‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset Œuvres posthumesChapitre 94 sur 106 · A S.1 «AUBAINE · texte numérisé non relu

A S.1 «AUBAINE

Vous vous trompez, nia chère marraine, en croyant que c'était sur vous que je comptais. Je

LETTRES. -201 n'avais vu, non plus que vous, dans la proposition du conseiller qu'une lionne volonté sans résultat possible. Celait mon ami Taltet qui devait retenir une loge, et il n'en a pas pu trouver. J'avais présumé ce fjuc vous me dites du concert, d'après le récit de mon frère. — J'en aime encore moins Bériot, que je n'aimais pas, d'avoir sacrifié la jeune fille. Maïs c'était à parier qu'il en arriverait ainsi.

Puisque mon idée de comparaison vous plaît, lâchez de réaliser votre bonne intention de me faire voir encore un fois Paillette (je tiens à l'appeler ainsi et non Pauline). Vous comprenez que, pour que ces choses-là signifient quelque chose, il faut que ce ne soit pas une amplification rimée sur une thèse qu'on devine. 11 faut que ce soit senti à fond. Vous savez, d'ailleurs, que j'ai et aurai toujours la bêtise d'être consciencieux làdessus. — J'aime mieux faire une page simple, mais honnête , qu'un poème en fausse monnaie dorée.

Pour la petite, comme on l'appelle au Tliéâtre- Français, je la connais passablement. Je voudrais croiser le fer avec Paillette pendant un quart d'heure, après quoi je rêvasserais à mon aise. — Très-réellement, je crois qu'il y a, dans ce moment-ci, un coup de veut dans le monde artiste. La tradition classique était une adorable convention, le débordement romantique a été un déluge, au milieu duquel il y avait de bons côtés. Nous

voilà aujourd'hui à la vérité pure, et dégagée de tout. Je donnerais bien cent écus, comme dit Vtirnet, pour n'avoir que vingt ans, à l'heure qu'il est, et pouvoir m'envoler, dans cette bourrasque, en compagnie de Paillette et de Rachel, quitte à me perdre dans les nues avec elles. Je suis bien vieux pour un tel voyage, et l'on m'a passablement brûlé les ailes en temps et lieu. Mais n'importe: si je ne les suis pas, je puis, du moins, les regarder partir, ciboire à leur santé le coup de l'étrier. Nous trinquerons ensemble, n'est-ce pas, ma chère marraine?

Je Unis ma nouvelle; c'est ce qui m'empêche d'aller vous voir. Mille remercîments comme toujours, et mille amitiés à toujours.

Alf. M.

Lundi n (dfcembrel838).

A SA MA Hit AINE.

Comment allez-vous, ma clièrc marraine, et que faites-vous? J'ai besoin d'avoir de vos nouvelles d'une manière quelconque et de savoir ce que font ceux qui vivent. Je suis dans le moment le plus ennuyeux d'une maladie. J'ai le tort d'être guéri, ce qui fait qu'on ne me traite plus eu malade, et en même temps, je ne suis pas encore de force ;'i

LKTTHES. ÏWJ agir comme ceux qui se portent bien. Ma religieuse est partie, en sorte que je suis en tète-à-lelc avec la vertu et le lait d'amande. Je lie m'ennuie pas, parce que je travaille ; mais j'ai un petit fonds de tristesse.

Sans compter cette bonne fille à laquelle je m'étais habitué, vous m'avez tant et si bien gâté, tous et toutes, pendant ma maladie, qu'il me prend des envies de me recoucher pour vous ravoir. J'ai pourtant, du reste, de grands sujets de tranquillité ; mes affaires qui me tracassaient s'arrangent lentement, mais elles s'arrangent. Mes projets de sagesse sont plus fermes que jamais. Il ne me manque qu'un peu plus de force et un rayon de soleil qui dégourdisse ce vilain temps.

En attendant, vous qui vous souvenez de vos amis dans les mauvais jours , ne m'oubliez pas trop, je vous en prie, dans ma prospérité.

Compliments au sirop de gomme.

Alf. M.

Samedi (de la lin de mars 1840).

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