‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset Œuvres posthumesChapitre 102 sur 106 · A SOS FRÈBE, EN ITALIE · texte numérisé non relu

A SOS FRÈBE, EN ITALIE

Lundi 22 mai (1845).

Je te remercie de ta lettre, mon cher ami. Elle m'a l'ait grand plaisir, à moi d'abord, comme disait notre ami de Gner, et ensuite à d'autres. J'ai montré ce soir même à madame.1... ton dessin catanais. — Elle m'a chargé de te dire qu'elle ne t'écrira pas tant que tu seras en Sicile, parce qu'elle a peur d'une éruption et qu'il ne resterait plus, dans un monceau de cendres, que ta poche et sa lettre.

Puisque je te parle de la rue T. . . , tu sauras que depuis peu, ou y est pris d'une rage de magné-

Digilized B/Coo

Usine. C'est la chose ilu monde la plus curieuse. J'ai assisté à un certain nombre de séances. Ce que j'ai vu d'abord m'avait presque rendu incrédule. Le petit Alexis (c'est le nom d'un somnambule) a élé collé trois l'ois de suite par moi, dans une séance à laquelle, par parenthèse, assistait Panli nette, qui nous a chanté un air de Palestrina, une sicilienne, qui est la plus belle chose qu'on puisse entendre.

Trois fois de suite, à peu près, je n'ai donc vu que des niaiseries, on des tours de cartes, ce qui revient au même. Alexis a joué à l'écarté avec moi, les yeux bandés, niais très-mal. 11 avait fait pourtant des choses assez singulières : ayant deux cardes de coton sur les yeux et un mouchoir bien serré par-dessus, il venait du jouer avec un des graves collègues du conseiller, et non-seulement il jouait très-lestement, ruais il indiquait le jeu de l'adversaire, — comme de lui dire par exemple : « Pourquoi ne jouez-vous pas la dame de carreau ? » Et il a touché du doigt la carte. Cela n'était pas tout à fait facile ; mais, pour moi, cela n'était pas suffisant. Mademoiselle Julie (autre somnambule) a commencé de même avec moi par être béte comme une oie; et puis voici le tour qu'elle m'a joué : Achille la magnétisait, Achille en personne, qui n'était pas compère*. Je lui ai demandé si elle pourrait lire un mot, non pas écrit, mais dans ma pensée. Elle m'a dit que oui; je lui ai pris la

■ M. Adulte Boucliet

main. J'avais pensé le nom de Rachcl. Elle m'a dit qu'elle voyait les lettres, mais qu'elle ne pouvait pas lire le mol (dans mon cerveau, note bien). — Je lui ai demandé si elle pourrait écrire ces lettres. « Oui. » On lui a donné du papier et un crayon. Elle a écrit C-L-E d'abord, ensuite, d'un seul coup. A-H. — Elle a cherebé longtemps, et enfin elle a écrit Charte. C'est précisément l'anagramme de Rachel. Ce sont les mêmes lettres.

N'est-ce pas très-baroque?

11 faut dire qu'on l'aide un peu malgré soi. Cependant comment pocher, endormi ou non, un mot dans la cervelle d'un homme? Du reste, la même demoiselle Julie a lu très-vite ton propre nom écrit de ma blanche main sur un morceau de papier que je lui avais délicatement glissé dans le dos, sous sa robe, Ce genre de lecture n'est pas très-commode. Elle répétait sans ces^e Pu, Po, d'une voix presque éteinte. — « Eh bien, lui di E Achille, Po, Po ! après? » Elle a l'ait un éclat de rire, et elle a prononcé ton nom. Ainsi, mon cher ami, tu es de moitié dans la farce. Qu'est-ce que c'est que tout cela'.'je n'en sais rien du tout.

Je ne sais pas si vous savez, vous antres, à Calane, que le Principe*" a enlevé la comtesse de*"*. Il y avait deux ans qu'ils étaient ensemble au su de tout Paris. La comtesse s'est disputée, à ce qu'il paraît, avec son mari; elle est arrivée chez le prince (qui devait chanter le soir dans un concert) ornée de son mouchoir pour lout bagage, et elle

LETTRES, K3 lui a dit : « Allons-nous-en. " Ils sont on route. Le vent est aux enlèvements ;'i Paris, dans ce momentci, on |»our mieux dire, aux séparations, .le viens de voir de mes yeux la même plaisanterie, qui est beaucoup moins «aio qu'on ne pense, .le t'expliquerai cela un joui'; mais si lu m'en crois, n'enlève jamais personne, à moins que ce ne soit la reine d'Espagne.

Que te dirai-je encore de nouveau? Mademoiselle 11... (tu t'en souviens) se marie. Mademoiselle deli... se marie. Mademoiselle T... s'est mariée, il y a un mois, et se meurt. A..., la nouvelle marquise, est plongée dans les douceurs de la lune de miel.

La tragédie de Judith de madame de Girardin a été jouée par Raehel. Je vais demain chez la même madame de G. entendre mademoiselle Hagn, la première tragédienne de l'Allemagne, dit-on, déclamer, en allemand, devant la même Itachel. Je regretterai de ne pouvoir pas t'en rendre compte. Ge sera curieux, — personne n'y comprendra mot. — M. Ponsard, jeune auleur arrivé de province, a l'ait jouer à l'Odéon une tragédie de Lucrèce, très-belle, — malgré les acteurs. — C'est le itoîidujour; on ne parle que de lui, et c'est justice. — Je me suis réconcilié avec Victor Hugo. Nous nous sommes rencontrés à déjeuner chez Cultinguer. — Madame Hugo m'a envoyé soir album ; j'y aï écrit un sonnet sur cette rencontre, qui m'avait réellement touclié ; — il m'a répondu

une lettre très-bien. J'ai l'uit aussi plusieurs sonnets pour madame Méiiessier, qui m'en a renvoyé deux très-jolis. Hetzcl on est pâle. — Chenavar'd continue à aller au Divan.

Adieu, mon cher ami, je te dis des niaiseries, à quatre ou cinq cents lieues de distance, comme si nous causions :i souper. Amuse-toi, porte-toi bien : nous t'aimons Ions.

Ton frère et ami.

Ait. M.

A H. A LFJIED T A TTKT,

Mon cher Alfred, parmi les raisons nui m'ont . empêché d'aller vous rejoindre se trouve celle-ci : que M. liocage, directeur de l'Odéon, est venu me demander l'autorisation de taire siffler, à son théâtre, un petit proverbe de ma façon intitulé Un Caprice, ce à quoi j'ai accédé, après avoir pris lavis des plus grands connaisseurs en matière de fiasco. .le ne l'aurais pas donné aux Français, c'eut été trop grave ; mais à i'Odéon, cela m'amusera, sans danger [tour Mm gloire, puisque cette petite pièce a été imprimée, il y a six ou sept ans, et non destinée au théâtre. Ainsi je vais être présenté par Bocage en personne, père des Antony et toiirier de Nesle, fort aimable et brave homme, du reste, qui y met toute l'obligeance possible et qui mêlera

faire une petite décoration pour rétrécir sa salle. Il faut Jonc que je sois à Paris, quoique je ne m'en nièle pas du tout. J'espère que voua y viendrez. C'est votre devoir d'y être; vous aurez le droit de partager les pommes cuites jetées à votre ami. fie sera, je crois, pour le mois de novembre. Les répétitions sont commencées, mais je n'en ai rien vu. Ma jeune première, mademoiselle Naptal, est venue me l'aire une visite avec son papa. Elle est jolie ; c'est toujours bon signe.

Aur. M.

Vendredi 11 octobre USW(.

A SOfl FHÈHE , A ANGERS.

Mon cher ami, Je t'envoie, pour ma mère, une espèce de faetum auquel je n'ai pas pu comprendre grand'chose. En outre, j'ai une requête à te faire : un bon garçon et fort honnête, nommé l'iot, part pour Venise, et il m'a demande si je. ne pourrais pas avoir de toi quelques mots de recommandation. Il voudrait ses entrées aux bibliothèques et même aux archives ; mais sans aucun but politique, ni môme littéraire. Il s'occupe de dessins, de gravures, et il espère trouver quelque chose là. J'espère que lu peux lui rendre service sans aucun inconvénient. Il part dans huit jours. Je lui ai promis, non que je

réussirais, mais que je t'en parlerais. — Je viens de passer deux heures à corriger tes épreuves, où il n'y avait que de très-légères fautes, qu'il fallait pourtant relever. — Donne pour moi une grande poignée de main à notre nouveau frère ; embrasse ma mère; dis à ma sœur combien j'ai senti que je l'aimais en la voyant partir. Je lui écrirai.

Notre oncle m'a quitté pour aller ù Melun. Je n'ai plus, en fait d'anges consolateurs, que la vieille Renote et le petit oiseau.

A toi.

Ai.f. M.

7 juillet 1846.

A SI. ALFIIEB TATTET.

Je vous remercie de votre lettre, mon cher ami. Il ne nous est rien arrivé, à mon frère ni à moi, que beaucoup de fatigue. A l'instant où je vous écris, je quitte mon uniforme que je n'ai guère oté depuis l'insurrection. Je ne vous dirai rien des horreurs qui se sont passées ; c'est trop hideux.

Au milieu de ces aimables cglogues, vous comprenez que le pauvre oncle Yan-iSuck est resté dans l'eau*. 11 avait pourtant réussi, et je puis dire

' Il ne faut jurer <!<•- rien, i minutie en trois acles reprcjunlik* au Tlicàlrc-Kraiiçais le 23 juin 1848.

LETTRES

complètement, — sans exagération. C'était justement la veille de l'insurrection; j'avais encore trouvé une salle toute pleine et bien garnie de jolies femmes, de yens d'esprit ; un parterre excellent pour moi, de très-bons acteurs, enfin tout pour le mieux. J'ai eu ma soirée. Je l'ai prise, pour ainsi dire, au vol. Après la pièce, on a redemandé tous les acteurs et même l'auteur, qui, vous le pensez bien, n'a pas paru. — Le lendemain, bonjour! acteurs, directeur, auteur, souffleur, nous avions le fusil au poing, avec le canon pour orchestre, l'incendie pour éclairage et un parterre de vandales enragés. La garde mobile a été si admirablement intrépide que ce seul spectacle, heureusement, nous a donné encore de bons battements de cœur. C'étaient presque lous des enfants. Je n'ai jamais rien rêvé de pareil. — Mille amitiés respectueuses à madame Tattet. — Je vous écris à la hâte et vous serre la main de tout cœur.

Alf. M.

A SON FI1KHK.

Mon cher ami, En voilà une tuile désagréable! J'étais averti que l'Académie me donnait un prix, mais je ne

•23K . iKUVHF.S POSTHUMES,

savais pas en quels termes. On vient de mêles dire et je les trouve blessants. Il y a vingt ans que j'écris ; j'en ai tout à l'heure trente-huit, et on m'apprend que je suis un jeune homme qui mérite d'être encouragé à poursuivre sa carrière. Quand la critique me fait de ces compliments-là, je les méprise; mais de la part tic l'Académie, c'est plus grave. I] m'en coûterait de paraître orgueilleux ou susceptible, et cependant puis-jc à mon âge nie laisser traiter d'écolier? Que faire? j'ai besoin d'avoir ton avis là-dessus. Attends-moi ce soir, avant de te coucher, ou laisse la clef à ta porte, 11 faut que nous causions ensemble.

A toi. Alf. M.

Jeudi soir (17 août 1818).

Dans sn séance du 17 août 18i8, l'Académie française décerna il ù Alfred du Hu?sl-1 le prix fondé pur M. (Il' Maillé Laluur-Luiidry. D'après les intentions du fondateur, ci: pris ritiiiinrl doit être donné n à un jeun? écrivain ou ;ir(i=li'. dont le lolont, déjà remDcqunlilc, paraîtra mériter d'être encouragé à poursuivre sa carrière dnns les lettres ou les beaux-arts. » Voir à ce sujet, dans le volume des Mélanges, la lettre qu'Alfred de Musset a écrite bu National à la date du 21 noùt 18».

A H. ALfMSD TATTRT.

.le voulais aller vous voir, mon cher ami, mais js suis retenu Ions les jours par quelque raison

LETTRES. 239 nouvelle' H semblerait que je n ui |>lus rien à faire, c'est pourquoi je suis fort occupé. Je vous raconterai tout cela, car je ne nuis vous envoyer tout un volume pour vous mettre au fait île trois balivernes. Dès que je le pourrai, je vous le manderai, comme on disait

Je vous écris ce mot à la hâte, parce qui; je vois que, si j'attends que j'aie le temps, je ne vous répondrai jamais.

Alf. M.

13 mars 1840.

A M ALFHKD TÀTTET, A FONTAINEBLEAU.

Je suis bien sur que vous ne voudrez pas r»" croire quand je vous dirai, mon cher Alfred, que j'avais résolu de vous aller voir. J'en atteste cependant deux témoins purs, sinon sans tache, ma malle et M" 0 Colin, l'une faisant l'autre. Demandezleur s'il n'est pas vrai qu'elles sont depuis huit jours dans l'attente, et que tous les matins on déballe une à une mes chemises. Pour toute réponse à votre lettre de reproches, je voulais me mettre moi-même à la poste; les dieux en ont ordonné autrement. D'abord, comme vous dites, on a joué mon proverbe". En second lieu, on va le jouer

0« ne saurait penser à (ouf, représenté' pour ta première (ois iliiiis lu» i-flluii* île M. i'Ieyel, io jeudi 3 mai 1819.

encore. Je souhaite seulement que le baptême lui sort aussi léger que sa naissance a été bien venue. J'avais, chez, Pleyel , ce qu'on me fait l'immense honneur d'appeler mon public. Vous savez qui je veux dire : tout ce monde charmant qu'on dit envolé, était là tout comme l'an passé. Les petis becs roses sortaient des chapeaux et les menottes Manches des mitaines. Maintenant je vais avoir affaire, ces jours-ci, à sa majesté le suffrage universel, et ensuite à la clique des feuilletons. A vous dire vrai, je m'en moque un peu à cause de la matinée vraiment charmante pour moi que j'ai eue rue Hochechouart. Les preslolets auront beau faire, leurs plâtras n'écraseront pas une feuille du petit bouquet qui m'a passé sous le nez. — J'espère d'ailleurs quelque adoucissement.

Voilà, mon cher ami, pourquoi je suis resté. Je vais maintenant conduire ma mère à Angers. Si je peux m'échapper, j'irai vous dire bonjour, mais ne soyez pas, et jamais, en colère contre votre meilleur ami.

Alf. M.

Samedi 2(1 mai (184!)).

LETTRES

XXXÏ A II. CHABPEHTIEB.

Janvier 1850,

Je suis vraiment désolé, mon cher ami, de voir que, pour grossir de quelques nages notre volume, nous imprimions des choses qui ne valent rien, et que je n'ai même pas voulu publier à vingt ans dans n'on premier recueil. N'est-ce pas une faute bien réelle que nous faisons? N'est-ce pas nous faire tort bénévolement? n'y a-t il donc pas moyen de composer un volume plus petit, et convenable? ne le vendrait-on pas, fût-ce un peu moins cher? Quant à moi, j'ai beau faire, je ne peux pas corriger ces derniers moments de François P r . Il y a dixneuf ans que c'est au rancart. — Faites un effort, au nom du ciel; laissez-moi ne donner au public que ce dont je puis être content. Vous nie soulagerez d'un vrai fardeau.

A vous.

Alf, de Musset.

Oji pourrai! pvi.vi d'à pris relie lettre que nous avions voulu esercer une sorte île pression sur Alfred de Musset pour réimprimer île» vers i[u'il avait condamnés ; on se tromperait fort. Nous lui en avions seulement fuit la proposition par suite des demandes qui nous en avaient été adressées, et loin li'insislor nous applaudîmes à su résolution. Ch.

(EUTHIBS l'OSTIttlMES,

XXXJ1.

\ M. VÉHON.

Mon cher Véron, .le viens d'être malade, et je le .suis encore, ci: qui m'a empêché d'aller vous voir. J'ai lu Carmusine, et j'ai été parfaitement content de la manière dont la pièce a été coupée et imprimée. Ce soir seulement, j'y trouve une seule faute, et le malheur veut qu'elle soit dans les vers. C'est à cette strophe: « Depuis le jour où, » etc. 11 y a :

Fût-ce un instant, je n'ai pas eu le cœur De lui montrer ma craintive pensée, Dont je me sens à tel point oppressée, Mouranl ainsi, que la mort me fait peur.

11 est hien clair que ces deux mots, mourant ainsi, sont une parenthèse, et que le sens doit se suivre ainsi : « tel point oppressée que la mort, etc.

Mourant ainsi est mis hien évidemment pour eu mourant ainsi, — chose fort ordinaire et permise en vers. Or, au lieu de cela, je trouve imprimé ;

Dont je me sens a tel point oppressée.

Avec un point ; et puis :

Mouranl ainsi, que la mort me fait peur !

Avec un point d'exclamation.

LBTTM5S. m Non-seulement cela change les deux vers ; mais, on arrêtant le sens après à tel point oppressée, cela fait une faute de français, car on ne dit pas il tel point, sans ajouter que.

Je ne saurais vous dire combien c«la me désespère. Je ne voulais pas vous en parler, attendu que j'aurais l'air bien mal venu d'avoir le courage de me plaindre après le soin que vous avez bien voulu prendre. Si une faute se Irouvail partout ailleurs, je ne dirais certes pas un mot; mais que cela tombe précisément sur ces vers, quand tout le reste est à merveille, voilà ce qui me fait une peine affreuse. Y a-t-il un moyen quelconque de revenir sur cette faute, soit par un erratum, soit en réimprimant les vers à part?

Soyez assez bon pour me répondre un mot, je vous en supplie. J'ai dans ce moment la tête d'un malade. J'espère, en tous cas, que vous ne m'en voudrez pas d'un vrai désespoir dont l'expression est involontaire. J'espère surtout que vous ne me croyez pas trop peu reconnaissant de la peine que vous avez prise.

Mille amitiés.

Ai:F. tif. Musset.

Lundi i noierobre (1850),

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