‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmes (volume 2)Chapitre 6 sur 32 · ORAISON FUNÈBRE DU CARNAVAL · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE DU CARNAVAL

A Alphonse Lebâtard.

Eh là -bas I mon cher Alphonse, te souvient-il encore du carnaval ? il me semble bien que nous avons afr* sisté à la fin du carnaval en France.

A moins que sur ce point, comme sur tant d’autres, il ne nous arrive déjà ce qui est arrivé à ceux qui nous ont précédés :

On blâme la frisure quand on n’a plus de cheveux, et on médit des pommes quand on n’a plus de dents.

Le carnaval du temps de notre Jeunesse était-il réellement une chose très-amusante en elle-ménie, ou le plaisir que nous y trouvions venait-il seulement do notre jeunesse?

Age heureux, riche et puissant, où les fruits des

sa ENCORE LES FEMMES,

haies et l’amour de la première venue ont tant de saveur ; où l’on fait de si bons dîners avec les côtelettes à la sauce du chaircuitier du coin ; où l’on écrit tant de vers, où l’on éprouve de si nobles et de si généreux sentiments pour des créatures qui n’en comprennent pas un mot, — grâce à l’appétit de l’estomao et l’appétit du coeur, grâce à la jeunesse !

En tout cas, si nous nous sommes amusés du carnaval, nous avons eu parfaitement raison de nous amuser.

J’espère que loi et moi nous éviterons de faire un ‘ crime à nos successeurs des plaisirs qui nous échappent; j’espère surtout que nous ne deviendrons jamais assez hôtes pour nous faire un crime à nous-môtncs de les avoir goûtés.

Si je me sentais disposé à accuser la génération qui nous suit de légèreté, de frivolité, d’amour des plaisirs et surtout d’amour de l’amour, je me mordrais soigneusement les lèvres pour emprisonner ma langue, et je reconnaîtrais trislemênt :

Et cet âge envieux oCi naît l’austérité, Où l’on fait la sagesse avec l’inflmitéf

Et le radotage, celle fleur jaune qui fleurit lur les

ruines, comme la giroflée. Mais quand j’ai à reprocher à la jeunesse de n’ôtre pas assez jeune et de n’avoir pas ce trop sans lequel on n’a fpas assez plus tard,

Amo in adolescente quod re secari posait,

je n’ai plus la même défiance de moi-môme. Peut-être cependant est-ce le radotage sous une autre forme, le radotage de Nestor et celui d’Evandre, le radotage déguisé, le radotage en domino et avec un faux nez. Cela nous ramène au carnaval.

Autrefois les gouvernements faisaient une sottise : ils s’attribuaient tout ce qui arrivait de bien à /eur peuple, soit par hasard, soit malgré eux.

Ils exigeaient de la reconnaissance à cause de la pluie et à cause du soleil. Si les épis jaunes et lourds tombaient sous la faucille, si la vigne se chargeait do pampres et de grappes, les gouvernements de ce temps-Ui le publiaient avec emphase, et les plus modestes baissaient les yeux.

C’était un mensonge, mais ce n'est pas là l’inconvénient. Le mensonge n’est mauvais pour celui qui }e fait que quand on ne le croit pas, et les gouvernements, auxquels on ne pouvait répondre tout haut, croyaient toujours qu'on les croyait.

L’inconvénient était que, lorsqu’il ne pleuvait pas ou qu’il pleuvait à contre-temps, lorsque les coteaux ou les plaines restaient infertiles, on accusait les gouvernements et l’on s’en prenait à eux.

Injustice criante, si ce n’avait été une juste reprè> saille.

Alors les gouvernements étaienfobligés, pour parer à cet inconvénient, d’avoir des gens à eux qui soutenaient, envers et contre tous, qu’il pleuvait quand il fallait de la pluie, — et plaidaient, le parapluie à la main, qu’il faisait le plus beau soleil du monde, quand il fallait du soleil.

Les gouvernements de ce temps-là avaient une autre imprudence lorsque vers l’époque de carnaval il faisait une belle gelée et quelques pâles rayons de soleil, — lorsqu’il plaisait à beaucoup de leurs sujets de se peindre le visage en rouge ou en bleu, et de s’enivrer du plaisir que l’on goûte à entendre les hordes de gamins crier à la chie-en-lit quand on est sûr que l’on est la cause et le but de ces cris; — les goujVernements de ce temps-là annonçaient que c’était un ' signe de grande prospérité et s’en enorgueillissaient. De là à payer des gens pour se déguiser et d’autres pour crier à la chie-en-lit, il n’y avait qu’un pas, et les chroniqueurs prétendent que sous certains gouver-

nements, à certaines époques, on servait sur les bou* levards de Paris de la félicité publique, sophistiquée et à faux poids.

En remontant un peu, on sait que la grande Catherine, visitant ses États, trouvait de temps en temps, dans des endroits où les historiens, les géographes et les statisticiens ne connaissaient que des déserts ou des bourgades misérables, — de beaux petits hameaux tout neufs, peints et vernissés avec des troupes de paysans joufOus et bien vêtus qui dansaient joyeusement comme des paysans d’opéra-comique.

A l’aspect de l’impératrice, ils se prosternaient sans se relever jusqu’à ce que la voiture eût disparu.

Puis, en grande hâte, par les soins de Potemkin, on ramassait, on démontait, on repliait proprement les maisons, on emballait les paysans, et, par des chemins de traverse, on allait, à quelques lieues plus loin, remonter, reconstruire et replanter le hameau devant lequel les mêmes paysans recommençaient à danser et à se prosterner.

Ce qui fit que Catherine le Grand, comme l’appelait Voltaire, rentra chez elle aussi enchantée que surprise de la prospérité de ses États et du bonheur de ses sujets.

En remontant encore un peu, on se rappelle Sha-

habaam qui dit à ses sujets : < Or çà, que tout le monde s’amuse; ceux qui ne s’amuseront pas seront empalés. »

Par une pente inyinclble, tout despotisme arriye à Sbahabaam.

Si .l’on voit aujourd’hui beaucoup moins de masques dans les rues de Paris, ce n’est pas que l’on se déguise moins, c’est parce que, au contraire, trente bals masqués ouvrent toutes les nuits leurs gueules à deux battants.

Cependant, malgré la multitude de gens qni se déguisent, il n’en est pas moins vrai que le carnaval n’existe plus, et cela parce qu’il n’a plus aucune raison d’étre.

Ces nombreux bals déguisés où les hommes ne mettent pas de masques et où les femmes ont les leurs dans leur poche, ne sont que des bals parés, où tout le monde adopte un seul et même déguisement, où chacun se déguise en quelqu’un de riche.

Le carnaval a sa raison d’être lorsque les rangs, les castes, les professions sont fixés et distingués par le costume.

On comprend les saturnales des Romains. Les esclaves se déguisaient en maîtres et les maîtres en esclaves, parce que les esclaves et les maîtres savaient

bien qu’ils reprendraient le lendemain leur véritable • figure.

On comprend le petit bourgeois se déguisant le mardi gras en marquis, lorsque le petit bourgeois savait qu’il n’avait aucun autre moyen de devenir marquis ni aucun autre jour pour l’être.

On comprend l’artisan s’affublant d’un costume de chevalier, lorsqu’il n’était permis qu’à un membre de la noblesse d’aspirer à être officier dans l’arm* durai.

On comprend la grisette se costumant en duchesse, lorsqu’elle savait positivement qu’elle ne pouvait être faite duchesse que par elle-même, et pour vingt-quatre heures.

On comprend l’ouvrier se déguisant en prince à tunique abricot, avec des crevés bleu de ciel, lorsqu’il était condamné à porter le reste de l’année sa veste de travail.

Mais, aujourd’hui, des causes diverses ayant produit de bons et de mauvais résultats, tout cela est changé.

Le petit bourgeois, l’employé à 1,500 fr. se déguise toute la vie en marqujs, — il s’habille comme lui au moins une fois par semaine.

On a vu de notre temps des épiciers et des bonnetiers devenir sinon marquis, du moins comtes et barons.

Les costumes de chevaliers et de guerriers à casques dorés sont abandonnés depuis qu’une grande partie de nos illustrations militaires de l’autre révolution et de l’autre empire sont sorties des boutiques d’artisan», et depuis surtout que les bourgeois s’habillent en garde national.

Pourquoi une grisette ou une comédienne se déguiserait-elle en duchesse au carnaval? — Un peu de patience, un peu d’adresse, un peu de notoriété au bal Mabille, et elle épousera peut-être un vrai duc. — Ces alliances ne sont pas rares aujourd’hui. '-D’ailleurs elle s’habille déjà comme les grandes dames.

L’ouvrier, comme l’employé à 1,500 fr., met des bottes vernies et un paletot de drap fin ; il se déguise en prince d’aujourd’hui, en prince vivant, cinquantedeux fois par an ; qu’a-t-il besoin de se déguiser une fois en prince de fantaisie, en prince de contes de fées, en prince de pendule ?

Grâce à « l’égalité de dépenses » qui règne aujourd’hui, tout le monde est sans cesse déguisé, — carnaval coûteux, dangereux, laborieux, très-sérieux et trèstriste.

Le masque n’existe de droit que lorsque les moeurs renferment chacun dans sa sphère, comme l’apologue ne vil que sous les gouvernements absolus. M. Vien-

net a le tort d’écrire encore des fables très-spirituelles, mais M. Belmontet n’en fait pas : il peut tout dire, et il en use largement.

Le masque aurait pu subsister encore au bal de l’Opéra. Le bal de l’Opéra était pour nous le carnaval, car nous n’avons ni l’un ni l’autre pris jamais aucune part aux danses frénétiques, aux plaisirs épileptiques du Jardin Mabille ou du Chàteau-Rouge. J’avouerai même que je n’ai jamais vu ni l’un ni l’autre de ces deux jardins de délices. Mais je crois bien avoir rencontré leurs initiés et leurs habitués au bal de l’Opéra la dernière fois que j’y suis allé.

Sans cette invasion, le bal de l’Opéra aurait été un asile éternel pour le masque.

Mais cette invasion a tué le bal de l’Opéra. Développons quelque peu ces deux propositions :

La première est que le bal de l’Opéra, sans l’invasion des habitués de Mabille et du Château-Rouge, aurait été un asile éternel pour le masque.

Si les conditions sociales se sont fort mêlées, les conditions humaines n’ont pas changé ; la situation de la femme vis-à-vis de l’homme est toujours la même. C’est pour la monotonie et l’ennui de cette situation que le bal de l’Opéra offrait des saturnales, — c’est à-dire que la femme, dans la vie, doit attendre

qu’on l'invite à l’amour, comme, dans le salon, elle attend qu’on l’invite à la danse.

La femme, qui ne peut choisir qu’entre ceux qui l’ont préalablement choisie;

Qui ne peut être choisie que parmi le petit nombre qui se trouve dans un cei tain cercle ; — la femme, ce jour-lii, abandonnait son rôle, masquait son visage pour pouvoir démasquer son esprit et son cœur; choisissait avant d’ôtre choisie, choisissait hors du cercle de ses relations , et pariait une bonne fois h langue abattue.

Car les femmes seules se déguisaient, les hommes ne pouvaient que se parer et devaient attendre, à cause du masque des femmes, comme ailleurs les femmes, Iv cause de l’usage, qu’on les choisit du moins pour causer.

Cette interversion des rôles avait également son côté piquant pour les hommes, en ce que leur vanité y était chatouillée d’une manière nouvelle et à des endroits d’ordinaire inchatouillés.

Certes, il se glissait bien par-ci par-là quelques Phrynés, mais, comme les hommes savaient qu’ils avaient beaucoup de chances de rencontrer des femmes du monde, au risque d’offenser les Phrynés, ils restaient dans les limites d’une familiarité polie et respectueuse.

La morale officielle a dérangé tout cela il y a déjà une quinzaine d’années.

Cette morale, qui a pour unique procédé de boucher les égouts, sans se préoccuper des sources ni des ruisseaux, a dans son dossier, entre autres mesures, d’avoir défendu aux Phrynés de paraître en toilettes bizarres dans certains endroits Axes.

Alors, nous avons vu naître la lorette que l’on rencontre partout habillée comme les plus honnêtes femmes du monde.

Les femmes du monde auraient pu vaincre : et, pour cela, il fallait ne pas lutter.

Il fallait afficher la simplicité, du moins dans la rue et dans les endroits publics.

Les lorettes n’ont pas le moyen d’étre simples : le luxe est leur livrée.

Mais les femmes du monde ont voulu lutter de luxe; elles qui ne peuvent ruiner qu’un homme, elles ont prétendu lutter de robes chères avec des rivales qui ruinent tout le monde.

Elles ont voulu mettre la ceinture dorée, de sorte que les lorettes se déguisant en femmes du monde, do par la morale officielle, et les femmes du monde se déguisant en lorettes, de par leur propre volonté, il est fort difficile de s’y reconnaître.

Les lorettes, auxquelles les femmes du monde ont voulu disputer la rue en s’y montrant en jupes magnifiques, se sont vengées en portant la guerre sur les frontières de leurs ennemies et un peu au delà.

Elles ont envahi les théâtres, les promenades; elles ont pris possession du bal de l’Opéra. Là elles ont tout renversé. Leur visage démasqué, elles ont démasqué leurs épaules ; elles ne cachent plus que leurs masques. Il serait plus franc que l’administration les reçût en dépôt au bureau des cannes.

On ne peut rester masquée : on n’aurait qu’à fairo illusion et à être prises pour des femmes comme il faut par quelques béjaunes qui n’oseraient pas offrir un souper !

Quelques dominos émaillcnt encore le bal, — quelques masques s’opiniâtrent comme le coucou obstiné de la rue Saint-Denis. — Mais on croit généralement que celles qui sont masquées ont une figure plus laide que leurs masques ; — que celles qui sont vêtues sont maigres ou difformes.

On prétend, il est vrai, que sous deux ou trois de les dominos se cachent des femmes du monde, — mais c’est un quine auquel personne ne met, — et, tomme il est convenu qu’il faut obéir aux majorités, jn aime mieux choquer un peu une femme du monde

ENCOim LLS t'LMMES. n

par hasard égarée là, que d’ennuyer mille loreltes et de paraître accessoirement un nigaud. — Aussi , le langage et les manières achèveront de choquer les femmes du monde qui vont encore à l’Opéra, •— si tant est qu’il y en aille encore.

De telle sorte, mon bon Alphonse, que nous pouvons nous persuader ceci :

Que ce plaisir de notre jeunesse s’est évanoui derrière nous au moment où nous le quittions Comme dans le beau conte de Gracieuse etPerrinei, quand Gracieuse sort du palais de cristal où elle a refusé d’épouser le beau page vert, elle voit le magnifique palais s’écrouler derrière elle et se briser en mille miettes.

Page 1