‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmes (volume 2)Chapitre 11 sur 32 · MANIEMENT DES ARMES DE LA MODE EXERCICE DE LA CANNE ET DU LORGNON · texte numérisé non relu

MANIEMENT DES ARMES DE LA MODE EXERCICE DE LA CANNE ET DU LORGNON

L’homme sauvage porte ûue m'assoe, Te Huron son tomahawk, — l’homme des temps chevaleresques sa grande épée ou sa masse d’armes ; — puis on vient graduellement aux épées de parade et à la canne. — La canne devrait être une arme capable, pendant que vous êtes robuste, de préserver vous et ceux à qui vous devez protection contre une agression ou un accident, et de vous appuyer lorsque vous êtes vieux. — Eh bien I non ; la canne est un bijou à tête ciselée <ni garnie en or, en ivoire, en cornaline. |

Je n’ai rien contre les belles armes, mais la cannéy à la mode n’est pas une canne, — c’est une badine dekL

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caQne.et la jnaio qui la porte dans la |ro£lus;d^ fialotalu Un peu avant ou après, je u’affîrjne pas le moment, mais j’aiürme le fait, la mode .voulut que le bras s'.ea' laçât autour de la canne comme le pampre autour^ tbyrse, que la canne sortant sous üaisselLe, se dressât derrière celui quila portait, en forme d’éperon.

On fut très-longtemps à faire remarquer qu’aiosi placée, elle commettait de perpétuelles incivilités, fi exposait les passants à des dangers sans cesse «enaissanis ; qu’elle renversait les chapeaux, crevaiUes yeux ; queic’étaicnt lâ des allures provocantes, bonnes tout au plus quand elle était tomahawk, masse d’arnies„ estocade ou dague; qu’à la rigueur, un bâton de houx, un rotin choisi, un jonc même, pouvaient se permettre* fies façons de matamore ou de raffiné ; mais quandion est fragile, il faut être plus modeste, et se réciter de temps on temps le matin, à jeun, avant de sortir, la fable où Lafontaine raconte comment le pod -de terre se brisa contre le pot de fer, .comme ;une oruclm tqu'dl ôtait.

Parlerons-nous du « lorgnon?:» —- C’ôiait un acces<; ^re obligé 4e l’air impertinent, «.de l’air fccüd. »

Un jour la mode a fait un signe, et toute la jeunesse a pris « l’air Jcoid, .» — n’ast-lhdire qu’jla èté déclaré de bon goût .de ne Jais«erÿai^Uge parles monvemeAto

de la physionomie, ni plaisir, ni peine, ni sensibilité, ni bienveillance, ni enthousiasme, ni intelligence ^ ni politesse. Cette mode, facile à suivre pour le plus grand nombre, a eu et a encore un succès très-grand.

Cela complète pour les élégants l’imitation déjà avancée des figures de cire de la montre des coiffeurs ; teint blanc ét rose, tête creuse, raies correctes entre des cheveux frisés, bouche rose. - Il ne manquait , •que « l’air froid, » qu’elles ont au plus haut degré, — L’air froid étant adopté, c’est complet, c’est à s’y tromper; il ne reste plus riea à leur prendre, - que leur

place.

• Pour le lorgnon, la mode a fait un signe, — et a ' dit : « Il sera élégant d’être infirme. »

Et on a adopté la plus triste des infirmités, la cécité à un certain degré. — Certes, c’est aussi étrange que s’il était à la mode de se teindre les cheveux en blanc , (ah! pardon, ç’a été à la mode), de se faire arracher ' des dents blanches pour s’en faire mettre des noires, de se faire arracher les cheveux pour être chauve — (ça peut venir 1).

Mais le lorgnon, c’était si commode ; — on voulait ' avoir l’air imperüngût, mais on avait des habitude»

‘ ‘ CNCOBB LES FEMMES. U5

efféminées, mais on avait perdu les traditions chevaleresques, mais on avait rempl^icé la rapière par la petite badine à la tête de cornaline; on pouvait être em barrassé parfois et de son regard et de celui d’u autre. ’ - ’ ‘

Au moyen du lorgnon, on s’est fait un regard pos-^ itlche, un regard qui ne cligne pas sous un regard jus^' ' ' tement irrité. ' -

Parlons encore de la mode, puisque les hommes dits élégants lui obéissent comme les femmes.

Je comprends, à la rigueur, l’absolutisme, — de la mode bien entendu, — dans des circonstances comme celles-ci : Marie-Antoinette, reine par le rang et par la beauté, imaginait, quand elle (ravaillait avec mademoiselle Bertin , des parures qui ne tardaient pas à être fort imitées.

En effet, il y a un double charme à penser qu’une femme doit une partie de sa beauté à des ornements extérieurs, et qu’on va s’approprier ses ornements.

On comprend la mode de la « couleur des cheveux de la reine. » C’était une très-jolie idée du comte d’Artois. — Disons, entre parenthèses, que les courtisans, avec la dignité qui les distingue', imaginèrent , par-

ENCORE LES REMMES.

tant de Ut, la couleur « caca dauphin, » qui fut également fort à la mode. — Môme lorsque la reine se trompait, on pouvait se tromper avec elle. Elle imagina un jour de porter des plumes si hautes, que le roi en prit du souci et déclara plusieurs fois qu’il trouvait cette mode exagérée et ridicule. Un soir, à la Comédie-Italienne , Arlequin entra sur la scène portant, à la place de la queue de lapin traditionnelle qui orne son bonnet gris, une plume tellement gigantesque, qu’il fut arrêté par la porte et ne putentrer qu’aprës plusieurs essais et après avoir imaginé de se ployer en deux.

n fut question de le mettre au For-l’Évêque, mais le roi défendit qu’on lui fit aucune peine, et l'on crut même que cette plaisanterie, qui abaissa les plumes , n'avait été faite que par son ordre.

On comprrad qu’une femme très-belle, qu’un homme très-illustre, trouvent un certain nombre de femmes et d'hommes qui imitent leur costume, les unes pour s’emparer d’une partie de sa beauté, les autres pour manifester qu’ils s’associent à ses idées. De même , lorsque des artistes comme plusieurs de nos peintres, de nos sculpteurs, très-peu d’acteurs, trouvent et imaginent de beaux costumes, que l’on s’en rapporte à ces hommes qui passent leur vie dans l’étude et la rccher-

che du beau,— rien de mieux; mais que l’on permette de promulguer les lois despotiques de la mode à des couturières avides ou à des bossues hypocrites, c’est à quoi je ne puis m’accoutumer.

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