AMOUR RÉTROSPECTIF
A la dernière représentation du Théâtre-Italien, on & été un peu distrait par la réapparition d’un couple dont le départ avait fait dans le monde parisien une iorte de scandale.
M...., après trois mois de mariage, avait subitement enlevé sa femme et avait été s’enfermer avee elle dans un petit château qu’il possède en Touraine. — Il avouait franchement, au départ, qu’il était amoureux de sa femme, et qu’il allait cacher son bonheur comme les violettes se cachent sous l’herbe.
les prophéties n’avaient pas manqué.
— Voilà, disait-on, des gens qui, au lieu d’étendre sagement des confitures sur de longues tartine» de
pain , vont avaler le pot entier à pleines cuillerées et n’auront plus que du pain sec.
Voilà des gens qui éventrent leur bonheur comme la poule aux œufs d’or.
Voilà des gens qui, au lieu de vivre de leur revenu, mangent leur capital.
Voilà des gens qui traitent le bonheur comme une drogue amère : ils l’avalent d’un trait, sans le goûter, etc., etc.
Le monde ne pardonne pas volontiers que l’on soit heureux et que l’on se passe de lui.
Ahl ah! disait-on l’autre soir, — voici les tourtereaux rentrés dans la volière ; voici nos gens guéris et essoufflés. Et les lorgnettes se braquèrent à plusieurs reprises, formidable batterie, sur la loge où ils étaient seuls. — Ils avaient l’air fort heureux d’être ensemble. On vit la femme se retourner à certains passages de la musique et plonger ses regards dans ceux de son mari , — pour prendre ou donner le diapason d’une extase qu’elle voulait partager avec lui. — On crut voir un instant qu’ils se serraient clandestinement la main.
Quelques femmes envoyèrent quelques hommes visiter les revenants , pour voir un peu ce que cela voulait dire. Les plus sociables, les anciens amis de U...
risquèrent une question : — Enfin, vous voilà revenus à Paris.
— Nous? pas du tout; nous sommes à l’auberge; nous sommes venus pour quatre jours, pour entendre delà musique, emporter des rosiers nouveaux pour notre jardin, et des camélias pour notre serre.
— Enfin, vous verra-t-on un peu?
— Oui , à l’Opéra , aux Italiens.
Et on retourna dans les loges dire : — Ça ne va pas mieux.
Voici la vérité sur ce cas extraordinaire , comme disent les médecins:
11 y avait alors près d’un an que M avait épousé
une jeune personne riche , jolie , bien élevée et qui n’avait reçu que d’excellents exemples dans une famille où la chasteté des femmes et l’honneur des hommes sont précieusement conservés comme une véritable noblesse héréditaire. Ce mariage avait été arrangé par des parents et des amis ; les deux époux s’étaient peu vus avant le mariage ; mais tous deux possédaient les avantages et les qualités les plus propres à faire naître l’amour.
Cependant, au bout de quelques mois, M.... s’aperçut que sa femme ne l’aimait pas ; — il fit une enquête pour savoir si quelque amour antérieur n’avait pas
envahi l’imagination do la jeune fille; — le résultat de son enquête avait été Irès-satisfaisant pour sou cœur, mais nullement pour sa curiosité; — avant son arrivée dans la maison de son beau-père, jamais
M“® M n’avait vu que de vieux parents, — M....
était le seul homme jeune auquel elle eût jamais permis de lui adresser la parole.
— Ce n’est pas dans le passé qu’il faut chercher, so dit Ernest, regardons autour do nous. Ce serait un peu bien prompt après deux mois de mariage.
Il regarda avec les verres grossissants delà jalousie, il tendit et essaya toutes les souricières conseillées par Balzac; il ne découvrit rien.
— Cependant, dit-il, elle ne m’aime pas. Elle se pkit à être seule; quand je rentre, je la dérange; elle rôre et est distraite en ma présence. A chaque instant, je surprends ce que, dans le langage un peu populaire, on appelle des absences. Si je lui parle, son esprit se fait attendre et vient répondre ahuri e! essoufflé, comme servante endormie qui entend son* ner et vient du troisième étage ouvrir la porte cochère. Si mes affaires, mes relations, me retiennent dehors, elle ne parait ni inquiète ni chagrine, elle n’aime ni le monde, ni le théâtre, ni la promenade; elle reste chez elle, rêve, lit, fait de la musique, et coud;
ENCORE LES FEMMES, Mi
coud sutout, — fausse occupation hypocrite qui permet à l’esprit des féru «mis de s’absenter et d’aller courir la prelentaine, taadis qu'elles ont l’air d’être vertueusement au sein de leur ménage, où il n’y a «a réalité* qu’un corps engourdi , — à la façon des prisonniers qui s’évadent, et laissent dans leur lit leur traversin coiffé de nuit , pour jouer leur rôle, et tromper le geôlier pendant quelques heures.
Une femme assise, l’aiguille à la main, est quelquefois aussi absente que si, à califourchon sur un manche à balais, elle s’était en allée baiser l’ergot de messire Satanas. — La main est là qui ourle n’importe quoi, mais l’esprit est parti au sabbat.
Elle ne m’aime pas, se répétait Ernest; cependant, elle s’occupe, de sa toilette autant qu’une autre femme; mais autant quand elle reste chez elle que quand elle sort ou va dans le monde,
— Qui donc vient ici?
Il recommença ses observations, il tendit de nouveau ses souricières; il ne vit rien, il n’attrapa rien.
H prit un parti violent ; il dit à sa femme ; — Ma chère Cécile, j’ai le projet d’aller passer quelques mois dans un petit château que nous avons en Touraine, et que vous n’avez jamais vu.
— Quand partons-nous? dit-elle froidement.
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— Demain.
— C’est prompt, mais cela ne fait rien.
Elle sonna sa femme de chambre et lui donna les ordres nécessaires pour le départ. Ernest remarqua que les caisses seraient nombreuses : — Ma chère, dit-il, je crois charitable de vous avertir que notre petit château est fort isolé et que nous courons grand risque de n’y pas voir un chat. A moins que vous n’aimiez la toilette 'aussi innocemment que l’aiment un colibri ou une rose, vous pourriez vous dispenser d’emporter autant de munitions de guerre.
Cécile ne répondit pas et ne changea rien à ses ordres. Ernest lui emprunta sous un frivole prétexte son encrier. Il n’avait pas le sien , ou il n’y avait plus d’encre dedans; — elle le lui donna sans observations.
— Ah çàl elle n’a donc à annoncer son départ à personne... du moins par écrit?... il faut voir qui viendra aujourd’hui.
Il ne vint personne.
On partit le lendemain et on arriva une douzaine d’heures après. Cécile fut ravie du château , où l’on reconnaissait l’architecture du quatorzième et du quinzième siècle. Elle s’y arrangea un logement dans le style du château. Le printemps vint; — Ernest vit
s’épanouir dans le cœur, dans l’esprit, dans les regards; dans la voix de sa femme, toutes les riantes, belles et embaumées fleurs du printemps, en même temps que les primevères et les violettes sur la terre. — Mais ces fleurs , elle ne songea nullement à lui en faire un bouquet; elle semblait au contraire vouloir les lui dérober.
— Elle ne m’aime pas ! — mais elle aime, se dit-il encore.— Mais qui? C’est un absent, puisque nous ne voyons personne. Et elle n’est pas impatiente I elle n’écrit pas l elle ne reçoit pas de lettres ! — Je m’y perds.
— C’est un rébus, que cette femme-là! — Oh ! je le devinerai. »
Un jour, il la trouva qui lisait au bord d’un étang, à l’ombre d’un saule ; elle avait une toilette fraîche et coquette, mais appropriée au style du château et de l’ameublement du logis qu’elle s’était fait; — elle paraissait émue; — son visage était éclairé d’une douce flamme intérieure, comme une lampe d’albâtre suspendue aux lambris.
Ernest ne voulut rien dire; — mais, tout en causant, il prit négligemment le livre et le feuilleta, pensant y trouver.
Était-ce donc quelque roman incendiaire? — Non $
— c’était l’histoire de France. Il le jeta avec dépit.
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Un autre soir, — rentrant également sans être attendu, il l’entendit au piano. — il s’avança jusque sous la fenêtre et écouta, ce qu’elle chantait. D’abord :
i - Partant pour la Syrie,
de la reine Ilortense, puis :
Jamais en Franco, Jamais l’Anglais ne régnera!
•— Quel feu! dit-il en entrant; — il y a de quoi rompre l’alliance anglaise, si on vous entendait.
— Ah! dit-elle, je ne puis sans émotion penser au temps où les Anglais ont occupé la France.
Ernest se recueillit,
— Avons-nous, se dit-il, quelque soldat parmi nos amis? Elle me parle avec mépris des autres professions;— on quelque diplomate, partisan de l’alliance russe? Ce serait un indice, car, en politique, une femme adopte sans examen les opinions et les convictions de son amant
A quelque temps delà, Ernest et sa femme furent parrains d’un enfant qui était survenu à un (te lenrs fermiers. C’était une fille, et tes fermiers priaient qu’on lui donnât 1e nom de la dame.
ENCOÎIE LES FEMMES, t»
-» JÎ.OH, drt-ette, je » 'aime -pas mon nota.
— Quel nom lui donnerez-vous? demanda Ernest, la rsienl’
— Ernestine? non, Jeanne.
— Très-mauvais choix, ma chère Cécile; ce nom, qui est fort distingué pour nous autres gens du monde, paraîtra vulgaire à des paysans qui aimeraient bien mieux quelque chose de long et de difficile à prononcer : Cymmodocée, Calypso, Eucharis.
— Je tiens au nom de Jeanne.
— Bizarre idée 1 Comptez-vous en faire une nouvelle héroïne?
— L’ironie me paraît ici mal placée. Jeanne a sauvé la France.
— Agnès Sorel aussi l’a sauvée % sa manière i !
Appelons la petite Agnès. Pour les paysans, Jeanne est le nom d’une chèvre. *Ça fera très-mauvais effet.
— Je ne tiens pas à être marraine.
— J r ai promis ; ça serait tout A fait désobligeant.
L’enfant fut nommée Jeanne.
Une nuit, Cécile rêva -haut. Évidemment, dans sont rêve, un homme était à ses genoux, et elle ne le repoussait pas. Ernest, la respiration haletante, le -cœur battant par secousses, écouta avec cette anxiété fiévreuse de la jalousie qui fait qu’on croit trouver une
aie ENCORE LES FEMMES.
volupté h savoir; elle allait peut-être prononcer un nom...
*— Oui... murmura-t-elle... ensemble... c’est le clairon... mort aux Anglais. »
Et elle se réveilla en sursaut.
Un jour que Cécile était sortie, Ernest se décida à une grande expédition ; il fouilla sans scrupule dans tous ses tiroirs, dans ses tables à ouvrage, dans ses boites à gants et de bijoux. — *11 trouva un portrait.
— Ah ! dit-il enfin I — Il rassembla ses souvenirs, il rappela les bizarreries qui l’avaient étonné dans la conduite, dans les discours de sa femme : tout s’appliquait parfaitement au portrait. — Allons, dit-il, je connais l’ennemi, au moins on peut se défendre. — Le rébus est deviné; c’est bien, je n’userai plus mon temps et mes forces contre des moulins à vent, ou à agiter un grand sabre dans la nuit.
Ba jour où il avait fait son importante découverte, ErnesO changea complètement d’attitude à l’égard de sa feraioe : — il s’absenta, — fut rêveur en sa présence, — ^assa de longues heures enfermé dans son cabinet. — Un jour il laissa tomber de sa poche un brouillon chiffonné; Cécile le trouva, le développa et vit... des vers.
Ces ?ers étaient éyifôjnroont adressés à üqo ferajp*'
Ils étaient encore imparfaits, pleins de ratures , — tes mouches qui vont bien aux muses, comme disait ie ne sais plus quel jésuite érudit :
....>.0 dame de beauté A mes vers tu devras ton immortalité.
Sous ton aimable joug.
Oh ! que j’aime tes champs, ô riante Touraine. Patrie où prit le Jour ma belle souveraine !
Il n’y avait pas à en douter. Ces vers n’étaient pas faits pour Cécile, qui était née à Paris. Elle avait uno rivale, elle était trompée. La fidélité est une vertu dont on veut bien se dispenser, mais dont on dispense difficilement les autres. — Cécile s’émut; elle s’aperçut que son mari était un homme qu’on pouvait aimer.
Un jour elle vit qu’il lisait une lettre, qu’il replia précipitamment et cacha assez maladroitement à son arrivée. Une autre fois, elle le vit contempler un portrait renfermé dans un écrin de maroquin bleu, avec tant d’oubli qu’il ne l’entendit pas venir et ne put fermer l’écrin si vite qu’elle n’eût le temps de voir que c’était un portrait de femme.
Un jour, on parlait des naissances illégilinies. Ernest
ni SlfCORB LES FEMMES.
se montra sévère. — Tons ces gens-là, dit*!!, entrent
dans la vie en ennemis.
— Beaucoup , cependant, dit Cécile, ont été de grands hommes.
Et elle fit facilement une assezlongue liste des enfants plus ou moins abandonnés quiontlaisséunnom célèbre.
— Vous oubliez le bâtard d’Orléans, dit Ernest, ta beau Dunois.
— Eh bien! n’est-ce pas un nom dont U France s’honore? n’est-ce pas lui qui a chassé les Anglais de la Normandie et de la Guyenne?
— Mais sa conspiration contre son souverain!
— Oui, mais comme il a noblement expié sa faute passagère au siège d’Honfleur et au siège de Dieppe!
— Il n’en a pas moins forfait à l’honneur en entrant dans cette conspiration contre Charles VII et en y entraînant le dauphin Louis XI.
—• Charles VU, s’écria Cécile, avait eii des torts à son égard.
— Eh! d’où diable le savez-vous? demanda Ernest
Cécile ne répondit pas, mais elle fut de très-mauvaise humeur tout le jour. Le soir, elle dit à son mari :
— J’ai à causer avec vous.
— Je vous écoute.
— Eh bien ! je ne prétends pas que l'amour que vous
avez juré que je vous inspirais soit éternel; j’ai toujours pensé qu’il se changerait tôt ou tard en une sincère amitié; cependant, je vous avouerai que je suis un peu surprise que vous vous soyez si fort hâté de me donner une rivale.
Ernest répondit très-maladroitement :
— Qui? moi? Vous vous trompez... des apparences...
— Ne jouez pas ce rôle-là. Un aveu franc et sincère aura plus de noblesse. Je sais tout... Cette lettre, que vous lisiez l’autre jour et que vous avez si vite cachée, ce portrait dans un écrin bleu, ces vers dans lesquels vous dépeignez laborieusement votre flamme à une femme que vous appelez dame de beauté... Ne m’interrompez pas pour me faire un mensonge vulgaire et me dire que ces vers sont pour moi. Je sais le contraire.
O riante Touraine
Patrie où prit le jour ma belle soureralne I
La rue du Bac n’est pas en Touraine.
— Eh bien I Cécile, je vais tout avouer.
— A la bonne heure 1 dit Cécile, j’aime mieux cela. Elle était pâle et tremblante. Ernest continua ainsi :
— Ma mye, mon ferme propos estoit quand je vous iay congnue, d’estre honneslement fldel pour tousiours à vostre chiere et muliebre beauté, et de vivre avecques vous en estroite union ; mais sans estre suspectionneux, i’ay veu que ie n’avoys point l’heur de vous complaire et d’estre aymé de vous; adonques i’ay dû chercher adventure ailleurs. Ne soyez pas trop aspre à pugnir.
— Mais que me dites-vous là?
— Je parle le languaige le mieulx approprié à notre situation.
— Ne plaisantez pas. Voulez-vous me montrer le portrait?
— Le voici.
— Elle est jolie!
— Je le crois bien.
— Et la lettre?
— Tenez... Elle m’a coûté cent écus.
— Oh ! fi !... il y a de l’argent !
— Je parle de la lettre que j’ai achetée à un juif.
— Quelle écriture et quel style! Je n’y comprends rien.
— H faudrait faire à cette lettre ce que le peintre a fait au portrait,
— Quoi? 1
— Voyez.
Et Ernest montra un autre portrait.
— C’est la même figure en costume de bal masqué.
— Du tout, c’est dans l’autre portrait qu’elle est déguisée.
— Cessez ce badinage.
— Je ne badine pas... La trouvez-vous jolieî
— Très-jolie 1
— Joignez à la beauté un esprit ravissant, un cœur d’orl '
— Ahl épargnez-moi cet éloge... Gardez cela pour vos vers.
— Enfin , c’est une femme accomplie : elle n’a qu’un défaut.
— Vous m’étonnez !
— Vous voyez que l’amour ne m’aveugle pasT
— Vous l’aimez donc?
— Oui, certes.
— A votre aise!... Et quel est ce défaut?
— Elle est morte en 1 450.
— Quoi !
— La lettre et le portrait sont... d’Agnès Sorel.
— Vous aimez Agnès Sorel?
— Vous aimez bien le beau Dunois, vous!
Ernest se retira, laissant sa femme livrée à ses ré-
flexions. Ces réflexions furent bonnes; elle pleura
d’abord, puis finit par rire.
Et c’est alors seulement que commença leur lune de miel, que les habitués du Théâtre-Italien s’étaient scandalisés de voir encore dans son plein.