MANIEMENT DES ARMES DE LA MODE EXERCICE DE LA CANNE ET DU LORGNON
L’homme sauvage porte une massue, Te Huron son tomahawk, — l’homme des temps chevaleresques sa grande épée ou sa masse d’armes ; — puis on vient graduellement aux épées de parade et à la canne. — La canne devrait être une arme capable, pendant que vous êtes robuste, de préserver vous et ceux à qui vous devez protection contre une agression ou un accident, et de vous appuyer lorsque vous êtes vieux. — Eh bien ! non ; la canne est un bijou à tête ciselée ou garnie en or, en ivoire, en cornaline. l
Je n’ai rien contre les belles armes, mais la canne' à la mode n’est pas une canne, — c’est une badine deï
canne et la main qui la porte dans la poche du paletot, Un peu avant ou après, je n’affirme pas le moment, mais j’affirme le fait, la mode voulut que le bras s’enlaçât autour de la canne comme le pampre autour du thyrse, que la canne sortant sous l’aisselle, se dressât derrière celui qui la portait, en forme d’éperon.
On fut très-longtemps à faire remarquer qu’ainsi placée, elle commettait de perpétuelles incivilités, et exposait les passants à des dangers sans cesse renaissants; qu’elle renversait les chapeaux, crevait les yeux ; que c'étaient Ui des allures provocantes, bonnes tout au plus quand elle était tomahawk, masse d’armes,' estocade ou dague; qu’à la rigueur, un bâton de houx, un rotin choisi, un jonc môme, pouvaient se permettre ces façons de matamore ou de raffiné ; mais quand on est fragile, il faut être plus modeste, et se réciter do temps en temps le matin, à jeun, avant de sortir, la fable où Lafontaine raconte comment le pot do terre se brisa contre le pot do fer, comme une cruche qu’ü était.
Parlerons-nous du « lorgnon ? » C’était un accèslûirc obligé de l’air impertinent, « de l’air froid, »
Un jour la mode a fait un signe, et toute la jeunessq a pris « l’air froid, » ■«* c’est-à-dire qu’il a été déclaré de bon goût de ne laisser paraître par les mouvement*
de la physionomie, ni plaisir, ni peine, ni sensibilité, ni bienveillance, ni enthousiasme, ni intelligence» ni politesse. Cette mode, facile à suivre pour le plus grand nombre, a eu et a encore un succès très-grand.
Cela complète pour les élégants l’imitation déjà avancée des figures de cire de la montre des coiffeurs : teint blanc et rose, tête creuse, raies correctes entre des cheveux frisés, bouche rose. Il ne manquait que « l’air froid, » qu’elles ont au plus haut degré, — L’air froid étant adopté, c’est complet, c’est à s’y tromper; il ne reste plus rien à leur prendre, - que leur place.
Pour le lorgnon, la mode a fait un signe, — et a dit: « Il sera élégant d'être infirme. »
Et on a adopté la plus triste des infirmités, la cécité & un certain degré. — Certes, c’est aussi étrange que s’il était à la mode de se teindre les cheveux en blanc (ah! pardon, ç’a été à la mode), de se faire arracher des dents blanches pour s’en faire mettre des noires, de se faire arracher les cheveux pour être chauve — (ça peut venir !).
Mais le lorgnon, c’était si commode : — on voulait avoir l’air impertinent, mm on avait des habitudes
efféminées, mais on avait perdu les traditions chevaleresques, mais on avait remplacé la rapière par la petite badine à la tête de cornaline; on pouvait êtreem barrassé parfois et de son regard et de celui d’u autre.
Au moyen du lorgnon, on s’est fait un regard postiche, un regard qui ne cligne pas sous un regard justernent irrité.
Parlons encore de la mode, puisque les hommes dits élégants lui obéissent comme les femmes.
Je comprends, à la rigueur, l'absolutisme, — de la mode bien entendu, — dans des circonstances comme celles-ci : Marie-Antoinette, reine par le rang et par la bcaûlé', imaginait, quand elle travaillait avec mademoiselle Berlin , des parures qui ne tardaient pas à être fort imitées.
En effet, il y a un double charme à penser qu’une femme doit une partie de sa beauté h des ornements extérieurs, et qu’on va s’approprier ses ornements.
On comprend la mode de la « couleur des cheveux de la reine. » C’était une très-jolie Idée du comte d’Artois. — Disons, entre parenthèses, que les courtisans, avec la dignité qui les distingue , imaginèrent , par-
tant de là, la couleur « caca dauphin, » qui fut également fort à la mode. — Même lorsque la reine se trompait, on pouvait se tromper avec elle. Elle imagina un jour de porter des plumes si hautes, que le roi en prit du souci et déclara plusieurs fois qu’il trouvait cette mode exagérée et ridicule. Un soir, à la Comédie-Italienne, Arlequin entra sur la scène portant, à la place delà queue de lapin traditionnelle qui orne son bonnet gris, une plume tellement gigantesque, qu’il fut arrêté par la porte et ne put entrer qu’après plusieurs essais et après avoir imaginé de se ployer en deux.
H fut question de le mettre au For-l’Évêque, mais le roi défendit qu’on lui fit aucune peine, et l’on crut même que cette plaisanterie, qui abaissa les plumes, n’avait été faite que par son ordre.
On comprend qu’une femme très-belle, qu’un homme très-illustre, trouvent un certain nombre de femmes et d’hommes qui imitent leur costume, 1er unes pour s’emparer d’une partie de sa beauté, les autres pour «manifester qu’ils s’associent à ses idées. De même, lorsque des artistes comme plusieurs de nos peintres, de nos sculpteurs, très-peu d’acteurs, trouvent et imaginent de beaux costumes, que l’on s’en rapporte à ces hommes qui passent leur vie dans l’étude et la rocher-
che du beau, — rien de mieux ; mais que l’on permette de promulguer les lois despotiques de la mode à des couturières avides ou à des bossues hypocrite», c’est à quoi je ne puis m’accoutumer.