‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset Œuvres posthumesChapitre 100 sur 106 · A MADAME I.A DUCHESSE DE CASTR1ES · texte numérisé non relu

A MADAME I.A DUCHESSE DE CASTR1ES

Je rentre, madame, et il est deux heures ; je rentre, non pas triste, mais un peu las, et avec cette espèce de pressentiment d'ennui que donne la fatigue , m'attendant presque à quelque mauvaise nouvelle, comme Scapin. Au lieu de cela, je

m CHU VUES l'OSTHUHES.

trouve voire lionne cl charmante lettre qui me remet l'àmc i'i sa place, en me montrant que de si nobles choses si franchement pensées et si aisément ililes s'adressent a moi. Merci mille l'ois de ce ravon de soleil que vous m'envoyez. 11 était dans votre cœur et dans vos yeux pendant que vous écriviez. Je no suis pas trop digne d'en rêver ce soir; mais je ne veux pas dormir sans vous en remercier, quitte à vous demander pardon de le l'aire si mal.

Compliments respectueux et dévoués.

A SA MA l< Il A IN K.

Je ne puis aller ce soir chez vous, ma chère marraine, attendu que je suis plongé dans une (in de grippe qui me fait tjrand mal au côté, comme dit le malade imaginaire. J'espère que vous ne prendrez pas celte trop lionne raison pour une excuse, quand vous saurez que cela m'empêchera de monter la garde demain, et peut-êlre même d'aller en prison jeudi. — Vous comprenez que ce sont là les premiers des devoirs. — Je n'ai pas besoin que vous quittiez Paris pour regretter mon métier d'ours, et je ne veux pas vous dire que je n'ai vu personne de l'hiver, car ce ne serait pas

lettres aïs une raison pour ne vous avoir pas vue. Dites-vous que je n'ai pas existé. C'est la vraie vérité, et je ne suis pas encore prêt à sortir de terre.

Compliments sur papier gris.

Àlp. M.

13 mil 1641.

,\ sa M AKHA1NE, A VEHSAILLES.

J'afgrogné tout mon soûl ; mais je ne veux pas écrire à celte personne féroce. Non, je ne le veux pas. Ainsi, puisqu'il y a, à Versailles, un beau grand démon et un joli petit génie encore moins méchant qu'il n'est gros, tant pis pour le petit, car il faut que j'écrive.

Dites-moi , marraine , concevez-vous quelque chose de plus inhumain que cette personne? Elle me dit qu'elle a de l'amitié pour moi. — Moi, imbécile, je le crois bonnement. Je lui répète dans une demi-douzaine de lettres qu'elle est une des personnes du monde que j'aime le plus. — Elle me répond : « Venez. » — J'arrive, par la rive gauche, au péril de ma vie, et là-dessus, pour une nii'chantc plaisanterie que je lais à table, — plaisanterie à laquelle vous-même n'avez pas fait la moindre attention, — elle me cherche une querelle d'Allemand, ou plutôt de Patagon, au milieu d'une partie d'échecs, que je perds, bien entendu.

tti IËDVRES POSTHUHES.

Elle voit qu'elle nie fait une peine affreuse, el alors la voilà qui se met à me frapper à grands coups de bâton sur la tète, avec son charmant sourire, entre ses deux fossettes, et des regards à me donner la migraine. Non 1 il n'est pas possible d'être plus sanguinaire. — El je crois aussi qu'il est bien difficile de s'ennuyer plus cordialement que moi, hier, sur cette infernale avenue de Paris, ijui faisait certainement exprès de s'allonger devant moi, comme le nez de Pantalon dans les Pilules du Diable. Marraine, je vous en prie, dites un Pater pour moi, car j'en vais faire une maladie quelconque. Et concevez-vous cette personne (je ne peux décidément pas la nommer) qui m'empèclie de boire du vin pur, sous le prétexte que je tousse, et qui m'applique sur le cietir un cataplasme de cent mille coups d'épingle? Comme c'est rafraîchissant! on n'aurait qu'à l'aimer tout de lion ! qui sait? on serait à un joli régime : du sirop de groseille, et la torture !

Marraine, je commence à m'ennuyer, même de grogner. Si je perds celte ressource, il n'y aura plus qu'à jeter des fleura sur ma tombe. Tâchez d'y jeter un petit vergiss-mein-tÛdU, et soyez sure qu'il y poussera.

Yours,

Au. M.

Mardi «6 [juillet 18-13).

LETTRES

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