DES SUCCÈS DANS LA RUE
Il est une illusion que , malgré mon désir de Lui être agréable, il m’est impossible de laisser aux femmes \ — c’est celle qui fait leur prendre pour des succès certaines manifestations relatives à leurs charmes. — Il faut leur expliquer que c’est d’uno insulte qu’elles sont fières, que c’est d’une humiliation qu’elles s’enorgueillissent.
Je veux parler des succès de la rue, d’une admiration excessive, exprimée dans les endroits publics, et des conséquences d’icelle.
Il n’est pas rare de voir une femme d’une beauté assez ordinaire raconter volontiers avec un apparent dépit, qui dissimule très-mal ou très-Deu une vive sa*
vous dirai que ces témoignages ne sont pas arrachés malgré eux aux passants, comme le oh! ou le ah! qui s’exhale avec un soupir d’une poitrine oppressée au spectacle d’un beau coucher du soleil sur la mer, ou à la lecture d’un beau livre, ou à l’aspect d’une très-belle femme dont il serait donné de contempler en réalité la beauté , non pas dans la rue enveloppée, affublée, défigurée, mais chez elle ou dans un salon un jour de bal. Non, ce n’est pas un excès d’admiration qui déborde du cœur comme d’une coupe trop pleine. Ce qui fait qu’un homme suit une femme dans la rue, ce n’est pas ce sentiment qui faisait que les disciples suivaient le prophète, que le troupeau suit le pasteur tout en le précédant. Ce n’est pas la reconnaissance spontanée de la souveraineté. Hélas ! non , c’est une chanson qui se pourrait traduire ainsi :
Mon Dieu, monsieur Corbeau, que vous êtes joli; Vous vous faites sans doute habiller à Paris.
Cela ressemble aussi au miroir que le chasseur fait
*. tourner pour attirer, éblouir et prendre les alouettes. -Le loup aussi suivait le petit Chaperon-Rouge par les chemins, et c’était pour le manger. Ah! vous croyez que c’est par admiration pour votre chapeau
neuf et pour votre gentillesse que l’on vous suit? Ah! vous croyez que l’on ne peut s’empêcher do louer votre beau plumage ! — Ah ! vous croyez que c’est pour vous être agréable que l’on fait tournoyer insipidcment et d’une façon écœurante les diverses facettes de phrases vulgaires, toujours les mêmes, que vous trouvez charmantes quand elles vous sont adressées , mais que verus jugez mieux quand c’est une autre qui en est l’objet!
Une femme avouait ceci : — « Rien n’est plus ennuyeux que les compliments que l’on fait à une autre. »
Non , non , mes belles orgueilleuses , c’est à votre fromage, c’est à votre petit pot de beurre et à votre galette que l’on en veut; c’est vous-mêmes que l’on veut manger toutes crues , comme le loup mangea le petit Chaperon-Rouge; — on veut vous prendre comme les alouettes, je vous le dis en vérité.
Certes, si ma démonstration s’arrêtait là, j’aurais fait une assez mauvaise besogne. — Celles de mes lectrices qui « ne peuvent faire un pas sans être suivies » diraient ; Eh bienl après? Tout ce que vous dites là s’applique à l’amour que nous inspirons sous quelque forme et en quelque lieu qu’il se présente.
Mais ce n’est qu’un premier point que je termine en disant : Voilà pour le désintéressement des hommes dans ce genre d’hommages.
Continuons.
Si maître Renard ayant dit à maître Corbeau : — Bonjour, monsieur Corbeau , comment vous portezvous? le Corbeau, au lieu de lui répondre :
— Merci, monsieur Renard, ça ne va pas mal, — et vous?
Avait persévéré à becqueter et à grignoter son fromage, maitre Renard aurait ajouté un vers ou deux; mais s’il n’avait pas obtenu de réponse, il aurait continué sa route. Si le petit Chaperon-Rouge n’avait pas raconté au loup qu’il allait chez la mère-grand porter une galette et un petit pot de beurre, le loup ne serait pas allô manger d’abord la mère-grand et ensuite le petit Chaperon-Rouge comme dessert.
Si les alouettes ne venaient pas planer bêtement audessus du miroir que fait tourner le chasseur, le chasseur se lasserait bien vite de tirer la ficelle.
Je voudrais bien vous exprimer très-poliment par là qu’une femme trop suivie ou trop complimentée dans la rue doit s’en offenser et s’en affliger, puis exercer sur sa tournure, .sur sa démarche, sur ses airs de tête, sur sa toilette, une sévère attention. Il y a ÿ H
quelque part un point qui dénote , probablement très à tort, une femme un peu légère , un peu facile , une femme qui laisse supposer qu’on peut aller l’attendre chez la mère-grand, — une femme qui ne tient pas bien son fromage, — une femme qui s’approchera à portée du filet.
L’homme est trop timide pour ne pas croire de telles aventures impossibles, pour peu qu’une femme ait de la simplicité dans la toilette, de la réserve dans la démarche, de la dignité dans les manières, une grâce austère sur le visage; — un homme, — je parle toujours d’un homme bien élevé, — est trop timide pour suivre une femme qui n’accusera pas par quelque chose, non-seulement que cela lui est agréable, mais encore qu’elle pourrait bien donner pour ce plaisir qu’on lui fait une récompense honnête, — car il n’est pas désintéressé. Donc, je le répète, il faut être humilié de pareils succès, en voyant des personnes extrêmement belles ne pas les obtenir, — et il faut chercher en soi quel est le côté par lequel on ne parait pas suffisamment à tous une femme honnête et comme il faut; — il faut chercher cela avec l’opiniâtreté d’un caissier qui rentre chez lui, préoccupé, 'soucieux, qui n’embrasse ni sa femme ni ses enfants, qui attendaient son retour comme une fête; qui ne mange pas, qui ne
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boit pas, jusqu’à ce qu’il ait retrouvé la cause d’uoe erreur de 30 centimes dans un compte de 1,800,000 fr.
Il faut chercher, il faut trouver.
Voulez-vous que je vous aide un peu ?
Je ne vous parlerai pas des grosses nuances, d’un regard engageant, d’une marche ralentie, d’un arrêt intempestif devant une boutique lorsqu’on se sent suivie, d’un châle alors serré pour dessiner mieux la taille, d’un ruisseau passé avec trop de sollicitude pour la jupe. — Aucune de mes lectrices n’est capable de pareilles provocations préméditées; — un avis sur ces fautes-là serait indigne du respect que je professe pour elles.
Non, je chercherai avec elles dans les nuances fines, délicates, insaisissables.
Non, certes, vous ne faites rien de ce que je viens de mentionner, surtout vous n’en faites rien avec intention, mais vous ne songez peut-être pas assez à ne pas le faire. Vous pensez trop à préserver votre robe de la boue, et pas assez à préserver vos jambes du regard. Sur ce point, prenez exemple sur une femme qui a la jambe mal faite. Vous verrez quel prodige d’adresse décente.
Mais peut-être, si vous vous sentez regardée et suivie, montrez-vous de la mauvaise humeur quand il
ENCORE les femmes.
ne faudrait montrer que de l'insouciance ou mieux encore de l'ignorance?
L'exagération d’un sentiment peut en être la négation. Peut-être avez-vous peur et le faites-vous paraître, et vous retournez-vous une fois ou deux pour voir si le danger est passé? Ce que l’homme qui vous suit prend pour un désir de savoir si « l'hommage » se continue et si l’admiration s’obstine.
Peut-être... faut-il dire peut-être? portez-vous dans la rue un costume trop riche, trop somptueux, trop voyant, pour me servir d’un mot de couturière; — c’est une mode générale aujourd’hui, — et elle a de nombreux inconvénients dont j’ai déjà parlé, et sur lesquels je n’ai pas tout dit.
Comme les anciens preux qui couraient le monde, la lance au poing, l’armet en tête, pour faire avouer aux autres chevaliers et aux géants vaincus que la dame de leur pensée était la plus bèllc personne du monde , vous vous mettez en campagne armées de toutes vos pièces aussi, mais prêtes à combattre pour votre propre beauté, car chacune est bien véritablement la dame de ses propres pensées.
Eh bien ! de même que les chevaliers allaient dans les déserts les plus reculés pour accomplir la mission au’ils s’élaient imposée* de même que don Quichotte
fit avouer à un galérien, la lame sur la gorge, que Dulcinée de Toboso était la plus belle et la seule entre les belles, vous ne dédaignez aucun triomphe; vous ne vous contentez pas de vaincre dans le salon et au théâtre, vous voulez vaincre aussi dans la rue, et vous l’acceptez pour arène dans la lutte que vous acceptez avec celles qui n’ont pas d’autre salon que Ja rue.
Cela a de la grandeur, de la générosité. — Ces pauvres créatures ne peuvent venir vous livrer bataille dans le monde, dans les salons. — Eh bien ! vous descendez dans la rue.— Cela rappelle un prince du sang qui, ayant offensé un hobereau, lui donna un rendez-vous dans un bois et voulut croiser l’épée avec lui, lui livrant, avant le combat, ses lettres de grâce toutes scellées pour le cas où il le tuerait.
Cela rappelle aussi, et un peu trop peut-être, le gentilhomme qui, insulté par un boueux, descend de son carrosse armorié et « tire la savate , » avec le manant.
Cela a de la grandeur, montre du courage, —je le veux bien, — mais cela vous expose à être confondues avec les adversaires contre lesquelles vous ne dédaignez pas de lutter de beauté et de parure.
Finissons sur ce sujet par deux vérités : jamais un6
femme honnête ne pourra lutter de parure avec une lorelte, — car tant qu’elle est femme honnête, elle ne peut ruiner que son mari.
Jamais une lorette ne pourra lutter de simplicité avec une femme honnête, — elle perdrait son état, — et voici pourquoi.
Les hommes sont, sous le rapport du coeur, comme les poules sous le rapport des œufs.
Les fermières laissent toujours un œuf dans le nid où elles veulent que les poules aillent pondre.
Les hommes ne portent leur cœur que dans le nid eù ils en voient d’autres.
Une lorette ne peut témoigner des cœurs qui lui ont été provisoirement livrés que par l’exhibition de l'argent et des nippes qu’elle en a retirés!