Oeuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressier
Un des premiers jours du mois de mai, vers trois heures de l’après-midi, une voiture allait quitter une route bordée de pommiers, pour s’arrêter devant une petite maison de campagne qui était à gauche de la route, quand les personnes qui étaient dans la voiture ordonnèrent au cochei d’arrêter. Un jeune homme s’approcha de la voiture et salua.
— Comment 1 vous par ici, Seeburg? s’écria un homme de quarante ans.
— Oui, monsieur Morsy, répondit le jeune homme; je donne tous les deux jours une leçon à un quart delieue d’ici. J’ai pris l’avance sur la voiture, et je l’attends au passage. J’ai voulu faire une parti&de la route à pied ; /e pays est charmant.
— Charmant, en effet, dit une grosse dame qui occupait le fond de la voilure avec son mari.
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— Voyez donc quelle jolie chaumière, dit une belle jeune fille placée sur le devant; comme ce toit de chaume est couvert d’iris en fleurs!
Le jeune homme salua, pour permettre à la voiture v de continuer sa route.
M. Morsy fit signe au cocher de marcher, et cria au jeune homme, qui s en allait et qui ne tarda pas à disparaître :
— Vous viendrez dîner demain, n’esi-ce pas?
La voiture se trouva bientôt devant la maison; les trois personnes qui en descendirent trouvèrent à cette porte un homme qui y frappait à coups redoublés. Elles parurent juger que le bruit qu’il faisait était à la fois suffisant pour le faire entendre, et assez peu convenable, car elles se tinrent à deux pas derrière lui, prêtes à profiter du résultat probable qu’aurait ce bruit, de faire ouvrir la porte, tout en laissant voir à la personne qui viendrait l’ouvrir qu’elles n’en étaient ni les auteurs ni les complices.
Le cocher remonta sur son siège et regagna la route. Lejeune homme, qui s’était jusque-là servi de sa canne, commençait à la remplacer par une pierre ramassée sur le chemin, quand une seconde voiture, un cabriolet, vint déposer deux hommes devant la même porte. Au cabriolet succéda un cheval qui apportait un cavalier du côté opposé. -
Le jeune homme qui frappait reconnut le cavalier et lui dit :
— Ma foi, Marcel, à ton tour, puisque te voilà.
Il s’essuya le front avec son mouchoir, et salua les
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personnes qui étaient derrière lui. Le nouvel arrivé en fit autant, et répondit à son interlocuteur :
— Est-ce qu’il y a longtemps que lu frappes, Arnold?
? — Mais il y a vingt minutes que j’ai cassé la son-
nette.
— Est-ce qu’il n’y aurait personne?
— C’est impossible, dit le propriétaire de la première voiture.
Et, tirant une lettre de sa poche, il lut à haute voix
— Nous vous attendons à dîner vendredi 3. »
— Vendredi 3, c’est comme moi, dit un des hôtes du cabriolet en exhibant également son invitation.
— C’est bien aujourd’hui vendredi?
— • Oui, certainement.
— C’est le 3 mai?
— C’est le 3 mai.
Alors, recommençant à frapper, le premier arrivé reprit'la pierre, et, après avoir reproduit son roulement pendant quelques instants, il jeta ce caillou et dit :
— On est au fond du jardin.
— Ou sorti, répéta Marcel.
— Je vous dis, monsieur, que c’est impossible; M. et madame Bressier ne seraient pas lortis un jour où ils ont invité à dîner une, deux, cinq, sept personnes. Ah! bonjour, monsieur Cotel; je ne vous reconnaissais pas.
— Mille compliments, monsieur Morsy. Je présente mes respects à ces dames. Avec cela qu’il fait une chaleur!...
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— Si vous frappiez encore, monsieur Arnold... Tiens, mais où est-il donc?... où est donc M. Arnold?
— Il essaye une folie, reprit le cavalier; il prétend passer par-dessus le mur du jardin.
— Attendez, j’entends du bruit dans la maison.
— Oui vraiment, on vient.
On ouvrit la porte, et on vit paraître... M. Arnold.
— Quoi ! c’est vous? Et par où êtes-vous entré? Estce qu’il n’y a personne? M. et madame Bressier y sontils? Il n’est pas arrivé d’accident?
Toutes ces questions se pressaient à la fois. Arnold répondit qu’il fallait d’abord qu’on entrât dans la maison, et qu’il répondrait ensuite à toutes les questions. On lui obéit. Quand on fut entré, il invita tout le monde à s’asseoir; puis il annonça qu’il allait s’occuper d’ouvrir la grande porte, pour qu’on pût remiser les voitures et mettre les chevaux à l’écurie ; en disant ces mpts, il disparut, laissant ses compagnons se proposer sur leur situation des énigmes dont lui seul pouvait donner le mot.
II ne tarda pas à rentrer.
— Maintenant, dit-il, je vais répondre à toutes vos questions en peu de çiots : il n’y a personne dans toute la maison; je l’ai parcourue de la cave au grenier.
— Ah bien! voilà qui est agréable, dit M. Morsy; qu’allons-nous faire?
— S’il y avait au moins un restaurateur près d’ici! ajouta M. Cotel; maison ferait deux lieues sans trouver une maison.
— Ma femme et ma fille sont fatiguées, et, moi, je
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meurs de faim et de soif; d’ailleurs j’ai renvoyé ma voiture, elle ne reviendra qu’à neuf heures.
— Pour moi, je vais repartir: j’espcre, monsieur Arnold, que vous n’avez pas fait dételer mon cabriolet?
— Au confraire, c’est que j’ai fait dételer votre cabriolet, et que votre cheval est avec celui de Marcel à l’écurie, où ils tiennent conseil comme nous, sans doute, car je n’ai pas trouvé une botte de foin.
— Il faut rattcler.
— Où irez-vous?
— A la ville.
— II faut trois heures de route.
— Avez-vous une meilleure idée?
— Certainement, et la seule bonne, la seule raisonnable.
— Voyons-la.
— On nous a invités à dîner ici : eh bien, nous dînerons ici ; nous n’aurons de moins que les maîtres de la maison, et, comme nous sommes venus plutôt pour le dîner que...
— Allons donc! parlez pour vous.
— Je n’en sais rien, mais nous dînerons; tandis qu’en essayant de dîner ailleurs, nous ne dînerons pas du tout. Permettez-moi de subvenir de mon mieux à l’oubli des maîtres de la maison et de les remplacer; je suis sûr qu’ils en seront remplis de reconnaissance pour moi. D’abord, voulez-vous vous rafraîchir?
— Ah çà ! est-ce que tout de bon nous restons ici?
— Certainement.
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— Pour moi, dit madame Morsy, je suis incapable de faire dix pas à pied.
— Et moi, dit M. Morsy, mes dents font feu quand elles se touchent.
Arnold. — Voyons, Marcel, aide-nous un peu; je mets en réquisition les plus jeunes de la société, M. Colel et son frère; les dames meitront le couvert.
M. Morsy. — Comment! il n’y a pas seulement un domestique?
Arnold. — Il n’y a personne.
M. Cotel. — Mais c’est inouï!
Arnold. — Voyons, voyons; gardons pour le dessert le mal que nous avons tant envie de dire des maîtres de céans. Notre position est nettement dessinée, il faut dîner. M. Morsy, sa femme et sa fille n’ont pas de voiture, et, comme j’ai compté qu’ils me remmèneraient, je n’en ai pas non plus; le cheval de M. Cotel est sur les dents.
M. Cotel. — Mon cher, mon cheval ferait vingt lieues sans être sur les dents.
Arnold. — Discussion également renvoyée au dessert. M. et madame Bressier seront désolés de leur... comment dirai-je?
M. Cotel. — Étourderie.
M. Morsy. — Impolitesse.
Arnold. — De leur oubli... Vous ne m’avez pas fourni de mot, Marcel.
Marcel. — J’adopte oubli.
Arnold. — M. et madame Bressier seront désespérés
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de leur oubli; comme amis de la maison, M. Marcel et moi...
Marcel. — Parlez pour vous, Arnold.
Arnold. — Est-ce que vous n’êtes pas ami de la maison? Pardon, je l’avais supposé. Effaçons donc le nom de M. Marcel... Comme ami de la maison, je vous reçois à leur place; si chacun veut y mettre un peu du sien, nous aurons à dîner, et nous aurons le dîner le plus gai du monde. Qui veut parcourir la maison avec moi pour nous mettre au fait des ressources que présente celte île déserte à sept Robinsons affamés?
M. Monsv. — Ma foi, M. Arnold a raison, je vais avec lui à la maraude; il faut que tout le monde se mette à l’ouvrage : vous aussi, mesdames. Monsieur Colel, vous allez allumer le feu à la cuisine.
Arnold, qui avait disparu un instant, revient avec des toiles d’araignée dans les cheveux et trois bouteilles de vin dans les bras.
— L’île produit du vin, la cave est bien garnie; rafraîchissons-nous avant tout.
On trouve des verres à grand’peine, on boit; Marcel s’approche d’Arnold et lui dit tout bas :
— Au moins, Arnold, soyez modéré. Vous savez comment est M. Bressier.
Arnold, bas. — Tant pis pour lui; je suis sûr qu’il l’a fait exprès.
Marcel. — Oh ! oh !
Arnold. — Je vous le prouverai au dessert.
On commence à rire de la situation, et chacun prend son parti.
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Arnold apporte dos tabliers de cuisine qu’il a trouvés dans une armoire; les hommes s’en aft'ublent, madame Morsy en essaye un ; on s’écrie qu’elle est charmante ainsi; elle en fait mettre un à sa fille. On fouille partout, les dames mettent le couvert.
M. Cotel aîné allume le feu, M. Cotel cadet furelte dans la maison avec M. Morsy et Arnold; Marcel, qui parait contrarié, est cependant forcé par madame et mademoiselle Morsy de rincer les verres, de ranger les chaises, d’aller chercher de l’eau, etc.
Deux des trois maraudeurs reviennent avec des œufs, rien que des œufs; il n’y a absolument rien autre chose dans la maison, si ce n’est un pot de beurre et quelques pots de confitures.
Arnold a vu de loin une ferme et est allé chercher du renfort. Il revient : le fermier est malade, sa femme n’a pu lui donner que des œufs. Les deux femmes disent qu’elles dîneront très-bien avec des œufs à la coque; M. Morsy se charge de faire une omelette.
— Marcel, allez me chercher des oignons dans le jardin.
Madame Morsy. —Comment, des oignons?
Mademoiselle Morsy. — Oh ! papa.
M. Morsy. — Certainement; on fera une autre omelette sans oignons pour les femmes et les hommes délicats. Nous pouvons varier les omelettes, puisque nous n’aurons que cela. Allez donc, Marcel; apportez-moi des oignons; épluchez-les et hachez-les menu. Vous verrez comment je fais les omelettes aux oignons. Et vous, Cotel, que savez-vous faire?
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M. Cotel. — Je ferais bien des œufs sur le plat.
M. Morsy. — Eh bien, faites, et dépêchez-vous.
Colel jeûne arrive ; il a découvert un pigeonnier avec des pigeons, il en a saisi et étranglé quatre.
Les pigeons, d’abord accueillis avec acclamation, sont, après examen, déclarés vieux et durs.
M. Cotel jeune. — Plumerai-je, monsieur Morsy?
M. Morsy. — Certainement! je mangerais des clous. Plumez, plumez. •
Des remerciments sont votés à Cotel jeune.
Une agitation extrême règne dans la cuisine et dans la salle à manger; on s’empresse, on se croise, on rit.
Arnold veut faire frire des poissons rouges qu’il a trouvés dans un bocal, tout le monde s’y oppose; il monte le meilleur vin de la cave.
M. Morsy. — Allons, Marcel, mes oignons; vous allez me faire manquer le moment de les mettre, et ensuite mon omelette sera mangée avec indifférence. Donnez vite. Ce n’est pas mal haché. Encore un coup de feu, et mon omelette est prête.
M. Cotel aîné. — Messieurs, on est servi; la main aux dames.
On passe dans la salle à manger après avoir ôté les tabliers de cuisine; on prend place, on s’assied, on rit, on mange avec voracité les œufs à la coque, puis les pigeons.
M. Morsy. — Voilà bien les pigeons les plus coriaces! je suis sûr que celui que je mange est le pigeon que Noé envoya de l’arche à la découverte.
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M. Cotel jeune. — ■ Vous disiez tant que vous mangeriez des clous!
M. Morsy. — Je ne m’en dédis pas; mais des clous seraient moins durs que vos pigeons.
M. Cotel jeune. — Nous allons voir votre omelette.
M. Morsy. — Oh! mon omelette, je la soumets aux connaisseurs.
Mademoiselle Morsy. — Votre omelette aux oignons?
M. Morsy. — Comme vous dites, mademoiselle Morsy. Tenez, Cotel; qu'en dites-vous?
Cotel. — Je la trouve fade.
M. Morsy. — Je vous récuse. Arnold, parlez.
Arnold. — Désolé de la trouver fade.
M. Morsy. — Ah çà! voyons... En effet... l’oignon ne s’y fait pas sentir. Marcel, donnez-moi le reste de vos oignons...
Mademoiselle Morsy. — Crus?
M. Morsy. — Crus, hachés menu. C’est d’un merveilleux effet dans l’omelette.
Marcel. — J’ai tout haché.
M. Morsy. — Allez en chercher d’autres, c’est votre département. ( Marcel sort.)
Arnold. — Eh bien, êtes-vous fâchés d’avoir dîné ici? Ce qu’il y a de plus gai et ce que je ne vous dis qu’£ présent, parce qu’il n’est plus temps de reculer, c’esi que M. Bressier n’est sorti que parce qu’il s’est parfaitement rappelé ses invitations.
M. Cotel aîné. — Vous croyez?
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Arnold. — J’en suis sûr; les invitations sont de la main de madame Bressier. Elle les aura faites sans le prévenir, et, averti au dernier moment, saisi d’une recrudescence d’avarice, il l’aura emmenée de force k la ville.
M. Morsy. — Vous croyez qu’il serait eapable.. .?
Arnold. — Il est capable de tout dans ses accès de lésine. Je l’ai connu garçon; aujourd’hui, vous ne pouvez pas l’apprécier, parce que ma cousine lutte contre lui et le gène; mais, avant son mariage, il se livrait sans frein à la plus horrible avarice que j’aie vue. Il avait imaginé de déjeuner et de dîner dans un tiroir qu’il fermait au moindre coup de sonnette, pour n’être point surpris mangeant et obligé d’offrir quelque chose à quelqu’un.
M. Morsy. — L’idée est ingénieuse, mais je ne puis croire qu’aujourd’hui... Ah! voilà Marcel!
Marcel. — Morsy, voilà vos oignons.
M. Morsy. — Eh 1 mon Dieu ! quels oignons est-ce là? Je crois bien que mon omelette est fade! elle le serait à moins! L’infâme Marcel, jaloux de ma gloire, nous a fait manger une omelette aux oignons de tulipe! '• •.
Arnold. — Pas possible! ' *.
M. Morsy. — Vo^ez vous-même.
Arnold. — C’est ma foi vrai 1
Marcel. — Je n’ai jamais vu des tulipes qu’en fleurs.
M. Morsy. — C’est que celles-ci sont défleuries. C’est un mets nouveau, mais très-mauvais; je vais refaire une autre omelette.
lî
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Madame Morsy. — Non, on n’a plus faim. ,
M. Cotel. — On n’a plus faim; passons au dessert.
M. Cotel jeune. — Dans les quatre-vingt-dix manières d’arranger les œufs, nous avons oublié les œufs à la neige.
Mademoiselle Morsy. — Ah f quel dommage!
M. Morsy. — Mais nous avons inventé une quatrevingt-onzième manière : l’omelette aux oignons de tulipe.
Arnold. — Je bois à l'inventeur, à Marcel!
Marcel. — Ah çà ! Arnold, comment êtes-vous entré ici?
Arnold, bas. — Hypocrite! (Haut.) Par une brèche du mur, derrière la maison.
On cause, on rit, on boit; les hommes sont un peu gris. La voiture de M. Morsy arrive; ses domestiques attellent le cabriolet de M. Cotel; Marcel bride luimême son cheval; Arnold propose que chacun melte sa carte sur un plat vide au milieu de la table, et il écrit sur la sienne :
« Mon cher Bressier,
« Vous aviez oublié un dîner que vous deviez donner aujourd’hui; reraerciez-moi, j’ai réparé de mon mieux votre défaut de mémoire : la chère était maigre, mais nous nous sommes rattrapés sur le vin.
« Votre affectionné cousin. »
Arnold reconduit tout le monde, ferme les portes, et sort par où il était entré; puis il monte dans la voiture
de M. Morsy et donne le signal du départ. Marcel salue et prend le devant avec son cheval. Bientôt on le perd de vue.
Il est minuit et demi. Marcel, qui n’a pas été jusqu’à la ville et qui a laissé son cheval à une lieue de la ferme, revient à pied et rôde autour de la maison de M. Brossier; sesycux cherchent en vain à une fenêtre le signal accoutumé.
Pendant ce temps, M. Bressier, qui n’est rentré qu’à onze heures et demie, exhale la mauvaise humeur que lui cause la violation de son domicile;. madame Bressier rit aux larmes de l’idée de son cousin, des cartes laissées, et du dîner qu’ils ont dû faire.
M. Bressier, qui a compté les bouteilles vides laissées exprès sur la table, est furieux de la gaieté dè sa femme.
— Je ris, monsieur Bessier, dit-elle, parce que vous n’encourez qu’une juste punition. Quand je vous ai dit que j’avais invité quelques amis pour le jour de ma fête, vous m’avez parlé d’une invitation que vous aviez acceptée pour moi à la ville, chez votre cousine ; vous n’avez même pas voulu me laisser écrire à nos conviés pour m’excuser.
— Certainement, Éléonore, parce qu’en écrivant il aurait fallu indiquer un autre jour.
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— Et, en n’écrivant pas, nous avons fâché nos plus anciens amis.
— Cela m’arrange parfaitement, de les fâcher; je tiens peu à des amis qui ne viennent me voir que pour faire des dîners et qui ont l’air de me considérer comme un honnête restaurateur chez qui on fait la partie d’aller manger des petits pois de primeur. Non, non, Eléonore, je ne veux pas dissiper ainsi mon bien ; on aime beaucoup les gens qui se ruinent, mais on ne les aime plus quand ils sont ruinés.
— J’avais bien vu que votre prétendue invitation chez votre cousine n’existait que dans votre imagination, et que nous n’étions nullement attendus.
— C'est qu’elle l’avait oublié.
— Au moins était-elle chez elle. N’essayez pas de me tromper davantage; seulement, comme je ne veux pas être complice de vos procédés, je vais dés demain écrire la vérité à nos amis.
— Vous ne ferez pas cela, Éléonore !
— Je le ferai. Mais je suis fatiguée; j’ai sommeil; il est bien temps que vous entriez dans votre appartement.
M. Bressier se retira. Éléonore écouta s’éloigner le bruit de ses pas; quand elle le pensa chez lui, elle ouvrit une fenêtre sur laquelle elle plaça une veilleuse; puis elle fil une toilette de nuit pleine de coquetterie.
M. Bressier appelait Éléonore sa femme, parce qu’il était son mari; mais il ressemblait, sous ce rapport, à certains marquis ruinés qui portent le nom d’une terre dont un autre mange les revenus, ou à certains ^vô-
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ques qui ne pourraient manquer d’être empalés s’ils se présentaient dans leurs évêchés, comme Maroc et Tunis, évéchés in partibus infidelium, au pouvoir des infidèles.
Un quart d’heure après l'apparition du signal, Marcel passait par la brèche découverte par Arnold, mais faite depuis longlemps par ledit Marcel, et en quelques instants il était auprès d’Éléonore, d’Éléonore plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été, car chaque nouveau tort, chaque ridicule plus odieux de son mari lui permettait de voir sa faute à elle avec moins de rigueur et de se donner des excuses.
Or, quand Arnold, après avoir congédié ses conviés, avait à son tour passé, pour sortir, par la brèche qui lui avait donné entrée, il fut aperçu par trois vauriens qui avaient subitement interrompu leur promenade, et, après quelques mots échangés à voix basse, étaient re tournés à un cabaret éloigné, où ils avaient passé une partie de la journée. Vers deux heures de la nuit, ils revinrent, et, après avoir rôdé autour de la maison, deux d'entre eux montèrent par la brèche et sautèrent dans le jardin, tandis que le troisième restait à faire le guet en dehors.
Eléonore, qui ne dormait pas, entendit quelque bruit dans la maison et dit à Marcel :
iff FEU BRESSIER.
— Dormez-vous, Marcel?
— Non.
— Entendez-vous ce bruit?
— Oui ; il y a déjà quelque temps.
— Grand Dieul est-ce que mon mari...?
— Non, non, n’ayez pas peur.
Et Marcel lui-méme pouvait à peine parler, tant son cœur battait violemment dans sa poitrine. Il faut le dire ici, c’est, à ce que m’ont dit les adeptes, un des inconvénients de l’adultère : c’est qu’un homme que vous tueriez d’un coup de poing partout ailleurs, vous inspire toutes les angoisses de la terreur en se mouchant ou en se retournant dans son lit, si vous êtes auprès de sa femme.
— Mais, Marcel, ce n’est pas mon mari; j’entends qu’on parle.
— Peut-être est-ce lui qui demande quelque chose à la servante.
— Il ne parlerait pas à voix basse.
— Pour ne pas vous éveiller.
— Il n’est pas' si soigneux.
— Peut-être aime-t-il la servante et s’occupe-t-il de
le lui dire. ■ .
— • Plût à Dieu que ce fût cela !
Elle se leva subitement, et, nu-pieds, alla coller son oreille contre la porte de sa chambre.
Quelques instants après, elle revint les yeux hagards, et, secouant le bras de Marcel, lui dit :
— Non, ce sont des voix d’hommes, et ils sont plusieurs 1
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Cinq ou six romans simultanés de huit volumes chacun se passèrent en une minute, avec tous leurs développements, dans la tête de Marcel. Il y a des moments où l’imagination tourne le feuillet avec une incroyable rapidité. Je n’oublierai jamais que, me noyant un jour, je revis, en deux minutes et demie peut-être que dura la crise, ma vie tout entière, avec ses moindres circonstances, toutes les personnes que j’avais connues avec leur histoire tout entière, que sais-je encore? En un mot, le lendemain, comme je voulus me rendre compte de mes sensations, je fus arrêté par cette considération qu’il n’y aurait peut-être pas assez de papier au monde pour écrire ce que j’avais pensé pendant deux minutes et demie.
Entre les suppositions que fit Marcel, la plus raisonnable fut que M. Bressier arrivait avec un maire et deux témoins pour faire constater judiciairement la conversation criminelle dont il était complice.
Mais un son métallique se fit entendre, comme d’un couvert d’argent qu’on laisse tomber, et Marcel pensa et Eléonore dit :
— Ce sont des voleurs!
En effet, on entendait ouvrir et fermer des armoires et des tiroirs avec une précaution inouïe !
Que faire, mon Dieu? disait Eléonore en se tordant les mains.
Marcel ne disait rien; mais les deux amants voyaient clairement ce qu’il y avait d’affreux dans leur situation.
En effet, que faire? Appeler?... qui?... Son mari?... Et Marcel qui était là !
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— Marcel, dit-elle, sauvez-vous, et, quand vous serez parti, je crierai.
— Par où? S’ils me voient, ils fuiront ou ils se mettront en défense. Dans l’un et l’autre cas, votre mari sera éveillé par le bruit, et il me verrra. Et d’ailleurs, quand je pourrais me sauver sans les rencontrer, je ne vous laisserai pas dans un tel danger, n’ayant de protection que celle de votre mari, homme faible et peu énergique.
— Qu'ils me tuent, mais qu’on ne vous trouve pas ici 1 Oh ! mon Dieu ! mais mon mari 1 j’y pense : s’il se réveille, ils vont l’assassiner!
— Je descendrai.
— Malheureux ! Et ensuite comment expliquer votre présence?
— Je trouverai bien un moyen.
— Écoutez-moi, Marcel : si les jours de mon mari sont menacés, vous descendrez le secourir; mais, en môme temps je me jetterai par la fenêtre sur le pavé.
— Calmez-vous, Eléonore ! Écoutez, peut-être vontils s’en aller. Si je pouvais les aider à faire leurs paquets!
A ce moment, on entendit des cris étouffés : « Au voleur! au voleur! » puis des pas précipités, et comme le bruit d’un corps qui tombe sur le parquet.
Je n’essayerai pas de décrire à quelles tortures étaient livrés Marcel et Eléonore.
Marcel regarda à travers les rideaux par une fenêtre qui donnait sur le jardin et dit :
— Ils sont partis, ils franchissent le mur.
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On entendit encore la voix qui criait :
— Au voleur! auvolpur!
— Ah! dilÉléonore. Mon Dieu! je vous remercie, ils ne l’ont pas tué !... Maintenant, Marcel, fuyez.
— Mais par où?... Ah! par cette fenêtre.
El Marcel saula parla fenêtre qui donnait sur le chemin, sans en mesurer la hauteur. Eléonore se pencha dehors; le vit tomber, se relever et courir. Elle referma la fenêtre. Au même instant, son mari et sa servante frappaient violemment à la porte de sa chambre. Elle ouvrit et tomba sans connaissance sous les émotions qu’elle avait ressenties.
M. Bressier n’était pas blessé: il avait ôté seulement renversé d’un coup de poing par un des voleurs qu’il avait saisi par ses vêtements. La servante s’était soigneusement enfermée dans sa chambre. Du reste, le vol était considérable; toute l’argenterie était emportée; les voleurs avaient forcé un secrétaire et y avaient pris une grosse somme en or que M. Bressier amassait depuis longtemps. Sa frayeur et son désespoir furent si grands, qu’il se mit au lit avec une grande lièvre qui ne le quitta plus.
Une nuit, M. Bressier eut le délire, et, confondant tous les chagrins qui avaient marqué la funeste journée du 3 mai, il cria : « Au voleur! » parla de son argent, des convives invités par sa femme qui emportaient l’argenterie.
— On frappe, disait-il; dites que je n’v suis pas! Madame n’y est pas non plus; il n’y a personne ! On ne sait pas quand on reviendra; on ne reviendra peut-être
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pas ! J’aurais mieux fait de ne pas revenir, les voleurs ne m’auraient pas tué !
Puis il demandait à boire, et refusait le vase qu’on lui apportait, en criant :
— On veut m’empoisonner f La difficulté de respirer, qui avait toujours été en augmentant, était venue à un degré effrayant; bientôt il cessa de parler, et par ses gestes semblait repousser quelqu’un. Puis tout à coup la voix parut lui revenir; il cria avec force : « Au voleur! au voleur! » fit un bond dans son lit, poussa un grand soupir. Son âme, depuis quelque temps, errait sur ses lèvres comme la flamme d’une bougie qui darde au ciel. Le vent veut la déchaîner; elle ne lient plus à la cire que par ses pieds bleus; encore un souffle, et elle quitte la vie, monte et disparaît.
C’est ainsi que l'âme du moribond s’échappa de son corps, et que, jetant sur lui un regard de dédain pareil à celui que laisse tomber sur ses vieilles guenilles un homme longtemps pauvre auquel on apporte de somptueux vêtements, elle s’enfuit par la cheminée avec la fumée d’un reste de tisane qui bouillait devant le feu.
Mc voici parvenu â un point de mon récit qui me met dans une singulière perplexité. C’est, en effet, une situation bien difficile que celle d’un pauvre romancier. Sous bien des rapports, il ressemble à un voyageur.
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S’il raconte des choses ordinaires et communes, on ne le lit pas; si ses récits sont un peu étranges et inusités, on ne le croit pas. Les gens qui ont la vue la plus courte sont ceux qui nient avec le plus d’obstination l’existence des objets qu’ils ne voient pas.
Je ne m’aviserai pas de jurer par telle ou telle chose que ce que je vous dis est vrai; vous n’ôtes pas sans . avoir remarqué que le serment est une invention ingénieuse qui n’a pour but que de donner de la vraisemblance au mensonge.
Peut-être quelques lecteurs me chicaneront-ils sur le rôle que je fais jouer à l’ame.
Hélas! les savants ont fait sur ce sujet bien pis que moi, et ce n’est pas pour rien que Cicéron disait : * Il n’y a pas d’opinion si ridicule qu’il ne se soit trouvé un philosophe pour la soutenir. »
Les savants sont des hommes qui, dans leurs plus grands succès, n’arrivent qu’à s’embourber un peu plus loin que les autres.
« Les sciences, dit Montaigne, finissent toujours en éblouissements. » Les yeux de l’esprit, en eiïet, se fatiguent comme ceux du corps, quand ils veulent voir au delà d’une certaine portée. Il danse devant les yeux du corps une multitude de petites paillettes d’argent; il sautille devant les yeux de l’esprit des myriades de saugrenuités, mais ils s’embourbent plus profondément.
Qu’est-ce que les sages, les philosophes et les savants ont dit sur l’ûme? BulTon prétend qu’elle est un amas de molécules organiques vivantes : Épicure la com-
FEU BRESSIER.
pose d 'atomes indivisibles ; Platon, de monades ; Aristote prétend que c’est une entéléchie ; Descartes, des esprits animaux ; Borelli, des esprits sulfureux ; Magow, des esprits nitreux ; Villis, des esprits de la nature , de la lumière, etc., sans compter ceux qui disent que nous n’en avons pas.
Ils ne sont pas plus d’accord sur sa demeure et sur ses habitudes. Aristote la met dans le cœur; Platon, . dans le diaphragme; Hippocrate, dans le cerveau; Descartes, dans une glande ; Yan Helmont, dans l’orifice supérieur de l’estomac; d’autres, ailleurs.
Quelques philosophes anciens la composent de trois facultés. Descartes veut qu’elle soit formée de six passions. Il est possible que je me trompe à mon tour comme tous ces honnêtes savants et philosophes; mais je dirai, comme ils ont dit en leur temps, que ceux qui ne pensent pas comme moi ont tort, que ceux qui ont une opinion contraire à la mienne sont dans une erreur grossière.
Tout le monde sait aujourd’hui que notre âme est une molécule du grand foyer de chaleur, de vie et d’intelligence, que les hommes appellent soleil. Tout le monde sait qu’à la mort de l’homme son âme devient ce que devient la flamme de la bougie qui s’éteint : elle remonte au soleil, où elle se confond et se perd plus complètement qu’une goutte de pluie dans la mer. Marc Aurèle avait pressenti cela quand il disait : « Notre âme est un Dieu exilé; » et Platon s’en doutait un peu lorsqu’il prétendait que les ailes de l’âme se développent par la mort.
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Il meurt et il naît sur la surface de la terre un .* homme par seconde : le soleil est à une telle distance de nous, que les âmes ne peuvent descendre du soleil à nous directement pour animer de nouveaux êtres en temps utile, comme disent les avoués. Un philosophe astronome dit qu’il y a des étoiles si éloignées, que la lumière qu’elles exhalent, et qui fait, comme toute honnête lumière le doit, 310,200 kilomètres par seconde, n’a pas eu, depuis la création du monde, le temps de venir jusqu’à nous, et que c’est pour cela qu’on en découvre de temps en temps de nouvelles. Il y en a donc une grande quantité qui restent dans notre atmosphère, qui se jouent dans la lumière et se baignent dans le parfum des fleurs, prêtes à se placer sur les lèvres d’une belle au moment où elles sont pressées par celles d’un amant ou d’un époux; alors, absorbées par un soupir voluptueux, elles vont animer dans son sein un globule de matière inerte qui, dans un temps lixé, doit naître homme. Les jumeaux n’ont pour origine que l’empressement jaloux ou taquin de deux âmes avides de naître à la vie humaine, qui se coudoient au moment opportun sur les roses d'une belle bouche.
Tout le monde sait encore que, lorsqu’une âme se trouve subitement libre par suite de la mort violente ou seulement prématurée du corps auquel elle était enchaînée, elle a le droit d’animer un autre corps; mais il faut qu’elle se soit décidée à entreprendre ce nouveau labeur ou à aller se confondre dans l’océan de vie et de lumière, dans l’espace d’une année à partir du jour de sa délivrance de la chaîne de chair qui
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vient d’être brisée. Si, au dernier jour de l’année, elle n’a pas pris de nouveaux fers, elle doit remonter au soleil. '
Certes, on comprendrait difficilement le caprice qui .• porto un grand nombre d’âmes à recommencer les quelque quatre-vingts ans de travaux forcés qu’on appelle la vie, si l’on ne voyait chaque jour l’homme préférer les plus grands maux et les plus implacables ennuis à la mort, qui n’est que la perte de la sensation du moi et de l’individualité; une âme, par le même sentiment, répugne souvent à s’aller perdre dans le soleil, comme une goutte d’eau dans la mer.
Du reste, pendant cette année, elles sont soumises aux conditions des âmes neuves, et elles ne sont pas précisément oisives. Après plusieurs siècles, on a inventé des instruments qui montrent des centaines de monstres marins dans une goutte d’eau. Certes, celui
qui se fût avisé de dire leur forme, leurs guerres, leurs amours, avant l’invention du microscope puissant qui permet à tout le monde de les distinguer aujourd’hui, se fût vu traiter de fou, ou tout au moins de rêveur.
Qui sait si un jour un instrument plus parlait ne découvrira pas ce qui se passe dans l’air, comme on voit maintenant ce qui se passe dans l’eau?
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L’âme de feu Bressier, fatiguée de la lutte qu’elle venait de subir pour se débarrasser du corps qui se cramponnait à elle, alla s’abattre sur le toit de chaume de la ferme où, la veille, Arnold était allô chercher des œufs.
C’était une de ces belles matinées du mois de mai, une de ces fêtes splendides que la terre donne à l’homme, son hôte ingrat. * ‘
Le toit de la chaumière était presque entièrement revêtu d’une mousse fine et soyeuse comme le plus fin velours vert. Sur la crête, entre les feuilles aiguës et les larges fleurs violettes des iris, s’élevait doucement de l’âtre une légère fumée bleuâtre, qu’un rayon oblique du soleil, qui se levait à l’horizon, rendait rose à une certaine hauteur.
Partout, aux environs, tout fleurissait : les fraisiers au pied de la haie d’épine blanche; les papillons aussi semblaient fleurir dans l’air, et choisir, fleurs vivantes, une tige vacante parmi toutes les fleurs qu’ils visitaient en voltigeant. Les insectes cherchaient chacun, sur cette table opulente et toujours mise que la terre offre à toutes les créatures, la plante qui lui est destinée.
L’air, silencieux pendant l’hiver, se remplissait de chants d’oiseaux et de bourdonnements d’abeilles. Par-
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tout, sur l'herbe, dans les arbres, dans l’eau, sous la mousse, dans la corolle éclatante des fleurs, tout est plein de nouvelles amours, tout aime comme tout fleurit.
C’est alors qu’on pouvait voir quelles étaient les occupations des âmes qui attendaient l’occasion de naître.
L’une ouvre les bourgeons où sont enfermées, toutes plissées, les feuilles des arbres tardifs
Une autre, cachée dans un prunellier en fleurs, arrache aux moutons qui passent trop près du buisson un peu de laine, que ne tardent pas à venir chercher les oiseaux qui pensent à faire leur nid.
Celle-ci s’amuse la nuit, quand on ne dort pas et qu’on attend avec impatience que l'heure sonne à l’église voisine pour savoir si le jour va bientôt paraître, celle-ci s'amuse à ne faire sonner que des demi-heures, qui ne vous apprennent rien.
Celle-là, quand un enfant étourdi laisse tomber sa tartine, prend un soin malicieux de la faire toujours tomber du côté des confitures.
Cette autre ouvre, le matin, la corolle des fleurs et la referme le soir.
Quelques-unes s’occupent à composer les parfums qu’elles mettent au sein des fleurs, petits encensoirs envoyant toujours de suaves odeurs au ciel.
Quelques antres, renfermées dans le bouton qui va éclore, s’amusent à peindre les pétales des couleurs éclatantes qui leur sont destinées.
Celle-là peint de diverses nuances de rose les glaïeuls, les églantiers, les pêchers.
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Celle-ci colore de blanc le muguet, les pâquerettes, l'anémone des bois.
Une autre donne les nuances du saphir et de l’améthyste au bluet des champs, aux iris, aux violettes, aux vergiss mein nicht.
Une autre est chargée du jaune, et donne leurs couleurs aux giroflées des murailles, aux boutons d’or et aux bassinets des prairies.
En voici qui, le soir, doivent allumer les vers luisants, fleurs de feu qui vivent sous l’herbe, et les lampodes qui font brasiller la mer.
Elles se baignent dans la rosée qui brille au calice des fleurs de tous les feux du diamant.
Elles comptent et ajustent les pétales des pâquerettes qui doivent servir d’oracle aux jeunes filles. Celle-ci, douce et bienveillante a soin que ces petits rayons d’argent qui entourent le disque d’or de la marguerite atteignent et ne dépassent pas le nombre de quatorze, de dix-neuf, de vingt-quatre ou de vingt-neuf, afin que la pythonisse des prairies, à la question : « M’aimet-il? « réponde toujours : « Passionnément. *
Une autre, taquine ou morose, s’occupe de l’arrangement des pâquerettes qui ont quinze, vingt, trente pétales, et qui doivent répondre : « Pas du tout. »
Les plus folles disposent les barbes du gramen qui monte dans les manches, ou scellent au calice des scorsonères et des pissenlits les petites graines ailées sur lesquelles on souffle pour savoir si un projet réussira.
Il y en a qui quittent les champs et n’ont d’autre
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souci que de mettre dans une bibliothèque le passage dont on a besoin, et que l’on cherche, au dernier des volumes que l’on feuillette, à la dernière des pages qu’on retourne.
Mais, dans ces belles journées du printemps, ce n’est pas seulement sur les haies et dans les prés que s’ouvrent les fleurs. Comment dire tout ce qui fleurit de riantes pensées dans le cerveau, tout ce qui s’épanouit de douces sensations dans le cœur?
L’âme de feu Bressier se tourna du côté où elle avait laissé le corps, sa prison, et elle dit :
— Adieu donc, guenille de chair que j’ai trop longtemps portée! adieu, haillon vivant dont je rougissais! Délivrée, je déploie mes ailes, et je remonte au soleil me confondre et m’anéantir dans la vie universelle. Quel esclavage digne d’une âme divine que celui qu’il faut subir dans le corps humain, de la part du cœur, du foie, de la rate, du gésier et de tous les viscères et les intestins, qui, au bout du compte, sont toujours les maîtres et dirigent ses actions et sa vie !
« Mais n’y a-t-il donc rien de plus dans cette vie d'où je sors? Ce beau printemps, ces fleurs, ces parfums, cet air tiède, tout cela n’est-il donc pas une promesse divine d’un bonheur inconnu? Quand j’habitais cette sordide prison qu’on appelait Bressier, j’ai entendu parler de. l’amour, mais ce drôle ne me l’a point fait connaître; il a acheté une femme que des parents bêtement avares lui ont donnée en mariage parce qu’il était riche. Avant d’acheter celle-là et après l’avoir achetée, il en a loué quelques-unes ; jamais on ne l’a
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aimé, jamais il n’a aimé. J’aurais bien voulu connaître l’amour pendant que j’étais dans l’existence. J’ai envie de naître encore une fois... mais si je redevenais quelque Brossier t J’ai cependant envie de renaître. Le père de Bressier ne valait pas mieux que lui. Un autre père aurait eu un autre fils. J’étais née au hasard; si je recommençais, je choisirais des parents.
L’âme y pensa longtemps.
Puisqu’il vient d’être question de l’amour, je vais vous dire ici ce que c’est réellement que l’amour.
L’âme, je vous l’ai dit, n’est qu’un grain d’une sorte d’imperceptible poussière du feu de la vie et de l’intelligence universelle dont le soleil est le foyer.
Ces parcelles, envoyées sur la terre, ont comme un souvenir vague et triste de cette sorte d’exil. Cette sensation inexprimable a des crises, des moments dans lesquels elle est plus sensible que dans d’autres.
Il n’est personne qui, aux premiers jours du printemps, n’éprouve une sorte de tristesse voluptueuse, de désir sans but, d’inquiétude sans sujet, d'envie de pleurer sans chagrin, d’aspiration à quelque chose d’inconnu; ce désir, cette tristesse, ne s’appliquent à rien de ce qu’on sait.
C’est tout simplement un élan de l’âme pour se mêler
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à la vie universelle, au feu créateur qui, à cette épocjue, est plus ardent que de coutume ; c’est alors que les parcelles de ce feu qui se rencontrent s’attirent par une sympathie mystérieuse et se voudraient mêler et confonure ensemble.
S’il arrive surtout que deux âmes, que deux grains de cette impalpable poussière de feu, qui dans l’océan de feu et de vie se trouvaient voisines avant d’être divisées et envoyées ici-bas, si deux étincelles viennent à se rencontrer, c’est alors un ravissement qu’il est impossible de peindre, des sensations pour lesquelles il n’y a ni phrases ni mots. Ces deux moitiés veulent se joindre, se réunir, se confondre, devenir une.
Si un lecteur trouve ceci extravagant, je le prie de m’exprimer mieux ou autrement ce sentiment de sympathie subite qui fait qu a l’aspect d’une femme qu’on rencontre pour la première fois, on entend une voix intérieure nous dire : « Je suis à elle, elle est à moi ; » pourquoi il semble qu’on la reconnaît et qu’on a envie de lui dire : « Ah I c’est toi, te voilà donc! et toi, me reconnais-4u aussi? » Si ledit lecteur ne réussit pas, je le prie t;3 retirer son expression peu convenable pour mon explication.
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Sur cent hommes qui marchent dans la rue, vous pouvez gager hardiment que quatre-vingt-dix cherchent de l’argent, et que quatre-vingts n’en trouveront pas.
Ce n’était cependant pas la situation d’un jeune homme qui tournait depuis quelques instants autour de la chaumière sur le toit de laquelle l’àme de feu Bressier était mollement couchée dans une fleur d’iris, petit lit de velours et de satin violet. Ce n'était autre que ce M. Seeburg qui s’est trouvé par hasard sur le chemin de mademoiselle Morsy. Après une longue hésitation, il frappa à la porte, mais si doucement, qu’on ne l’entendit probablement pas. Il laissa passer quelques instants, puis recommença à frapper plus fort. Une voix, qui partait de l’intérieur, répondit en demandant brusquement :
— Qui va là?
— Je voudrais parler au maître de la maison.
Alors un grand garçon sortit et dit :
— ■ Le maître la maison est malade. Qu’est-ce que vous lui voulez?
— Monsieur..., répondit Seeburg.
— Je ne suis pas un monsieur, je m’appelle Pierre.
— Eh bien, Pierre, voici ce que je veux, ce quo je
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voudrais demander à votre maître et ce que je puis tout aussi bien vous demander à vous: il y a sur le toit de votre maison des iris en fleur, et j’en voudrais quelquesuns.
— Tiens 1 et pour quoi faire?
Seeburg rougit de colère; mais il se rappela qu’il avait intérêt à ne pas se fâcher avec le manant. Il répondit froidement :
— J’en ai besoin, je vous récompenserai.
A ce moment, une voix du dedans appela Pierre.
— Tenez, dit Pierre, c’est notre maître; je vais lui demander s’il veut bien que je vous donne des iris.
Il fut quelques instants sans revenir. Pendant ce temps, Seeburg regardait la place où il avait rencontré mademoiselle Morsy. Le valet de la ferme revint et dit:
— Monsieur, je suis bien fâché, mais notre maître ne veut pas qu’on monte sur son toit.
— Mais lui avez-vous dit que je payerais?
— Il dit qu’il n’a pas besoin de votre argent, et qu’il ne veut pas.
— Mais, vous, est-ce que vous ne pourriez pas?
— Il n’y a pas moyen : il couche sous le toit, et, comme il ne dort pas, il entend le moindre mouvement.
— Je vous donnerai dix francs.
— Ça ne se peut pas.
— Je vous en donnerai vingt.
— Vous m’en donneriez cent, ça serait tout de même; ça ne se peut pas, il me chasserait.
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Seeburg resta accablé ; il cherchait dans son esprit un meilleur raisonnement à donner à maître Pierre, il n’en trouvait pas.
— Monsieur, dit Pierre, je n’ai pas le temps de m’amuser plus longtemps.
Il rentra et ferma la porte.
Seeburg s’en alla tristement; mais, le soir, vers neuf heures, comme il faisait sombre, le maître de Pierre, qui se retournait sans cesse dans son lit sans pouvoir dormir, s’écria :
— Pierre, il y a quelqu’un sur le toit.
— Allons donc, maître Renaud, vous n’y pensez pas !
— Je te dis qu’il y a quelqu’un sur la maison.
— Et moi, je vous dis que vous rêvez.
— Je ne rêve pas, et, si tu n’y vas pas voir, je vais me lever et y aller.
— Allons, Pierre, vas-y, dit la femme du malade.
— J’y vais, maître Renaud.
Et il se leva.
— Pierre, dit maître Renaud, je veux que tu prennes ton fusil.
— Mais puisqu’il n’y a rien.
— Prends-le tout de même.
Pierre sortit avec un fusil, qu’il décrocha du dessu de la cheminée. 11 regarda machinalement et seule ment pour complaire à son maître, et allait rentrer lorsqu’il aperçut une forme humaine qui gravissait le toit avec peine.
— Ohé, l’ami! cria-t-il, que faites-vous là-haut, s’il vous plaît?
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On ne répondit rien.
— L’ami, vous jouez un mauvais jeu. Je vous jure par la mort-dieu que, si vous ne descendez ou ne répondez au plus vite, je vous campe un coup de fusil.
Môme silence.
— Ne prenez pas cela pour une menace; il est chargé, et de bonnes chevrotines encore
Seeburg ne répondit pas, et atteignit alors la crête du toit.
— Une fois, deux fois, faites-y bien attention. Une fois! à la fin, c’est trop se moquer du monde; une fois, deux fois, trois fois ! descendez-vous?... Non? Eh bien, tant pis pour vous.
Il ajusta et lâcha le coup de fusil. Seeburg, en voyant son mouvement, se coucha à plat ventre sur le côté du toit opposé à Pierre; le coup porta partie dans le chaume, partie au-dessus du toit; quelques chevrotines atteignirent les iris, et en coupèrent un sur sa tige. Seeburg le ramassa, en cueillit trois ou quatre autres, et se laissa glisser jusqu’à terre, où il arriva un peu meurtri ; puis, tandis que Pierre faisait le tour de la maison pour le rejoindre, il avait sauté par-dessus une haie, et s’était perdu dans la nuit.
— Il faut que ce garçon-là soit bien amoureux de la femme à laquelle il porte ces fleurs, se dit l’âme de feu Bressier, qui était restée dans l’iris coupé par la chevrotine; s’il est aimé comme il aime, je naîtrai d’elle et de lui; le gaillard n’est pas timide et ne me fera pas attendre bien longtemps le moment opportun.
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SS
A peu près une dizaine d’années avant l’époque où se passent les scènes que nous venons de raconter, il se lit une rencontre qui devait avoir une certaine influence sur la destinée de nos héros.
M. et madame Morsy habitaient l’été une petite propriété située à une dizaine de lieues de la ville, au milieu des bois. Un jour que leurs deux enfants, Ernest et Cornélie, étaient allés se promener avec une servante, ils revinrent en sautant de joie et tenant chacun un petit oiseau.
— Ah ! maman, disait la petite Cornélie, qui avait alors sept ans, regarde donc ma jClie fauvette ; donnemoi du coton, que je lui fasse un petit nid bien chaud.
— Maman, criait Ernest, donne-moi du fil, que j’attache la mienne à mon petit chariot.
— Et où avez-vous trouvé ces pauvres hôtes? demanda la mère.
— Maman, c’est un petit garçon tout habillé de noir qui les a dénichées; il y en avait quatre, il nous en à donné une à chacun.
— Quel est ce petit garçon? demanda madame Morsy à la servante.
— Je n’en sais rien, madame; il était avec une dame habillée de noir comme lui. Je crois bien qu’ils sont en deuil.
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Le lendemain, il y eut une discussion entre le frère et la sœur : Cornélie pleurait parce que son frère voulait la forcer de jouer, au cheval, et de mettre une corde entre ses dents pour faire les rênes.
— Pourquoi donc pleure Cornélie?
— Maman, c’est Lilie qui ne veut jamais jouer avec moi.
— Maman# c’est qu’il veut me mettre des cordes dans la bouche, et me donner des coups de fouet quand je ne cours pas assez vite.
— Mais, maman, c’est toujours comme cela qu’on fait.
— Allons, Ernest, c’est vous qui avez tort. Ce sont là des jeux de garçon auxquels vous ne pouvez pas jouer avec votre sœur.
— Je ne peux pas pourtant jouer avec sa poupée. '
— Ni elle avec vos fouets.
— C’est ennuyeux alors; à quoi est-ce que je m’amuserai? J’aimerais mieux être à la pension; je n’ai pas un camarade ici.
— C’est vrai, mon pauvre enfant. Si tu rencontres encore le petit garçon qui t’a donné un oiseau, demande-lui où il demeure, et prie sa maman de le laisser venir jouer avec toi.
Quelques jours après, en revenant de la promenade, Ernest dit à sa mère :
— Maman, /ai retrouvé le petit aux fauvettes; il m’a donné des cerises ; je lui ai dit de venir en manger de plus grosses dans notre jardin; il m’a dit que sa maman ne voudrait pas. Il a l’air d’en avoir très-peur.
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« Eh bien, demande-loi, ai-je dit. — Oh f elle ne le voudra pas. — Si je lui demandais... — Damef essaye. » Je me suis approché de la dame; mais elle a l’air si sévère, que je n’ai pas osé. J’ai dit à Lilie d’y aller; mais elle n’a pas voulu, elle m’a dit que j’étais le plus grand. Enfin, j’ai dit : « Madame, voulez-vous permettre à votre petit de venir jouer avec nous à la maison? — Et qui êtes-vous, mon petit ami? où demeurezvous? » Je ne sais pas pourquoi, maman, mais cette dame me disait mon petit ami , et j’avais envie de pleurer comme si elle m’avait grondé. Alors ma bonne lui a parlé, lui a appris ton nom, et elle a dit que son petit , viendrait demain pour jouer après déjeuner.
Le lendemain, en effet, le petit Seeburg fut amené par sa mère jusqu’à la porte de M. Morsy. C’était un enfant d’une extrême timidité. Lorsque arriva l’heure à laquelle sa mère lui avait ordonné de rentrer, il dit à madame Morsy, en rougissant beaucoup :
— Madame, voulez-vous me faire reconduire chez nous?
— Mais, dit Ernest, attends que la partie soit finie.
— Oh! non, il est l’heure.
— Ça n’est pas pour cinq minutes...
— Si... maman me gronderait.
— Elle est donc bien méchante, ta maman?
— Ernest, dit madame Morsy, taisez-vous; vous ôtes un gâté; vous devriez faire comme ce petit garçon, qui est très-sage et trés-obéissant. Adieu, mon petit ami, lui dit-elle. Venez jouer avec Ernest quand vous voudrez.
A quelques jours de là, Ernest tomba, en jouant,
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dans une pièce d’eau. Paul Seêburg, qui était un peu plus grand que lui, s’y jeta après lui et Je remit sur ses pieds. Tous deux en avaient à peu près jusqu’au cou. Pendant ce temps, la petite Cornélie criait comme un paon. On vint à leur secours, et on relira les deux enfants. On coucha Ernest, qui tremblait de peur et de froid : Paul se prit à pleurer.
— Qu’as-tu, petit Paul ?
— C’est que maman va me gronder.
— Pourquoi cela?
— Parce que je vais rentrer tout mouillé.
’ — On va te changer avec des habits d’Ernest.
— Les miens n’en seront pas moins mouillés. Mon Dieu! comme maman va me gronder!
— Pauvre enfant! elle devrait t’embrasser, au contraire, car tu as été brave et généreux.
— Mais mes habits ..
. — Eli Lien, dit M. Morsy, je vais te reconduire; je lui dirai ce qui est arrivé, et elle ne te grondera pas.
De ce jour, la connaissance fut faite entre madame Secburg et la famille Morsy.
Mais, le lendemain, Ernest eut la fièvre et resta au lit. Paul vint le voir et fit tout ce qu’il put pour l’amuser. L’enfant fut malade pendant quelques jours. Quand il fut convalescent, on le portait au jardin, où il restait assis; Paul et Lilie étaient à ses côtés. Paul était ingénieux pour trouver des amusements tranquilles; il faisait des bulles de savon avec un chalumeau de paille; il usait des noyaux sur des grès et les perçait pour en faire des sifflets.
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— Est-ce vrai, Paul, demanda Cornélie, que, si on plantait des noyaux eu terre, il viendrait des arbres?
— On me l’a dit, répondit Paul, mais je n’ai jamais essayé.
— J’aimerais bien faire venir des arbres, dit Cornélie.
— Veux-tu que nous en plantions un ?
— Oui, je veux bien.
— Il sera à nous deux.
— Et, quand il sera grand, nous partagerons les fruits. Mais où le planter?
— Ah I voilà. Vous n’avez donc pas de jardin, vous deux?
— Non.
— Ah! moi, quand nous demeurions à la ville, papa avait un grand jardin, et j ’en avais un petit dedans que je cultivais moi-même.
— Et cela t’amusait-il bien ?
— Joliment, va; j’avais de belles fleurs, et des fraises, et de tout.
— Je vais demander à maman qu’elle me donne un jardin.
— Et à moi aussi, dit Ernest.
Madame Morsy assigna un petit jardin à Ernest et un à Cornélie, et elle voulut que Paul eût aussi le sien.
Au bout de quelques jours, Ernest n’en voulut plus, parce qu’il ne le soignait pas, qu’il était plein d’orties, et qu’on lui faisait des reproches.
Cornélie et Paul restèrent fidèles à leurs jardins; Us
■’rO
étaient séparés seulement par une ligne tracée sur le terrain. Sur cette ligne, les deux enfants plantèrent un noyau de pêche. Leur joie fut plus grande que je ne le saurais dire quand ils virent le germe sortir de terre.
Mais bientôt finit la belle saison. M. Morsy avec sa famille reprit le chemin de la ville. En quittant la campagne, il lit une visite à madame Seeburg, qui annonça qn’elle ne retournerait pas à la ville jusqu’à la fin de son deuil. M. Morsy la pria de ne pas se gêner pour se promener dans son jardin, dont il lui laissa la
clef.
— Paul, cria Cornélie en passant sa petite tête par la portière de la voiture qui les emmenait, aie bien soin de notre pêcher.
Pendant l’hiver, la campagne de M. Morsy n’était gardée que par un vieux jardinier. Deux ou trois fois, pendant la mauvaise saison, il allait à la ville, soit pour porter des légumes, soit pour prendre les ordres de ses maîtres.
Un jour qu’il revenait, il dit à Paul:
— Paul, mademoiselle Lilie a demandé comment allait son pêcher, et si tu en avais bien soin.
— Et qu’est-ce que vous avez répondu, Jérôme?
— J’ai dit que, pour le pêcher, je ne savais pas s’il y avait un pêcher, mais que tu soignais tous les jours les deux jardins.
Lorsque vint le printemps, Jérôme alla encore à la ville et dit à Paul :
Paul, je vais voir mademoiselle Lilie. Que faut-il
dire pour le pêcher?
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— Il faut dire qu’il va très-bien. Savez-vous quand ils reviendront?
— Mais à la fin de mai.
— Si tard!
Cette année se passa comme la précédente. C’était au tour de la famille Morsy d’être en deuil. Ils avaient perdu un vieil oncle qui demeurait avec eux depuis longtemps. Madame Seeburg parla, en causant avec madame Morsy, de son embarras pour trouver un logement à la ville ; elle ne voulait pas rentrer dans la maison où était mort son mari.
— Mais, dit madame Morsy, si vous preniez dans notre maison le logement de notre oncle?
— Comment est-il?
— Un peu petit, mais convenable pour vous avec votre Paul et une servante.
— Il n’y a pas de jardin?
— Heul heu! nous en avons bien un ; mais je ne sais si M. Morsy voudrait le diviser. Nous lui en parlerons.
On eut beaucoup de peine à obtenir de M. Morsy qu’il partageât son jardin. Cependant madame Morsy fit valoir l’avantage de sous-louer à une personne sûre et tranquille un logement qu’ils avaient loué par un long bail avec le leur, et qui leur devenait inutile depuis la mort de l’oncle; on finit par s’arranger, et les deux familles s’installèrent au mois de novembre dans la même maison, à la grande joie des enfants.
Ernest et Paul furent mis dans la môme pension. Paul alors avait onze ans ; il était l’aîné des trois en-
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fants. Presque tous les dimanches, il passait la journée chez M. Morsy. L’été arriva. M. Morsy dit à madame Seeburg :
— 11 faudra que vous nous donniez Paul pour une partie de la belle saison.
Madame Seeburg promit un mois. Paul n’osa pas demander davantage, tant il redoutait sa mère. Cet été-là, Ernest fut emmené par une de ses parentes qui ne devait le garder que quelques jours et qui le retint si longtemps, que, lorsque Paul arriva à la campagne, Ernest n’était pas encore revenu. Il passa son mois avec Cornélie, tous deux s’occupant de leurs jardins, faisant deux lieues dans les bois pour aller chercher un pied de muguet et le planter. Paul donnait à Cornélie ses plus belles fraises et ses plus belles fleurs, et éloignait d’elle les abeilles, dont elle avait grand’peur.
Au retour, un grand chagrin attendait les enfants ; madame Seeburg, veuve et peu fortunée, avait obtenu pour Paul une bourse dans un collège situé dans une ville éloignée. : il y fut envoyé à la fin des vacances. Paul, Ernest et Cornélie s’embrassèrent en pleurant; ils se promirent de s’écrire, et le pauvre Paul monta en voiture, consolé seulement par l’espoir de venir chaque année aux vacances, et d’en passer une partie chez M. Morsy.
Voici une lettre que Paul reçut au bout de quelques mois de séjour :
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