SCËNE III LES MÊMES, PRÉVANNES
PliÉVANKES.
lîonjour, mesdames. Je ne vous demande pas comment vous allez ce malin, je vous ai vues tout à l'heure aux courses, ol vous étiez, éblouissantes. LA COMTESSE.
Vous vous serez trompé de visage.
PRÉVAKNES.
Non, vraiment ; mais qu'avez-vous donc? 11 me semble en effet voir un air de mélancolie... Je vous annonce le baron... plus sombre et plus noir que jamais.
MARGUERITE
Il nous manquait cela I Je m'enfuis.
PRÉVAKNES.
Laissez, laissez, vous avez le temps. Je l'ai rencontré dans les Tuileries, qui se promenait d'un air funèbre, au fond d'une allée solitaire. H s'arrêtait de temps en temps avec des attitudes de
L'ANE ET I,E RUISSEAU. 133 médi talion. Quelqu'un qui ne le connaîtrait pas aurait cru qu'il faisait des vers.
HARGHEBITE.
Et monsieur le marquis n'admet pas qu'on puisse avoir un goût qui lui manque?
mÉYANNES.
Ah! ah! je n'y prenais pas garde; j'arrive ici comme Mascarille, sans songer à mal, et je ne pense pas qu'il faut me Lenir sur le qui-vive. Eli liien ! ma charmante ennemie, que dites-vous ce matin, mademoiselle Margot?
MARGUERITE
D'abord, je vous ai défendu de m'appeler de cet affreux nom-là.
THÉVASHES.
Défendu! ah! c'est mal parler; vous voulez dire que cela vous contrarie. Vous avez raison ; cela choque ce qu'il y a en vous de majestueux.
A In comlesfc.
Décidément, vous êtes préoccupée.
LA COMTESSE
Oui, je vous parlerai tout à l'heure.
MARGUERITE
Je suis de trop ici.
LA COMTESSE
Non, ma chère.
PRÉVANNES
Si fait, si fait. Point de cérémonie; entre mari et femme, on se dit ces choses-là.
MARGUERITE
Et c'est pourquoi j'espère bien ne jamais les entendre de votre bouche.
PIIÉVAKNES.
Fi I ce n'est pas d'une belle âme de déguiser ee qu'on désire le plus et de renier ses plus tendres sentiments.
MARGUERITE
Ah ! que cela est bien tourné I On voit que le beau langage vous vient de famille, et que votre bisaïeul avait de l'esprit. 11 y a dans vos propos un parfum de l'autre monde. Je vous enverrai un de ces jours une perruque.
P IlÉ VANNES.
Et je vous ferai cadeau d'un bonnet carré, afin de vous donner plus de poids et l'air plus respectable encore. — Mais, dites-moi donc, avant de vous en aller, je voudrais savoir, là franchement, quelle est, parmi mes mauvaises qualités, celle qui vous a rendue amoureuse de moi.
HARGUEHITE.
Toutes ensemble, apparemment, car, dans le nombre, le rhoix serait trop difficile.
PRÉVANNES
Cet aven-là n'est pas sincère. Dans le plus parfait assemblage, il y a toujours quelque chose qui l'emporte, qui prime, cela ne peut échapper. Vous, par exemple, tenez,, mademoiselle Margot... non... Marguerite... il suffit de vous connaître pour s'a-
L'AHE ET LE RUISSEAU. 125 percevoir clairement que votre mérite particulier, c'est un grand fonds de modestie.
MARGUERITE
Oui, si j'en ai la moitié autant (pie vous possédez de vanité.
PRÉVAMHES.
Ma vanité est toute naturelle ; elle me vient de vous. Que voulez-vous (pie j'y fasse? Lorsqu'on se voit distingué tout à coup par une si cliarmanle personne...
M A II G UE lilTE.
Oh I très-distingué, en effet ; je suis bien loin de vous confondre avec le reste des mortels, qui ont le malbenr vulgaire d'avoir le sens commun.
PRÉVANNES
Ron ! voilà encore qui n'est pas poli. Mais je vois bien ce que c'est, et je vous pardonne. Vous ne querellez que pour faire la paix. Et quelle jolie paix nous avons à faire ! Allons, donnez-moi votre petite main.
Il veut lui boiser In main.
MARGUERITE
Je vous déteste. — Adieu, monsieur.
PRÉ VACHES
Adieu, cruelle.