partie d’elle-méme comme les plumes font partie de
l’oiseau.
Ce n’est pas précisément une femme pour un statuaire ; rien n’est tout à fait à sa place, rien n’a sa forme normale.
Madame Macré, comme un grand nombre de bourgeoises parisiennes, est d’une autre classe sociale que son mari. Monsieur Macré est un mercenaire, un homme de peine qui travaille dans un bureau d’un ministère quelconque, de neuf heures du matin à quatre heures du soir. Comme ses appointements, joints à la dot de la femme, n’atteindraient pas cette égalité de dépense qui existe dans la société contemporaine, il fait quelques affaires à la petite Bourse, où il va le matin, en reculant de trois quarts d’heure son arrivée au bureau, qu’il quitte également trois quarts d’heure plus tôt pour retourner à la petite Bourse.
Madame Macré est rentière, c’est-à-dire qu’elle vit sans autre occupation que celle de sa toilette. Il vient un moment où Paris n’est plus habitable , où il est de bon ton d’être à la campai;,*. Monsieur Macré reste à Paris néanmoins, tas** ,'ratüame loue une maison de campagne où monsieur *3»^ me ai ia voir le samedi soir. Il y reste jusqu’au lundi matin. Il passe toute la journée du dimanche à pécher à la ligne. A six heures,
des amis viennent dîner. Tout le reste de la semaine madame Macré est seule.
2° Monsieur Richard, jeune peintre de talent qui habite dans l’ile une chambre que lui loue le meunier, au milieu des bœufs et des chevaux qui posent pour lui toute la journée, tout en paissant l’herbe drue et verte.
3° Un jeune homme dont on ne prononce jamais le nom, — les uns ne le sachant pas, les autres ne voulant pas le dire ; — il est des derniers. Il vient deux fois par semaine voir madame Macré, mais jamais le samedi ni le dimanche.
4 ° Monsieur Macré, déjà nommé et déjà décrit.
Monsieur Richard à madame Macré.
€ Madame,
» Le théâtre est tout préparé : — les décors sont frais et charmants, — des rives vertes, des saules bleuâtres, une eau murmurante. •
» Des nénuphars, des joncs fleuris, des wergiss-meinnicth sur les bords ; — des oiseaux chantant dans les arbres ; — la nuit un ciel étoilé, le chant du rossigno:
dans U silence.
18 ENCORE LES FBMMES.
» Pas de distractions. — Moi, pas de visites ; vous, très-peu. ■
» Il y a nécessairement sur ce théâtre une pièce qui doit se jouer, et dont nous savons les rôles. Vous êtes la plus charmante amoureuse du monde, moi je me tire passablement des amoureux villageois, gros Réné et petit Pierre; — j’ai une guitare, et un bateau qui la nuit joue très-bien la gondole.
* Il faut que cette pièce se joue ; si quelqu’un occupe l’emploi des amoureux, je me tiendrai à mon rôle de spectateur. Si vous n’êtes pas très-heureuse, vous devez vous ennuyer beaucoup, c’est ce qui me donne la hardiesse de vous écrire ; une femme qui s’ennuie est indulgente. »
Madame Macré à monsieur Richard.
« Monsieur,
» Vous avez bien raison de compter sur la solitude et sur l’ennui ; ils sont cause que je vous réponds.
» Je ne suis point veuve ; monsieur Macré, grâce au ciel, ne pense pas à me faire ces loisirs. H tient donc en chef et sans partage l’emploi dont vous me parlez. Il passe ici un jour chaque semaine ; les autres il y a relâche.
» Vous êtes un peintre célèbre ; je peins un peu, mais mal. Si vous voulez vous tenir pour averti de ce qui précède, et ne vous croire point obligé de me faire la cour, je serai très-heureuse de vous rencontrer et de ’w vos études. »
Monsieur Richard à madame Macré.
« Madame,
» Je ferai naturellement tout ce que vous voudrez ; mais il faudrait savoir bien précisément ce que vous voulez. — Permettez-moi de vous aborder demain pendant votre promenade; je me sens par lettres, et de loin, un peu plus hardi que vous ne voudriez sans doute le permettre, tandis que de près, et parlant à votre personne, je retrouverai autant de soumission et de timidité que vous en pourrez dé&irer. »
Madame Macré à monsieur Richard.
« Monsieur... »
Elle ne put aller plus loin, elle déchira et recommença quatre fois la lettre sans mieux réussir.
Il n’est pas adroit à un homme, se dit-elle, d’exiger des réponses catégoriques et précises; cela nous rappelle nécessairement à la prudence et à la raison, on ne peut répondre que... non.
Je ferai demain une promenade à l’heure ordinaire et à l’endroit accoutumé, c’est à lui de deviner.
Le lendemain,, madame Macré descend dans l’ile et va vers le moulin ; monsieur Richard la salue et l’aborde.
M. RICHAUD
Je vous demande pardon, madame, de vous dé$Q-; béir, car vous n’avez pas daigné me répondre.
MADAME MACRÉ, à part.
Ça, c’est mieux.
M. RICHARD
Permettez-moi de vous dire deux mots dans votre intérêt. Si mes empressements vous sont importuns, en ne répondant pas, en ne répondant qu’à moitié ou d’une manière vague, vous vous exposez à les faire durer assez longtemps.
Si au contraire vous voulez me répondre avec franchise, vous n’avez rien à craindre de semblable.
MADAME MACRÉ.
Les relations qui peuvent exister entre nous n’onl rien à demander à la franchise, à moins que vous n’entendiez parler de vos études peintes. Montrez-moi quelque chose.
M. RICHARD
Voici mon carton, madame.
(Silence pendant lequel madame Macré regarde les dessina, et le peintre regarde madame Macré).
M. RICHARD
Vous vous en allez déjà, madame?
MADAME MACRÉ.
J’ai regardé deux fois vos dessins, qui sont charmants, et... vous ne me dites rien.
M. RICHARD
Madame, il me vient une foule de choses à dire, mais c’est bien embarrassant, allez, une première conversation. Il y a une monnaie d’usage , une monnaie de lieux-communs : le beau temps, la pluie, le
monde , la musique. Je n’ai pas un sou de cette monnaie-là. Il ne me vient que des choses de troisième et de quatrième conversation. Si les femmes savaient comme les hommes sont timides, elles en auraient vraiment pitié.