‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmesChapitre 20 sur 35 · VINGT ET UN VERS — UNE LÂCHETÉ DE L’AUTEUR · texte numérisé non relu

VINGT ET UN VERS — UNE LÂCHETÉ DE L’AUTEUR

Voici quelques vers écrits sur l’album d’une femme qui vient de faire un livre:

Le voilà donc fini, Madame, ce volume !

Résultat doublement fâcheux de tant de soins y C’est un livre de plus, une femme de moins.

Vrai ! ce n'est qu’au chapeau que sied bien une pluma.

Moi, Je ne puis vous voir, sans un regret amer,

Le bout des doigts noircis, l’œil rougi, le teint blâma. Les veilles ont noirci vos regards d’outremer, Sachez-le, d’Apollon le laurier le plus vert Na vaut, pour mon bonheur, ni pour le vôtre même, Ce qu’il dérobe aux yeux de vos cheveux que j’aime. Renoncez, il est temps, a des succès trop chers; Croyez qu’il est bien beau, quand il s’agit de vous, D’en être le sujet que d’en faire soi môme ;

Au lieu d’être poète, on reste le poème.

De vos adorateurs vous faites des rivaux.

Tu descends de ton socle,' ô déesse de Gnlda,

Arrachant l’encensoir aux mains do tes dévots,

Et tu viens chanter faux devant ta niche vide.

C’est un beau résultat do pénibles travaux,

Que d’offrir à l’esprit l'image triste et piètre D’un Dieu qui, las du ciel, descend se faire prêtre.

— Ma foi non, madame, je ne prendrais pas sur moi la responsabilité de votre proposition.

Il ne manquerait plus que cela!

Parce que je veux quelquefois persuader aux femmes de rester femmes, c’est-à-dire de conserver leur empire;

Parce que je les avertis des afîublements ridicules sous lesquels elles laissent cacher leurs grâces-naturelles par des femmes qui n’ont à cacher que quelques difformités et signent leur pseudonyme de « On, »

On porte des robes empesées, des jupons goudronnés, des jupons à musique qui donnent aux femmes de telles proportions qu’il n’y a plus moyen de reconnaître des femmes bien faites.

On attache à ces robes quarante mètres do chiffons, de chiffons sous le nom de volans, — haillons toujours frippés qu’il faut sans cesse remettre en place avec le geste hideux d’un singe qui se gratte (On. a prononcé, il faut obéir à On) ;

Parce que je veux que les femmes restent adora-

ENCORE LES FEUHES. HS

blés; parce que je ne veux pas qu’elles redeviennent de simples femelles, au lieu de rester des femmes, c’est-à-dire des êtres qui, selon nos ancêtres les Gaulois, tenaient la place intermédiaire entre les mortels et les dieux; parce que j’aime les femmes, et veux pouvoir les aimer toujours ;

Dieu sait que de reproches je reçois de celles, hélas ! bien nombreuses, qui ne se croient aimées que des hommes qui leur disent des bêtises et leur conseillent des sottises!

— Et vous voulez, madame, que je prenne sur moi la proposition que voici !

« Des théâtres, en France, sont trop éclairés ou du moins mal éclairés ; le lustre aveugle les spectateurs, donne la migraine, et expose une femme à être laide pendant toute la soirée. J’ai le bonheur d’avoir toujours auprès de moi le seul homme pour lequel je veux être jolie; peu m’importe que les autres spectateurs ne me voient pas, et ne braquent pas sur moi leurs impertinentes lorgnettes.

» D’ailleurs, la représentation théâtrale gagnerait beaucoup à ce que la salle fût peu éclairée, et que tous les artifices de la lumière fussent réservés pour la scène. On obtiendrait ainsi, pour les décors, des effets qui rivaliseraient avec le diorama. »

— Ah ! ça, madame, d’où venez-vous, et où allez vous?

Quoi! sous prétexte qu’un homme vous aime pas*/ sionnément, et que vous l’aimez vous-même, vous[ prétendez que vous ne voulez être aimée, adorée, re-* gardée que par lui ! Vous vous figurez qu’on va au* théâtre pour voir les décors, pour écouter la musique, pour admirer les beaux vers!

Que l’on va au spectacle pour voir le spectacle ! non. On va au spectacle pour être vue et pour être le spectacle.

Si l’on a l’air de rechercher les théâtres où les meilleures pièces sont jouées par les meilleurs acteurs, ce nîest pas qu’on se soucie beaucoup de ces conditions, c’est qu’on pense qu’il va là plus de spectateurs pour la figure et les robes que l’on y compte livrer à l’admiration. Les pièces et les acteurs sont un prétexte.

Jouez et chantez les chefs-d’œuvre de la poésie et delà musique, et répandez le bruit que, grâce au mauvais goût de l’époque, vos salles sont désertes, qu’il y pousse de l’herbe, et qu’on va être forcé de les louer pour y mener paître des chèvres', vous n’aurez personne.

Dites, au contraire : « Telle pièce est absurde, les acteurs qui la représentent n’ont aucun talent, mais

la foule, par un caprice étrange, envahit le théâtre tous les soirs; on a renvoyé hier 1,500 personnes. *

1 Et ce qui n’était pas vrai hier le sera après-demain, on finira par renvoyer 1 ,500 personnes.

— Non, madame, votre jolie petite écriture irrégulière, et votre papier rose, ne me jetteront pas dan? un tel danger. Je ne fais pas la proposition de diminuer la lumière de la salle et d’augmenter celle de la scène

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