‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmesChapitre 23 sur 35 · UNE FEMME QUI VEUT MOURIR · texte numérisé non relu

UNE FEMME QUI VEUT MOURIR

Le docteur *** est demandé en toute hâte au milieu de son dîner ; il court, il grimpe ; il s’agit d’une femme de son voisinage qui s’est empoisonnée. — Le docteur est introduit dans son appartement plus somptueux qu’élégant, où tout annonce le luxe et la dépense, et rien le goût et la distinction. — Il la questionne, il la soigne, il la sauve.

Deux jours après, un homme à cheveux blancs, à tournure distinguée, se présente chez le médecin : — Docteur, dit -il, vous avez sauvé une femme pour laquelle j’ai un sincère et profond attachement; en môme temps vous m’avez épargné des chagrins et des remords qui auruignt duré autant que moi ; — ;

j’avais été dur, sévère, avare ; la pauvre enfant voulait un petit coupé, — comme tout le monde. — Je le lui avais refusé, elle a cru que c’était parce que je ne l’aimais pas assez ; — elle a voulu mourir. — J’ai tenu à venir vous remercier en personne, docteur, et vous dire que je ne me crois pas quitte envers vous par la juste rétribution de vos soins.

Et le vieillard se retire après avoir déposé adroitement sur la cheminée un petit rouleau d’or.

Le lendemain, à l’heure de la consultation de monsieur ***, arriva un homme de cinquante ans, haut en couleur, chargé d’un vaste abdomen, porteur de diamants h sa chemiso et de diamants à ses doigts, d’une grosse chaîne d’or sur son gilet et d’une grosse voix. — Mon cher monsieur, dit-il, je vous dois une fameuse chandelle pour celte petite sotte qui s’était empoisonnée. Je lui avais fait une scène de jalousie... injustement, à ce qu’il parait, à propos d’un godelureau qu’elle prétend être son cousin. Je suis violent, monsieur, j’ai menacé de la quitter; je n’aurais jamais cru que cette pauvre fille avait pour moi un attachement aussi sérieux. Il parait qu’elle y avait été pour tout de bon. C’aurait été la troisième, monsieur, quiserait morte pour moi. Il est juste que chacun vive de son état; je crois que ceci doit faire votre affaire.

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Et le gros homme compta trois cents francs en pièce» de dnq francs, qu’il mit en trois piles égales sur le bureau du docteur. Le docteur resta seul un peu embarrassé, un peu mécontent.

On sonne. Un beau jeune homme, peigné, frisé, moustachu, entre, le col tendu, les bras arrondis :

— Vous êtes monsieur le docteur ***?

— Oui, monsieur.

— Monsieur, je viens vous remercier des bons soins que vous avez donnés à une de vos voisines, une charmante femme qui veut bien m’honorer de quelque attention, et que j’avais désespérée par une petite infidélité. Que diable, on ne peut pas non plusse laisser séquestrer, enlever à la circulation. Elle avait pris la chose au tragique, la pauvre enfant ! Je ne suis pas en fonds pour le moment, docteur; le lansquenet m’a été sévère; mais, provisoirement, je viens vous dire que vous avez un ami. — Il tend la main au docteur, se regarde dans une glace, remet un peu ses cheveux en ordre et s’en va.

Le docteur se transporte chez sa malade. — Madame, lui dit-il, la reconnaissance que vous voulez bien avoir pour le petit service que je vous ai rendu s’est manifestée d’une manière embarrassante pour moi. J’ai gagné le petit rouleau que m’a apporté, avec

beaucoup de convenance, le vieux monsieur; je le garde. Mais je ne puis accepter l’argent du second, pcrmettez-moi de vous le rendre : c’est à vous qu’il appartient. Pour le troisième, s’il vous trompe, c’est pour le lansquenet. Vos trois amis vous paraissent tort dévoués.

— Ah ! monsieur, s’il m’aimait comme cela, lui, je ne me serais pas laissée aller au désespoir.

— Comment 1 qui: lui?

— Eh, monsieur, l’ingrat qui m’a abandonnée, celui pour qui j’ai voulu mourir, un acteur de chez Sevesie , qui a obtenu un engagement pour New-

York?

EH! QUI S'AMUSERA, SI CE N’EST LE MALHEUR t

« Ma charmante Marthe,

» Je n’ai pas besoin de répéter arec quelle douleur amère je me suis éloignée de Paris. Outre ton amitié qui m’est si précieuse et qui ne m’a pas fait défaut dans cette triste circonstance, tu sais de qui cet exil me sépare.

» L’amitié se traite mieux par la poste que l’amour.

» Mais j’ai emporté un souvenir dans ma solitude, et à l’ombre des arbres séculaires, au coin des vastes cheminées, je penserai à lui et à loi. — Alphonse Karr

a dit : « L’absence, c’est la mort, moins le repos. » Ce folliculaire a raison cette fois.

» Je vais me faire ici un bonheur amer de mes souvenirs et de mes regrets. Je recevrai tes lettres et les siennes ; je verrai finir l’hiver et naître le printemps. Il va éclore dans mon cœur mille fleurs fraîches comme celles qui émailleront les pelouses. Je les garderai pour les lui offrir quand nous nous reverrons, si toutefois le chagrin ne m’enlève pas, avant notre réunion, d’un monde désert par son absence.

» Écris-moi souvent, parle-moi de toi, — de luij — n’oublie pas ta triste

» Julie.

» Post-scriptum,. Rappelle- moi au souvenir de Marguerite et de Clotildè.

» Second post-scriptum. Porte-t-on encore les cheveux en pointe, à bandeaux retournés, bouffants?

» Il doit y avoir quelques bals à la préfecture, et mon mari veut que je m’y montre. J’y porterai ma tristesse ; cependant , il ne faut pas faire peur aux gens.

» Fais-moi le plaisir d’envoyer chez Podargyre, ton cordonnier et le mien, et fais-lui dire de m’envoyer trois paires de souliers de satin blanc et quatre paires de bottines en peau anglaise, aile de mouche.

» Tu passeras toi-même chez madame Bethsabé, et tu surveilleras la robe en gros de Tours bleu que je lui ai commandée. Elle veut toujours faire à sa tête.

» Voici les instructions que je lui ai données; ne la laisse pas s’en écarter.

» Une robe habillée en gros de Tours bleu, broché couleur sur couleur, à trois volants découpés à la main à grandes écailles très-profondes. Le bas de chaque écaille doit être orné d’un velours terminé par une petite dentelle noire. La dentelle doit s’arrêter au creux de chaque écaille, mais à partir de ce velours monter droit jusqu’au haut du volant. — Le corsage à basques longues terminées par des écailles semblables à celles du volant. — Même ornement aux man ches, formant double pagode.

» Que madame Bethsabé ne retranche rien, n’ajoute rien à ces instructions, que je lui ai laissées la veille de mon départ.

» De même pour mon autre robe, celle de tulle blanc à trois volants relevés par des bouquets de branches

de corail entremêlées de nénuphars ; — corsage h draperie avec un bouquet semblable ; — branches de corail au milieu de petites manches bouffantes.

»Pour la coiffure, je m*en rapporte à ton goût; faisla faire sous tes yeux; bien entendu qu’elle doit, pour la robe de tulle blanc, se composer de corail et do plantes aquatiques avec de longues feuilles faisant la trame derrière la tête.

» La coiffure pour accompagner la robe de gros de Tours bleu sera en anémones bleues en couronne ronde. Enfin, et c’est tout ce que je ferai faire cet hiver, commando-moi une robe en tulle h trois jupes terminées par de longues dents, entre lesquelles ondulera une guirlande de fleurs des champs brodées au passé, genre jardinière, et entremêlées de broderies en paille ; les dents de la dernière jupe doivent reposer sur la robe de dessous en satin blanc bordée d’un plissé de ruban ; — le corsage à triple berthe, mémo broderie; — les manches formées de deux petits volants ; — le devant du corsage orné de trois nœuds en ruban blanc avec larges rayures en velours cerise lamé d’or. Le dernier de ces nœuds, posé sur les basques du corsage, doit avoir de grands bouts flottants simulant la ceinture.

» La coiffure sera de touffes de Heurs des champs

reliées entre elles par un cordon de coques de ruban pareil aux nœuds du corsage.

» Dis-moi si la mode est toujours aux manchesduchesses ; les terminera-t-on par des dentelles ou des dents brodées, bordées de petites Valenciennes.

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