LES COULISSES DE LA BEAUTÉ
Il y a plus de joies au ciel, dit-on, pour on pécheur qui se repent que pour cent justes qui persévèrent dans les voies étroites du salut. Il en est absolument de môme dans l’enfer.
Qu’une femme ait à elle, à titre légitime ou autre» un homme qui satisfasse toutes les exigences de sa vanité, de son esprit, de son cœur, soyez certain cependant que si elle veut aujourd’hui une fleur de plu* dans ses cheveux, si elle imagine un nouveau pli pour sa jupe, un nouveau sourire pour son visage, soyez certain que cette fleur, ce pli, ce sourire, n'ont pas été imaginés pour le mortel heureux, le mortel adoré, etc. La toilette d’une femme est un autel aux dieux inconnus.
Le mari, l’amant lui-môme, sont, dans les coulisses de la beauté, quelque chose comme un machiniste, un décorateur, un souffleur. — C’est au delà de la rampe qu’est celui pour lequel on joue la pièce.
Un homme jeune, beau, amoureux, avait enfin « obtenu la main » d'une séduisante veuve, malgré l’avis, qu’il ne connaissait pas, de ce Romain qui disait en semblable occurrence : « C’est au moins un mauvais présage que de se confier à un navire sur lequel mon prédécesseur a fait naufrage. »
Au bout de quelques jours de félicité, on redevint an peu soi-même de part et d’autre, — c’est-à-dire que chacun reprit ses habitudes. — Un soir que le jeune mari, tout en parcourant les journaux, assistait à la toilette de nuit de sa femme, à laquelle une intelligente femme de chambre prêtait ses soins, — il s’aperçut avec chagrin qu’on emprisonnait dans des papiers chaque boucle de ces beaux, épais, drus et souples cheveux blonds, — dont chacun avait enlacé son cœur, comme un fil d’or d’un rets d’amour. — «Ma belle amie, lui dit-il, vous avez passé la soirée au bal, vous avez dansé, vous avez joué du piano, — vous avez eu tous les succès. — J’ai bien remarqué, un peu malgré moi, que j’avais eu à moi tout seul les gammes et les études de ce beau morceau de musique, et que
je n’ai eu que ma part avec les autres de cette brillante exécution. — Ce soir, il va en être de même pour votre chère et belle chevelure. — J’ai admiré avec tout le monde ces boucles luxuriantes — mais pour moi tout seul je n’aurai que des papillotes.
— Eh, grand Dieu! que faites-vous? s’écria-t-il en lui voyant mettre des gants.
— C'est à un grand soin, mon ami, dit-elle, que je dois cotte, .éclatante blancheur de mes mains dont vous voulez bien être un peu fier et un peu heureux. — J’ai toute ma vie couché, avec des gants préparés.
— Mais ma chère, dit-il, comptez-vous faire de votre beauté comme de vos belles robes, de vos bijoux, de vos dentelles, etc.? Quand nous rentrons du bal, vous faites replier et renfermer le tout soigneusement dans des cartons et dans des écrins. *
Ces observations furent mal reçues ; — on les répéta, elles furent traitées de folies et de visions.
« Faut-il donc qu’on dise dans le monde que depuis que je suis votre femme j’enlaidis de jour en jour? Si je ne me mettais pas de papillotes, ce soir, demain ma tête serait crépue et buissonneuse, et qui pis est, mes cheveux, le soir, ne tiendraient pas la frisure et pendraient éplorés sur mes épaules comme des saules
pleureurs ou comme l’oiseau de paradis du turban de nos mères.
— Pardon, ma chère beauté, mais pourquoi ne pas adopter une coiffure qui ne nécessite pas tant de pré- «. méditation ? Puisque vos cheveux ne frisent pas naturellement, eh bien ! ne les frisez pas. — Imaginez pour le jour une façon de porter les cheveux, — il y en a cent — qui ne me condamnent pas à passer mes nuits auprès d’un tas de petits papiers brouillard dont le bruit m’agace les nerfs.
— Allons donc! vous n’y entendez rien! Quand vous me faisiez la cour, vous m’avez fait une fois des vers sur ces boucles de cheveux contre lesquelles vous vous insurgez aujourd’hui. — Un de ces vers avait dix-huit pieds. L’éloge de mes boucles ne pouvait tenir dans un vers moins long, — et il fallait élever fe vers à la hauteur du sujet.
— Vous plaisantez, vous avez tort. Et ces gants, ces affreux gants!
— Voulez-vous que j’aie des mains rouges comme madame ***, dont vous paraissiez si occupé ce soir?
— Qui? moi? madame ***? je vous jure bien...
— Oh! ne me jurez pas, mon ami; votre infidélité serait trop punie par le succès lui-même.
— Mais enfin, chère, ne pourriez-vous servir aux
admirateurs votre beauté plus au naturel? S’il est un fruit qui puisse se manger crû, c’est la beauté. On épargnerait pour elle cette longue cuisine compliquée dont je suis la victime. Ne craignez-vous qu’il ne m’arrive comme aux cuisiniers, qui perdent l’appétit ? *
11 aurait continué longtemps ainsi. Ses raisonnements voltigeaient autour de la tête de la femme comme de petits papillons de nuit, comme de petites phalènes autour du globe lumineux d’une lampe : elles s’y cognent sans entrer. Mais on le pria de se retirer.
Il revint un quart d’heure après. La chambre conjugale n’était éclairée que par une lampe d’albâtre, qui ne filtrait qu’une lueur bleuâtre, semblable à celle de la lune derrière un nuage.
Il se passa alors une scène naïve dans le genre de celle décrite par Perrault entre le petit Chaperon-Rouge et le méchant loup qu’il prend pour sa mère grand : « Quels grands bras vous avez, ma mère grand ! » etc.
« Âh ça, mon ami, qu’est-ce que veut dire cet aocoutrement?
— Rien, ou du moins peu de chose. J’ai suivi votre exemple : la beauté delà main est une grande distinction, la mienne s’est fort gâtée depuis quelque temps : — je vais la soigner. — Provisoirement pour cette
il*
nuit, n'en ayant pas d’autres, j’ai mis des gants di chevreau noirs.
— Mais, en voici bien d’une autre!
— Ah ça, je vais h la chasse demain matin, j’ai ditè on me réveillera de bonne heure. — Le malin on a les pieds un peu gonflés ; je n’ai que des bottes neuves, il me serait impossible de les remettre. — Je les ai donc gardées; mais j’ai à vous demander pardon pour les éperons, — ils ne se dévissent pas; j’ai renoncé aux éperons qui se dévissent,
— Eh ! mais...
— Dieu, ma chère! quel' bruit font vos papillotes ! »
Je crois qu’on finit par entrer en accommodement au moyen de concessions mutuelles.
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