EMU ELISE
un sentiment d'une autre nature. Qui suis-je donc, se disait-elle, si le monde est ainsi 1 La pensée de son mari absent la tourmentait; elle aurait voulu le trouver près d'elle lorsqu'elle rêvait au coin du feu ; elle eût du moins pu le consulter, lui demander la vérité ; il devait la savoir, puisqu'il était homme, et elle sentait que la vérité dite par cette bouche ne pouvait pas être h craindre.
Elle prit le partit d'écrire à M. do Marsan, et de se plaindre de sa tante. Sa lettre était faite et cachetée et elle se disposait à l'envoyer, quand, par une bizarrerie deson caractère, elle lajetaau feu en riant. «Je suis bien sotte de m'inquiéter, se diUelle avec sa gaieté habituelle ; ne voilà-t-il pas un beau monsieur pour me taire peur avec ses yeux doux? » M. de Sorgues entrait au moment même. Apparemment que, pendant sa route, il avait pris des résolutions extrêmes ; le fait est qu'il ferma brusquement la porte, et, s' approchant d'Emmeline sans lui dire un mot, il la saisit et l'embrassa.
Elle resta muette d'étoanemcnt, et, pour toute réponse, lira sa sonnette. M. de Sorgues, en sa qualité d'homme abonnes fortunes, comprit aussitôt et se sauva. Il écrmt le soir même une grande lettre à la comtesse, et on ne le revit plus au moulin de May.
Emmeline ne parla de son aventure à personne. Elle n'y vit qu'une leçon pour elle, et un sujet de ré^ flexion. Son humeur n'en fut pas altérée ; seulement.
EMMEL1HE.
quand madame d'Ennery, scion sa coutume, l'embrassait ie soir avant de se retirer, un léger frisson faisait pâlir la comtesse.
Bien loin de se plaindre de sa tante, comme elle l'avait d' abord résolu, elle ne chercha qu'àse rapprocher d'elle et à la faire parler davantage. La pensée du danger étant écarlée par le départ de l'adorateur, iln'était resté dans la tète de la comtesse qu'une curiosité insatiable. La marquise avait eu, dans la force du terme, ce qu'on appelle une jeunesse orageuse ; en avouant le tiers de la vérité, elle était déjà très-divertissante, et avec sa nièce, après dîner, elle en avouait quelquefois la moitié. 11 est vrai que tous les matins elle se réveillait avec l'intention de ne plus rien dire, et de reprendre tout ce qu'elle avait dit ; mais ses anecdotes ressemblaient, par malheur, aux moutons de Panurge : à mesure que la journée avançait, les confidences se multipliaient ; en sorte que, quand minuit sonnait, il se trouvait quelquefois que l'aiguille semblait avoir compté le nombre des historiettes de la bonne dame.
Enfoncée dans un grand fauteuil, Emmeline écoutait gravement; je n'ai pas besoin d'ajouter que celte gravité était troublée à chaque instant par un fou rire et par les questions les plus plaisantes. A travers les scrupules et les réticences indispensables, madame de Marsan déchiffrait sa tante, comme un manuscrit précieux où il manque nombre de feuillets, que l'intelligence du lecteur doit remplacer : le monde-lui apparut sous un nouvel aspect ; elle vit que, pour faire mouvoir les marionnettes, il fallait connaître et saisir les fils,
EMMELISE.
Elle prit dans cette pensée une indulgence pour les autres qu'elle a toujours conservée ; il semble en effet, que rien ne la choque, et personne n'est moins sévère qu'elle pour ses amis ; cela vient de ce que l'expérience l'a forcée à se regarder comme un être à part, et qu'en s'amusant innocemment des faiblesses d'autroï elle a renoncé à les imiter.
Ce fut alors que, de retour à Paris, elle devint celle comtesse de Marsan dont on a tant parlé, et qui fut si vile à la mode. Ce n'était plus la petite Duval, ni la jeune mariée turbulente et presque toujours décoiffée. Une seule épreuve et sa volonté l'avaient subitement métamorphosée. C'était une femme de tête et de cœur qui ne voulait ni araonrs ni conquêtes, et qui, avec une sagesse reconnue, trouvait moyen de plaire partout. 11 semblait qu'elle se fût dit : « Puisque c'est ainsi que va le monde, eh bien ! nous le prendrons commeilest. )> Elle avaitdeviné la vie, et pendant un an, vous vons en souvenez, il n'y eut pas de plaisir sans elle. On a cru et on a dit, je le sais, qu'un changement si extraordinaire n'avait pu être fait que par l'amour, et on a attribué à une passion nouvelle le nouvel éclat de la comtesse. On juge si vite, et ou se trompe si bien ! Ce-qui fit le charme d'Einmeline, ce fut sou parti pris de n'attaquer personne, et d'être ellemême inattaquable. S'il y a quelqu'un à qui puisse s'appliquer ce mot charmant d'un de dos poètes : « Je vis par curiQsilé » c'est à madame de Marsan. Ce mot la résume tout entière.
i Victor Hugo, ifarïon Delorm.