jamais un bon mot ne l'avait fait rire ; jamais un air d'opéra, une tirade de tragédie, ne l'avaient émue ; jamais, enfin, son cœur n'avait donné signe dévie, et, en la voyant passerdans tout l'éclat de sa nonchalante beauté, on aurait pu la prendre pour une belle somnambule qui traversait ce monde en rêvant.

Tant d'indifférence et de coquetterie ne semblaient pas aisées à comprendre. Les uns disaient qu'elle n'aimait rien ; les autres, qu'elle n'aimait qu'elle-même. Un seul mot suffisait cependant pour expliquer son ca-

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