‹ Œuvres complétes d'Alfred de Musset Œuvres posthumesChapitre 97 sur 106 · A SA MARRAINE · texte numérisé non relu

A SA MARRAINE

Si vous savez pourquoi vous réponde/ vite et bien, vous comprendrez aisément pourquoi je réponds tard et mal. Prenez d'abord votre bon sens, puis votre tranquillité, puis votre gaieté naturelle, votre petit farniente toujours occupé à propos, puis, que ilîrai-je? tout ce qu'il y a en vous de

bon et île toujours prêt. Retournez tout cela, comme on retourne sou lias pour le mettre. Voilà ma position, comme dit un île mes amis. Soyez si lit! que, quand je ne vous dis rien, ce n'est ni oubli, ni paresse, ni distraction ; mais c'est que je ne peux rien dire.

Merci d'abord de l'histoire musicale et dentifrice. Hélas! marraine, ces riens charmants qui viennent de vous me sont bien chers. Ils me rappellent le temps où je savais jouir de toutes ces petites perles qui vous tombent des lèvres quand vgjs riez ou qui pendent au bout de voire plume à chaque goutte d'encre que vous prenez. Je perds tous les jours l'esprit qu'il faut pour être au monde.

Vous demandez un commentaire, ce que vous appelez « un titre de chapitre. » J'admire le flair qu'ont, les femmes comme vous. De toules les folies que je vous ai écrites, l'histoire de V escalier serait la moins folle on la plus sérieuse, si c'était quelque chose ; mais mal lieu reusement ce n'est et ne sera rien. Quant à l'histoire sainte, elle passe un peu à l'état d'ancien testament. Je ne peux pas vous l'aire l'histoire de l'escalier, parce que c'est si peu de chose, si rien qu'il faudrait quinze pa^cs pour la raconter.

Elle est revenue ! cet affreux capitaine l'a rencontrée. Et ce qui est triste, c'est la pièce nouvelle de l'Opéra-Coiiiiquc '. Et j'y étais presque encore

1 L'Opéra à la cour, r-i\wcp île ]ml-|iati!Ti <1rnmaliqni\

LETTRES. 215 quand j'ai rencontré Clavarochc par une pluie battante, car j'en sortais.

Figurez-vous : Se il pudre m'abbandona, chante* en français, en costume de fantaisie écossais, avec des guêtres, des jupes u,ui viennent à mi-jambe, et chanté très-vite, probablement pour ne ressembler ni à la Pasta, ni à la Malibran, ni à etc.

Oui, madame, elle est revenue, cette brune dont le portrait à la mine de plomb me pend au-dessus de la léte en ce moment même. Est-ce que vous croyez que je l'aime là, vraiment? Est-ce que vous supposez qu'il reste quelque chose de cette fantaisie que j'ai cru avoir? ISah ! je suis parfaitement guéri ; et quand le tilleul de ma marraine sera à son lour dessiné à la mine de plomb sur son propre tombeau, on écrira au-dessous :

ÉPITAl'HE D'UN INCONNU.

« Cit-git un homme qui a été à l'Opéra-Comique le 50 juillet 1840. Il avait l'idée d'y aller le 28 ; mais le théâtre était fermé à cause des fêtes, c'est pourquoi il s'y est rendu le surlendemain. Il s'esl mis dans une avant-scène fort sombre, où il était tout seul. Et il a aperçu en face de lui, — à peu prés, — une jeune femme brune. C'était la seconde fois de sa vie qu'il allait à POpéra-Comique; et il lui est impossible d'expliquer pourquoi, ayant ce théâtre en horreur, il lui avait pris, dès le 28, une telle envie d'y aller, que, le "i0, il a emprunté à monsieur son frère de quoi s'y rendre, ne devant

avoir d'argent (pic le lendemain. Et dans cette avanl- Seèncqui est énorme, s'ennuyant fort tout seul, il a regardé dans la salle, et il a cru reconnaître dans une loge cette même jeune iille brune ; mais il lui a été impossible de croire que ce fût elle, vu ijn'il l'a croyait engagée à Milan pour VAutomnino, c'est-à-dire la fin d'aoùl. Sortant de là, et fort ému, il a rencontré par la pluie un capitaine avec lequel il était fort lié. Ce capitaine lui a affirmé qu'il avait, peu de jours auparavant, rencontré celle même brune à Paris, et qu'ainsi donc c'élait bien elle, et non' pas une hallucination produite par la musique. Klalors l'infortuné est rentré chez lui ; cl il a fumé un grand nombre de cigarettes.

« Priez pour lui ! »

.le vous serre la main en désespéré.

31 juillet 1810.

A Jl.* ALFHED TATTET. ,

Je pars, mon cher ami , demain matin pour Augervillc avec mon frère. Nous y passerons probablement huit ou dix jours; après quoi, si vous ne vous envole/, pas de voire côté, nous nous retrouverons, j'espère, sur cet ennuyeux ut aduré

LETTRES. 217 pave delà meilleure et de la plus exécrable des villes.

A vous de cœur.

Alt, Mitsbet.

Jeudi soir 10 (septembre 18W).

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