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Qu'y a-l-il, en effet, au monde, de plus impatientant pour une femme que d'être jeune, belle, riche, de se regarder dans son miroir, de se voir parée, digue en tout point de plaire, toute disposée à se laisser aimer, et de se dire: a On m'admire, on me vante, tout le monde me trouve charmante, et personne ne m'aime. Ma robe est de la meilleure faiseuse, mes dentelles sont superbes, ma coiffure est irréprochable, mon visage le plus beau de la terre, ma taille fine, mon pied bien chaussé ; et tout cela ne me sert à rien qu'à aller bâiller dans le coin d'un salon! Si un jeune homme me parle, il me traite en enfant; si on me demande en mariage, c'est pour ma dot; si quelqu'un me serre la main en dansant, c'est un fat de province ; dès que je parais quelque part, j'excite un murmure d'admiratiou, mais personne ne me dit, à moi seule, un mot qui me fasse battre le cœur. J'entends des impertinents qui me louent tout haut, à deux pas de moi, et pas un regard modeste et sincère ne cherche le mien. Je porte une âme ardente, pleine de vie, et je ne suis, à tout prendre, qu'une jolie poupée qu'on promène, qu'on fait sauter au bal ; qu'une gouvernante habille le matin et décoiffe le soir, pour recommencer le lendemain. »
; Voilà ce que mademoiselle Godeau s'était dit bien les fois à elle-même, et il y avait de certains jours où cette pensée lui inspirait un si sombre ernui, qu'elle restait muette et presque immobile une journée entière. Lorsque Craisilles lui écrivit, elle était précisément dans un accès d'humeur semblable. Mie venait
de prendre son chocolat, et clic rêvait profondément, étendue dans une bergère, lorsque sa femme de chambre entra et lui remit la lettre d'un air mystérieux. Elle regarda l'adresse, et, ne reconnaissant pas récriture, elle retondw dans sa distraction. La femme de chambre se vit alors forcée d'expliquer de quoi il s'agissait, ce qu'elle lit d'un air assez déconcerté, ne sachant trop comment la jeune fille prendrait cette démarche. .Mademoiselle Godean écouta sans bouger, ouvrit ensuite la lettre, et y jeta seulement un coup d'œil; elle demanda ai^silol nue feuille de papier, et écrivit nonchalamment ce peu de mots :
« Eh! mon Dieu, non, monsieur, je ne suis pas Qèrc. Si vous aviez seulement cent mille écus, je vous épouserais très-volontiers, n
Telle fut la réponse que la femme de chambre rapporta sur-le-champ à Croisilles, qui lui donna encore un louis pour sa peine.
' Cent mille écus, comme dit le proverbe, ne se trouvent pas « dans le pas d'un âne, » et, si Croisilles eût été défiant, il eût pu croire, en lisant la lettre de mademoiselle Godeau, qu'elle était folle ou qu'elle se moquait de lui. Il ne pensa pourtant ni i'un ni l'autre ; il ne vit rien autre chose, sinon que sa chère Julie l'aimait, qu'il lui fallait cent mille écus, et il ne songea, dès ce moment, qu'à lâcher de se les procurer.
Il possédait deux cents louis comptants, plus une maison qui, comme je l'ai déjà dit, pouvait valoir une trentaine de mille francs. Que faire? Comment s'y prendre pour que ces trente-quatre mille francs en devinssent tout d'un coup trois cent milleï La première idée qui vint à l'esprit du jeune homme fut de trouver une manière quelconque de jouer à croix ou pile toute sa fortune ; mais, pour cela, il fallait vendre la maison. Croisilles commença donc par coller sur sa porte un écriteau portant que sa maison était à vendre ; puis, tout en rêvant à ce qu'il ferait de l'argent qu'il pourrait en tirer, il attendit un acheteur.
Une semaine s'écoula, puis une autre ; pas un achotcur ne se présenta. Croisilles passait ses journées à se désoler avec Jean, et le désespoir s'emparait de lui, lorsqu'un brocanteur juif sonna à sa porte.
— Cette maison est à vendre, monsieur? En étesvous le propriétaire?
— Oui, monsieur.
— Et combien vaut-elle?
— Trenle mille francs, à ce que je crois ; du moins je l'ai entendu dire à mon père.
Le juif visita toutes les chambres, monta au premier, descendit à la cave, frappa sur les murailles, comptâtes marches de l'ePcaHer, lit tourner les portes sur leurs gonds et les clefs dans les serrures, ouvrit et ferma les fenêtres ; puis enfin, après avoir tout bien esnminé, sans dire un mot et sans faire la moindre proposition, il salua Croisilles et se retira.
Croisilles, qui, durant une heure, l'avait suivi le
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cœur palpitant, ne Tut pas, comme on pense, peu désappointé île cette retraite silencieuse. II supposa que le juif avait voulu se donner le temps de réfléchir, et qu'il reviendrait incessamment. 11 l'attendit pendant huit jours, n'osant sortir de peur de manquer sa visite, et regardant à la fenêtre du matin au soir ; mais ce fat en vain : le juif ne repartit point. Jean, fidèle à son triste rôle de î-abonncur, faisait, comme on dit, de la morale à son maître, pour le dissuader de vendre sa maison d'une manière si précipitée et dans en but si extravagant. Mourant d'impatience, d'ennui et d'amour, Croisilles prit un malin ses deux cents louis et sorlit, résolu à tenter la fortune avec celle somme, puisqu'il n'en pouvait avoir davantage.
Les tripots, dans ce temps-là, n'étaient pas publics, et Ton n'avait pas encore inventé ce raffinement de civilisation qui permet au premier venu de se ruiner à toute heure, dès que l'envie lui en passe par la tèle. A peine Croisilles fut-it dans la rue qu'il s'arrêta, ne sachant où aller risquer son argent. Il regardait les maisons du voisinage et les toisait les unes après les autres, tâchant de leur trouver une apparence suspecte et de deviner ce qu'il cherchait. Un jeune bomme de bonne mine, vêtu d'un habit magnifique, vint à passer. A en juger par les dehors, ce ne pouvait être qu'un fils de famille. Croisilles l'aborda poliment.
— Monsieur, lui dit-il, je vous demande pardon de la liberté que je prends. J'ai deux cents louis dans ma poche, et je meurs d'envie de les perdre ou d'en avoir davantage. Ne pourriez-vous pas m'indiquer quelque
honnête endroit où se font ces sortes de choses?
A ce discours assez étrange, le jeune homme partit d'un éclat de rire.
— Ma foi ! monsieur, répondit-il, si vous cherchez un mauvais lieu, vous n'avez qu'à me suivre, car j'y vais.
Croisilles le suivit, et an bout de quelques pas ils entrèrent lous deux dans une maison de la plus belle apparence, où ils furent reçus îe miens du monde par un vieux gentilhomme do fort bonne compagnie. Plusieurs jeunes gens liaient déj.'i assis autour d'un tapis vert; Croisilles y prit modestement une place, et, en moins d'une heure, ses deux cenfs louis furent perdus.
Il sortit aussi frislu que peut l'èlre un amoureux qui se croit aimé. Il ne lui restait pas do quoi dîner, mais ce n'était pas ce qui l'inquiétait.
— Comment ferai-je à présent, se demanda-t-il, pour me procurer de l'argent ? A qui m'adresser dans cette ville ? Qui voudra me prêter seulement cent louis sur cette maison que je ne puis vendre î
Pendant qu'il était dans cet embarras, il rencontra soohrocanteurjuif.il n'hésifa pas à s'adresser à lui, et, en sa qualité d'étourdi, il ne manqua pas de lui dire dans quelle situation il se trouvait. Le juif n'avait pas grande envie d'adidrr la maison ; il n'était venu la voir que par curiosité, ou, pour mieux dire, par acquit de conscience, comme un chien entre en passant dans une cuisine dont la porte est ouverte, pour voir s'il n'y a rien à voler; mais il vit Croisilles si désespéré, si triste, si dénué de toute ressource, qu'il ne put
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résister à la tentation de profiter de sa misère, au risque de se gêner un peu pour payer la maison. 11 lui en offrit doneàpctiprèslequartde ce qu' elle valait. Croisilles lui saiïtaau cou, l'appela son ami et son sauveur, signa aveuglément un marché à faire dresser les cheveux sur la tete, et, dès le lendemain, possesseur de quatre cents nouveaux louis, il se diriges derechef vers le tripot où il avait été si poliment et si lestement ruiné la veille.
En s'y rendant, il passa sur le port. Un vaisseau allait en sortir ; le vent était doux, l'Océan tranquille. De tontes parts, des négociants, des matelots, des officiers de marine en uniforme, allaient et venaient. Des crocheteurs transportaient d'énormes ballots pleins de marchandises. Les passagers faisaient leurs adieux , de légères barques flottaient de tous cotés; sur tous les visages ou lisait la crainte, l'impatience ou l'espérance ; et, au milieu de l'agitation qui l'entourait, le majestueux navire se balançait doucement, gonflant ses voiles orgueilleuses.
— Quelle admirable chose, pensa Croisilles, que de risquer ainsi ce qu'on possède, et d'aller chercher au delà des mers une périlleuse fortune ! Quelle émotion de regarder partir ce vaisseau chargé de tant de richesses, du bien-être do tant de familles 1 quelle joie de le voir revenir, rapportant le double de ce qu'on lui a confié, rentrant plus lier et plus riche qu'il n'était parti ! Que ne suis-je un de ces marchands ! Que ne puis-jc jouer ainsi mes quatre cents louis! Quel tapis vert que celle mer immense, pour y tenter har-
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diment le hasard ! Pourquoi n'achèterais-je pas quelques ba Ilots de toiles ou de soieries? qui m'en empêche, puisque j'ai de l'or î Pourquoi ce capitaine refuserait-il de se charger de mes marchandises? Et qui sait? au lieu d'aller perdre cette pauvre et unique somme dans un tripot, je la doublerais, je la triplerais peul-êlre par une honnête industrie. Si Julie m'aime véritablement, elle attendra quelques années, et elle me restera fidèle jusqu'à ce que je puisse l'épouser. Le commerce procure quelquefois des bénéfices plus gros qu'on ne pense ; il ne manque pas d'exemples, en ce monde, de fortunes rapides, surprenantes, gagnées ainsi sur ces flots changeants ; pourquoi la Providence ne bénirait-elle pas une tentative faite dans un but si louable, si digne de sa protection î Parmi ces marchands qui ont tant amassé et qui envoient des navires aux deux bouts de la terre, plus d'un a commencé par une moindre somme que celle que j'ai là. Ils ont prospéré avec l'aide de Dieu ; pourquoi ne pourrais-je pas prospérer à mon tour? H me semble qu'un bon vent souffle dans ces voiles, et que ce vaisseau inspire la confiance. Allons ! le sort en est jeté, je vais m'adresser à ce capitaine qui me paraît aussi de bonne mine ; j'écrirai ensuite à Julie, et je veux devenir un habile négociant.
Le plus grand danger que courent les gens qui sont, habituellement un peu fous, c'est de le devenir tout à fait par instants. Le pauvre garçon, sans réfléchir davantage, mit son caprice à exéeutiou. Trouver des marchandises à acheter, lorsqu'on a de l'argent et qu'on ne