U ARGOT
voir que le bout de ses doigts. Gaston avait encore Lien d'autres belles choses que Margot ne pouvait imiter, [>ar exemple, un pantalon rouge et une veste bleu de ciel avec des tresses noires. Margot possédait, il est vrai, une robe de chambre de flanelle écarlate ; mais que répondre à la veste bleue? lillo prétendit avoir mal h l'oreille, et elle se lit, pour le matin, une petite toque de velours bleu. Ayant aperçu au chevet de Gaston le portrait de Napoléon, elle voulut avoir celui de Joséphine. Enfin, Gaston ayant dit un jour, à déjeuner, qu'il aimait assez une bonne omelette, Margot vainquit sa timidité et fit un acte de courage; elle déclara que j>ersonne au monde ne savait faire les omelettes comme elle, que, chez ses parents, elle les faisait toujours, et qu'elle suppliait sa marraine d'en goûter une de sa main.
Ainsi tâchait la pauvre enfant de témoigner son modeste amour, mais Gaston n'y prenait pas garde. Comment un jeune homme hardi, fier, habitué aux plaisirs bruyants et à la vie de garnison, aurait-il remarqué ce manège enfantin 1 Les griseltes de Strasbourg s'y prennent d'autre manière lorsqu'elles ont un caprice en téta. Gaston dînait avec sa mère, puis sortait pour toute la soirée; et, comme Margot ne pouvait dormir qu'il ne fût rentré, elle l'attendait derrière son rideau. 11 arriva bien quelquefois que le jeune homme, voyant de la lumière chez elle, se dit en traversant la cour : « Pourquoi cette petite ûlle n'esl-elle pas couchée î * Il arriva encore qu'en faisant sa toilette il jeta sur Margot un coup d'oeil distrait qui la pénétrait jusqu'à
MARGOT. 333
l'âme ; mais elle détournait la tête aussitôt, et elle serait plutôt morte que d'oser soutenir ce regard. Il faut dire aussi qu'au salon elle ne se montrait plus la même. Assise auprès de sa marraine, elle s'étudiait à paraître grave, réservée, et à écouter décemment le babillage de madame Doradour. Quand Gaston lui adressait la parole, elle lui répondait de sonmieus; mais, cequisemblera singulier, elle lui répondait presquesans émotion. Expliquera qui pourra ce qui se passe dans une cervelle de quinze ans ; l'amour de Margot était, pour ainsi dire, enfermé dans sa chambre, elle le trouvait dès qu'elle y entrait, et elle l'y laissait en sortant ; mais elle ôlait la clef de sa porte, pour que personne ne put, en son absence, profaner son petit sanctuaire.
11 est facile, du reste, de supposer que la présence de madame Doradour devait la rendre circonspecte et l'obliger à réfléchir, car cette présence h" rappelait sans cesse la distance qui la séparait de Gaston. Une autre que Margot s'en serait peut-être désespérée ou plutôt se serait guérie, voyant le danger de sa passion; mais Margot ne s'était jamais demandé, même dans le plus profond de son cœur, à quoi lui servirait son amour ; et, en effet, y a-t-il une question plus vide de sens que celle-là, qu'on adresse continuellement aux amoureux : A quoi cela vous mènera-t-il? — Eh ! bonnes gens, cela me mène à aimer.
Dès que Margot s'éveillait, elle sautait à bas de son lit, et elle courait pieds nus, en cornette, écarter le coin de son rideau, pour voir si Gaston avait ouvert ses jalousies. Si les jalousies étaient fermées, elle allait vite
màbgot.
se recoucher, et elle guettait l'instant où elle entendrait le bruit de l'espagnolette, auquel elle ne se trompait pas. Cet instant venu, elle mettait ses pantoufles et sa robe de chambre, ouvrait à son tour sa croisée, et penchait sa tête de côté et d'autre d'un air endormi, comme pour regarde! quel li'jnps il taisait. Elle poussait ensuite un des battants delà fenêtre, de manière à n'être vue que de Gaston, puis elle posait son miroir sur une petite table et commençait à peigner ses beaux cheveux. Elle ne savait pas qu'une vraie coquette se montre quand elle est parée, mais ne se laisse pas voir pendant qu'elle se pare; comme Gaston se coiffait devant elle, elle se coiffait devant lui. Masquée par son miroir, elle hasardait dt timides coups d'œil, prête à baisser les yeux si Gaston la regardait. Quand ses cheveux étaient bien peignés et retroussés, elle posait sur sa tetc son petit bonnet de tulle brode à la paysanne, qu'elle n'avait pas voulu quitter ; ce petit bonnet était toujours tout blanc, ainsi que le grand collet rabattu qui lui couvrait les épaules et lui donnait un peu l'air d'une nonuetle. Elle restait alors les bras nus, en jupon court, attendant son café. Dientôt paraissait mademoiselle Pélagie, sa femme de chambre, portant un plateau et escortée du chat du logis, meuble indispensable nu Marais, qui ne manquait jamais le malin de rendre ses devoirs à Margot. 11 jouissait alors du privilège de s'établir dans une bergère en face d'elle, et de partager son déjeuner. Ce n'était pour elle, comme on pense, qu'un prétexte de coquetterie. Le chat, qui était vieux et gâté, roulé en boule dans un fauteuil, recevait for*
1! ARGOT
gravement des baisers qtii ne lui étaient pas adressés. Margot l'agaçait, le prenait dans ses bras, le jetait sur son lit, tantôt le caressait, tantôt l'irritait ; depuis dix ans qu'il était de la maison, il ne s'était jamais vu à pareille fête, et il ne s'en trouvait pas précisément satisfait, maïs il prenait le tout en patience, étant, au fond, d'un bon naturel, et ayant beaucoup d'amitié pour Margot. Le café pris, elle s'approchait de nouveau de la fenêtre, regardait encore un peu s'il faisait beau temps, puis elle poussait le battant resté ouvert, mais sans le fermer tout à fait. Pour qui aurait eu l'instinct du chasseur, c'était alors le temps de se mettre à l'affût. Margot achevait sa toilette, et veux-je dire qu'elle se montrait? Non pas ; elle mourait de peur d'être vue, et d'envie de se laisser voir. Et Margot était une fille sage? Oui, sage, honnête et innocente. Et que faisaitelle ï Elle se chaussait, mettait son jupon et sa robe, et de temps en temps, par la fente de la fenêtre, on aurait pu la voir allonger le bras pour prendre une épingle sur la table. Et qu 1 eût-elle tait, si on l'eût ^uclSéu ï Elle aurait sur-le-cbamp fermé sa croisée. Pourquoi donc la laisser eotr'ouverte 7 Demandez-le-lui, je n'en sais rien.
Les choses en étaient là, lorsqu'un certain jour madame Doradour et son fils eurent un long entretien tête à tête, li s'établit entre eux un air de mystère, et ils se parlaient souvent à mots couverts. Peu de temps après, madame Doradour dit à Margot ; s Ma chère enfant, tu vas revoir ta mère ; nous passerons l'automne à la Honville. »
L'habitation delà Honville était à une lieue de Chartres, et à une demi-lieue e aviron de la ferme où demeuraient les parents de Margot. Ce n'était pas tout à fait un château, mais une très-belle maison avec un grand parc. Madame Doradour n'y venait pas souvent, et depuis nombre d'années on n'y avait vu qu'un régisseur. Ce voyage précipité, les entreliens secrets entre le jeune homme et la vieille dame, surprenaient Margot et l'inquiétaient.
11 n'y avait que deux jours que madame Doradour était arrivée, et tous les paquets n'étaient pas encore déballés, lorsqu'on vit s'avancer dans la plaine dix colosses marchant en bon ordre : c'était la famille Piédeleu qui venait faire ses compliments : la mère portait un panier de fruits, les Sis tenaient à la main chacun un pot de giroflées, et le bonhomme se prélassait, ayant dans ses poches deux énormes melons qu'il avait choisis lui-même et jugés les meilleurs de son potager. Madame Doradour reçut ces présents avec sa bonté ordinaire, et, comme elle avait prévu la visite de ses fermiers, elle tira aussitôt de son armoire huit gilets de soie à fleurs pour les garçons, une dentelle pour la mère Piédeleu, et, pour le bonhomme, un beau chapeau de feutre à larges bords, dont la ganse était retenue par une boucle d'or. Les compliments étant Échangés, Margot, brillante de joie et de santé, comparut devant sa famille ; après qu'elle eut été embras-
■ABCOT.' 337
sée à la ronde, sa marraine fit tout haut son élogf, vanla sa douceur, sa sagesse, son esprit, et les joues de la jeune fille, toutes vermeilles des baisers qu'elle avait reçus, se colorèrent encore d'une pourpre plus vive. La mère Piédeleu, voyant la toilette de Margot, jugea qu'elle devait être heureuse, et elle ne put s'empêcher, en bonne mère, de lui dire qu'elle n'avait jamais été si jolie. « C'est ma foi vrai, dit le bonhomme.
— C'est vrai, » répéla une voix qui fit trembler Margot jusqu'au fond du cœur : c'était Gaston qui venait d'entrer.
En ce moment, la porlc étatil restée ouverte, on aperçut dans l'antichambre le petit gardeur dedindons, Pierrot, qui avait tant pleuré au départ de Margot. Il avait suivi ses maîtres à quelque distance, et, n'osant entrer dans le salon, il fit de loin un salut craintif.
— Quel est donc ce petit gas ? dit madame Doradour. Approche donc, petit, viens nous dire bonjour. Pierrot salua de nouveau, mais rien ne put le décider à entrer ; il devint rouge comme le feu et se sauva à toutes jambes.
— C'est donc vrai que vous me trouvez jolie ? se répéta Margot à voix basse en se promenant seule dans le parc, lorsque sa famille fut partie. Mais quelle hardiesse ont les garçons pour dire deschoses pareilles devant tout le monde ! Moi qui n'ose pas le regarder en face, comment se fait-il qu'il me dise tout haut une chose que je ne puis entendre sans rougir? 11 faut que ce soit chez lui une grande habitude, ou qu'il le regarde comme indifférent ; et pourtant, dire à une femma
HABGOT.
qu'on la trouve jolie, c'est beaucoup, cela ressemble un pni àuinr di'fîiit'uiinn 'l'.iMi-ni".
A cotte pensée, Margot s'arrêta, et se demanda ce que c'était, au juste, qu'une déclaration d'amour. Elle en avait beaucoup entendu parler, mais elle ne s'en rendait pas compte bien clniir'ucnt. Comment dit-on qu'on aime? se demanda-t-elle, et elle ne pouvait se figurer que ce fût seulement en disant : Je vous aime. 11 lui semblait que ce devait être bien autre chose, qu'il devait y avoir pour cela un secret, un langage particulier, quelque iiiystL'i-e plein de péril et decharme. Elle n'avait jamais lu qu'un roman, j'ignore quel en était le titre ; c'était un volume dépareillé qu'elle avait trouvé dans le grenier de son père; il y était question d'un brigand sicilien qui enlevait une religieuse, et il s'y trouvait bien quelques phrases inintelligibles qu'elle avait jugées devoir être des paroles d'amour; mais elle avait entendu dire au curé que tous les romans n'étaient que des sottises, et c'était la vérité beule qu'-elle brûlait de connaître ; mais à qui oser la demander î
La chambre de Gaston, à la Honville, n'était plus aussi près qu'à Paris. Plus de coups d'œil furtifs, plus de bruits d'espagnolette. Tous les jours, à cinq heures du matin, la cloche résonnait faiblement. C'était le garde-chasse qui réveillait Gaston, la cloche se trouvant près de sa fenêtre. Le jeune homme se levait et partait pour la chasse. Cachée derrière sa persienne, Margot le voyait, entouré de ses chiens, le fusil au poing, monter à cheval et se perdre dans le brouillard
«argot. 339
qui couvrait les champs. Elle le suivait des yeux avec autant d'émotion que si eii\a oùt été une châtelaine captive dont l'amant partait pour la Palestine. II arrivait souvent que Gaston, au lieu d'ouvrir le premier échalier, le faisait franchir à son cheval. Margot, à cette vue, poussait des soupirs ignorés, mais à la fois bien doux et bien cruels. Elle se figurait qu'à la chasse on courait les plus grands dangers. Quand Gaston rentrait le soir-couvert de poussière, elle le regardait des pieds à la tète pour s'assurer qu'il n'était point blessé, comme s'il fût revenu d'un combat; mais, lorsqu'elle le voyait tirer de son carnicr un lièvre ou une couple de perdrix, et les déposer sur la table, il lui semblait voir un guerrier vainqueur chargé des dépouilles de l'ennemi.
Ce qu'elle craignait arriva un jour ; Gaston, en sautant une haie, ût une chute de cheval ; il tomba au milieu des ronces, et en fut quille pour quelques égratignures. De quelles poignantes émotions ce léger accident futla cause ! La prudence do Margot faillit l'abandonner; elle fut d'abord près de se trouver mal. On la vit joindre les mains et prier tout bas: quen' eûtelle pas donné pour avoir la permission d'essuyer le sang qui coulait sur la main du jeune homme! Elle mil dans sa poche son plus beau mouchoir, le seul en sa possession qui fut brodé, et elle attendait impatiemment quelque occasion de le tirer à l'improvistc pour que Gaston en pût envelopper un instant sa main ; mais elle n'eut pas même cette consolation. Le cruel garçon étant à souper, et quelques gouttes de sang
34» MARGOT
coulant de sa blessure, il refusa le mouchoir de Margot et roula sa serviette autour de son poignet. Margot en sentit un lel déplaisir, que ses yeux se remplirent de larmes.
Elle ne pouvait penser cependant que Gaston méprisât son amour ; mais il l'ignorait : que faire à cela? Tantôt Margot se résignait, et tantôt elle s'impaitent.iit. Les événements les plus indifférents devenaient tour à tour pour elle des motifs de joie ou de chagrin. Un mot obligeant, un regard de Gaston, la rendaient heureuse une journée entière; s'il traversait le salon sans prendre garde à elle, s'il se relirait le soir sans lui adresser un léger salut qu'il avait coutume de lui foire, elle passait la nuit à chercher en quoi elle avait pu lui déplaire. S'il s'asseyait près d'elle par hasard, et s'il lui faisait un compliment sur sa tapisserie, elle rayonnait d'aise et de reconnaissance ; s'il refusait, à dîner, de manger d'un plat qu'elle lui offrait, elle s'imagtnaitmïil ne l'aimait plus.
II y avait de certains jours où elle se faisait, pour ainsi dire, pitié à elle-même; elle en venait à douter de sa beautéfet à se croire laide toute une après-dînée. En d'autres moments, l'orgueil féminin se révoltait en elle ; quelquefois, devant son miroir, elle haussait les épaules de dépit, en pensant à l'indifférence de Gaston. Un mouvement de colère et de découragement lui faisait chiffonner sa collerette et enfoncer son bonnet sur ses yeux ; un élan de fierté réveillait sa coquetterie ; elle paraissait tout à coup, au milieu de la journée, revêtue de tous ses atours, et dans sa robe du di-
MARGOT
manche, comme pour protester de tout son pouvoir contre l'injustice du destin.
Margot, dans sa nouvelle condition, avait conservé les goûts de son premier état. Pendant crue Gaston était à la chasse, elle passait souvent ses matinées dans le potager ; elle savait manier à propos la serpe, le râteau et l'arrosoir, et plus d'une fois elle avait donné un bon conseil au jardinier. Le potager s'étendait devant la maison et servait en même temps de parterre ; les fleurs, les fruits et les légumes y venaient en compagnie. Margot affectionnait surtout un grand espalier couvert des plus belles pêches; elle en prenait un soin extrême, et c'était elle qui, chaque jour, y choisissait d'une main économe quelques fruits pour le dessert, lly avait surl'espalier une pêche beaucoup plus grosse que toutes les autres ; Margot ne pouvait se décider à cueillir cette pèche; elle la trouvait si veloutée et d'une si belle couleur de pourpre, qu'elle n'osait ladétacher de l'arbre, et qu'il lui semblait que c'eût été un meurtre de la manger. Elle ne passait jamais devant sans l'admirer, et elle avait recommandé au jardinier qu'on ne s'avisât pas d'y toucher, sous peine d'encourir sa colère et les reproches de sa marraine. Un jour, au soleil couchant, Gaston, revenantde la chasse, traversa le potager ; pressé par la soif, il étendit la main en passant près de l'espalier, et le hasard fit qu'il en arracha le fruit favori de Margot, dans lequel il mordit sans respect. Elle était à quelques pas de là, arrosant un carré de légumes ; elle accourut aussitôt, mais le jeune homme, ne la voyant pas, continua sa route.
3ii
MARGOT
Après une ou deux bouchées, il juta le fruit à terre et entra dans la maison. Margot avait tu du premier coup d'œil que sa chère pèche était perdue. Le brusque mouvement de Gaston, l'air d'insouciance avec lequel il avait jeté la pèche, avaient produit sur la petite fille un effet bizarre el inattendu. Elle était désolée et en môme temps ravie, car elle pensait que Gaston devait avoir grand'soif, par le soleil ardent qu'il faisait, ei que ce fruit devait lui avoir fait plaisir. Elle ramassa la pèche, et, après avoir soufflé dessus pour enessuyer la poussière, elle regarda si personne ne pouvait la voir, puis elle y déposa un baiser furtif; mais elle ne put s'empêcher en même temps de donner un petit coup de dent pour y goûter. Je ne sais quelle singulière idée lui traversa l'esprit, et, pensant peut-être au fruit, peut-être à elle-même : « Méchant garçon, niurmura-t-elle, comme vous pispille/, pans le savoir ! »
Je demande grâce au lecteur pour les en.antillages que je lui raconte; mais comment raconterais-jc autre chose, mon héroïne étant un enfant? Madame Doradour avait été invitée à dîner dans un château des environs. Elle y mena Gaston et Margot ; on se sépara fort tard, et il faisait nuit close quand on reprit le chemin de la maison. Margot et sa marraine occupaient le fond de la Toiture ; Gaston, assis sur le devant, et n'ayant personne à côté de lui, s'était étendu sur le coussin, en sorte qu'il y était presque couché. 11 faisait .110 beau clair de lune, mais l'intérieur de la voilure était fort sombre , quelques rayons de lumière n'y pénétraient que par instants; la eenveraaliou laoguissaitj
MARGOT
uu bon dîner, un peu do fatigue, l'obscurité, le balancement moelleux de la berline, tout invitait nos voyageurs au sommeil. Madame Doradour s'endormit la première, et, en s'cndormant, elle posa son pied sur la banquette de devant, sans s'inquiéter si clic gênait Gaston. L'air était frais ; un épais manteau, jeté sur les genoux, enveloppait à la fois la marraine et la filleule. Margot, enfoncée dans son coin, ne bougeait pas, quoique bien éveillée; mais elle était fort inquiète de savoir si Gaston dormait, lilui semblait que, puisqu'elle avait les yeux ouverts, il devait les avoir aussi ; elle le regardait sans le voir, et elle se demandait s'il en faisait de même. Dès qu'un peu de clarté glissait dans la voiture, elle se hasardait à tousser légèrement. Le jeune homme était immobile, et la petite fille n'osait parler, de peur qc troubler le sommeil de sa marraine. Elle avança la ISte et regarda au dehors ; l'idée d'un long vovago a tant de ressemblance avec l'idée d'un long amour, qu'en voyunL le clair de lune et les champs, Margot oublia aussitôt qu'elle était sur le chemin de la Honville; elle ferma à demi les paupières, et, tout en regardant passer lus arbres, elle se ligura qu'elle partait pour la Suisse ou l'Italie avec madame Doradour et son fils. Ce rêve, comme on pense, lui en fit faire bien d'autres, et de si doux, qu'elle s'y abandonna entièrement. Elle se vit, non pas femme de Gaston, mais sa fiancée, allant courir le monde, aimée de lui, ayant droit de l'aimer, et au bout du voyage était le bonheur, ce mot charmant qu'elle se répétait sans cesse, et que, heureusement pour elle, elle comprenait si peu.
3U MARGOT
Pour mieux rêver, elle ferma tout à fait les yeux ; elle s'assoupit, et, par un mouvement involontaire, elle fit comme madame Doradonr : elle étendit le pied sur le coussin qui était devant elle ; le hasard fit qu'elle posa ce pied, fort bien chaussé d'ailleurs et très-petit, précisément sur la main do Gaston. Gaston ne parut rien sentir ; mais Margot s'éveilla en sursaut ; elle ne retira pourtant pas son pied tout do suite, elle le glissa seulement Un peu à côté. Son rêve l'avait si bien bercée, que le réveil même ne l'en tirait pas ; et ne peut-on mettre son pied sur la banquette où dort son amant, quand on part avec lui pour la Suisse? Peu à peu, toutefois, l'illusion se dissipa ; Margot commença à penser à l'étourderie qu'elle venait do faire. « S'en esl-il aperçu ? se demanda-t-elle ; dort-il, ou en fait-il semblant? S'il s'en est aperçu, comment n'a-t-ilpas ôtésa main? et s'il dort, comment cela ne l'a-t-il pas réveillé? Peut-être me méprise-t-ii trop pour daigner me montrer qu'il a senti mon pied ; peut-être qu'il en est bien aise, et qu'en feignant de ne pas le sentir, il s'attend que je vais recommencer ; peut-être croit-il que je dors moi-même. Il n'est pourtant pas agréable d'avoir le pied d'un autre sur sa main, à moins qu'on n'aime cette personne-là. Mon soulier doit avoir sali son gant, car nous avons beaucoup marché aujourd'hui ; mais peut-être qu'il ne veut pas avoir l'air de tenir à si peu de chose. Que dirait-il, si je recommençais? mais il sait bien que je n'oserai jamais; peutêtre devine-t-il mon incertitude, et s'amuse-t-il à me tourmenter. » Tout en réfléchissant ainsi, Margot re-
MARGOT
tirail doucement son pied avec toute la précaution possible ; ce pelit pied tremblait, comme une feuille ; en tâtonnant dans l'obscurité, il effleura de nouveau le bout des doigts du jeune homme, mais si légèrement, que Margot elle-même eut à peine le temps de s'en apercevoir. Jamais son cœur n'avait battu si vite ; elle se crut perdue, et s'imagina qu'elle avait commis une imprudence irréparable. « Que va-t-H penserîse ditelle ; quelle opinion aura-t-il de moi î Dans quel embarras vais-jeme trouver? Je n'oserai plus le regarder en face. C'était déjà une grande faute de l'avoir touché la première fuis, ma is c'est bien pis maintenant. Comment pourrais-je prouver que je ne l'ai pas fait exprès? Les garçons ne veulent jamais rien croire. Il va se moquer de moi et le dire atout le monde, àma marraine peut-être, et ma marraine le dira à mon père; je ne pourrai plus me montrer dans le pays. Oiiirai-je?que vais-je devenir? J'aimai beau me défendre, il est certain que je l'ai touché deux fois, et que jamais une femme n'a fait une chose pareille. Après ce qui vient de se passer, le moins qu'il puisse m' arriver, c'est de sortir de la maison. i> A cette idée, Margot frissonna. Elle chercha longtemps dans sa tète quelque moyen de se justifier ; elle fit le projet d'écrire le lendemain une grande lettre à Gaston, qu'elle lui ferait remettre en secret, et dans laquelle elle lui expliquerait que c'était par mégarde qu'elle avait posé son pied sur sa main, qu'elle lui en demandait pardon, et qu'elle le priait de l'oublier. « Mais s'il ne dort pas? pensa-t-elle encore; s'il se doute que je l'aime? s'il m'a devinée ? si c'était
MARGI
lui qui vint demain me parler le premier deïiotre aventurcî s'il me disait qu'il m'aime aussi?s'il me faisait unedéclaralion... » La Toiture s'arrêta en te moment. Gaston, qui dormait en conscience, étendit les bras en se réveillant avec fort peu de cérémonie ; il lui fallut quelque temps pour se rappeler où il était ; à cette triste découverte, les rêveries de Jlurgol s ! évanouirent; et, quand le jeune homme lui offrit, pour descendre, la main qu'elle avait effleurée, elle ne vit que trop clairement qu'elle venait de voyager seule,
Deux événements imprévus, dont l'un fut ridicule et l'autre sérieux, arrivèrent presque en même temps, Gaston était un matin dans l'avenue de la maison, essayant un cheval qu'il venait d'acheter, lorsqu'un petit garçon, à demi couvert de haillons ci presque nu, vint à lui d'un air résolu et s'arrêta devant son cheval. C'était Pierrot, legardeur de dindons. Gaston ne le reconnut pas, et, croyant qu'il lui demandait l'aumône, il lui jeta quelques sous dans son bonnet. Pierrot mit les sous dans sa poche, mais, au lieu de s'éloigner, il courut après le cavalier et se replaça devant lui quelques pas plus loin. Gaston lui cria deux ou trois fois de se garer, mais en vain ; Pierrot le suivait et l'arrêtait toujours.
— Que me veux-tu, petit drôle ! demanda le jeune homme ; as-tu juré de te faire écraser ?
Il ARGOT. 211
— Monsieur, répondit Pierrot sans se déranger, je voudrais être domestique de monsieur.
— De qui?
- De tous, monsieur.
— De moi? Et à propos de quoi me fais-tu eetle demande ?
— Pour être domestique de monsieur.
— Mais je n'ai pas besoin de domestique ; qui t'a dit que j'en cherchais un î
— Personne, monsieur.
— Que viens-tu donc faire alors?
— Je viens demander à monsieur d'être son domestique,
— Est-ce que tu es fou î ou le moques-tu de moi ?
— Non, monsieur.
— Tiens, laisse-moi en repos, s
Gaston lui jet;» encore quelque monnaie, et, détournant son cheval, il continua sa route. Pierrot s'assit sur le bord de l'avenue, et Margot, venant à y passer quelque temps après, l'y trouva pleurant à chaudes larmes. Elle accourut à lui aussitôt.
— Qu'as-tu, mon pauvre Pierrot? que t'est-il arrivé?
Pierrot refusa d'abord de répondre. — Je voulais être domestique de monsieur, dit-il enfin en sanglotant, et monsieur ne veut pas.
Ce ne fut pas sans peine que Margot parvint à le faire s'expliquer. Elle comprit enfin de quoi il s'agissait. Depuis qu'elle avait quitté la ferme, Pierrot s'ennuyait de ne plus la voir. Moitié honteui et moitié
348 «ARGOT
pleurant, il lui raconta ses chagrins, et elle ne |iuî s'empêcher d'en rire et d'en aToir en même temps pitié. Le pauvre garçon, pour exprimer ses regrets, parlait à la fois de son amitié pour Margot, de ses sabots qui étaient usés, de sa triste solitude dans les champs, d'un de ses dindons qui était mort ; tout cela se mêlait dans sa tète. Enfin, ne pouvant plus supporter sa tristesse, il avait pris le parti de venir à la Houville, et de s'offrir à Gaston comme domestique ou comme palefrenier. Cette détermination lui avait coûté huit jours de réflexions, et, comme on vient de le voir, elle n'avait pas eu grand succès. Aussi parlait-il de mourir, plutôt que de retourner à la ferme. — Puisque monsieur ne veut pas de moi, dit-il en terminant son récit, et puisque je ne peux pas être auprès de lui comme vous êtes auprès de madame Doradour, je me laisserai mourir de faim. » Je n'ai pas besoin de dire que ces derniers mots furent accompagnés d'un nouveau déluge de larmes.
Margot le consola de sou mieux, et, le prenant par la main, l'emmena à la maison. Là, en attendant qu'il fût temps pour lui de mourir de faim, elle le fit entrer dans l'office et lui donna un morceau de pain avec du jambon et des fruits. Pierrot, inondé de larmes, mangea de bon appétit en regardant Margot de tons ses yeux. Elle lui fit comprendre aisément que, pour entrer au service de quelqu'un, il faut attendre qu'il y ail une place vacante, et elle lui promit qu'à la première occasion elle se chargerait de sa demande. Elle le remercia de son amitié, l'assura qu'elle l'aimait de
MAKGOT.
même, essuya ses larmes, l'embrassa sur le front avec un petit air maternel, et le décida enfin à s'en retourner. Pierrot, convaincu, fourra dans ses poches ce qui restait de son déjeuner; Margot lui donna en outre un écu de cent sous pour s'acheter un gilet et des tabols. Ainsi consolé, il prit la main de la jeune fille et y colla ses lèvres en lui disant d'une yoîx émue : « Au revoir, mam'selle Marguerite. » Pendant qu'il s'éloignait à pis lents, Margot s'aperçut que le petit garçon commençait à devenir grand. Elle fit réflexion qu'il n'avait qu'un an de moins qu'elle, et elle se promit, à la première occasion, de ne plus l'embrasser si vite.
Le lendemain, elle remarqua que Gaston, contre son ordinaire, n'était point allé à la chasse, et qu'il y avait dans sa toilette plus de recherche que de coutume. Après dîner, c'est-à-dire vers quatre heures, le jeune homme donna le bras à sa mère, et tous deux se dirigèrent vers l'avenue. Ils causaient à voix basse, et paraissaient inquiets ; Margot, restée seule au salon, regardait avec anxiété par la fenêtre, lorsqu'une chaise de poste entra dans la cour. Gaston courut ouvrir la portière; une vieille dame descendit d'abord, puis une jeune demoiselle d'environ dix-neuf ans, élégamment vêtue et belle comme le jour. A l'accueil qu'on fit aux deux étrangères, Margot jugea qu'elles n'étaient pas seulement des personnes de distinction, mais qu'elles devaient être des parentes de sa marraine ; les deux meilleures chambres de la maison avaient été préparées. Lorsque les nouvelles arrivées entrèrent au salon, madame Doradour fit un signe et dit tout bas à
330 màBGOT.
Margot de se retirer. Celle-ci s'éloigna à contre-cœur, a le séjour du ces deux dames ne lui sembla rien promettre d'agréable.
Elle hésitait, le jour suivant, à descendre au déjeuner, "quand sa marraine vint la prendre, et la présenta à madame et à mademoiselle de Vercelles ; ainsi se nommaient les deux étrangères. En entrant dans la salle à manger, Margot vit qu'il y avait une serviette blanche à sa place ordinaire, qui était à côté de Gaston. Elle s'assit en silence, mais non sans tristesse, à une antre place ; la sienne fut prise par mademoiselle de Vercelles, el il ne fut pas difficile de voir bientôt que le jeune homme regardait beaucoup sa voisine. Margot resta muette pendant le repas ; elle servit un plat qui était devant elle, et, quand elle en offrit à Gaston, il n'eut pas même l'air de l'avoir entendue. Après le déjeuner, on se promena dans le parc ; lorsqu'on eut fait quelques tours d'allées, madame Doradour prit le bras de la vieille dame, et Gaston offrit aussitôt le sien à la belle jeune fille ; Margot, restée seule, marchait derrière la compagnie ; personne ne pensait à elle ni ne lui adressait la parole ; elle s'arrêta et revint à la maison. A diner, madame Doradour fit apporter une bouteille de Frontignan, et, comme elle avait conservé en tout les vieilles coutumes, elle tendit son verre, avant de boire, pour inviter ses hôtes à trinquer. Tout le monde imita son exemple, excepté Margot, qui ne savait trop quoi faire. Elle souleva pourtant aussi un peu son verre, espérant être encouragée. Personne ne répondit à son geste craintif, et elle remit le verre de-
MaKGGI.
vaut elle sans avoir bu ce qu'il contenait, a C'est dommage que nous n'ayons pas un cinquième, dit madame de Verccllûs après dîner, nous lerions une bouillotte * (on jouait alors la bouillotte à cinq). Margot, assise dans un coin, se garda bien de dire qu'ell(j^avait y jouer, et sa marraine proposa un whisl. Le souper" venu, au dessert, on pria mademoiselle dé Vcrcclles de chanter ; la demoiselle se fit longtemps prier, puis elle entonna d'une voix fraîche et légère un petit refrain assez joyeux. Margot ne put s'empêcher, en l'écoutant, de soupirer, et de songer à la maison de son père, où c'était elle qui chantait au dessert ; lorsqn'il fut temps de se retirer, elle trouva, en entrant dans sa chambre, qu'on en avait enlevé deux meubles qui étaient ceux qu'elle préférait, une grande bergère et une petite table en marqueterie sur laquelle elle" posait son miroir pour se coiffer. Elle entr' ouvrit sa croisée en tremblant, pour regarder un instant la lumière qui brillait ordinairement derrière les rideaux de Gaston : c'était son adieu de tous les soirs ; mais ce jour-là point de lumière. Gaston avait fermé ses volet? ; elle se coucha la mort dans l'âme, et ne put dormir de la nuit.
Quel motif amenait les deux étrangères, et combien de temps durerait leur séjour 1 ? Voilà ce que Margot ne pouvait savoir ; mais il était clair que leur présence se rattachait aux entretiens secrets de madame Doradour et de son fils. 11 y avait là un mystère impossible à deviner, et, quel que fût ce mystère, Margot sentait qu'il devait détruire son bonheur. Elle avait d'abord
supposé que ces dames étaient des parentes ; mais on leur témoignait à la fois trop d'amitié et trop de politesse pour qu'il en fût ainsi. Madame Doradour, pendant la promenade, avait pris grand soin de faire remarqua à la mère jusqu'où s'étendaient les murs du parc ; elle lui avait parlé à l'oreille des produits et de la valeur de sa terre ; peut-être s'agissait-il de vendre la Honville, et, dans ce cas, que deviendrait la famille de Margot î Un nouveau propriétaire conserverait-il les anciens fermiers? Mais, d'une autre part, quel motif pouvait avoir madame Doradour pour vendre une maison où elle était née, où son fils paraissait se plaire, lorsqu'elle jouissait d'une si grande fortune 1 Les étrangères venaient de Paris ; elles en parlaient à tout propos, et ne semblaient pas d'humeur à vivre aux champs. Madame de Ve réelles avait fait entendre à souper qu'elle approchait souvent l'impératrice, qu'elle l'accompagnait à la Malmaison, et qu'elle avait ses bonnes grâces. Peut-être était-il question de demander de l'avancement pour Gaston, et il devenait alors naturel qu'on fit de grandes flatteries à une dame en crédit. Telles étaient les conjectures de Margot ; mais, quelque efiort qu'elle pût faire, son esprit n'en était pas satisfait, et son cœur l'empêchait de s'arrêter à la seule supposition vraisemblable qui eût été en même temps la seule vraie.
Doux domestiques avaient apporté à grand'peine une grosse caisse de bois dans l'appartement qu'occupait mademoiselle de Vercelles. Au moment où Margot sortit de sa chambre, elle entendit le son d'un piano ;
MARGOT
c'était la première fois de sa -rie que de pareils accords frappaient ses oreilles ; elle ne connaissait, en fait de musique, que les contredanses de son village. Elle s'arrêta pleine d'admiration. Mademoiselle de Vercelles jouait une valse ; elle s'interrompit pour chanter, <et Margot s'approcha doucement de la porte, afin d'écouter les paroles. Los paroles étaient italiennes. La douceur de cette langue inconnue parut encore plus extraordinaire à Margot que l'harmonie de l'instrument. Qu'était-ce donc que cette belle demoiselle qui prononçait ainsi des mots mystérieux au milieu d'une si étrange mélodie? Margot, vaincue par la curiosité, se baissa, essuya ses yeux, où roulaient encore quelques larmes, et regarda par le trou de la serrure. Elle vit mademoiselle de Vercelles en déshabillé, les bras nus, les cheveux en désordre, les lèvres entr'ouvertes et les jeux au ciel. Elle crut voir un ange ; jamais rien de si charmant ne s'était offert à ses regards. Elle s'éloigna à pas lents, éblouie et en même temps consternée, sans pouvoir distinguer ce qui se passait en elle. Mais, tandis qu'elle descendait l'escalier, elle répéta plusieurs fois d'une voix émue : « Sainte Vierge, la belle beauté 1 »
Il est singulier qu'aux choses de ce monde, ceux qui se trompent le mieux soient précisément ceux qui y sont intéressés. A la contenance de Gaston près de mademoiselle de Vercelles, le plus indifférent témoin
3a* MAUCOT.
aurail deviné qu'il en était amoureux. Cependant Margot ne le vil pas d'abord, ou plutôt ne vouïnt pas le von-. Malgré le chagrin qu'elle en éprouvait, un sentiment inexplicable, et que bien des gens croiraient impossible, l'empêcha longtemps de discerner la vérhe : je veux parler de cette admiration que mademoiselle de Vercolies lui avait inspirée.
Mademoiselle de Vercuilcs était grande, blonde, avenante. Elle faisait mieux que plaire j elle était, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'nne beauté consolante. 11 y avait, en effet, dans son regard et dans son parier, un calme si singulier et -si doux, qu'il n'était pas possible de résister an plaisir que causait sa présence. Au bout de quelques jours, elle témoigna à Margot beaucoup d'amitié ; elle lui fit ménie les premières ayantes, Eile lui enseigna quelques petits secrets de broderie ei de tapisserie ; elle lui prit le bras à la promenade, et hii fit chanter? en l'accompagnant au piano, les airs de son village. Margot fut d'autant plus touchée de ces marques de bienveillance, qu'elle avait le cœur déchiré. 11 y avait près de trois jours qu'elle vivait dans l'abandon le plus cruel, lorsque la jeune Parisienne s'approcha d'elle et lui adressa pour la première fois la parole. Margot tressaillit d'aise, de crainte et de surprise. Elle souffrait de se voir entièrement oubliée par Gaston, et elle en soupçonnait bien la cause. Elle trouva dans cette action de sa rivale je ne sais quel charme mêlé d'amertume ; elle sentit d'abord avec joie qu'elle afiait sortir de l'isolement où elle venait de tomber totrt à coup ; eile Utt en même temp* flattée
MARGOT. «SU
de se voir distinguée par une si belle personne. Celte beauté, qui aurait cm ne lui donner que de la jalousie, l'enchanlft dès le premier mot. Devenue peu à peu plus familière, elle se prit de passion pour mademoiselle de Vercelles. Après avoir admiré son visage, elle admira sa démarche, son exquise simplicité, ses airs de tête, et jusqu'au moindre ruban qu'elle portait. EHi> ne la quittait presque pas des yeux, et elle l'écoutait parler avec une attention extrême. Quand mademoiselle de Vercelles se mettait nu piano, les regards de Margot étincelaient et semblaient dire à tout le monde : « Voità ma bonne amie qui va jouer, » car c'était ainsi qu'elle l'appelait, non sans éprouver intérieurement un petit mouvement de vanité. Quand elles traversaient le village ensemble, les paysans se retournaient. Mademoiselle de Vercelles n'y prenait pas garde, mais Margot rougissait de plaisir. Presque tous les matins elle faisait, avant le déjeuner, «ne visite à sa bonne amie ; elle l'aidait à sa toilette, hi regardait laver ses belles mains blanches, l'écoutait chanter dams son doux langage italien. Puis elle descendait au salon avec elle, fière d'avoir retenu quelque ariette, qu'elle fredonnait dans l'escalier. Au milieu de tout cela, elle était dévorée de chagrin, et, dès qu'elle était seule, elle pleurait.
Madame Doradour. avait l'esprit trop léger pour s'apercevoir de quelque changement dans sa filleule, a 11 me semble que tu es pâle, lui disait-elle Quelquefois ; est-ce que tu n'as pas bien dormi? » Puis, sans attendre de réponse, elle s'occupait d'autre chose. Gaston était
356 HAHCOT.
plus clairvoyant, et, quand il se donnait la peine d'y penser, il ne se méprenait pas sur la tristesse de Margot, mais il se disait que co nïihit sûri'uicnl qu'un caprice d'enfant, un peu de jalousie naturelle aux femmes, et qui passerait avec le temps. Il faut observer que .Margot avait toujours évité toute occasion de se trouver seule avec lui. La pensée d'un têle-à-tête la faisait frémir, et, du plus loin qu'elle le voyait lorsqu'elle se promenait seule, elle se détournait, en sorte que les précautions qu'elle prenait pour cacher son amour paraissaient au jeune homme l'effet d'un caractère sauvage, n Singulière petite fille I » s'était-il dit souvent en la voyant s'enfuir dès qu'il faisait mine de l'approcher ; et, pour se divertir de son trouhle, il l'avait quelquefois abordée malgré elle. Margot baissait alors la tête, ne répondait que par monosyllabes, et se repliait, pour ainsi dire, sur elle-même, comme une sensifive.
Les journées s'écoulaient dans une monotonie extrême ; Gaston n'allait plus à la chasse ; ou jouait peu, on se promenait rarement; tout se passait en entreliens, et deux ou trois fois par jour madame Doradour avertissait Margot de se retirer, afin de ne pas gêner la compagnie. La pauvre enfant ne faisait que descendre de sa chambre et y remonter. S'il lui arrivait d'entrer au salon mal à propos, elle voyait les deux mères échanger des signes, et tout le monde se taisait ; lorsqu'on la rappelait, après une longue conversation secrète , elle s'asseyait sans regarder personne, et l'inquiétude qu'elle sentait ressemblait à ce qu'on éprouve en mer, lorsqu'un orage s'annonce au
■ABGOT. 3B7
foin et s'avance lentement au milieu d'un ciel Calme.
Elle passait un malin devant la porte de mademoiselle de Vercelles, lorsque celle-ci l'appela. Après quelques mots indifférents, Margot remarqua au doigt de sa bonne amie une jolie bague.
— Essayez-la, dit mademoiselle de Vercelles, et voyons un peu si elle vous irait.
— Oh ! mademoiselle, ma main n'est pas assez belle pour porter de pareils bijoux
— Laissez donc, cette bague vous va à merveille. Je vous en ferai cadeau le jour de mes noces.
— Est-ce que vous allez vous marierî demanda Margot en tremblant.
— Qui sait? répondit en riant mademoiselle de Vercelles ; nous autres filles, nous sommes exposées tous les jours aces choses-là.
Je laisse à penser dans quel trouble ces paroles jetèrent Margot; elle se les répéta cent fois jour et nuit, maïs presque machinalement et sans oser y réfléchir. Cependant, peu de temps après, comme on apportait le café après souper, Gaston lui en ayant présenté une tasse, elle le repoussa doucement en lui disant : a Vous me donnerez cela le jour de vos noces, » Le jeune homme sourit et parut un peu étonné ; il ne répondit rien, mais madame Doradour fronça le sourcil et pria Margot avec humeur de se mêler de ses affaires.
Margot se le tint pour dit ; ce qu'elle désirait et craignait tant de savoir lui sembla prouvé par cette circonstance. Elle courut s'enfermer dans sa chambre ; là elle posa son front dans ses mains et pleura amèrement.
Dès qu'elle fut revenue à elle-même, elle eul soin de tirer bob verrou, afin que personne ne fût témoin dû sa douleur. Ainsi enfermée, elle se sentit plus libre et commença à démêler peu à peu ce qni se passait dans son âme.
Malgré son extrême jeunesse et le fol amour qui l'occupait, Margot avait beaucoup de bon sens. La première chose qu'elle sentit, ce fut l'impossibilité où elle était de lutter contre les événements. Elle comprît que Gaston aimait mademoiselle de Vercelles, que les deux familles s'étaient accordées et que le mariage était décidé. Peut-être le jour était-il fixé déjà ; elle se souvenait d'avoir tu dans la bibliothèque un homme habillé de noir qui écrivait sur du papier timbré ; c'était probablement un notaire qui dressait le contrat. Mademoiselle de Vercelles était riche, Gaston devait l'être après la mort de sa mère ; que pouvait-elle contre des arrangements pris, si naturels, si justes? Elle s'attacha à celte pensée, et plus elle s'y appesantit, plus elle trouva l'obstacle invincible. Ne pouvant empêcher ce mariage, elle crut que tout ce qui lui restait à faire était de ne pas y assister. Elle lira de dessous son lit une petite malle qui lui appartenait, et elle la plaça au milieu de la chambre, pour y mettre ses bardes, résolue à retourner chez ses parents ; mais le courage lui manqua : au lieu d'ouvrir la malle, elle s'assit dessus et recommença à pleurer. Elle resta ainsi près d'une heure dans un état vraiment pitoyable. Les motifs qui l'avaient d'abord frappée se troublaient dans son esprit; les larmes qui coulaient de ses yeux l'étourdissaient ;
1UAS0T. 35 ï
elle secouait Sa tête comme pour s'en délivrer. Pendant qu'elle s'épuisait à chercher le parti qu'elle avait à prendre, elle ne s'était pas aperçue que sa bougie allait s'éteindre. Elle se trouva tout à coup dans les ténèbres ; elle se leva et ouvrit sa .porto, afin de demander de la lumière ; mais il était tard et tout le monde était couché. Elle marcha néanmoins à tâtons, ne croyant pas l'heure si avancée.
Lorsqu'elle vit, en descendant, que l'escalier était obscur, et qu'elle était, pour ainsi dire, seule dans la maison, un mouvement de frayeur, naturel à son âge, la saisit. Elle avait traversé un long corridor qui menait à sa chambre; elle s'arrêta, n'osant revenir sur ses pas. U arrive quelquefois qu'une circonstance, en apparence peu importante, change le eours de nos idées ; l'obscurité, plus que toute autre clwse, produit cet effet. L'escalier de la HoBville était, comme dans beaucoup de vieux bâtiments, construit dans une petite lourclle qu'il remplissait en entier, tournant en spirale autour d'une colonne de pierre. Margot, dans son hésitation, s'appuya sur cette colonne, dont le froid, joint à la peur et au chagrin, lui glaça le sang. Elle demeura quelque temps immobile; une pensée sinistre se présenta tout à coup à elle ; la faiblesse qu'elle éprouvait lui donna l'idée de la mort, et, chose étrange, celte idée, qui ne dura qu'un instant et s'évanouit aussitôt, lui rendit ses forces. Elle regagna sa chambre, et s'y enferma de nouveau jusqu'au jour.
Dès que le soleil fut levé, elle descendit dans le parc. Cette année-là, l'automne était superbe; les feuilles,
MARGOT
déjà jaunies, paraissaient comme dorées. Rien ne tombait encore des rameaux, et le vent calme et tiède semblait respecter les arbres de la Honville, On venait d'entrer dans celte saison où les oiseaux font leurs dernières amours. La pauvre Margot n'en était pas si avancée; mais, à la chaleur bienfaisante du soleil, elle sentit sa peine s'adoucir. Elle commença à songer à son père, à sa famille, à sa religion ; elle revint à son premier dessein, qui était de s'éloigner et de se résigner. Bientôt même elle ne le jugea plus si indispensable qu'il lui avait semblé la veille ; elle se demanda quel mal elle avait fait pour mériter d'être bannie des lieux où elle avait passé ses plus heureux jours. Elle s'imagina qu'elle pouvait -y rester, non sans souffrir, mais en souffrant moins que si elle partait. Elle s'enfonça dans les sombres allées, tantôt marchant à pas lents, tantôt de toutes ses forces ; puis elle s'arrêtait et disait : a Aimer, c'est une grande affaire ; il faut avoir du courage pour aimer. » Ce mol d'aimer, et la certitude que personne au monde ne se doutait de sa passion, la faisaient espérer malgré elle, quoi? elle l'ignorait, et par cela même espérait plus facilement. Son secret chéri lui semblait un trésor caché dans son cœur ; elle ne pouvait se résoudre à l'y arracher ; eUe se jurait de l'y conserver toujours, de l'y protéger contre tous, dût-il y rester enseveli. En dépit de la raison, l'illusion reprenait le dessus, et comme elle avait aimé en enfant, après s'être désolée en enfant, elle se consolait de même. Elle pensa aux che\eui blonds de Gaston, aux fenêtres de la rue du Perche;
MARGOT
elle essaya do se persuader que le mariage n'était pas conclu, et qu'elle avait pu se tromper à ce qu'avait dit sa marraine. Elle se coucha au pied d'un arbre, et, brisée d'émotion et de fatigue, elle ne larda pas à B'endormir.
Il était midi lorsqu'elle s'éveilla. Elle regarda autour d'elle, se souvenant à peine de ses chagrins. Un léger bruit qu'elle entendit à peu de dislance lui fit tourner la tète. Elle vit venir à elle sous la charmille Gaston et mademoiselle de Vercelles ; ils étaient seuls, et Margot, cachée par un taillis épais, ne pouvait être aperçue d'eux. Au milieu de l'allée, mademoiselle de Vercelles s'arrêta et s'assit sur un banc ; Gaston resta quelque temps debout devant elle, la regardant avec tendresse; puis il fléchit le genou, l'entoura de ses bras, et lui donna un baiser. A ce spectacle, Margot se leva hors d'elle-mÊme; une douleur inexprimable la saisit, et, sans savoir où elle allait, elle s'enfuit en courant vers la campagne.
Depuis que Pierrot avait échoué dans la grande entreprise qu'il avait formée d'être pris pour domestique par Gaston, il était devenu de jour en jour plus triste. Les consolations que Margot lui avait données l'avaient satisfait un moment ; mais cette satisfaction n'avait pas duré plus longtemps que les provision! qu'il avait emportées dans ses poches. Plus il pensait à sa chère Margot, plus il sentait qu'il ne pouvait
MARGOT
vivre loin d'elle, et, à dire vrai, la vie qu'il menait à la ferme n'était pas faite pour le distraire, non pins que la compagnie avec laquelle il passait son temps. Or, le jour môme du désespoir de notre héroïne, il s'en allait rêvant le long de la rivière, chassant ses dindons devant lui, lorsqu'il vit, à «ne centaine de pas de distance, une femme qui courait à perdre haleine, et qui, après avoir erré de côté et d'autre, disparut tout à coup au milieu des saules qui bordaient la rive. Cela le surprit et l'inquiéta ; il se mit à courir aussi pour tâcher d'atteindre celte femme ; mats, en arrivant à l'endroit où elle avait disparu, il la chercha en vain dans les champs environnants ; il pensa qu'elle était entrée dans un moulin qui se trouvait dans le voisinage ; toutefois il suivit le cours de l'eau avec un pressentiment de mauvais augure. L'Eure était enflée ce jour-là par des pluies abondantes, el Pierrot, qui n'ékït pas gai, trouvait les flots plus sinistres que de coutume. 11 lui sembla bientôt apercevoir quelque chose de blanc qui s'agitait dans les roseaux ; il s'approcha, et, s' étant mis à plat ventre sur le rivage, il attira à lui un cadavre qui n'était autre que Margot elle-même. La malheureuse fille ne donnait plus aucun signe de vie ; elle était sans mouvement, froide comme le marbre, les yeux ouverts et-im mobiles.
A cette vue, Pierrot poussa des cris qui firent sorlïr du moidin tous ceux qui s'y trouvaient. Sa douleui fut si violente, qu'il eut d'abord l'idée de se jeter à l'eau à son tour et de mourir à côté du seul être qu'il
eût aimé. Il fit cependant réflexion qu'on lui avait dit que les noyés pouvaient revenir à la vie, s'ils étaient secourus à temps. Les paysans affirmèrent, il est vrai, que Margot était morte sans retour, mais il ne voulut pas les en croire, ni les laisser déposer le corps dans le moulin; il le chargea sur ses épaules, et, marchant aussi vite qu'il put, il le porta dans la masure qu'il habitait. Le ciel voulut que, dans sa route, il rencontrât le médeciu du- village,, qui s'en allait à cheval faire ses visites aux environs ; il l'arrêta et il l'obligea à entrer chez lui, afin d'examiner s'il restait quelque espoir.
Le médecin fut du même avis que les paysans; à peine eut-il vu le cadavre, qu'il s'écria : a Elle est bien morte, et il n'y a plus qu'a l'enterrer ; d'après l'état où se trouve le corps, il doit avoir séjourné sous l'eau plus d'un quart d'heure. » Sur quoi le docteur sortit de la chaumière, et se disposa à remonter à cheval, ajoutant qu'il fallait aller chez le maire faire la déclaration voulue par la loi.
Outre qu'il aimait passionnément Margot, Pierrot était fort obstiné ; il savait très-bien qu'elle n'était pas restée un quart d'heure dans la rivière, puisqu'il l'avait vue s'y jeter. H courut après le médecin et le supplia au nom du cial de ne pas s'en aller avant d'être bien sûr que ses secours étaient inutiles. — Et quels secours veus-tu que je lui donne? s'écria le médecin de mauvaise humeur. Je n'ai pas un seul des instruments qui me seraient indispensables.
— Je les irai chercher chez vous,, monsieur, répon-
J64 MARGOT
dit Pierrot; dites-moi seulement cû mie c'est, et attendez-moi ici ; je serai bientôt revenu.
Le médecin, pressé de partir, se mordit les lèvres de la sottise qu'il venait de faire en parlant de ses instruments ; bien qu'il fût convaincu que la mort était réelle, il sentit qu'il ne pouvait se refuser à tenter quelque ehose, sous peine de se faire tort dans le pays et de compromettre sa réputation. — Va doue et dépêche-toi, dit-il à Pierrot ; tu prendras une boîte de fer-blanc que ma gouvernante te donnera, et tu me retrouveras ici. Je vais, en attendant, envelopper le corps dans ces couvertures, el essayer des friclions. Tâche, en même temps, de trouver de la cendre que nous puissions faire chauffer ; mais tout cela ne servira à rien qu'à perdre mon temps, ajouta-t-il en haussant les épaules et en frappant du pied ; allons ? entends-tu ce que je 1 te dis7
— Oui, monsieur, dit Pierrot, et pour aller plus vile, si monsieur veut, je vais prendre le cheval de monsieur.
Et sans attendre la permission du docteur, il sauta sur le cheval et disparut. Un quart d'heure après, il revint au galop avec deux gros sacs pleins de cendre, l'un devant, l'autre derrière lui. « Monsieur voit que je n'ai pas perdu de temps, dit-il en montrant le cheval qui n'en pouvait plus ; je ne me suis pas amusé à causer, je n'ai dit un mot à personne j votre gouvernante était sortie, et j'ai tout arrangé moi-même. »
« Que le diable t'emporte I pensa le docteur, voilà mon cheval en bon état pour la journée; » et, tout en
Digitizsd by Googlt
Sl.UiGOT.
murmurant tout bas, il commençaà souffler, au moyen d'une vessie, dans la bouche de la pauvre Margot, pendant que Pierrot lui frottait les bras. Le feu s'alluma; quand la cendre fut chaude, ils ta répandirent sur le lit de telle sorte que le corps y était enlit.rniienE enseveli. Le médecin versa alors quelques gouttes de liqueur sur les lèvres de Margot, puis il secoua la tête et tira sa montre : — J'en suis désolé, dit-il d'un ton pénétré, mais il ne faut pas que les morts fassent tort aux malades; on m'attend fort loin, et je m'en vais.
— Si monsieur voulait rester encore une demiheure, dit Pierrot, je lui donnerais bien un écu.
— Non, mon garçon, c'est impossible, et je ne veux pas de ton argent.
— Le voila, l'écu, répondit Pierrot en le mettant dans la main du médecin, sans avoir l'air de l'écouter.
C'était toute la fortune du pauvre garçon ; il venait de tirer de la paillasse de son lit toutes ses économies, elle docteur les prît, bien entendu.
— Soit, dit-il, encore une demi-heure, mais après cela je pars sans rémission, car tu vois bien que tout est inutile.
Au bout d'une demi-heure, Margot, toujours roide et glacée, n'avait pas donné le moindre signe de connaissance. Le médecin lui tàta le pouls, puis, décidé à en finir, il prit sa canne et son chapeau, et se dirigeai
vers son cheval. Pierrot, n'ayant plus d'argent, elf voyant que les [ .ières ne serviraient de rien, suivit Ici médecin hors de la chaumière, puis il se posta devant le cheval avec le même air de tranquillité que le jour
366 MARGOT
où il avait arrêté Gaston dans l'avenue. — Qu'est-ce à dire ? demanda le docteur ; veux-tu me faire coucher ici?
— Nenni, monsieur, répondit Pierrot, mais il vous faut rester encore une demi-heure ; ça reposera votre bidet. En parlant ainsi, il tenait à la main un échalas, et regardait de travers d'une façon si étrange, que le médecin rentra pour la troisième fois dans la chaumière ; mais, cette fois, il ne se contraignit plus. — Maudit soit l'entêté ! s'écria-t-il-; ce garnement me fera perdre un louis avec ses six francs !
— Mais, monsieur, répliqua Pierrot, puisqu'on dit qu'on en revient au bout de six heures.
— Jamais ; où as-tu pris cela? il ne.me manquerait plus que de passer six heures dans ton galetas.
— Et vous lesy passerez, les six heures, poursuivit Pierrot ; ou bien vous me laisserez la boîte, les tuyaux, et tout, sauf votre permission, et, quand je vous aurai vu travailler encore une couple d'heures, je saurai peut-être bien m'en servir.
Le médecin eut beau se mettre en fureur, il fallut céder bon gré mal gré, et rester encore deux heures entières. Ce temps expiré, Pierrot, qui commençait à désespérer lui-même, laissa sortir son prisonnier. 11 resta seul alors au chevet du lit, immobile, dans un morne abattement; il passa ainsi le reste du jour, sans bouger, les regards fixés sur Margot. La nuit venue, il se leva, et il pensa qu'il était temps d'aller prévenir le bonhomme Piédeleu de la mort de sa fille. Il sortit de la chaumière, et ferma sa porte ; en la fermant, il