‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 17 sur 23 · FEU MESSIER · texte numérisé non relu

FEU MESSIER

Sagan. — Combien?

Lefloch. — Mon gilet beurre frais.

Sagan. — Ça me va; les vers sont à toi.

II y a, au premier étage de la plus belle maison d’une rue fréquentée, un riche appartement dans lequel il ne reste plus que les gros meubles ; les pendules, les bijoux, toutes les somptueuses inutilités ont disparu. Une femme attend; elle est belle, mais les passions ont laissé sur son vis age de terribles traces. Elle s’assied, elle se lève, elle marche, elle ouvre une croisée, la referme ; elle est en proie à une violente agitation.

— Pourvu qu’il n’ait pas gagné! dit-elle; car, tant qu’il nous restera la moindre ressource, je ne le déciderai pas. Ah ! le voilà !

Il parait un beau jeune homme, mais pâle, mais couvert d’une sueur froide, mais les yeux égarés.

— Pauline, dit-il, j’ai perdu !

Et il tombe affaissé dans un fauteuil, et se recouvre le visage de ses deux mains.

— Qu’allons-nous devenir alors, Raoul ? dit la femme.

— Je n’en sais rien, je voudrais être mort.

Pauline. — Et me laisser, m’abandonner lâchement

en proie à la misère et à la honte !

Raoul. — Pardon, pardon, Pauline! mais c’est pour toi que je souffre, pour toi que je voudrais voir si heureuse, pour toi que je voudrais entourer de luxe! Que faire ? que devenir ?

Pauline. — Je n’en sais rien. Le propriétaire de la maison a fait saisir aujourd’hui nos meubles pour les trois termes de loyer échus. J’ai mis mes derniers bijoux eu gage. La seule servante que j’ai gardée s’aperçoit de notre gène et est insolente. Aucun fournisseur ne veut plus donner à crédit.

Raoul. — Oh! mon Dieu! mon Dieu!

Pauline. — J’ai soupé avec un petit pain et de l’eau sucrée. Je n’ose plus sortir; je crains de rencontrer, dans le misérable équipage où je suis, quelqu’une de mes anciennes connaissances. Est-ce là ce que vous m’aviez promis, quand vous m’avez arrachée à ma famille, quand vous m’avez perdue?

Raoul. — Hélas! Pauline, j’étais loin de le prévoir moi-môme! J’avais une fortune suffisante; mais nous avons fait tant de folies depuis trois ans! et puis j’ai voulu jouer pour réparer les brèches, et j’ai perdu, toujours perdu!... Ce soir encore... dans cette maison où on m’a présenté... un coup qui n’arrive jamais : quinze rouges de suite! J’ai tout perdu! tout, jusqu’à mon dernier sou !

Pauline. — Nous n’avons plus deressoures, et, d’ailleurs, je ne me résignerai pas à vivre dans la pauvreté.

Raoul. — Ah! si j’avais seulement le quart de ce que nous avons dépensé et perdu depuis trois ans !

Pauline. — Ce serait joli ! Écoutez, Raoul : il ne faut

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pas vivre ou il faut vivre. Il y a un moyen; je vous l’ai dit, et vous n’osez pas l’employer.

Raoul. — Ali! Pauline, taisez-vous!

Pauline. — Avez-vous une autre ressource ?

Raoul. — Mais ce que vous voulez que je fasse, c’est un crime ! c’est ime infamie !

. Pauline. — Et croyez-vous donc que ce ne soit pas un crime et une infamie de laisser périr de faim, de misère et de désespoir, une pauvre femme qui vous a tout sacrifié?

Raoul. — Ah! Pauline, ne me parlez pas ainsi !

Pauline. — Je ne vous ai pas parlé ainsi tant que je l’ai pu ; mais attendez le jour, et vous verrez arriver vingt créanciers d’une insolence toujours croissante; vous verrez la servante venir demander vos ordres et de l’argent pour le déjeuner.

Raoul. — A qui pourrais-je emprunter quelques louis?

Pauline. — Nous avons fatigué tous nos amis. D’ailleurs, à quoi nous serviraient ces quelques louis ? serions-nous plus avancés dans trois ou quatre jours, quand ils seraient dépensés?

Raoul. — Si je pouvais subvenir aux besoins du moment, je travaillerais, quand je devrais faire des commissions. 5

Pauline. — Bel avenir pour me consoler du présent!

Raoul. — N’avons-nous donc plus rien à vendre ni à engager?

Pauline. — Rien du tout.

Raoul. — Mais que faire, mon Dieu?

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Pauline. — Je vous l’ai dit.

Raoul. — Mais savez-vous ce que vous voulez que je fasse, Pauline? Un faux testament! Mais, malheureuse femme ! pensez donc que ma vie entière sera vouée à l'infamie, que l’on me mettra aux galères! Ah ! mon Dieu !

Pauline. — Les galères sont-elles plus cruelles que la vie que nous menons?Et, d’ailleurs, pour un joueur, vous n’étes guère résolu. Je vous propose de jouer un • grand coup; si nous le perdons, nous nous tuerons ensemble. Si nous ne jouons pas le coup, nous le perdrons; car, sans cet espoir, il y a longtemps que je me serais jetée à l’eau ou précipitée par la fenêtre !

Raoul. — Mais, quand je voudrais le faire, comment le pourrais-je?

Pauline. — Je me charge de tout. Pendant que vous vous efforciez de ressaisir quelques branches pourries, moi, je passais les jours et les nuits à l’exécution de mon projet. Tenez, regardez cette lettre de votre oncle.

Raoul. C’est celle qu’il m’a écrite il y a quatre mois, > trois mois et demi avant sa mort, pour me refuser un billet de mille francs.

Pauline. — Eh bien, et celle-ci?

Raoul. — Mais c’est la même !

Pauline. — Il y en a une vraie et une fausse; distinguez- les !

Raoul. — Mais c’est effrayant !

Pauline. — Au contraire, cela doit vous rassurer. Longtemps avant sa mort, j’avais mûri mon projet. Vous aviez un oncle riche, il faut en hériter. J’ai tra-

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vailiô assidûment. Maintenant, je n’ai pas besoin de copier son écriture; je me la suis rendue mienne. Naturellement, j’écris avec son écriture, sans hésitation, sans imitation. On a levé les scellés hier. Vous ne savez que trop le contenu du testament réel : vous n’avez rien. Il faut vous présenter avec un autre testament. Il est tout fait : le voici, entièrement écrit de la main du testateur... Quatre cent mille francs.

Raoul. — Non, Pauline.

Pauline. — Je ne vous ferai plus le tableau de ce que je vous ai sacrifié, de ce que j’ai souffert pour vous; mais je ne vivrai pas dans la misère, je ne lutterai pas contre la faim. Il faut vous décider, car, moi, je le suis. Dites-moi non encore une fois, et je me jette par la fenêtre. Il ne faut qu’un instant pour être brisé sur le pavé et ne plus souffrir.

Elle ouvrit à ces mots brusquement la fenêtre; Raoul se précipita à ses genoux et, les tenant embrassés :

— Pauline, Pauline 1 disait-il en sanglotant, ne me fais plus cette horrible menace, car je t’obéirais!

Pauline le releva, le serra dans ses bras, le couvrit de caresses, en cherchant par moments, d’un œil scrutateur sur la physionomie de son amant les progrès qu’elle faisait sur ses résolutions.

L’âme de feu Bressicr vit bien qu’il allait céder; elle s’enfuit.

Quatre mois plus tard, Pauline et Raoul étaient sur les bancs de la cour d’assises, et un jeune procureur du roi, à la fin de son réquisitoire, s’écria :

« Mais, messieurs, si j’ai appelé toute votre sévérité

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sur le coupable auteur de cette audacieuse tentative, il est un être sur lequel j’appellerai maintenant, non pas votre indulgence, mais votre justice, car l'indulgence ne sera que de la justice.

t Une malheureuse femme, cédant à l’ascendant que l’accusé a su prendre sur elle, habituée à n’avoir d’autres volontés que celles de l’homme qui l’avait entraînée et séduite, s’est, par ignorance, mêlée à ce scandaleux procès. Punissez la main, mais ne punissez pas l’instrument innocent. La complicité de Pauline n’est qu’un crime de plus qui pèse sur la tête de Raoul. » Raoul fut condamné à cinq ans de travaux forcés. II s’étrangla dans la prison.

Pour Pauline, elle est aujourd’hui la maîtresse du jeune magistrat.

Dans un escalier.

Les pieds nus, respirant à peine, un jeune homme de dix-sept ans monte sans bruit les marches du dernier étage de la maison.

Il est à lage où s’épanouissent toutes les belles fleurs de la vie; son cœur est plein d’amour, mais de cet amour qui élève et qui grandit, de cet amour qui est une religion; il est beau et spirituel. Mais les femmes

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qu’il connaît lui préfèrent les hommes usés, qui ne savent plus que réciter l’amour; ce premier amour est dédaigné par les femmes du monde et abandonné aux servantes et aux cuisinières.

Il monte près de la femme de chambre de sa mère. Voilà deux heures qu’il a employées à se décider à monter ; mais, arrivé auprès de la porte, sa respiration est tellement entrecoupée, son cœur bat si fort, qu’il en entend le bruit. Il frappe, et il voudrait n’avoir pas frappé ; on ne répond pas, et il frappe encore; on demande qui est là, mais il n’a plus de voix pour répondre ; il redescend plus doucement encore qu’il n’est monté, il retourne s’enfermer dans sa chambre. Il remet au lendemain son audacieuse tentative .

L’àme de feu Bressier aperçut de la lumière à une fenêtre d’une petite maison isolée. Une grande jeune fille n’était pas couchée et travaillait à la lueur d’une lampe ; mais elle était distraite et s’arrêtait de temps à autre pour écouter quelque bruit de pas éloignés. Tout à coup elle se leva de sa chaise en disant :

— Ah! mon Dieu, j’oubliais! et il aurait encore jappé comme avant-hier.

Elle descendit dans une petite cour et appela Turc. Turc était un beau chien d’arrêt dont le vieux père

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d’Almodie faisait ses délices. C’était grâce à Turc qu’il rentrait toujours au logis la carnassière bien garnie; c’était aussi la sûreté de la maison. Turc vint en remuant la queue à la voix bien connue d’Almodie, et se mit à sauter autour d’elle pour la lécher; mais Almodie froidement lui donna un morceau de viande qu’elle avait apporté. Turc l’avala avec avidité; mais, au bout de quelques instants, il fut saisi d’un tremblement convulsif, il fléchit sur ses pattes, tomba, se releva, et vint en rampant jusque sur les pieds d’Almodie, en la regardant tristement, comme pour lui demander secours. Il poussa un gémissement sourd et tomba sur le flanc. Là, il se débattit quelques instants et mourut : Almodie le repoussa du pied et écouta.

— Trois coups dans les mains, c’est bien là le signal convenu.

Elle alla ouvrir.

Mais l’âme de feu Bressier s’enfuit indignée.

Un jour, des vapeurs grises s’élevèrent tout à coup à l'horizon, un tonnerre lointain roula de sourdes menaces, des nuages chassés par un vent violent rasèrent les arbres et les maisons; l’âme de feu Bressier s’amusa à se laisser emporter au hasard par un de ces nuages. Les nuages vont vite; je ne sais où elle serait allée, si le nuage n’avait fini par crever en pluie sur une toute

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petite ville de je ne sais quel pays. Toujours est-il que c’était une ville fort perplexe et fort occupée : elle était alors en guerro avec une autre ville tout aussi petite, située à quatre ou cinq lieues de distance. Les historiens assignaient plusieurs causes à cette guerre qui durait depuis fort longtemps. Je me suis livré à plusieurs recherches à ce sujet.

L’un des historiens de la petite ville de Nihilbourg commence ainsi, dans le genre de Tacite, qui dit : Urbem Romain a principio reges habuere. « Dieu créa le ciel et la terre. »

Puis, après avoir raconté le crime des hommes et le déluge, cette grande lessive si peu réussie, il explique comment les (ils de Noé repeuplèrent les différentes parties de la terre, par suite de quoi et de beaucoup de circonstances diverses que je ne vous raconterai pas, la petite ville de Nihilbourg se trouve aujourd’hui se composer de deux cent soixante habitants.

Tant de ce que j’ai trouvé dans cet historien un peu diffus, il faut l’avouer, que des traditions du pays, il résulte que les premières querelles entre les deux villes eurent pour sujet un orme placé sur la limite des deux États, et que chacun des deux prétendait lui appartenir.

Cette querelle fut apaisée par une idée ingénieuse d’un des princes de Nihilbourg. Après de longues et cruelles guerres, il proposa, ce qui fut accepté, de faire avec le aeil orme un feu de joie autour duquel dansèrent en rond les habitants des deux pays.

Il faut dire que les historiens de l’autre ville prétendent que c’est, au contraire, un duc de Microbourg qui

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eut l’idée en question. 'Ils reportent ladite idée à l’an 1645, et la chose se trouve consignée ainsi dans les annales de Microbourg:

« 1492. Ludwig, duc régnant, invente une nouvelle manière de faire la tarte aux prunes, l’année où Christophe Colomb découvre l’Amérique. Il règne entouré de la vénération publique et de l’amour de ses sujets jusqu’en 1517.

« 1517. Maximilien remporte de nombreuses victoires sur les habitants de Nihilbourg; meurt couvert de gloire, en 1540,

* 1540. Vilhelm. Il avait un gros ventre.

« 1580. Ludwig II. Ce règne est considéré à juste titre par les écrivains politiques comme la continuation du précédent.

« 1624. Ludwig III conquiert sur les Nihilbourgeois vingt-sept bottes de foin et un cochon gras.

a 1645. Vilhelm II. Sous son règne, on brûle l’orme qui faisait le sujet de la guerre entre les deux pays. »

De leur côté, les habitans de Nihilbourg prétendent, avec une apparence de raison, que cette phrase ne veut pas dire que c’est le duc Vilhelm qui eut l’idée de brûler l’orme. L'historien dit simplement : sous son règne.

En effet, on peut dire : « Racine fit la comédie des Plaideurs sous le règne de Louis XIV. » Ce n’est pas dire que l’auteur des Plaideurs soit Louis XIV.

Quoi qu’il en soit, l’orme brûlé, qui avait paru aux deux pays une magnifique idée, entraîna de nouveaux embarras. Il est vrai que, placé sur la limite des deux États, il servait de prétexte à des discussions; mais,

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quand il n’exista plus, les limites se trouvèrent confondues, des empiétements mutuels amenèrent de nouvelles guerres. Ainsi on trouve dans les annales de Microbourg, dès l’année 1647 :

* Nouvelle guerre avec les Nihilbourgeois relativement à la récolte, indûment faite par eux, d’un demiboisseau d’orge sur les terres de Microbourg. »

Outre les causes politiques, différentes causes que la dignité de l’historien passe sous si'ence, mais que la tradition conserve précieusement, entretenaient la mésintelligence entre les deux nations. Les Microbourgeoises avaient la réputation d’avoir la jambe extrêmement bien faite et portaient des jupes fort courtes.

Les dames de Nihilbourg, qui, au contraire, les portaient extrêmement longues, prétendaient ne pas savoir sur quoi était fondée cette réputation, et affirmaient que, si les convenances ne leur imposaient pas des jupes longues, si elles voulaient; comme les femmes de Microbourg, sacrifier la pudeur à une sotte vanité, elles pourraient montrer de quoi rabattre l’orgueil de ces dames, mais qu’il leur paraissait plus honorable pour elles qu’on dit : « On ne sait pas comment sont les jambes des dames de Nihilbourg. »

Elles ajoutaient que la réputation usurpée par les Microbourgeoises était achetée au prix d’une exhibition impudique, et que cette appréciation faite par le public de choses qui se doivent cacher, n’était, aux yeux des personnes sensées, qu’un monument immortel à la honte des femmes de Microbourg, loin qu’elles dussent le moins du monde en tirer vanité.

F Et; r.nESSfER. ?:,o

Plusieurs chansons avaient été faites, dans lesquelles lus danses de Nihilbourg accusaient les dames de Microbourg d’avoir des amants, à quoi celles-ci avaient répondu par des chansons où elles accusaient leurs rivales de n’en avoir pas.

En un mot, les choses s’étaient continuellement envenimées, et, à l’époque où l’âme de feu Bressier tomba, avec la pluie, dans la ville de Nihilbourg, les deux États étaient en guerre sérieuse. Plusieurs combats avaient eu lieu, dans lesquels chacun s’était attribué la victoire, mais où la seule chose qu’on pût raisonnablement affirmer était qu’on avait reçu de part et d’autre beaucoup de coups et de blessures.

Ce jour-là, c’était l’anniversaire du feu de joie fait avec l’orme litigieux. On célébrait dans les deux pays la Fête de la Paix.

La Fête de la Paix , dans les deux pays, commençait à l’heure où l’orme avait été frappé du premier coup de hache, et c’était encore un sujet de division entre les deux peuples. Les Nihilbourgeois assignaient à ce moment l’heure de cinq heures trois quarts, tandis que les habitants de Microbourg soutenaient que le coup avait été frappé à cinq heures et demie.

Pendant longtemps, de part et d’autre, on allait en procession à la place autrefois occupée par l’arbre; mais, au bout de quelque temps, on remarqua que chaque année, à l’occasion de la Fête de la Paix, il survenait quelques rixes, et que c’était notoirement le jour de l’année où il y avait le plus de têtes fendues et de bras cassés. La procession était donc tombée en désuétude.

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La Fête de la Paix, commencée «à Nihilbourg à cinq heures trois quarts, et à Microbourg à cinq heures et demie, durait toute la nuit. De part et d’autre, on la passait à danser, à boire, à chanter ; mais les chansons, qui commençaient par parler d’amour, finissaient, au bout d’un certain nombre de pots de bière, par dire quelques mots du peuple rival, et il s’en fallait de beaucoup qu’ils fussent révérencieux.

Voici à peu prés ce qu’on chantait à Microbourg, le Jour de la Fête de la Paix :

Dansons gaiement sous les vieux arbres, avec nos filles aux Jupes courtes et aux belles jambes. Les robes longues sont bonnes pour les femmes de Nihilbourg. Tout ce qui nous inquiète, c’est de savoir où elles trouvent assez d’étoffe pour cacher leurs grands vilains pieds.

Qu’aucune fille jamais n’aime un garçon de Nihilbourg, car nos femmes doivent avoir des enfants braves, de bons Microbourgeois.

Mais, d’ailleurs, où est celui des Nihilbourgeois qui oserait venir au milieu de nous?

Garçons de Microbourg, avons-nous encore les bâtons avec lesquels nous leur avons fendu tant de tètes ?

Hourra !

Et on finissait par des cris et des récits de victoires remportées sur les Nihilbourgeois.

A Nihilbourg, pendant ce temps, on chantait:

Dansons gaiement sous les vieux arbres, avec nos filles sages aux longues robes, qui fout qu’il n’y a que leur époux qui verra le bout de leurs pieds.

11 est heureux que les Microbourgeoises n’aient de bien que la ambe, car elles se montreraient toutes nues.

Qu’aucune fille jamais n’aime un garçon de Microbourg, car nos femmes doivent avoir des enfants braves, de bons Nihilbourgeois.

Mais, d’ailleurs, où est celui des Microbourgeois qui oserait venir au milieu de nous?

Garçons de Nihilbourg, avons-nous encore les bâtons avec lesquels nous leur avons fendu tant de têtes?

Hourra!

Et on finissait, comme là-bas, par des cris et des récits de victoires remportées sur les Microbourgeois.

Ce jour-là, à Nihilbourg, c’était, comme je vous le

disais tout à l’heure, la Fête de la Paix.

Le peuple était rassemblé dans le salon du prince régnant, Céderic CXXVII, un de ces pauvres petits princes qui, numérotés comme les uns et les autres, semblent tenir le milieu entre les fiacres et les rois. En défalquant du nombre de deux cent soixante, auquel , se montait la population de Nihilbourg, les femmes, les enfants et les vieillards, il restait à peu près quatrevingts hommes en état de porter les armes. Il s’agissait d’une grande résolution.

Le prince exposa en beaucoup de mots que l’insolence des gens de Microbourg croissait de jour en jour, qu’il était temps d’y mettre un terme, qu’en ce moment ils étaient livrés à la joie, aux plaisirs, et surtout à la bière; qu'il fallait, au milieu de la nuit, les aller surprendre, faire main basse sur eux; qu’on les trouverait ou endormis, ou ensevelis dans l’ivresse; qu’on en aurait bon marché, et qu’ainsi finirait ce peuple sauvage qui de tout temps a mis des pages sanglantes dans les annales de Nihilbourg.

Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme.

Le prince ajouta :

— Il faut donc s’abstenir de bière et de boissons enivrantes. Nous célébrerons demain pour la première

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fois une fête dont l’anniversaire remplacera à l’avenir la Fête de l’Orme : ce sera la Fête de la Paix victorieuse.

De nouveaux hourras accueillirent le prince, qui, animé par le succès, crut devoir ajouter qu’il fallait engraisser les guérets avec le sang des ennemis; ce à quoi personne ne trouva d’inconvénient.

A dix heures du soir, on se mit en route. Je ne parlerai pas des larmes des mères, des femmes, des amantes. Je ne m'arrêterai un instant que sur le désespoir de la femme du prince Céderic CXXVII. C’était elle qui avait conçu le projet d’attaquer ainsi à l’improviste la ville de Microbourg et l’avait suggéré à son mari ; mais, en le voyant partir pour des hasards périlleux, elle arrachait ses beaux cheveux, elle se frappait la poitrine, elle s’accusait d’être une épouse criminelle, une femme sans cœur qui préférait la gloire de son époux même à sa conservation. Elle le suppliait d’abandonner une entreprise glorieuse, il est vrai, mais où sa précieuse vie était en danger. Elle fut si touchante, que le prince allait peut-être céder quand elle ajouta :

— Je sais qu’après votre magnifique discours de tantôt vous serez déshonoré aux yeux de vos sujets si vous ne mettez pas fin à l’entreprise commencée; mais qu’est-ce qu’une vaine gloire? Nous quitterons le palais et les grandeurs, nous irons nous cacher dans un désert, et là, au sein de la nature, nous vivrons de fruits et de laitage...

Le prince ne la laissa pas achever : cette perspective avait peu de charmes pour son imagination, et il était résigné à se couvrir de gloire. Il embrassa tendrement la princesse et s’arracha de ses bras.

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L’âme de feu Bressier resta auprès de la princesse.

En partant, tout le monde voulait être aux premiers rangs. Au bout de deux lieues, il se mit un peu de discipline dans l’armée, et chacun consentit à rester à sa place. Quand on fut à une demi-lieue de Microbourg, on marcha un peu moins vite; à un quart de lieue, on s’arrêta et on tint conseil : quelques-uns alors pensèrent que l’entreprise était grave et périlleuse. Deux ou trois conseillèrent de retourner à Nihilbourg; plusieurs se contentèrent de le désirer; mais le plus grand nombre ne put trouver le courage d’avouer sa peur. Il fut cependant décidé qu’on agirait avec prudence; que si, par hasard, les Microbourgeois ôtaient sur leurs gardes, l’affaire étant manquée, on se retirerait sans coup férir. On envoya quelques hommes à la découverte; puis on continua de marcher sur la ville ennemie, mais lentement et avec circonspection.

Le long de la route, il semblait que tous n’eussent qu’un esprit. On ne parlait que de la gloire; on allait braver des dangers, mais conquérir de la gloire. Toutefois, en creusant un peu la pensée des personnages qui se servaient du môme mot pour l’exprimer, vous eussiez trouvé des variantes assez curieuses.

EXEMPLES. — Je vais conquérir de la gloire! C’està-dire: Je sais à Microbourg, auprès de l’église, une petite boutique d’orfévre sur laquelle j’espère bien faire main basse '

U.\ autre. — Je vais conquérir de la gloire ! C'esl-k-

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dire : Cfi sera un grand hasard si je ne réussis pas, dans la bagarre, à emmener un bon cheval pour remplacer le mi'.';!, qqg je )aisse écloppé à la maison.

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire! C’est-àdire : Je serai bien étonné si je reviens avec la mauvaise souquenille que j’ai sur le dos en ce moment.

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire ! C’est-àdire : Gare si je rencontre quelques belles tilles chez les ennemis !

Un autre. — Je vais conquérir de la gloire! C’est-àdire : Ne pas oublier que je dois rapportera Sophie des pendants d’oreille en or.

Voici nos héros à quelques pas de la ville. Les éclaireurs reviennent dire qu’ils n’ont vu personne et que la ville paraît endormie. Quelques sages font remarquer que c’est peut-être une ruse de leurs perfides ennemis, qu’il ne faut pas s’y fier, qu’il est encore temps de renoncer à une expédition imprudente, qu’il suffirait pour humilier les Microbourgeois que le prince jetât son gant dans la ville en signe de défi.

En ce moment, le cheval du prince se défend; le prince, qui n’a jamais été bon écuyer, veut le retenir, se met en colère cl lui donne un double coup d’éperon. Le cheval se cabre ; le prince rend la main ; le cheval

part au galop et entre dans la ville : on le suit en blâmant sa folle témérité.

Le cheval s’arrête tout à coup en face d’une maison qui lui barre le chemin. Le prince, qui s’est de son mieux retenu aux crins, descend et l’attache à un po-

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tcau. Les Nihilbourgeois se pressent autour de leur chef. Le bruit que le cheval a fait dans la ville doit avoip réveillé leurs ennemis.

Mais comment se fait-il qu’on n’ajt encore vu personne? Pas un factionnaire, pas un cri d’alarme. Les habitants sont-ils ensevelis dans l’ivresse à ce point miraculeux? Deux soldats viennent dire qu’ils ont enfoncé une bputjque, et n’ont trouvé dedans qu’une vieille femme qui s’est mise à genoux et qui leur a demandé grâce. Dans une seconde, on n’a trouvé qu’une femme avec deux enfants et une servante. On les interroge. Leurs réponses et de nouvelles épreuves faites sur d’autres habitations établissent ce fait singulier, qu’il n’y a pas un seul houppe visible dans toute la ville de Microbourg. Qn fouille les maisops ; toutes sont de mêpie : les Jâches guerriers de Microbourg ont pris la fuite ; chacun des soldats nihilbourgeois se couvre de gloire à sa manière.

On met les plaisons au pillage, on brûle une ou deux bicoques, on se Jiyre à toutes les atrocités d’usage en pareil cas; mais bientôt Céderic donne le signal de la retraite. On se rassemble sur la grande place de Microbourg; chacun amène sa part de butin, dont on a chargé les ânes et les chevaux qu’on a pu trouver. Les femmes et les enfants, réunis en troupe, sont emmenés malgré leurs prières et leurs larmes.

La troupe victorieuse se remet en marche.

Le prince, entouré de ses fidèles conseillers, se demande ce que sont devenus les soldats de Microbourg. Pour les soldats nihilbourgeois, chacun raconte ses

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hauts faits; il y en a déjà quarante-trois qui sont entrés le premier dans la ville ennemie.

Ils s’expliquent tranquillement l’absence des Microbourgeois par la terreur qu’ils inspirent. Ils ont parfaitement oublié celle qu’ils ressentaient quelques heures auparavant.

Cependant, par l’ordre du prince, on prend des chemins détournés: on met un peu plus de temps qu’il ne faut pour rentrer à Nihilbourg, mais on évite les fâcheuses rencontres.

On entend tout à coup un bruit de pas et de voix dans le lointain. Le prince donne l’ordre d’appuyer sur la droite, pour s’éloigner de ce bruit. On doit être près de la ville; on rentrera dans la ville par la porte de derrière. Mais est-ce le jour déjà? Comme le ciel est rouget Jamais on n’a vu une aurore aussi éclatante ; car cette lueur est dans la direction de Nihilbourg, et Nihilbourg est à l’ouest. On avance un peu plus vite. Ah I mon Dieu! des flammes se font voir distinctement. Le feu est à la ville de Nihilbourg ! On laisse les prisonniers et le butin à la garde d’un tiers de la troupe ; le reste se précipite en avant.

Comment se fait-il qu’on n’entende pas de cris ? Les femmes et les enfants n’ont donc pas été réveillés par cet affreux accident? On s’empresse, on éteint le feu de deux maisons embrasées; une troisième est tellement enveloppée pai les flammes qu’il n’y a rsn à faire, ni même à essayer.

On n’a trouvé personne dans les deux maisons sauvées.

Les femmes et les enfants qui les habitaient ont-ils

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péri dans les flammes, ou se sont-ils sauvés dans quelque autre habitation ?

Le jour commence à poindre ; le butin et les prisonniers arrivent avec leur escorte; les vainqueurs entonnent des chants guerriers. Pcr.onne ne sort des maisons; on renferme provisoirement les prisonniers dans les deux maisons abandonnées, et on y place des sentinelles.

Chacun alors s’empresse de rentrer chez lui avec sa part de butin, le prince Céderic comme les autres. Mais quel n’est pas l’étonnement du prince, lorsqu’il ne trouve chez lui aucune des femmes de la princesse Frédérique I II se hâte d'entrer dans l'appartement de la princesse : elle n’y est pas!... Il est effrayé du désordre qui y rèïne, des meubles brisés, des portes enfoncées : le palais a été pillé ! Le prince, accablé, veut s’asseoir ; il ne reste pas une chaise.

Le prince n’est pas le seul qui trouve chez lui un pareil sujet d’étonnement et de douleur : chacun de ses sujets trouve sa maison scrupuleusement déménagée; il n’y a plus ni un meuble, ni une femme, ni un enfant, ni un vieillard dans Nihilbourg.

On se rassemble en tumulte sur la place; le prince harangue ses sujets. Tout porte à croire qu’un perfide ennemi a lâchement abusé des ombres de la nuit pour s’introduire dans la vilie et se livrer, au mépris du droit des gens, à toutes les horreurs dont est capable une soldatesque effrénée.

On accab e les Microbourgeois de malédictions; on s’étonne que le ciel laisse impunis des brigand ; pareils.

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