SCÈNE IV LA COMTESSE, PRÉVANNES
LA COMTESSE
Vous vous querellerez donc sans cesse'?
PRÉVANNES
C'est que je l'aime rie tout mon cœur. Ne dois-je pas être son mari ?
LA COMTESSE
D'accord, mais...
PRÉVANNES
Esl-ce qu'elle hésite?
LA COMTESSE
Elle (lit qu'elle n'est pas pressée.
PRÉVANNES
Nous verrons liien ; parlons de vous; qu'est-il donc arrivé?
Rien de nouveau. — Mais dites-moi : comment voyez-vous de prime abord, en arrivant ici, que j'ai quelque sujet d'inquiétude?
PRÉVANNES
Il n'est pas difficile de voir si les yeux sont tristes ou non.
LA COMTESSE
Bon ! triste, on l'est pour cent raisons dont pas une souvent n'est sérieuse. Si vous rencontrez
un de vos amis et qu'il ail l'air moins gai que la veille, allez-vous lui demander pourquoi? Cela arrive à tout le monde.
PRÉVANNES
A tout le monde, soit, je ne demanderai rien et ne m'en soucie pas davantage; mais aux personnes qu'on aime, c'est autre chose, et je vous demande la permission d'oser y voir clair avec vous; — Je reviens à mon dire : qu'est-H arrivé?
LA COMTESSE
Je vous le répète, rien de nouveau, et c'est justement ce qui me désespère. Votre ami est si étrange, si bizarre...
PltÉVASNKM.
Ahl oui, il ne se décide pas. C'est un peu comme la petite cousine.
Oh! c'est m'en pire, et que voulez-vous? Notre mariage élait... convenu... Je ne sais vraiment... rit Év ANNE s.
Est-ce que je vous intimide'.'
LA COMTESSE
Non, non, vous êtes presque mou parent; d'ailleurs, j'ai toute confiance en vous, et j'ai besoin de parler franchement. Vous connaisse/, n'est-ce pas, la position singulière où je me trouve ! Veuve et libre, j'ai une famille qui ne peut, il est vrai, disposer de moi, 1 'mais dont je ne voudrais, sous aucun prétexte, me séparer entièrement; je ne suis pas forcée de suivre les conseils qu'on peut
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me donner, mais vous comprenez que ies convenances...
PRÉVANNES
Oui, les convenances... et mon ami Valbrun...
LA COSITESSE.
M. de Valbrun, avant mon mariage, avait, vous le savez, aussi, demandé ma main. Depuis ce lemps-là, il s'élait éloigné, il était allé... je ne sais on ; je ne l'ai plus revu. Maintenant il est revenu, il a renouvelé sa demande ; elle n'a point été repousséc, et. . . comme je vous le disais, les convenances, les intérêts de famille, et même une inclination réciproque... je ne vous cache rien...
PnÉVANNKS.
A quoi lion?
LA COMTESSE
Tout s'unissait, s'accordait, à merveille. Voilà trois mois que les choses sont ainsi. Il me voit tons les jours, et il ne dit mot.
PRÉ VANNES
Cela doit être fatiguant.
LA COMTESSE
Que puis-je faire? Attendrai-je un hasard, une éclaircie dans cette obscurité, et qu'une fantaisie lui prenne de me rappeler ma parole donnée?
Il y avait encore pour ma terre de Cernay, pour des arrérages, je ne sais quoi, quelques petites difficultés. Elles sont résolues d'hier ; je viens d'en recevoir l'avis. Lui en parlerai-je la première ?
Ma foi, oui. Si vous me consultez, ce serait ma façon Je penser, Je connais Valbrun depuis l'enfance : c'est le plus honnête garçon du monde ; mais il ne fait jamais ce qu'il veut. Est-ce timidité, est-ce orgueil, est-ce seulement de la faiblesse? C'est tout cela peut-être à la fois. Quand la timidité nous tient à la gorge, elle gâte tout, elle se mêle à tout, même aux choses qui semblent lui être le plus opposées. Voilà un homme qui vous aime, qui vous adore, j'en réponds ; il se battrait cent fois, il se jetterait, au feu pour vous; niais c'est une entreprise au-dessus de ses forces que de se décider à acheter un cheval, et, s'il entre dans un salon, il ne sait où poser son chapeau.
LA COMTESSE
Ne serait-il pas dangereux d'épouser ce caractère-là.
PHÉ VANNES.
l'oint du tout» car ce n'est pas le votre. D'ailleurs, il n'est ainsi que lorsqu'il est tout seul. Il demandera, peut-être, alors son chemin ; mais, qu'il vous donne le bras, il le saura de reste.
LA COMTESSE
Vous m'encouragez, je le vois. Mais est-il possible à une femme d'aborder de certaines questions...
l'HÉVAKNES.
Eh! madame, ne l'aimez-vous pas'.'
LA COMTESSE
Mais ètes-vmis bien sur qu'il m'aime? Cette madame Darcy.. .
PRÉTANNES.
Ali ! voilà 1r lièvre. C'est en pensant à cette femme-là que vous nie disiez, tout à l'hiurcque ce pauvre baron, après votre mariage, était allé je ne sais où... Mais vous parliez d'histoire ancienne.
LA COMTESSE
Croyez-vous qu'il en soit tout à lait détaché !
PRÉ VANNES
Vous pourrie/, dire quelque chose de plus...
mais pour détaché, sans nul doute, car il n'en parle plus, maintenant, pas même pour en dire du mal.
LA COMTESSE
Il l'a beaucoup aimée?
PREVASNES.
On ne peut pas davantage. Celle cruelle maladie, qui a failli le mettre en terre, et cette défiance boudeuse qu'il en a gardée, sont autant de cadeaux de cette charmante personne. Ah, morbleu! cellelà, si je la tenais!...
LA COMTESSE
Est-ce que vous êtes vindicatif!
PRÉVÀNK ES.
Non pas pour moi, je n'ai pas de rancune, et je ne fais point de cas des colères conservées. Mais ce pauvre Henri, qui, avec ses vorliges, est le plus franc, le plus brave garçon... la bonne dupe!
LA COMTESSE
Lui donnez-vous ce nom parce qu'il lui est arrivé... de se tromper? C'est votre ami.
PIIÉVANRES.
Oui, et c'est pour cela même que je serais capable, Dieu me pardonne!... Oui, et ensuite, je ne saurais dire... mais je déteste la fausseté, la perfidie, tout l'arsenal des armes féminines ; je sais bien qu'on peut s'en servir utilement, mais cela me répugne ; et c'est ce qui fait que, si je n'aimais pas votre cousine, je serais amoureux de vous.
Voulez-vous que je le lui dise ?
Si cela vous plaît. Voici lé baron lui-même, je le reconnais... il traverse la cour bien lentement... il revient sur ses pas... entrera-t-il? C'est à savoir.
LA COMTESSE
Monsieur de Prévannes, le cœur me manque.
PBÉVAHKES.
A quel propos?
LA COMTESSE
Je ne puis, non, je ne puis suivre le conseil que vous me donnez. Parler la première... oser dire... mais c'est lui avouer... songez doue!...
l'UÉVANKES.
■le ne songe point... Parlez, madame, osez, je suis là.
LA COMTESSE
Quoi ! devant vous!
PKÉVANNES, Eh ! oui, devant moi. Voyez le grand mal !
Mais s'il hésite, s'il refuse?
PRÉVANNES
Eh bienl madame, eh bien! qu'en peut-il arriver? Voyez-vous les Romains...
LA COMTESSE
Mais taisez-vous donc, je l'entends.
PHÉVANHL'S.
lion ! vous ne le connaissez pas. Il est bien homme à se présenter, comme cela, tout naturellement I 11 va longtemps rêver dans l'antichambre, il va frémir dans la salle à manger, et il se demandera, en traversant le salon, s'il ne ferait pas mieux de s'aller noyer.
LA COMTESSE
Vous me faites rire malgré moi, comme Margueguerite tout à l'heure. Ah! vous êtes bien faits l'un pour l'autre!... mais je vous répète que le courage me manque.
Et je vous répète qu'il vous aime. Si je n'en étais pas convaincu, vous donnerai s -je ce conseil que vous n'osez pas suivre! Vous le donnerais-je pour tout autre que Valbrun? Vous dirais-jc un mot'! Dieu m'en garde ! s'il s'agissait d'un mannequin à la mode ou seulement d'un homme ordi-
nairc... mais il s'agit ici d'un entêté, et en mime temps d'un irrésolu. Mais il vous aime... i! serait bien bête ! Et vous l'aimez, vous êtes fiancés, vous êtes sa promise, comme on dit dans le pays.
Mais je suis femme.
PRÊVAMNBS.
il est honnête homme, je jurerais sur sa parole comme sur la mienne. Que craigne/.- vous? Allons, madame, un peu de courage, un peu de bonté, un peu de pitié, car vous n'avez seulement qu'à sourire !...
LA COMTESSE
Vous croyez'.' Mais, si vous restez,, vos plaisanteries vont lui faire peur.