‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Encore les femmesChapitre 4 sur 35 · MADAME NACRÉ · texte numérisé non relu

MADAME NACRÉ

Il fait bien chaud, monsieur, je vais rentrer.

M. RICHARD

Il y a une ombre charmante sous les saules, madame, voulez-vous vous y asseoir?

MADAME MACRÉ.

A condition que vous changerez les médailles précieuses que vous vous vantez de posséder en menue monnaie de conversation avant cours.

M. RICHARD

Je tâcherai, madame. Voyez comme on est bien ici. Les demoiselles vertes se poursuivent dans l’air, les fauvettes gazouillent sous les feuilles.

Tenez... je dis bien ies paroles vides que vous exigez, mais je les chante sur un air qui va vous offen-

ser. Il semble des paroles faites pour Arnal, que l’on chanterait sur la poignante mélodie dernière d« Charles de Weber.

J’aurai beau dire : il fait chaud, — moins chaué qu hier — il fera peut-être plus chaud demain, — tout cela voudra dire que je vous trouve charmante.

ÜÜtïIAME MÂCHÉ.

Adieu, monsieur.

M. RICHARD

Au nom du ciel! ne partez pas encore ; je ne parlerai plus de vous !

MADAME MACRÉ.

A la bonne heure !

M. RICHARD

Je vais vous parler des voitures à six sous, madame macrs.

Comme vous voudrez,

SI

M. RICHARD

II y a quelque chose que j’ai bien admiré de la part de l’administration des omnibus.

MADAME MACRt.

Vraiment!

M. RICHARD

Il devait être bien ennuyeux pour les conducteurs d’être interpellés tout le long de leurs parcours et d’être obligés de répondre deux cents fois par jour : « Il n’y a plus de place. » Également il était irritant pour un piéton fatigué ou menacé d’une averse , de courir après une voiture, et de ne savoir qu’il n’y avait pas de place qu’après un steeple-chase de sept ou huit minutes.

Aujourd’hui, un grand écriteau relevé annonce, en même temps que l’on voit la voiture, qu’il n’y a pas à espérer d’y trouver une place.

Complet !

On ne caresse pas une espérance décevante, on ne court pas après un désappointement; d’un même coup d’œil vous voyez que cette voiture n’existe pas pour vous, vous n’avez rêvé ni repos ni accélération de

rotre voyage. Vous en attendez une autre. — Vous bâillez, madame?

MADAME MACfti.

Un peu, monsieur.

M. RICHARD

Attendez, madame, j'arrive au fait.

MADAME MACRÉ.

Il y a un fait?

M. RICHARD

Certainement. Eh bien ! il me semble qu’une honnête femme devrait imiter les voitures à six sous. Aussitôt qu’un homme semble s’occuper d’elle, au lieu de laisser naître de trompeuses espérances, elle devrait imaginer quelque chose qui correspondrait & l’écriteau et qui dirait :

Complet I

MADAME MACRÉ.

Quelle folie (

Complet 1

Et je crois bien que je n’y aurais plus pensé. Si vous voyiez la moue charmante que vous venez de faire! Comme cela, dessiné par Gavarni, illustrerait admirablement ce que je disais tout à l’heure!

Mais vous me répondez : « J’ai un mari qui vient ici une fois par semaine. » J’apprends en outre qu’il est vieux et malade.

Je me dis : « Il y a bien dans ce cœur-là une petite place de strapontin ; c’est une femme qui n’aime pas. » Et j’insiste, je vous écris encore, je cherche à vous voir. Je passe une partie des nuits sous vos fenêtres, je fais les rêves les plus ravissants, je pense que vous m’aimerez peut-être un jour.

MADAME MACRÉ. .

Très bien ! monsieur ne croit pas à l’honnêteté des femmes, monsieur ne croit pas qu’une femme peut s'attacher à ses devoirs, monsieur ne croit pas...

M. RICHARD

Pardon , monsieur croit qu’une femme ne vit pas sans amour; qu’une femme qui ainjerait son mari, ne se résignerait pas à ne le voir qu’un jour par

. . — ■ ii il .

semaine, qu’elle ne voudrait pas de loisirs qu’il ne partagerait pas, qu’elle l’attendrait le soir chez lui pour lui offrir un doux repos après une journée laborieuse. Alors monsieur se dit : « Madame Macré n’aime pas son mari , elle prétend n’aimer aucun autre, donc il n’y a pas lieu de se désespérer. » L’été à la campagne,. tout invite à l’amour, et j’accorde nia guitare.

MADAME MACRÉ.

C’est trop écouter des folies; adieu, monsieur.

M. RICHARD

Adieu, madame; à demain.

MADAME MACRÉ.

Non, monsieur; si vous m’abordiez, vous me feriez diriger d’un autre côté des promenades qui me sont plus agréables dans cette île.

M. RICHARD

Eh bien ! madame, dites-moi que vous aimez quelqu’un.

MADAME MACRÉ.

Oui, monsieur ; j’aime mon mari.

■ VIN DI. LA ICÈNfc

Monsieur Richard à madame Macré.

« Madame, vous vous êtes retirée avec la majesté redoutable d’une reine offensée. Je n’espère pas vous voir demain. Je vous envoie une lettre dont vous me saurez gré. Je dispose le cachet de telle façon que vous pouvez ouvrir la lettre sans la rompre, et qu’ensuite vous pouvez la refermer et me rendre la lettre sans que je puisse savoir si vous avez daigné la lire.

» Voyons, madame, soyez bonne; ôtez-moi tout à fait l’espérance, levez l’écriteau :

» Complet 1

» Sans cela, je vais m’essouffler à courir après cet amour que vous me laissez rêver. On ne peut pas demander moins à une femme : désespérez-moi tout à fait.

i Certes, ma raison me dit que ce jeune homme qui

vient vous voir deux fois par semaine, et jamais le samedi ni le dimanche, — ce jeune homme que vous reconduisez avec tant d’apparat, jusqu’au passage de la rivière, après quoi vous rentrez solennellement seule chez vous, — ce jeune homme que j’ai rencontré un matin à cinq heures dans cette môme île, que je l’avais vu quitter la veille au soir, est plus pour vous qu’une simple connaissance, et fait parfois ce qu’on appelle au théâtre une fausse sortie.

» Eh bien I si vous ne me dites pas franchement, oui! — l’espérance est si absurdement vivace, que je douterai, que j’admettrai les suppositions les plus invraisemblables, que je laisserai l’amour étendre ses racines dans mon cœur. Ditcs-moi : — Oui, cet homme est mon amant, — et je ne vous importunerai plus, — et j’aurai la discrétion qu’un honnête homme doit à une femme qui lui donne une preuve de confiance. Mais si vous refusez de lever l’écriteau :

» Complet 1

» Si vous me laissez poursuivre la voiture, ce sera en vain que je trouverai toutes les places occupées quand je l’aurai atteinte ; j’y entrerai en coudoyant les voyageurs, et ce sera votre faute.

» Si ce n’est pas un amusement qui vous soit tout à {Ait indispensable que celui de me tourmenter et de

me livrer aux tortures d’un amour malheureux, je vous le répète, découragez-moi tout à fait. »

Madame Macré à monsieur Richard.

« Monsieur, je vous réponds pour la dernière fois : la personne dont vous me parlez est un ami de ma famille ; nos relations n’ont rien que d’innocent.

» Je vous trouve présomptueux, permettez-moi de vous le dire, de penser que si je n’aime personne, je dois nécessairement vous aimer. Je trouve, permettezmoi encore de vous le dire, tout à fait impertinente votre comparaison obstinée entre le cœur d’une honnête femme et un omnibus.

» Mon cœur serait tout au plus comparable à. une voiture bourgeoise, dont la place vacante n’appartiendrait pas au premier passant fatigué, mais à celui qu’il me plairait d’y admettre. Cessons donc ce badinage auquel je me reproche de m’étre prêtée. Si vous voulez que nous puissions nous rencontrer, il faut que vous preniez tout à fait au sérieux ce que je vous ai dit et ce que je vous répète pour la dernière fois. Puisque dans vos belles théories, vous p’admgttez pas que

l’on puisse aimer son mari, j’aime mes devoirs, et cela me suffit.

» Adieu, monsieur. »

Monsieur Richard à madame Macri.

* Vous persistez, je m’opiniâtre.

» Je vous ai donné un moyen de vous débarrasser de moi, de me décourager, vous refusez de vous en servir... Eh bien ! soit ; je persiste à dire que, dans la situation où nous sommes, seuls dans une île quasi déserte, soumis aux influences du printemps et de la nature en fleur, nous devons nous aimer, à moins qu’un de nous deux n’ait le cœur occupé. — Remarquez, je vous prie, que cette restriction est une marque de respect pour votre caractère, et que je ne puis penser cela que d’une très-honnête femme.

» Vous n’aimez personne; je vous aime, vous m’aimerez.

» Les hostilités commencent. J’irai jouer de la guitare et chanter toutes les nuits sous vos fenêtres ; je vous adresserai des volumes de vers ; je vous suivrai en tous lieux ; je me bercerai de si douces espérances, que vous ne pourrez ensuite les tromper qu’en les

changeant en une haine profonde, dont les résultats serviront d’exemple aux autres coquettes. »

Les femmes sont si bizarres, pensa monsieur Richard, qu’elle dit peut-être la vérité. Et d’ailleurs ce jeune homme qui vient la voir n’est pas bien.

Et il envoya des bouquets et des vers, et il joua la nuit de la guitare sous les fenêtres, et il se laissa devenir amoureux tout à fait.

Madame Macré n’accueillait pas tout à fait, mais ne repoussait pas non plus complètement sa cour. Elle avait chaque jour une dizaine d’heures dont elle ne savait que faire. Elle se croyait très-honnête en laissant subsister et grandir l’amour de monsieur Richard, pourvu qu’elle n’y répondit pas, et elle était parfaitement résolue à n’y pas répondre.

Un matin, monsieur Richard rencontra l’ami de la famille de madame Macré qui sortait de l’ile à une heure où les oiseaux ne faisaient que commencer à secouer leur plumage hérissé par la fraîcheur de la nuit.

Il attendit qu’il fît une heure convenable et il s( présenta chez sa voisine, — il avait un joli bouquet à

la main.

« Ma belle voisine , lui dit-il , je viens encore faire une tentative auprès de vous. Par votre faute, me voici tout à fait amoureux de vous. — Cependant, je crois que j’aurais encore la force de partir ce soir et de m’en aller passer quelques mois en Suisse et en Italie. Je viens donc vous supplier d’avoir pitié de moi. Je ne crois pas, je ne croirai jamais à votre tendresse pour votre mari ; vous êtes faite par l’amour et pour l’amour ; si vous n’aime’/, personne autre que le possesseur légal de vos attraits, votre cœur est un cœur en loterie ; j’ai mis depuis longtemps déjà à cette loterie et j’ai plusieurs billets ; mes numéros sont aussi bons que les numéros de tout autre.

Voici mes numéros :

4 er numéro, votre solitude;

2 e numéro, votre ennui;

3 e numéro, mon assiduité ;

4 e numéro, votre jeunesse;

5 e numéro, la mienne ;

6 e numéro, la campagne.

Je ne compte pas pour un bon numéro l’amour sérieux que vous m’inspirez ; loin de là, si je pouvais ne vous désirer qu’un peu, ce serait une bien meilleure chance.

J’ai encore vu ce matin quelque chose qui devrait

ENCORE îiBS FEMMES. 33

me prouver que le tirage de la loterie est fait et que le gros lot est gagné. Mais pour un homme amoureux au degré où je le suis, il n’y a plus de preuve, il n’y a plus d’évidence, il n’y a plus de raisonnement.

J’ai souvent lu et entendu dire que l’amour donne de l’esprit aux hôtes. C’est sans doute celui qu’il été aux gens d’esprit. Je voudrais bien savoir à quelle hôte il a fait présent de l’esprit que j’avais autrefois. Est-ce <i ce jeune homme que j’ai rencontré ce matin de si bonne heure? Il sortait de l’Ile en môme temps que le soleil sortait de l’eau. Chacun quittait son Amphitrite.

Il est clair pour ma raison que ce jeune homme «al votre amant. Eh bien ! je suis devenu tellement ab» sarde que je trouve moyen de douter. Maintenant que me voilà, devenu si bête, il serait bien temps que l’amour me donnât l’esprit de quelqu’un.

Voyons, madame, sérieusement, je souffre, je suis malheureux ; diles-moi la vérité. Je sais bien que cria coûte à une femme de dire ces gros mots : Cet homme est mon amant. Mais vous pourriez me dire simplement : Oui.

Ou mieux encore :

' Voici un bouquet que vous regardez de côté, — avec l’air de me prendre pour un contribuable en retard.

— Vos regards obliques m’ont déjà lancé une menace bleue semblable par la couleur au papier poussé à bout qui suit le papier blanc pacifique et sans frais, et le papier rose irrité qu’envoie l’administration du fisc avant de se décider à vous parler sur papier bleu.

Oui, madame, ce bouquet est pour vous, cet heureux bouquet dont c’est la fête aujourd’hui.

Eh bien ! si ce jeune homme est votre amant, soyez loyale, refusez mon bouquet.

MADAME MACRÉ.

Si ce n’est pas l’esprit, c’est au moins le sens commun qui vous manque, monsieur. Comment! je ne puis refuser un bouquet auquel surtout il vous plaît de donner tant d’importance, sans que ce soit l’aveu d’une faiblesse criminelle ! Je pourrais refuser ce bouquet à cause de l’importance que vous essayez de lui donner, je pourrais le refuser parce que l’odeur du jasmin est pour moi délicieusement vénéneuse, je pourrais le refuser parce qu’il a un air présomptueux, parce qu’il est odieusement fait en cocarde, etc. Et il faut que je le prenne, «ans quoi vous vous croirez autorisé à considérer comme confirmées vos ridicule* imaginations.

— Vous prenez le bouquet, madame ?

— Il le faut bien, monsieur.

— Alors, ce jeune homme n’est pas votre amantî

— Ah ! monsieur, vous devenez bien insupportable. Vous me ferez plaisir de ne plus prendre , à l’avenir, ce sujet de conversation, qui me blesse et m’ennuie. Faites comme si j’avais un amant, ne vous occupez plus de moi.

— Vous avouez donc?

— Non, mille fois non! je vous répète pour la derrière fois que je n’ai pas d’amant, mais aussi que je n’en aurai pas.

— Cela ne me décourage pas, madame; je vous supplie de me décourager.

— Je ne vous aime pas, je ne vous aimerai jamais.

— Parce que vous en aimez un autre.

— Oui, certes, mon mari.

— Alors, je continue à vous faire la cour.

— Comme vous voudrez ; ça ne m’ennuie pas qu’on me fasse la cour. Seulement, n’oubliez pas ce que je vous ai dit.

— Ainsi vous prenez le bouquet? Vous êtes méchante, madame. Si je peux hériter du premier esprit qu’on perdra en vous regardant, je vous ferai une terrible guerre. Vous promenez-vous aujourd’hui ?

— Oui, si le temps est beau.

— Dans mon canot?

*— Volontiers.

— A quelle heure?

— Au coucher du soleil. *

En effet, lorsque le soleil glissa ses rayons obliquement à travers les saules , le canot se trouva le plus près possible de la maison de madame Macré. Elle s’assit sur des carreaux de velours bleu sous une tente de damas bleu. Un gros bouquet de tubéreuses exhalait par bouffées ses violents parfums.

« Qüe votre canot est donc élégant !

— Madame, de midi à cinq heures, je n’ai pas perdu beaucoup de temps pour l'orner et le rendre un peu plus digne de vôtre présence. 11 est tout pavoisé et tendu de cette couleur que vous aimez et qui vous va si bien. Pour ces tubéreuses, elles me sont précisément arrivées ce malin. J’avais écrit à Nice pour qu’on m’envoyât les premières qu’on pourrait se procurer; il n’y en aura pas à Paris avant quinze jours ; j’ai avancé de quinze jours le plaisir que vous cause cette fleur, je voudrai» vous donner toute la nature.

ogle

— C’est une charmante galanterie!

— Vous n’accepteriez pas ces soins de tous les instants, cette préoccupation sans relâche si vous aviez un amant, n’est-ce pas?

— Encore !

— Vous niez?

— Oui, et je hausse les épaules en môme temps.

— Attendez-vous ce monsieur ce soir?

— Peut-être.

— Voulez-vous que j’aille vous voir?

— Très volontiers... Nous prendrons du thô.

— Chez vous, je ne prends que de l’amour ; j’en prends par les yeux, par les oreilles ; par la bouche si jo baise votre main... Pourquoi me laissez-vous baiser votre main?

— Parce que cela est une galanterie banale, et que mon mari n’y trouverait rien à redire.

—Ah ! madame si vous saviez l’enivrant plaisir que j’y trouve!

— Monsieur, si ne versant que de l’eau â mes convives, j’apprends que l’un d’eux s’est grisé , je ne me croirai en rien complice do son intempérance et de la faiblesse de sa tête. »

Le soir, monsieur Richard trouva l’étranger chez

madame Macré. — Monsieur Richard ôtait décidé à ne pas s’en aller le premier. — L’étranger se leva. Monsieur Richard fit comme lui. — Tous deux prirent congé de madame Macré, mais elle leur dit : Attendez, je vais conduire monsieur jusqu’au passage du bateau, monsieur Richard me ramènera.

A la place ordinaire, il n’y avait pas de bateau ni de batelier.

On s’informa. Le batelier est sur le continent et y a naturellement laissé son bateau.

Comment faire?

« Je puis offrir à monsieur, dit monsieur ïtichard, un lit chez moi, s’il ne tient pas absolument à s’en aller ce soir.

— R faut qu’il s’en aille dit madame Macré.

— Savez-vous nager, monsieur?

— Non, et d’ailleurs... mes habits...

— On peut les porter en paquet, et ne les mouille? qu’à moitié.

—-Monsieur ne nage pas, et ne peut rester.

— J’ai un canot ; mais il est à la pointe de l’ile.

— Peu importe. *

Les trois personnages vont à la pointe de File, où le

canot de monsieur Richard est amarré à un saule ; en monte dans le canot. L’étranger et madame Macrô s’asseoient auprès l’un de l’autre sur les carreaux 49 velours bleu et causent à voix basse ; monsieur Ri* chard prend les avirons.

Àu bout de vingt minutes, madame Macré dit:

Mais nous n’arrivons pas.

« Qu’importe, répond M. Richard, la nuit est douce et sereine l

— Il est plus que temps que je rentre chez moi.

— Il aurait fallu remonter le courant, qui est rude ; nous allons nous trouver auprès d’une autre route : la route de Saint-Denis.

— Mais monsieur ne se perdra-t-il pas?

— Au besoin, il peut suivre la rivière sur les bords et retrouver son chemin ordinaire. Aussi bien nous voici arrivés. »

En effet le canot aborde une terre plantée de peupliers et de saules.

« Sautez, monsieur.

— Monsieur, je vous remercie infiniment. Adieu, madame.

— A bientôt, monsieur. »

Ils se sont serré la main dans l’ombre; madame Macré a murmuré à l’oreille de l’étranger un mot faiblement articulé. Monsieur Richard a vu cette pression des deux mains, comme si la nuit eût ôté éclairée par des feux sanglants de flammes du Bengale; il a entendu, comme s’ils avaient été criés par une des trompettes de Jéricho, ces mots :

« Va vite, prends le bateau, et attends-moi chez moi.»

M. Richard, repoussant le sol d’un pied vigoureux, remet son canot au courant de la rivière. On échange encore un adieu sans se voir.

Puis Richard a repris les avirons, et le canot marche en remontant le chemin qu’il a descendu. Il prend un autre bras de la rivière. Madame Macré le lui fait observer.

« An ! madame, il fait si beau !

— N’importe, je veux rentrer.

— Aussi rentrons-nous, madame. »

Madame Macré prête l’oreille, elle a cru entendre appeler.

ENCORE LES FEMMES. è«

Richard, qui a une belle voix, entonne une barcarelle,

«Taisez-vous donc, monsieur Richard , ü me semble... .

— Rien... ce monsieur confie h la brise un dernier adieu,

Et vogue la nacelle Qui porte me» amour»,

— Nous n’arrivons pas, monsieur.

— Ah! madame, votre empressement me forait croire que notre compagnon de voyage vous attend déjà chez vous,

— Quelle folie!

— Ce n’est pas vrai? décidément, cet homme n’est pas votre amant. Tant mieux; d'ailleurs il ne serait plus temps de me l’avouer.

— Pourquoi cela?

— Ah ! parce que s’il était votre amant, si pendant que je vous ramène là-bas, il avait repassé la rivière et vous attendait dans cette maison à la porte de laquelle moi je vais vous laisser, j’aurais joué ce soir un rôle parfaitement ridicule , et ce serait très-malheureux pour vous deux.

kk

— Mais, monsieur, dit madame Macré, vous ne ramez plus I

Parfaitement observé, madame.

>■ Alors, nous n’avançons pas.

' — Logiquement déduit, madame.

— C’est que j’aimerais mieux marcher et rentrer chez moi.

— Pourquoi, madame?

— Vous ôtes curieux, monsieur.

— Oui, madame.

— Pour dormir, monsieur.

— Pour dormir ! Oh 1 alors, ce n’est pas bien pressé. Si vous me disiez : Il y a un homme que j’aime, qui m’attend chez moi, je n’aurais pas la plus petit® objection à faire.

— Personne ne m’attend chez moi.

— J’en suis persuadé, madame, plus que vous ne le croyez, et plus peut-être que vous n’en ôtes persuadée vous-môme.

Je disais donc que, dans ce cas seulement, je me ferais un scrupule de vous faire perdre une minute ; mais puisqu’il s’agit de dormir, je vais essayer de vous réveiller en vous chantant une des soixante romances que j’ai déjà faites pour vous. »

Monsieur Richard chanta à madame'Macré une romance très-tendre.

A cette première romance très-tendre, il fit succéder une seconde romance très-passionnée.

Je ne sais pas bien pendant laquelle des deux ni à quel couplet il avait changé de place, mais à la fin de la seconde il était assis près de madame Macré et ena it une main de la belle dans les siennes.

La romance finie, elle retira brusquement sa main comme si le silence la réveillait en sursaut de la douce torpeur où la plongeait la musique.

« Allons-nous-en, monsieur, allons-nous-en, ditelle.

— Pourquoi ? Cette nuit est si belle I

— Raison de plus.

— Vous m’avez dit, madame, que personne ne vous attendait chez vous; eh bien, moi, je vous donne ma parole d’honneur que c’est vrai, personne ne vous attend.

— Que voulez-vous dire?

— Ah, diable 1 votre voix tremblante m’avertit bien i temps que je faisais une sottise... J’allais vous laisser croire que notre compagnon de tout à l’heure était infidèle ou indifférent; c’était adroit 1 On n’aime que

ceux qui ne le méritent pas. Non, madame, non, il est très-fidèle, ce pauvre diable, il est très-amoureux, il se désole, mais il no vous attend pas ; ce n’est pas sa faute, madame, c’est la mienne, c’est uniquement par ma volonté.

— Avez-vous assez entassé d’impertinences et de folies, monsieur?

— Oui, madame; parlons de choses raisonnables: je vous adore... »

Et Richard lui raconta tous ces petits riens, toutes ces menues circonstances du commencement d’un amour : la robe qu’elle avait tel jour où elle ne l’avait pas regardé; et comme elle était jolie avec un œillet dans les cheveux, la première fois qu’il avait osé la saluer; et comme il avait payé cet œillet un louis à sa femme de chambre ; et il tira la fleur desséchée de son portefeuille.

« Partons, monsieur, partons ! dit-elle.

— Je vous ai donné ma parole d’honneur que personne ne vous attend, madame. »

Madame Macré était émue et tremblante. Elle croyait

ENCORE LES FEMME». à»

savoir que l’inconnu était chez elle. Depuis quelque temps elle était fort bien disposée en faveur de Richard, mais elle était effrayée de la pensée de rompre lune liaison pour en former une autre. A vrai dire, elle n’avait jamais réellement aimé l’autre, et, comme Richard était à ses genoux, elle le repoussa en disant :

« Écoutcz-moi, monsieur.

— Je vous écoute, madame.

— Non, pour m’écouter, il faut vous asseoir à votre place.

— J’y suis, madame; c'est la seule place que j’aime et que j’ambitionne; d’ailleurs, un orateur ou un poète dramatique a tout intérêt à ce que son auditoire soit placé à son goût ; cela dispose très-bien l’esprit & se laisser influencer. Laissez-moi là, et la cause que vous me paraissez vouloir plaider en sera à moitié gagnée.

— Hélas ! oui, monsieur, c'est une cause que j’ai à plaider, et la cause d’une femme bien malheureuse... plus malheureuse que coupable.

— Oh 1 madame, mon vœu le plus cher est de vous rendre plus coupable que malheureuse.

— Ne m’interrompez pas.

— A condition que vous ne me dérangerez pw.

— Vous aviez deviné, monsieur; l’homme qui nous quitte est mon amant. Maintenant, vous allez renoncer à des prétentions qui m’offenseraient et qui me désespèrent. Remettez-vous à votre place.

— J’ai trop besoin de consolations ; laissez-moi là.

— Nous ne nous reverrons jamais, monsieur, ainsi je puis être franche et tout vous dire : Votre amour me touchait, monsieur; nos âmes sont sœurs, etc., etc. »

Et elle lui conta tout ce que les femmes racontent en pareil cas.

Elle avait été mariée à seize ans par ses parents, ignorant ce que c’était que l’amour. Son mari ne la comprenait pas. Cependant elle se serait résignée à cette vie manquée; elle n’aurait jamais enfreint ses devoirs, elle aurait su résister à l’amour, mais précisément parce qu’elle n’aimait pas M. 444 , elle s’était laissée glisser sur une pente dangereuse. Elle aurait résisté à l’amour qu’elle eût éprouvé, elle avait succombé à celui qu’elle inspirait ; elle avait renoncé à goûter le bonheur, mais elle n’avait pas résisté à l’idée de le donner. Elle n’aimait pas M. 4 **, qui était un homme un peu vulgaire, un peu ceci, un peu cela. Elle avait fini par croire que l’amour n’était pas autre chose ; Ça valait à peine l’embarras d’y résister. Mais l’amour

de monsieur Richard l’avait éclairée; elle voyait de loin la terre promise où elle n’entrerait pas. Seulement, cette liaison lui était devenue odieuse; dès le lendemain elle fuirait Richard , mais en même temps elle renverrait M.***.

« Renvoyez M.***, très-bien, mais gardez-moi.

— Non, cette erreur m’a rendue indigne d’un amour tel que je le comprends , etc. » •

Monsieur Richard rendit à madame Macré les lieux communs correspondants à ceux qu’elle venait de lui débiter.

« Eh mon Dieu ! il n’y a pas une femme qui n’ait fait dans sa vie un choix ridicule et inexplicable. On ne peut se passer d’amour. C’est l’amour qu’on aime, ce n’est pas l’amant. On fait comme ces pauvres femmes qui, n’ayant pas de vase de porcelaine, plantent et cultivent sur leur fenêtre un rosier dans une marmite fêlée.

L’amour, le véritable amour purifie tout comme le feu, etc., etc. »

Tout cela, qui veut dire simplement : Je suis amou-

reux de vous, ravissante musique qui s’arrange do toutes les paroles; tout cela persuadait si bien madame Macré que ce fut avec un accent de réel désespoir qu’elle dit :

« Mais, monsieur, cet homme m’attend chez moi 1

— « Non, madame.

— Comment, vous ne comprenez pas ce que vous avez soupçonné... une fausse sortie... une fois sur l’autre bord...

— Voilà précisément où est la difficulté : c’est que je ne l’ai pas déposé sur l'autre bord, mais bien dans une jolie petite île parfaitement déserte.

— Ah! monsieur... »

Et madame Macré fut prise d’un rire nerveux, fou, inextinguible, maladif.

« Ne croyez pas que je rie, monsieur ; c’est malgré moi, c’est un ébranlement nerveux; — ’je ne trouve pas cela plaisant du tout; ce pauvre M... *

Le jour allait poindre, lorsque Richard répéta : Et ce pauvre M...

Ct

« Qui donc? dit madame Macrê.

— Notre Robinson...

— Ah ! c’est vrai. »

Quand madame Macrê rentra chez elle, les fauvettes lhanlaient déjà dans les buissons.

Elle se coucha et ne se serait levée qu’à midi, mais on vint la réveiller à neuf heures. Monsieur Macré, profilant d’une fêle qui fermait la Bourse, était arrivé avant le jour pour essayer de nouveaux hameçons; il s’était lait mener tout d’abord sur la pointe d’une île dont le fond sablonneux promettait une riche capture de goujons. Dans celle île, il trouva M..., qui avait déjà fait treize lieues en rond, qui mourait de faim et serait devenu facilement anthropophage, si on lui avait servi monsieur Richard tout cuit. Monsieur Macré se ’ia intimement avec lui, l’amena déjeuner et le préfenla à sa femme.

Je ne sais pas bien au juste comment l’affaire s’est arrrangée , — mais elle s’est arrangée. — Huit jours après, M..., monsieur Macré, Richard et madamo Macré déjeunaient à la même tablp.

« Eh quoi, cette femme avait deux amants T

— Fi doncl M... avait passé second mari à t ancien nctëj elle avait deux maris. »

Si l’espace le permettait, je déclamerais ici avec chaleur contre les femmes de cette catégorie, mais je prie chaque lecteur de me suppléer et de donner un libre cours à son indignation, — après quoi il passera au chapitre suivant.

Page 1