EM M ELISE
l'avouer, en ce moment, assis au fond de la loge, le comte dormait profondément.
Tant d'obstacles s'opposent ici-bas à des hasards de cette espèce, que ce ne sont que des rencontres ; mais, par cela même, ils frappent davantage, et laissent un plus long souvenir. Gilbert ne se douta même pas de la pensée secrète d'Emmeline et de la comparaison qu'elle avait pu faire. Il y avait pourtant de certains jours où il se demandait au fond du cœur si ta comtesse était heureuse; en se le demandant, il ne le croyait pas; mais, dès qu'il y pensait, il n'en savait plus rien. Voyant à peu près les mênies gens et vivant dans le même monde', ils avaient tous deux nécessairement mille occasions de s'écrire pour des motifs légers ; ces billets indifférents, soumis aux lois de la cérémonie, trouvaient toujours moyen de renfermer un mot, une pensée, qui donnaient à rêver. Gilbert restait souvent une matinée avec une lettre de madame de Marsan ouverte sur la table ; et, malgré lui, de temps en temps il y jetait les yeux. Son imagination excitée lui faisait chercher un sens particulier aux choses les plus insignifiantes. Emmeline signait quelquefois en italien ; a Vostri&sima ; » et il avait beau n'y voir qu'une formule amicale, il se répétait que ca mot voulait pourtant dire : Touie à vous.
Sans être homme à bonnes fortunes comme M. de Sorgues, Gilbert avait eu des maltresses : il était loin de professer pour les femmes cette apparence de mépris précoce que les jeunes gens prennent pour une mode, mais il avait sa façon de penser, et je ne vou*
EMMELISli.
l' expliquerai pas autrement qu'en tous disant que la comtesse de Marsan lui paraissait une exception. Assurément, bien des femmes sont sages ; je me trompe, madame, elles le sont toutes ; mais il y a manière de l'être. Emmeline à son âge, riche, jolie, un peu triste, exaltée sur certains points, insouciante à l'eicès sur d'autres, environnée de la meilleure compagnie, pleine de talent, aimant le plaisir, tout cela semblait au jeune homme d'étranges éléments desagesse. « Elle est belle, pourtant ! se disait-il, tandis que par les douces soirées d'août il se promenait sur le boulevard Italien. Elle aime son mari sans doute, mais ce n'est que de l'amitié; l'amour est passé; vivra-t-elte sans amour? » Tout en y pensant, il fit réflexion que depuis six mois il rirait sans maîtresse.
Un jour qu'il était en visites, il passa derant la porte de l'hôtel Marsan, et y frappa, contre sa coutume, attendu qu'il n'était que trois heures : il espérait trouver la comtesse seule, et il s'étonnait que l'idée de cet heureux hasard lui YÎnt pour la première fois. On lui répondit qu'elle était sortie. Il reprit le chemin de son logis de mauvaise humeur, et, comme c'était son habitude, il parlait seul entre ses dents. Je n'ai que faire de vous dire à quoi il songeait. Ses distractions l'entraînèrent peu à peu, et il s'écarta de sa route. Ce fut, je crois, au coin du cacrefour Bussy qu'il heurta assez rudement un passant, et d'une manière au moins bizarre ; car il se trouva tout à coup face à face avec un visage inconnu, à qui il venait de dire tout haut : * Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime ? »