ESI M ELI SE
M. de Marsan revint, le peu de succès de son voyage ne l'avait pas mis de bonne humeur. Ses projets étaient renversés. La révolution de Juillet vînt par làdessus, et il perdit ses épaulettes. Fidèle au parti qu'il servait, il ne sortit plus que pour faire de rares visites dans le faubourg Saint-Germain. Au milieu de ces tristes circonstances, Kmmeline tomba malade; sa santé délicate fut brisée par de longues souffrances, et elle pensa mourir. Un an après, on la reconnaissait à peine. Son onele l'emmena en Italie, et ce ne fut qu'en 1832 qu'elle revint de Nice avec le digne homme
Je vous ai dit qu'il s'était formé un cercle autour d'elle ; elle le retrouva au retour ; mais de vive et alerte qu'elle était, elle devint sédentaire. H semblait que l'agilité de son corps l'eût quittée, et ne fût restée que dans son esprit. Elle sortait rarement, comme sou mari, et on ne passait guère le soir sous sa fenêtre sans voir la lumière de sa lampe. Là se rassemblaient quelques amis ; comme les gens d'élite se cherchent, l'hôtel de Marsan fut bientôt un lieu de réunion trèsagréable, que l'on n'abordait ni trop difficilement ni trop aisément, et qui eut le bon sens de ne pas devenir un bureau d'esprit. M. de Marsan, habitué à une vie plus agitée, s'ennuyait de ne savoir que faire. Les conversations et l'oisiveté n'avaient jamais été fort à son goût. On le vit d'abord plus rarëment chez la com-, tesse, et peu à peu on ne le vit plus. On a dit même que, fatigué de su femme, il avail pris une maîtresse ; comme ce n'est pas prouvé, nous n'en parlerons pas.
Cependant Emmeline avait vingt-cinq ans, et, sans
se rendre compte de ce qui se passait en elle, elle sentait aussi l'eDDui la gagner. Vallée des Soupirs lui revint en mémoire, et la solitude l'inquiéta. 11 lui semblait éprouver un désir, et, quand elle cherchait ce qui lui manquait, elle ne trouvait rien. Il ne lui venait pas à la pensée qu'on pût aimer deux fois dans sa vie ; sous ce rapport, elle croyait avoir épuisé son cœur, et M. de Marsan on était pour elle l'unique dépositaire ; lorsqu'elle entendait la Malihran, une crainte involontaire la saisissait; rentrée chez elle et renfermée, elle passait quelquefois la nuit entière à chanter seule, et il arrivait que sur ses lèvres les notes devenaient convulsives.
Elle crut que sa passion pour la musique suffirait pour la rendre heureuse ; elle avait une loge aux Italiens, qu'elle fit tendre de soie comme un boudoir. Celte loge, décorée avec un soin extrême, fut pendant quelque temps l'objet constant de ses pensées ; elle en avait choisi l'étoffe, elle y fit porter une petite glace gothique qu'elle aimait. Ne sachant comment prolonger ce plaisir d'enfant, elle y ajoutait chaque jour quelque chose; elle fit elle-même pour sa loge un petit tabouret en tapisserie qui était un chef-d'œuvre ; enfin, quand tout fut décidément achevé, quand il n'y eut plus moyen de rien inventer, elle se trouva seule, un soir, dans son coin chéri, en face du Don Juan de Mozart. Elle ne regardait ni la salle ni le théâtre ; elle éprouvait une impatience irrésistible ; Rubini, madame Heine fetter et mademoiselle Sonlag chantaient le trio des Masques, que le public leur fit répéter. Perdue dans sa
EMUEL1NE.
rêverie, Emmeline écoutait de toute son âme ; elle s'aperçut, en revenant à elle, qu'elle avait étendu le bras sur une chaise vide à ses côtés, et qu'elle serrait fortement son mouchoir, à défaut d'une main amie. Elle ne se demanda pas pourquoi M. de Marsan n'était pas là, mais elle se demanda pourquoi elle y était seule , et cette réflexion la troubla.
Elle trouva en rentrant son mari dans le salon, jouant aux échecs avec un de ses amis. Elle s'assit à quelque dislance, et, presque malgré elle, regarda le comte. Elle suivait les mouvements de celte noble figure, qu'elle avait vue si belle à dix-huit ans, lorsqu'il s'était jeté au-devant de son cheval. M. de Marsan perdait, et ses sourcils froncés ne lui prêtaient pas une expression gracieuse. 11 sourit tout à coup ; la fortunetournait de son côté, et ses yeux brillèrent.
— Vous aimez donc beaucoup ce jeu? demanda Emmeline en souriant.
— Gomme la musique, pour passer le temps, répondit le comte.
Et il continua sans regarder sa femme.
« Passer le temps ! » se répéla tout bas madame de Marsan, dans sa chambre, au moment de se mettre au lit. Ce mot l'empêchait de dormir : « 11 est beau, il est brave, se disait-elle, il m'aime. » Cependant son cœur battait avec violence ; elle écoutait le bruit de la pendule, et la vibration monotone du balancier lui était insupportable ; elle se leva pour l'arrêter. « Que fuis-je? se dcmanda-l-elle; arrêterai-je l'heure et le temps, en forçant cette petite horloge à se taire? b
103 EMHELINE.
Les yeux fixés sur la pendule, elle se livra à des pensées qui ne lui étaient pas encore venues. Elle songea au passé, à l'avenir, à la rapidité de la vie ; elle se demanda pourquoi nous sommes sur terre, ce que nous y faisons, ce qui nous attend après. En cherchant dans son cœur elfe n'y trouva qu'un jour où elle eut vécu, celui où elle avait senti qu'elle aimait. Le reste lui sembla un rêve confus, une succession de journées uniformes comme le mouvement du balancier. Elle posa sa main sur son front, et sentit un besoin invincible de vivre, dirai-je de souffrir? peut-être. Elle eût préféré en cet instant la souffrance à sa tristesse. Elle se dit qu'à tout prix elle voulait changer son existence. Elle fit cent projets de voyage, et aucun pays ne lui plaisait. Qu'irait-elle chercher? L'inutilité de ses désirs, l'incertitude qui l'accablait, l'effrayèrent ; elle crut avoir eu un moment de foiie; elle courut à son piano, et voulut jouer son trio des Masques, mais aux premiers accords elle fondit en larmes, et resta pensive et découragée.
Parmi les habitués de l'hôtel de Marsan se trouTait un jeune homme nommé Gilbert. Je sens, madame, qu'en vous parlant de lui, je touche ici à un point délicat, et je ne sais trop comment je m'en tirerai.
11 venait depuis six mois une on deux fois par semaine chez la comtesse, et ce qu'il ressentait près d'elle
no doit peut-être pas s'appeler de l'amour. Quoi qnon en dise, l'amour, c'est L'espérance; et telle que ses nmïs la connaissaient, si Emmeline inspirait des désirs j, sa conduite et son caractère n'étaient pas faits pour les enhardir. Jamais, en présence de madame de Marsan, Gilbert ne s'était adressé de question de ce genre. Elle lui plaisait par sa conversation, par ses manières de voir, par ses goûts, par son esprit, et par un peu de malice qui est le hochet de l'esprit. Éloigné d'elle, un regard, un sourire, quelque beauté secrète entrevue, que sais-jc? mille souvenirs s'emparaient de lui, et le poursuivaient incessamment, comme ces fragments de mélodie dont on ne peut se débarrassera la suite d'une soirée musicale ; mais, dès qu'il la -voyait, il retrouvait le calme, et la facilité qu'il avait de la voir souvent l'empêchait peut-être de souhaiter davantage, car ce n'est quelquefois qu'en perdant ceux qu'on aime qu'on sent combien on les aimait.
En allant le soir chez Emmeline, on la trouvait presque toujours entourée ; Gilbert n'arrivait guère que vers dix heures, au moment où il y avait le plus de monde, et personne ne restait le dernier : on sortait ensemble à minuit, quelquefois plus tard, s'il s'était trouvé une histoire amusante en train. 11 en résultait que, depuis six mois, malgré son assiduité chez la comtesse, Gilbert n'avait joint eu de lêtc-à-tèle avec elle. II la connaissait cependant très-bien, et peut-être mieux que de plus intimes, soit par une pénétration naturelle, soit par un autre motif qu'il faut vous dire aussi. 11 aimait la musique autant qu'elle ; et, comme
un goût dominant explique bien des choses, c'était par là qu'il la devinait : il y avait telle phrase d'une romance, tel passage d'un air italien qui était pour lui la clef d'un trésor ; l'air achevé, il regardait Etnmeline, et il était rare qu'il ne rencontrât pas ses jeux. S'agissait-il d'un livre nouveau ou d'une pièce représentée la veille, si l'un d'eux en disait son avis, l'autre approuvait d'un signe de tête. A une anecdote, il leur arrivait de rire au même endroit; et le récit touchant d'une belle action leur faisait retourner les regards en même temps, de peur de trahir l'émotion trop vive. Pour tout exprimer par un lion vieux mot, il y avait entre eux sympathie. M;iis, direz-vous, c'est de l'amour ; patience, madame, pas encore.
Gilbert allait souvent aux Bouffes, et pstsait quelquefois un acte dans la loge de la comtesse. Le bnsard fit qu'un de ces jours-là on donnât encore Don Juan. M. de Marsan y était. Emmeline, lorsque vint le trio, ne put s'empêcher de regarder à côté d'elle et de se souvenir de son mouchoir; c'était, cette fois, le tour de Gilbert de rêver au son des basses et de la mélancolique harmonie; toute son âme était sur les lèvres de mademoiselle Sontag, et qui n'eût pas senti comme lui aurait pu le croire amoureux fou de la charmante cantatrice ; les yeux du jeune homme étineelaient. Sur son visage un peu pâle, ombragé de longs cheveux noïrs, on lisait le plaisir qu'il éprouvait; ses lèvres étaient en tr' ouvertes, et sa main tremblante frappait légèrement la mesure sur le velours de la balustrade. Emmeline sourit; et eu ce moment, je suis forcé de