‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset NouvellesChapitre 28 sur 28 · H ARGOT · texte numérisé non relu

H ARGOT

crut entendre une voix faible qui l'appelait ; il tressaillit et courut au lit, mais rien ne remuait; il jugea qu'il s'était trompé. C'en fut assez cependant de cet instant d'espérance pour qu'il ne pût se décider s quitter la place. « J'irai aussi bien demain, » se dit-il, et il se rassit au chevet.

En regardant attentivement Margot, il crut remarquer tout à coup un changement sur son visage. Il lui semblait que, lorsqu'il avait voulu la quitter, elle avait les dents serrées, et maintenant ses lèvres étaient entr'ouvertes ; il s'empara aussitôt de l'instrument du docteur, et essaya de souffler comme lui dans la bouche de Margot, maïs il ne savait comment s'y prendre; le tuyau ne s'adaptait pas bien à la vessie. Pierrot s'épuisait à souffler, et l'air se perdait; il versa quelques gouttes d'ammoniaque sur les lèvres delà malade, mais ellcsnepurent pénétrer dans sa gorge ;ileutdenouveau recours au tuyau ; rien ne réussissait, a Quelles sottes machines ! s'ccria-t-il enfin lorsqu'il fut hors d'haleine; tout ça n'est rien et ne fait rien qui vaille. » Il jeta l'instrument, s'inclina sur Margot, posa ses lèvres sur les siennes, et, dans un effort désespéré, soufflant de tonte la force de ses robustes poumons, il fit pénétrer l'air vital dans la poitrine de la jeune fille ; au même instant, la cendre s'agita, deux bras mourants se soulevèrent, puis retombèrent sur le cou de Pierrot. Margot poussa un profond soupir, et s'écria : — Je gèle, je gèle.

— Non, tu ne gèles pas, répondit Pierrot, tu es dans de la bonne cendre chaude.

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— Tu as raison ; pourquoi m'a-t-on mise là ?

— Pourricn, Margot, pour te iaire du bien. Comment te portes-tu à présent?

— Pas mal ; je suis seulement bien lasse ; aide-moi un peu à me lever.

Le bonhomme Piédeleu et madame Doradour, avertis par le médecin, entrèrent dans la chaumière au moment où la noyée, à demi nue, nonchalamment penchée dans les bras do Pierrot, avalait une cuillerée d'eau de cerises.

— Ali çà ! qu'est-ce que vous venez me chanter? s'écria le bonhomme. Savez-vons bien que ça ne se fait pas, de venir dire aux gens que leur fdle est morte ! il ne faudrait pas recommencer, mille tonnerres ! ça ne se passerait pas comme ça !

Et il sauta au cou de sa fille. — Prenez garde, cher père, dit celle-ci en souriant, ne me serrez pas trop fort ; il n'y a pas encore bien longtemps que je ne suis plus morte.

Je n'ai pas besoin de peindre la surprise, la joie de madame Doradour et de tous les parents de Margot, qui arrivèrent les uns après les autres. Gaston et mademoiselle de Yercelles vinrent aussi, et, madame Doradour ayant pris le bonhomme a part, il commença à comprendre de quoi il s'agissait. Les conjectures, qu'on avait faites trop tard, avaient aisément tout expliqué. Lorsque le bonhomme eut apprisqtie l'amour était la cause du désespoir de sa fille, et qu'elle avait failli payer de sa vie son séjour chez sa marraine, Use promena quelque temps de long en large. « Nous

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sommes quittes, dit-il enfin brusquement à madame Doradour. Je tous devais beaucoup, et je vous ai beaucoup payé. » 11 prit alors sa fille par la main et la mena dans un coin de la chaumière, a Tiens, malheureuse, lui dit-il en lui montrant un drap préparé pour servir de linceul, prends ça, et, si tu es une honnête fille, garde-le pour moi, et ne t'avise plus de te noyer. » Il s'approcha ensuite de Pierrot, et, lui donnant une bonne tape sur l'épaule : — Parlez donc, monsieur, lui dit-il, qui soufflez si bien dans la bouche des filles ! Est-ce qu'il ne faut pas qu'on te le rende, cet écu que tu as donné au docteur?

' — Monsieur, s'il vous plaît, répondit Pierrot, je veux bien qu'on me rende mon écu, mais je ne veux pas davantage, entendez-vous? non pas par fierté ; mais c'est qu'on a beau n'être rien dans ce monde. ..

— Va donc, bêta! — répliqua le bonhomme en lui donnant une seconde tape, va donc un peu soigner ta malade ; ce gaillard-là lui a soufflé dans la bouche, mais il ne l'a seulement pas embrassée.

Dix ans s'étaient passés. Les victorieux désastres de 1814 couvraient la France de soldats. Enveloppé par l'Europe entière, l'empereur finissait comme il avait commencé, et retrouvait en vain, au terme de sa carrière, les inspirations des campagnes d'Italie. Les divisions russes, en marche sur Paris par les rives de la Seine, venaient d'être mises en déroule au combat

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de Nangrs, où dix mille étrangers avaient succombé ; un officier, gravement blessé, avait quitté le corps d'armée commandé par le général Gérard, et gagnait par Étampcs, la route de la Beaoce. Il pouvait à peine se tenir à cheval ; épuisé de fatigue, il frappa un soir à la porte d'une ferme de belle apparence, où il demanda un gîte pour la nuit. Après lui avoir donné un bon souper, le fermier, qui n'avait pas plus de vingtcinq ans, lui amena sa femme, jeune et jolie campagnarde à peu près du même âge et déjà mère de cinq enfants. En la voyant entrer, l'officierne put retenir un cri de surprise, et la belle fermière le salua d'un sourire. — IVeme trompé-jepasîdit l'officier; n'avez- vous pas été demoiselle de compagnie auprès de madame Doradour, et ne vous appelez- vous pas Marguerite?

— A votre service, répondit la fermière, et c'est au colonel comte Gaston de la Ilonville que j'ai l'honneur de parler, si j'ai bonne mémoire. Voici Pierre Blanchard, mon mari, à qui je dois d'être eneore au monde; embrassez mes enfants, monsieur le comte : c'est tout ce qui reste d'une famille qui a longtemps et fidèlement servi la vôtre.

— Est-ce possible ? répondit l'officier ; que sont donc devenus vos frères ? "

— Ils sont restés à Champanbert et à Moirtmirail, dit la fermière d'une voiï émue, et depuis six ans notre père les attendait.

— Et moi aussi, poursuivit l'officier, j'ai perdn ma mère, et, par cette seule mort, j'ai perdu autant que vous. A ces mots, il essuya une larme.

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— Allons, Pierrot, ajoula-t-il gaiement en s'adressant au mari et on lui tendant son verre, buvons à la mémoire des morts, mon ami, et à la santé de tes enfants ! Il y a de rudes moments dans la vie ; le tout est de savoir les passer.

Le lendemain, en quittant la ferme, l'officier remercia se3 hôles, et, au moment de remonter à cheval, il ne put s'empéeher de dire à la fermière :

— Et vos amours d'autrefois, Margot, vous en souviem-il?

— Ma foi, monsieur le comte, répondit Margot, ils sont restés dans la rivière.

— Et avec la permission de monsieur, ajouta Pierrot, je n'irai pas les y repêcher.

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