‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmes (volume 2)Chapitre 21 sur 32 · EH! QUI S'AMUSERA, SI CE N’EST LE MALHEUR · texte numérisé non relu

EH! QUI S'AMUSERA, SI CE N’EST LE MALHEUR

€ Ma charmante Marthe,

• » Je n’ai pas besoin de répéter avec quelle douleur amère je me suis éloignée de Paris. Outre ton amitié qui m’est si précieuse et qui ne m’a pas fait défaut dans cette triste circonstance, tu sais de qui cet exil me sépare.

» L’amitié se traite mieux par la poste que l’amour.

> Mais j’ai emporté un souvenir dans ma solitude, et à l'ombre des arbres séculaires, au coin des vas^ cheminées, je penserai à lui et à toi. — Alphonse Karr

Ui

adit: c L’absence, c’est la mort, moins le repos. » Ce folliculaire a raison cette fois.

» Je vais me faire ici un bonheur amer de mes souvenirs et de mes regrets. Je recevrai tes lettres et les siennes ; je verrai finir l’hiver et naître le printemps. Il va éclore dans mon cœur mille fleurs fraîches comme celles qui émailleront les pelouses. Je les garderai pour les lui offrir quand nous nous reverrons, si toutefois le chagrin ne m’enlève pas, avant notre réunion, d’un monde désert par son absence.

» Écris-moi souvent, parle-moi de toi, — de lui, — u’oublie pas ta triste

> Julie.

» Post-scriptum. Rappelle-moi au souvenir de Marguerite et de Glotildê.

» Second post'scriptum. Porte-t-on encore les cheveux en pointe, à bandeaux retournés, bouffants?

» Il doit y avoir quelques bals à la préfecture, et mon mari veut que je m’y montre. J’y porterai ma tristesse; cependant, il ne faut pas faire peur aux gens.

» Fais-moi le plaisir d’envoyer chez Podargyre, ton cordonnier et le mien, et fais-lui dire de m’envoyer trois paires de souliers de satin blanc et quatre paires de bottines en peau anglaise, aile de mouche.

> Tu passeras toi-môme chez madame Bethsabé, et tu surveilleras la robe en gros de Tours bleu que je lui ai commandée. Elle veut toujours faire à sa t£te.

» Voici les instructions que je lui ai données; ne la laisse pas s’en écarter.

» Une robe habillée en gros de Tours bleu, broché couleur sur couleur, à trois volants découpés à la main à grandes écailles très-profondes. Le bas de chaque écaille doit être orné d’un velours terminé par une petite dentelle noire. La dentelle doit s’arrêter au creux de chaque écaille, mais à partir de ce velours monter droit jusqu’au haut du volant. — Le corsage à basques longues terminées par des écailles semblables à celles du volant. — Môme ornement aux man dies, fermant double pagode.

» Que madame Bethsabé ne retranche rien, n’ajoute rien à ces instructions, que je lui ai laissées la veille de mon départ.

» De môme pour mon autre robe, celle de tulle blanc à trois volants relevés par des bouquets de branches

as* . encore les femmes,

de corail oRtremélées de nénuphars ; ^

draperie avec un bouquet semblable ; branches corail au milieu de petites manches boufîantes.

»Pour la coiffure, je m’en rapporte à ton go^t; faifr: la faire sous tes yeua; bien entendu qu’elle doit, pour la robe de tulle blanc, se composer de corail et de plantes aquatiques avec de longues feuilles faisanf la trame derrière la tête.

» La coiffure pour accompagner la robe de gros de Tours bleu sera en anémones bleues en couronne ronde. Enfin, et c’est tout ce que je ferai faire cet hiver, commande-moi une robe en tulle h trois jupes terminées par de longues dents, entre lesquelles ondulera une guirlande de fleurs des champs brodées au passé, genre jardinière, et entremêlées de broderies en paille ; les dents de la dernière jupe doivent reposer sur la robe de dessous en satin blanc bordée d'un plissé de ruban ; -f le corsage à triple berthe, môme broderie ; — les manches formées de deux petits volants ; —le devant du corsage orné de trois nœuds e» ruban blanc avec larges rayures en velours cerise lamd d’or. Le dernier de ces nœuds, posé sur les basques du corsage, doit avoir de grands bouts flottants simulant la ceinture.

' » La coiffure sera de touffes de fleurs des champs

(«liées entre elles par un cordon de coques de ruban pareil aux nœuds du corsage.

» Dis-moi si la mode est toujours aux manchesduchesses ; les terminera-t-on par des dentelles ou des dents brodées, bordées de petites Valenciennes.

» Julie. >

Page 1