‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmes (volume 2)Chapitre 4 sur 32 · DÉFENSE DE L’AMOUR · texte numérisé non relu

DÉFENSE DE L’AMOUR

Ah ! monsieur l’aliorney général, — permettez-mol de vous tendre la main par-dessus le détroit qui sépare l’Angleterre du continent. — Vous m’avez procuré une double satisiaciion, monsieur l’attorney général : la première, c’est de me faire lire de bonnes choses bien dites ; la seconde, c’est de me donner de nouveaux, arguments, de nouvelles munitions pour une des nom-< breuses guerres que je fais depuis longtemps.

Un monsieur Carden avait envie d’épouser une miss Arbutbnot, riche héritière, — que je suppose extrêmement jolie, ne trouvant à ce sujet aucun renseignement dans les journaux qui se sont occupés de l’affaire. Monsieur Carden demanda < la main » de miss Âr-

ft6 ENCORE LES FEMMES.

buthnot, U était dans son droit ; mademoiselle Air

buthnot refusa « sa main, » elle était dans le sien.

S’il est un trope honnête et nullement c'est

celui qui fait que l’on demande « la main » d’une personne que l’on veut épouser. — Ce qui m’étonne, c’est qu’il ne se soit pas rencontré des précieux et des précieuses pour enchérir sur cette expression, et demander seulement « le doigt » auquel on passe l’anneau de mariage.

Mais ce n’était pas monsieur Garden qui aurait raffiné ainsi.

Monsieur Garden, avec quelques affidés, attendit mademoiselle Arbuthnot à la sortie de l’église. On coupa, à coups de serpe, les traits des chevaux qui traînaient la voiture où miss Arbuthnot était avec ses deux sœurs et une amie, miss Linden. Monsieur Garden, armé d’un fouet, empoigna miss Louisa Arbuthnot, mais il trouva une vive résistance. Quelque horreur qu’inspire une violence amoureuse à la personne qui en est l’objet, il est à remarquer qu’elle en inspire encore davantage aux femmes à qui elle n’est point faite. Ainsi qu’on l’a vu dernièrement dans un procès correctionnel auprès de Paris , un jeune soldat embrassa malgré elle une blanchisseuse ; celle-ci se contenta de lui donner un soufflet; mais ses corn-

pagûcs ne pardonnèrent pas aussi bien la double offense qu’on leur faisait en embrassant leur amie et en ne leur donnant pas à'elles-mêmes l’occasion de montrer avec quelle vertu vigoureuse elles repousseraient une pareille attaque ; elles assommèrent plus d’à moitié le pauvre soldat à coups de battoirs, et on l’arra' cha tout meurtri de leurs mains vengeresses.

Miss Linden, amie de mademoiselle Arbuthnot, appliqua au ravisseur, de sa main délicate, un coup de poing si correct, si bien asséné , que le « sang jaillit du nez de monsieur Carden. »

On n’enseigne pas assez à boxer aux filles.

« Une lutte dans toutes les formes s’établit entre miss Linden et monsieur Carden, » dit monsieur l’attorney général, mais monsieur Carden f’.t vainqueur; il arracha mademoiselle Linden de la voiture et la jeta par terre. — Il allait ressaisir missLouisa, lorsque miss Arbutlmot l’aînée prit la place de miss Linden. Monsieur Carden l’arracha à son tour de la voiture, mais elle ne lâcha pas prise, et les deux combattants roulèrent dans la poussière.— Pendant ce temps, deux braves gens sur vinrent, — deux hommes du peuple, Magrath et Gmithwick, le second, berger, — qui, sans hésiter, engagèrent la lutte contre six hommes armés. — Monsieur Carden, très-rossé par le berger Gmithwick, s’enfuit-

en criant au secours. Ces cris attirèrent on officier de police, qui l’arrêta. Monsieur Carden fut ensuite mis en jugement et risquait fort d’être pendu, d’après la loi anglaise, qui ne badine jamais sur les questions de liberté individuelle.

On a attribué à une grande faveur et à cent causes diverses « le bonheur » qu’a eu monsieur Carden d’en être quitte pour deux ans de prison avec travail obligé.

J’en arrive à ce qui m’a tonché d’une si vive sympathie pour monsieur l’attorney général.

« Quelques fous, dit-il, parlent d’indulgence pour monsieur Carden, en attribuant à l’amour les excès de l’accusé ; c’est jprostiluer le nom de l’amour ; l’amour est un sentiment noble et n’emploie pas de pareils moyens. »

Oui, monsieur l’attorney général, je vous demande la permission de vous tendre et de vous serrer la main ; je maintiens qu’il n’y a pas de magistrat sur le continent qui eût osé prononcer ces paroles, tant est grande la puissance du préjugé qui empèse outre mesure le rabat de la magistrature continentale.

Et c’est un membre d’une magistrature qui a conservé l’enorme perruque, sans laquelle on ne peut plaider ni juger en Angleterre, qui devait, ô magistrato

des autres pays I vous donner cet exemple de véritable simplicité (

Voyons, de bonne foi, — est-il bien rassurant de voir des magistrats feindre de ne pas connaître les passions, et entre les passions celle qui est réellement la plus grande, la plus noble, la plus puissante sur les âmes fortes et les esprits élevés?

Le magistrat ne doit-il pas , afin de tempérer la sévérité de ses sentiments, et donner toute garantie à l’aocusé, dire avec le poëte comique; « Je suis homme, et rien de ce qui appartient àl’humaniténem’estétranger. » Homo sum, et nihü humani à me aliemm puto.

Je maintiens que des anges seraient des juges absurdes et incapables de juger des hommes. Je connais quelques magistrats, et ils ont certainement trop d’esprit pour penser aussi mal de l’amour qu’ils en parlent à l’audience quand l’occasion s’en présente; mais ils obéissent au préjugé, à la pruderie publique; ils s’étudient k chercher des périphrases dédaigneuses, à afficher une horreur extrême pour l’amour, qu’ils n’osent jamais nommer qu’en accolant à son nom quelque épithète fâcheuse.

Toutes les passions malsaines, égoïstes ou bétes, l’ambition, rayariçe, l’avidité, on les cite sans htdnq

KXCÜRE LES FEMMES

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et saus colère ; mais l’amour, la seule passion qui cherche son bonheur dans celui d’un autre, l’amour qui grandit l’homme au-dessus de l’humanité, on semble n’oser y toucher qu’avec des pincettes. Rien n’égale la moue dédaigneuse et l’air dégoûté d’un jeune substitut ayant à parler de l’amour.

Ce que je dis là n’est pas un jeu d’esprit, ni un paradoxe de romancier; il est évident que le magistrat, que le juge n’a rien à perdre à se montrer humain dans le sens que j’ai adopté plus haut, c’est-à-dire à manifester qu’il voit, qu’il sent, qu’il comprend.

Attaquez la débauche, mais reconnaissez et respectez l’amour.

L’opposé de la débauche, ce n’est pas la pruderie, ce n’est pas l’austérité, ce n’est pas l’abstinence : c’est l’amour.

L’amour, c’est ce que Dieu a créé le soir du septième jour, après tout le reste, pour donner le mouvement et la vie à son œuvre.

Faites régner l’amour dans les âmes, — je parle de l’amour, « ce sentiment noble, * comme l’appelle avec tant de haute raison monsieur l’attorney général, — |etvous aurez moins de crimes à punir, — surtout de jcrimes bas et honteux comme les font faire l’avarice et l’ambition.

Pourquoi cette hypocrisie, aussitôt que l’on est plus db quatre assemblés, de parler de l’amour aveo ce dédain et ces mines rechignées?

Pas plus que vous je n’eslime cette horde de passions bêtes et infimes qui usurpent le nom de l’amour. Le plaisir médiocre qu’éprouvent des gens avinés à boire et à manger, le soir, avec les beautés vénales, n’est pas de l’amour.

Ce que j’appelle l’amour, c’est ce sentiment qui vous rend pour vous-même un juge si sévère , qui vous fait penser que vous ne serez jamais assez grand, assez noble, assez brave, assez désintéressé, assez dévoué pour mériter que deux yeux s’arrêtent sur vous un instant.

L’amour, c’est le parfum de l’âme qui s’épanouit.

C’est l’amour qui vous donne le désir et la force de construire et d’embellir un siège sur lequel on ait envie de s’asseoir auprès de vous.

C’est l’amour seul qui vous fait pauvre avec orgueil et remplit votre vie de bonheurs gratuits.

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