DIX-HUIT FIACRES
L’autre nuit, un cocher de flacre était sur son siège à la porte d’une maison de la rue Foirtame-Saint- Georges. — Un camarade qui montait la rue arrêta un moment ses hôtes, et tous deux, se trourant commodément assis, à la même hauteur, se mirrat li deviser.
— Que fais4o làî demanda le nouveau venu.
— Moi? ^attend» un bourgeois donc.
— Tu as la chance, moi je rentre ; je n’ïd rien fait d’aujourd’hui. (Je rentre, pour un cocher de fiacre, veut dire : je sots de Paris; ils demeurent à peu près tous dans la banlieue.)
— Est-ce qu’il y a une soirée ?
— Je le crois ; mon bourgeois était soperb^nent
m ENCORE LES FEMMES,
babillé, il n’osait pas se remuer, crainte de se chiffonner.
— C'est drôle, on ne voit pas de lumière.
— C’est que c’est sur la cour; je te dis que mon bourgeois est vêtu cossument comme pour une noce.
— Alors, s’il y a une soirée, et surtout une soirée qui n’est pas Unie à une heure et demie, il faudra des fiacres.
•— C’est probable.
— Ça va me déguignonner, je vas prendre la file derrière toi.
Un peu après, un autre fiacre qui rentrait aussi fait des questions, reçoit la même réponse, prend la même résolution et se met à la file.
Un peu après, un quatrième fiacre qui rentrait...
— Je comprends.
— Aimez-vous mieux alors que je vous parle du bourgeois ? Nous allons parler du bourgeois.
Le bourgeois était un homme ni vieux ni jeune, ni beau ni laid.
— Un homme comme tout le monde.
Précisément il demeure rue Labruyère.
— Mais c’est à deux pas de là.
— Oui.
— Il pleuvait donc T
Non, les étoiles brillaient au ciel.
— U avait plu et il faisait de la crottet
—• Non.
— Alors, pourquoi avait-il pris un fiacre pour aller à deux pas de chez lui? — Quand en a une voiture à soi, que l’on en fasse, sous un léger prétexte, une exhibition élégante, je le conçois; mais un fiacre, ça ne peut être qu’utile.
— Ah çal combien de fois avez-vous fait précisément ce que vous vouliez faire? Combien de fois avez-, vous fait quelque chose exprès?
— Mais... toujours... ou du moins très-souvent. •
— Pas si souvent que vous croyez : tout arrive par hasard ; le hasard dérange toutes les combinaisons de la pauvre prudence humaine; — si vous comptiez combien de fois vous avez obstinément marché audevant d’un malheur, — combien de fois vous l’avez poursuivi quand il voulait vous fuir; — si vous comptiez combien de fois vous avez été atteint par un bonheur auquel vous avez tout fait pour échapper; contre lequel vous avez épuisé toute la stratégie de la résistance 1 Mais non, les choses qui réussissent, on en attribue le succès à sa sagesse ; — celles qui tournent mal, on les attribue seules au hasard. — L’histoire, si on rétudiait bien, n’est qu’une suite de cas
fortuits ; seulement, les historiens égarent les lecteurs par leur maniire opiniâtre de prouver la préméditation des tuiles.
, Mon bourgeois était là par hasard, il avait pris un fiacre pour aller ailleurs, » et il l’avait pris à neuf heure». Voici son histoire : — Il allait à un grand bal, il s’était fait magnifique, comme l’avait remarqué v>n cocher; il s’était fait friser, il avait un gilet tout b fait triomphant, des gants gris-perle, des bas de soie b jour», des souliers vernis à bouts arrondis; — il l’était regardé dans une glace et s’était trouvé bien ; *•-> cela lui avait suggéré une idée.
Madame trois étoiles, se dit-il, à laquelle je fais la cour depuis quelque temps, ne m’a jamais vu un peu à mon avantage, — et je n’ai aucune chance qu’elle m’y voie jamais : —elle ne va pas dans le monde à cause de la queue de son deuil ; si j’allais lui faire une petite visite, il est neuf heures, j’y resterai un quart d’heure, puis j'irai à mon bal. Cela aura deux avantages : elle me verra agréablement vêtu, et elle remarquera que l’on a un peu do relations ; que lé temps que l’on passe quelquefois auprès d’elle a bien sa petite valeur, et qu’on ne serait pas embarrassé d’en trouver l’emploi.
Il fit chercher un fiaçre, annonça au cocher qu'il
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le preDdh à l’heure, et se fit conduire dans U rue Fontaine-SainHîeorges.
La maison qu’habite madame trois étoiles est une^ maison calme, tranquille, où le propriétaire n’accepte pour locataires ni chiens ni enfants, et où les portiers ont édicté une amende de cinquante centimes contre | l’habitant qui rentre après onze heures du soir.
Madame trois étoiles s’ennuyait; le galant fut le bien venu. 11 annonça qu’il était forcé d’aller dans le monde, qu’il ayait à accomplir d’emuyem devoin de société, et il pria madame trois étoiles de le plaim* dre, ce qu’elle ne fit pas, attendu qu’elle réservait toute sa compassion pour elle-même, qu’un deuil retenait captive chez elle.
Loi regarda la pendule obliquement, elle était arrêtée. Il se dit tout bas qu’il y avait plus d’un quart d’heure qu’il était là ; mais il se répondit qu’il ne fallait pas plus de vingt minutes pour aller à son bal; qu’il pouvait donc rester, non pas un quart d’heure, mais trente-cinq minutes chez sa belle, sans sortir des limites de son heure. Elle était pour lui d’ailleurs plus gracieuse que de coutume. Je ne prendrai pas sur moi d’affirmer si c’est ù la cravate, au gilet ou aux ‘ souliers à bouts ronds qu’il devait cet accueil, — ou
o*est ù l’idée qu'il allait ailleurs;— cçla doone beau-
us ENCORE LES FEMMES.
coup de prix à un homme aux yeux de la pltipartdes femmes;— les femmes aiment bien moins les hommes qu’elles ne haïssent les autres femmes. Combien de fois prend-on un amant, uniquement pour l’enlever à une autre, — au risque de s’en trouver ensuite fort embarrassée. — Toujours est-il que la conversation roula sur l’amour, et que l’on se mit de part et d’autre à déballer les plus séduisantes théories, et à faire valoir sa marchandise. Notre homme cependant pensait au € ver rongeur » : il aimait à deux francs l’heure; il essaya de tirer clandestinement sa montre dans son chapeau. Madame trois étoiles lui dit froidement : « Pourquoi ne regardez-vous pas franchement l’heure à, votre montre? C’est juste, vous allez dans le monde.» U fut forcé de répondre : « Ah ! madame 1 » Il calcula que l’heure commencée se paye comme révolue; il n’avait donc plus besoin de se presser. 11 prit une main qu’on retira d’abord, et qu’on finit par oublier dans les siennes. On refit des théories sur l’amour pur, sur la constance; non-seulement, si on avait le bonheur de trouver une âme sœur de son âme, on ne changerait jamais, maison trouverait la vie un peu courte et mesquine pour contenir un pareil amour ; â coup sûr, il étoufferait tant il y serait à l’étroit; et si on consentait h l’éprouver pour ce court monent
qu’on appelle l’existence, c’est qu’on croyait à une vie future, et aux amours continuées par les âmes dans quelque planète ou autre monde réputé meilleur, etc.
Il était minuit lorsque madame trois étoiles dit; — Âh çal il est au moins dix heures et demie; allezvous-en à votre bal ; je suis une égoïste, et vous me maudissez au fond du cœur. ;
— Il n’est que dix heures.
— Voyez à votre montre.
— Elle est arrêtée. ^
— ComeG ma pendule.
— Pourquoi me renvoyez-vous si tôt?,
— On vous attend. /
— Je m’ennuierai partout.
— C’est très-aimable ; eh bien ! encore un quart d’heure, et vous vous en irez, car je ne garde jamais personne aussi tard. Les portiers se couchent à onze heures, ce serait un scandale.
Et on reprit les théories. Le galant parla d’amour on lui dit : non, mais soyez mon ami. — On discuta les agréments dont l’amitié peut être susceptible; on finit par tomber d’accord d’une amitié suffisamment ornée. Il était une heure et demie, — précisément lorsque le second cocher disait au premier : Qu’est-co que tu fais là? quand madame trois étoiles dit :
— Rien de plus simple, répondit l’amoureux: je partirai au petit jour, Je me glisserai adroitement sans être vu.
— Mais jusque-là?
— Jusque-là, vous allez tranquillement faire comme si je n’y étais pas ; allez dormir dans votre chambre; moi je resterai dans le salon, dans ce fauteuil.
— Vous serez mal.
— Croyez-vous que je dormirai ?
— Je n’ai pas sommeil non plus. Alors, causons.
— Causons.
On resta aux deux coins de la cheminée, sans parler ; de temps en temps, on soupirait.
— En avez-vous encore pour longtemps' de votre histoire ?
— Les histoires, ça s’arrête quand on veut. La mienne est finie.
Quand l’amoureux sortit de la maison, à cinq heures du malin, le plus adroitement possible, c’est-à-dire en demandant le cordon s'il vous plaît, et en mettant cent sous sur la table du portier, il y avait dix-huit fiacres à la porte.