XXI^C
Quand on fat retourné à la ville, du Bois continua à -se montrer fort assidu- Il parla de mariage ; on ne fit ■que ^quelques objections faciles à lever, puis on consentit.
M. de Lieben reparut. Il ne tarda pas à s’apercevoir de la mort de ses espérances; il ne sut pas se résigner de bonne grâce et s’avisa d’être gênant et importun. S’il arrivaitcliez A roi ise avant du Boismu pendant qu’il y était, iuen ne le décidait à lever le siège, que du Bois ne sortît. Il se rabattit cependant sur Mélanie, mais il fut fort mal reçu. Sa position dans Ja maison était devenue ridicule ; mais il ne pouvait prendre sur lui d'en disparaître.
Pour Mélanie, elle pensait à Louis; elle flottait incertaine entre l’amour et le préjugé ; puis, quand l’amour 1 -emportait, elle se.disait :
— Mais il est amoureux d’Arolise et n’a jamais fait attention à moi.
Puis elle pensait que sa position et celle de Louis lui permettaient de faire des avances, à peu près comme une princesse fait inviter un homme à danser. Elle songeait que Louis, aimé d’elle, se consolerait bien vite des dédains de sa tante, dont les agaceries assez peu modérées étaient peut-être la seule cause de l’amour du pêcheur.
FEU BRESSIER.
Du Bois ne tarda pas à avertir Louis qu ! il était temps de brusquer un peu le dénoùment. K n'osait presser Arolise de hâter son bonheur sans se foire présenter officiellement à sa famille et à ses amis comme M. de Wierslein, et cela dépassait par trop les limâtes d’une plaisanterie déjà fort prolongée.
— il y a, dit du Bois à Arolise, une prière que je veux vous a dresser et une confidence que je veux vous faire; mais il faut que ce soit aux lieux où je vous ai vue pour la première fois.
— Quoi I dans votre île?
— Dans mon île.
— C’est une folie, répondit Arolise, qui songeait à l’embarras que lai causerait la rencontre de Louis.
— C’est fort sérieux, reprit du Bois, et voici mon projet : il faut que vous me présentiez enfin à vos parents et à vos amis, et je tiens beaucoup -à ce que ce soit là-bas. Invitez-les doncà «ne fête que vousy commanderez vous-mème; tout doit être fait en votre nom. Là, vous me donnerez, devant eux, l'assurance de mon bonheur.
Arolise fit qûelques objections ; mais elles n’étaient pas difficiles à résoudre.
— Pour quand sera cette fête? dit-elle.
— Pour après-demain.
— Mais les préparatifs?
— Je m’en charge.
— Et les invitations?
— Je’ vais les -écrire ; je les écris.
— Quel homme pressant!
FEU BRESS1ER.
— Et pressé.
— Qui inviterai-je?
— Qui vous voudrez. Voici déjà trois lettres d’écrites.
— Que me faites-vous dire ?
— Voilà :
• Je compte que vous me ferez le plaisir de passer la journée avec moi après-demain. Nous dînerons, nous danserons, nous souperons, et je vous apprendrai alors, à vous et à quelques amis, une détermination qui décidera de mon bonheur et de mon avenir. »
— Singulière invitation! Et l'adresse?
— Ici, chez vous. Plusieurs voitures seront à votre porte; vous inviterez ces messieurs et ces dames à monter dedans, et on les mènera là-bas sans rien dire.
— C’est bien fou; mais ce serait joli et amusant, si cela ne se mêlait à des choses aussi sérieuses.
— Voulez-vous me dicter les adresses?
— Écrivez.
Arolise dicta une douzaine d’adresses que du Bois écrivit fidèlement, jusqu’au moment où elle dit :
M . le baron de Lieben, place Royale, n° 3.
Du Bois fit une légère grimace ; mais, se remettant bientôt, il écrivit, à la place du nom qu’on lui dictait: « A Henri IV, sur le pont Neuf, » et mêla cette lettre aux autres.
— Et vous, dit Arolise, n’invitez-vous pas quelques amis?
— Certainement; en première ligne, Arthur du Bois.
— Qu’est-ce que c’est que ça?
FEU BRESSIER.
— Ça?... C’est un de nos jeunes gens à la mode, un garçon auquel on trouve généralement de la ligure et de l’esprit.
— Ahf un vilain nom.
— Ce n’est pas ce que vous croyez ; cela ne s’écri* pas Dubois d’un seul mot, comme un valet de comédie ce nom vient d’une propriété, d’un bois, d’un bois im mense qui a appartenu, dit-on, à sa famille, et s’écri en deux mots, du Bois.
— Au reste, cela m’est égal.
Il écrivit encore quelques adresses. Arolise sonna un domestique prit les lettres, et du Bois ordonna d< le§ mettre à la poste.
— Mais, dit Arolise, ne serait-il pas plus convenable de les faire porter ?
— C’est vrai, mais ce serait moins sûr. Portez-les ? la poste.
Arolise avait envie d’attendre ses invités et de le.‘ conduire à l’île, comme on en était convenu; mais de Bois insista si longtemps, qu’elle finit par céder au dé sir qu’il manifestait qu’elle vint jeter un coup d’œil sui les préparatifs.
— Ce ne sera pas long, disait-il, et vous pourrez revenir ici avant leur arrivée.
Le jour désigné pour la fête, vers une heure de l’après-midi, du Bois emmena Arolise et Mélanie. Les invitations n’étaient que pour quatre heures. Les chevaux gris feraient la route facilement en une heure. Il ne fallait pas une heure certainement pour qu’ Arolise vît si tout était arrangé à sa fantaisie; on pouvait avoir
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oublié bien des choses ; on avait eu ai peu de temp !
On part, on arrive. Deux bateaux sont sur la rive ; mais dans aucun des deux hommes qui les mènent on ne reconnaît Louis. Arolise respire plus librement; elle avait peur de ses regards. Mélanie se sentit également soulagée, car elle avait pris une grande résolution et elle se trouvait presque heureuse de ne pas pouvoir l’exécuter, tant elle était tremblante. Elle avait écrit à Louis, et elle s’était, après mille incertitudes, juré à elle-même qu’elle lui remettrait la lettre. On entre dans l’île : la décoration est parfaitement entendue ; mais le repas, tout splendide qu’il est, est mal arrangé. Il y a aussi quelque chose à refaire à la salle de verdure où l’on doit danser. Du Bois l'espérait bien.
— Allons, vous voyez, dit-il, j’ai bien fait de vous amener.
— Mais je ne pourrai rien changer, il faut que nous partions.
— Non, restez. Mademoiselle Mélanie prendra ma voiture et amènera votre monde, que vous recevrez
— Heureusement que je suis habillée.
Mélanie ne demande pas mieux; elle irait au bout du monde, pourvu qu’elle puisse retraverser la rivière et retrouver une chanGe de voir Louis. Son courage lui est revenu avec les obstacles.
Arolise et du Bois la conduisent au bateau. Point de Louis. Elle montedans la voiture; mais, au moment de donner des ordres que demande le laquais, elle songe tpi’ il est de bonne heure, qu’elle a le temps d’aller voir
FEU BRESSIER.
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l’enfant sauvé par Louis. Peut-être le rencoUtrcra-t-elle; puis la raèredui parlera de Louis, et... si elle l’osait... Pourcpioi pas? il n’y a rien de si simple Elle peut prier cette femme de remettre la lettre au pécbenr.
La mère et l’enfant la reçoivent avec joie. Naturellement, on vient à parler du pêcheur.
— Ma bonne* dit Mélanie en tremblant* vous le voyez souvent; faites-moi le plaisir de lui donner cette lettre : c’est une commission que... quelqu'un..- m’a donnée pour lui.
— Très-volontiers, ma chère demoiselle.
Elle prend la lettre et la met sur le dressoir en bois où elle place sa vaisselle.
— Si vous restiez un peu, vous le verriez sans doute, car je l’ai aperçu de loin ce matin sur la rivière, et il ne tardera pas. à repasser devant nous.
— Non, ce serait impossible; je n’ai pas le temps, je suis déjà en retard.
— Attendez au moins que j’aille vous chercher un bouquet dans le jardin, derrière la maison.
Mélanie, sur le seuil de la maison, jette les yeux du côté de la rivière, et voit aborder Louis dans son ba- > teau ; elle se retire un peu en arrière. Mais quel est son étonnement, lorsque, sur un signe de Louis, le laquais qui attend Mélanie auprès de la voiture court vers le pêcheur, et, droit, le chapeau à la main, a l’air de recevoir ses ordres! Puis il revient et dit à demi-voix au cocher :
— M. de Wierstein voulait savoir ce que nous faisions là.
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— M. de Wierstein! dit-elle.
Elle saisit rapidement sa lettre laissée sur le dressoir et la cache dans son sein. Quelques instants après, Louis entre dans la maison avec la mère de l’enfant : il
„alue Méianie, lui parle de sa tante avec regret. Mélanie écoufe à peine, elle est préoccupée, troublée; elle cherche à deviner le mystère dont le hasard lui a appris la moitié. Elle répond machinalement :
— Pauvre monsieur Louis!
— Oh! oui, dit Louis, elle m’a rendu bien malheureux 1
— Comme il l’aime encore! pensa Méianie ; quel bonheur que j’aie repris ma lettre!... Mais que se passe-t-il dans l’île et qu’est-ce que tout cela veut dire?
— Ah! mademoiselle, dit la bonne femme, vous pouvez donner maintenant à M. Louis la lettre que vous m’aviez laissée pour lui.
Méianie voit sur le visage du pécheur plus d’étonnement que de joie. Elle serre sa lettre contre son sein pour s’assurer qu’elle est là.
— Mais où est donc la lettre? Je l’avais mise sur le buffet.
— Cela ne fait rien, ma bonne; il n’y avait dans la lettre qu’un mot que je vais écrire, si vous voulez avoir l’obligeance de me donner du papier et une plume.
Méianie écrit quelques mots à la hâte et d’un mouvement presque convulsif. Une idée subite lui a passé par la tète. Elle cachète sa lettre avec soin. La bonne femme n’a pas de cire ; mais Méianie cause de choses
FEU BRESS1ER.
indifférentes jusqu’à ce que le pain à cacheter soit bien sec ; puis elle dit :
— Monsieur Louis, voici la lettre que j’avais laissée pour vous, et que, ne pensant pas vous rencontrer, j’avais remise ici pour qu’on vous priât, de ma part, de la porter le plus tôt possible à ma tante, madame de Liriau, qui est en ce moment dans l’île avec M. de Wierstein. Elle est pour elle du plus haut intérêt.
En prononçant ce dernier mot, Mêlanie, qui regarde attentivement la physionomie du pêcheur, y voit passer un imperceptible sourire. Elle dit adieu à la bonne femme et embrasse l’enfant; elle a le cœur gros et voudrait être partie pour laisser couler les pleurs qui l’étouffent. Elle a découvert que Louis est M. de Wierstein, et qu’il aime toujours Arolise. Elle remonte en voiture. Louis lui donne la main avec sa bonne grâce ordinaire, mais qui maintenant ne l’étonne plus.
La voiture part au grand trot.
Louis retourne la lettre dans tous les sens :
— Qu’écrit-elle à sa tante? ' ' * . .
Mais il pense qu’il n’y est pour rien, puisque la lettre
était faite avant son arrivée et à un moment où Mélanje ne croyait même pas le voir. Il reprend son bateau et se dirige vers l’île, en rêvant à Arolise, car du Bois avait raison : plus d’une fois Louis a regretté l’épreuve, plus d’une fois il s’est dit : « Arolise m’aimerait tel que je suis réellement, c’est-à-dire avec mon nom, avec ma figure, avec mon esprit. Ce que je veux sottement qu’elle aime, ce n’est pas plus moi que si je changeais mon visage, que si je supprimais ce que je puis avoir
FEU BRESSIER.
d’esprit. Pourquoi me suis-je avisé de me montrer sous un jour désavantageux pour plaire à une femme? et moi-môme, la position d’Arolise dans le monde, sa fortune, son éducation, tout cela n’est-il absolument pour rien dans l’amour qu’elle m’inspire? J’ai fait une sottise; elle aime le luxe et un beau nom : au lieu de m’en irriter bêtement, n’aurais-je pas dû, au contraire, me trouver heureux de pouvoir lui offrir ce qu’elle aime? N’ai-je pas agi comme un homme qui, apprenant que la femme qu’il aime préfère les cheveux blonds, irait immédiatement se les faire teindre en noir? Mais, ajoutait-il tristement, je ne puis revenir sur ce que j’ai fait. Vengé 1 belle vengeance! quand je grince les dents à la seule pensée qu’elle sera à lui! Ah ! c’est elle qui sera vengée de moi et de mes folies! »
Le paradoxe qu’avait trouvé Louis de Wierstein pour excuser Arolise était absurde; car le choix qu’avait fait Arolise de du Bois, qu’elle croyait M. de Wierstein, prouvait, non pas qu’elle aimât Louis avec son nom et sa fortune, mais tout simplement qu’elle n’aimait que le nom et la fortune. Mais quel est l’homme d’esprit et de jugement qui, en pareille circonstance, n’ait quelquefois aussi mal raisonné? Louis est triste, malheureux, perplexe; par moments il a envie d’étrangler du Bois; il le déteste, il le trouve sot, fat, triomphant; puis il voudrait, s’il en était encore temps, lui dire :
* Va-t’en, je te donnerai une maison, je te donnerai ce que tu voudras; j’aime Arolise : je suis bête, je suis fou; mais je l’aune et je ne veux pas la donner à un
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autre. » Mais il voit le sourire (le du Bois, qui lui dirait : « Je le savais bien. » Et puis comment expliquer ce qui s’est passé? Arolise lui pardonnerait-elle d’avoir été ainsi jouée? D’ailleurs, il la hait, il faut qu’elle soit punie, qu’elle épouse du Bois, qu elle soit malheureuse, qu’elle porte un nom ridicule; les choses sont trop avancées, il n’y a plus moyen de reculer.
Par moments il espère vaguement que leur plan ne réussira pas, qu’elle s’indignera contre du Bois; mais alors elle s’indignera aussi, et au moins autant, contre Louis. Malheureusement, le plan n’est que trop bien fait : elle est tombée dans le piège, elle est dans l’île ; dans une heure, les invités vont arriver; ils savent par sa lettre que c’est pour leur présenter son mari. L’orgueil d’ Arolise pourra-t-il jamais se résigner à leur dire qu’elle a été jouée, qu’elle épousait du Bois parce qu’elle lui croyait un beau nom et de la fortune, et que ce n’était que pour cela qu’elle l’épousait? Elle est prise. Et il pensait au mariage, il pensait à Arolise dans les bras de cet imbécile de du Bois, et il frémissait d’indignation. Jamais il ne se l’était représentée si belle. Il se rappelle la lettre de Mélanie, il va la porter, la remettre lui-même; il veut revoir Arolise ; il saura quel effet sa présence produit sur elle.
Et il reprend son paradoxe : « Peut-être m’aimaitelle; mais pouvait-elle épouser un misérable batelier? Quelle est la femme du monde qui l’aurait fait? Et si elle épouse du Bois... Devait-elle rester veuve toute sa vie, parce qu’elle avait rencontré par hasard un pauvre diable qui ne lui déplaisait pas, mais dont la condition
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ne lai permettait pas de penser à lui sans honte? » Décidément, c’est lui qui a tort, c’est lui qui est fouet criminel. Et sa vanité ne lui permet pas d’aller tout dire à du Bois. Et il va perdre Arolise, elle sera à du Bois. A cette pensée, sa haine se ranime : « Oui, elle sera à lui, et je l’accablerai de sarcasmes et de mépris. »
Cependant il va porter la lettre, il veut la revoir, il veut qu’elle le voie; il donne quelques coups d’aviron, puis s’arrête et se laisse aller à ses rêveries. Le temps se passe : trois ou quatre fois il se rapproche de l’île sans continuer son chemin; mais il entend rouler des voilures; une s’arrête au bord de la rivière, en face de l’île, les autres la suivent. Les bateliers traversent pour aller prendre les personnes qui en descendent. Voici le grand coup qui va se jouer. Louis sent une sueur froide sur tout son corps; il fait force de rames, il veut arriver avant eux, il veut entendre la révélation qu’il faut enfin que du Bois fasse à madame de Liriau, pour qu’elle le présente à ses parents el à ses amis sous son véritable nom.
Pendant ce temps, un domestique est venu annoncer à du Bois, qui est assis avec Arolise dans un petit kiosque, que la société arrive, qu’on voit une des voitures descendre le chemin qui conduit à la rivière.
Déjà, depuis une heure, du Bois prépare, non sans quelque anxiété, son coup de théâtre. Il a juré mille fois à Arolise qu’il l’aimait pour elle-même, qu’il l’aimerait de même si, au lieu d’être une femme du monde et une femme élégante, elle était une simple bergère. Il demande à Arolise si, de son côté, elle l’aimait pour
FEU BRESSIER.
lui-môme ; à quoi Arolise ne peut faire autrement que de répondre oui.
Il fait l’éloge de la retraite, de la médiocrité; Arolise le laisse parler, et regarde négligemment à travers les vitraux du kiosque. Après ce qu’a annoncé le domestique, du Bois voit qu’il n’y a plus à hésiter. Il demande à Arolise si elle pardonnerait une tromperie qu’il lui aurait faite, entraîné par la passion invincible qu’elle lui avait inspirée; mais il s’aperçoit qu’elle ne l’écoute pas, qu’elle est troublée : elle a vu Louis qui rôdait dans l’Ile, elle craint qu’il ne vienne dans le kiosque.
— Monsieur de Wierstein, dit-elle à du Bois, voici un batelier qui vous cherche sans doute; ne le laissez pas venir jusqu’ici.
Du Bois regarde ; il ne veut pas non plus que Louis parvienne jusqu’à Arolise. Il sort du kiosque. Louis lui parle bas, lui montre la lettre de Mélanie, én disant :
— Il faut que je la lui remette, je l'ai promis à la nièce.
— Non, répond du Bois, je vais la lui donner; c’est elle qui m’a dit de ne pas te laisser entrer dans le kiosque.
Il quitte Louis, retourne près de madame de Liriau, et lui dit :
— Voici un mot que votre nièce a chargé un batelier de vous remettre.
— Monsieur de Wierstein, dit Arolise après avoir lu, dites à ce batelier de ne pas s’éloigner; je ne veux pas qu’on nous trouve ainsi seuls encore.
Il ressort, et dit à Louis :
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— Cela va bien; j’allais lâcher le grand mot quand tu es arrivé. Cela n’ira pas si mal que je le craignais. Elle est déjà préparée. Ne t’éloigne pas; elle ne veut pas qu’on la trouve seule avec moi.
Du Bois rentre et trouve Arolise pâle et tremblante. Il lui demande ce qu’elle a. Elle répond qu’elle n’a rien, ainsi que répond toute femme à pareille question. On entend des voix et des pas. Du Bois se jette aux genoux d’Arolise et lui dit :
— Pardonnez à ma passion, qui m’a fait vous tromper; je ne m’appelle pas de Wierstein, mais du Bois. Je vous adore; je passerai toute ma vie à me faire pardonner une innocente supercherie qui ne prouve que l’ardeur de ma passion pour vous.
— Ah 1 monsieur, dit Arolise, c’est une horrible trahison, une épouvantable lâcheté !
— Voici mes amis, allons au-devant d’eux; nous ne pouvons attendre plus longtemps. Vous m’aimez : que vous importe que mon nom commence par une lettre ou par une autre? D’ailleurs, comment reculer maintenant? Pensez à l’effet que produirait un changement de détermination devant tout le monde.
Arolise est toujours pâle; mais il y a dans ses yeux de la fièvre et de l’assurance.
— Eh bien, monsieur, allons au-devant d’eux.
Ils sortent du kiosque; Louis les attend à la porte. Il est aussi pâle qu’ Arolise, car du Bois lui fait signe que cela va bien. A ce moment, Mélanie et une douzaine de personnes conduites par un domestique débouchent d’une allée sombre. Arolise a quitté brusquement le
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bras de du Bois. Elle fait quelques pas au-devant des nouveaux venus et leur dit :
— Permettez- moi d’abord de vous présenter un homme qui sera bientôt votre parent, et, j’espère, votre ami, mon futur mari, M. Louis de Wierstein.
Elle se retourne, saisit la main de Louis, qui reste comme frappé de la foudre, et le présente aux arrivants.
J’ai dit que Louis était comme frappé de la foudre, il ne me reste pas de comparaison pour du Bois; mais, je ne sais de quoi le dire frappé, je puis dire qu’il était néanmoins fort accablé.
On s’empresse autour d’Arolise; car, épuisée d’émotions, elle tombe sans connaissance dans les bras de Mélanie. Elle ne tarde pas à reprendre ses sens : les uns attribuent l’accident à la chaleur; Mélanie s’empresse de dire que sa tante n'a pas encore mangé de la journée : alors on ne s'étonne plus. Du Bois disparaît, et va attendre Wierstein dans un endroit où il le fait demander par un domestique. Il est furieux, il se croit joué par Louis. Louis lui affirme sur l’honneur son extrême innocence.
— Si tu ne m’as pas joué, dit du Bois, c’est que nous sommes joués tous les deux.
— Tais-toi, dit Wierstein, tais-toi, ne me réveille pas, je suis le plus heureux des hommes.
— Pauvre garçon! dit du Bois.
— Tu épouseras Mélanie.
— Moi? Jamais! Je ne veux pas revoir Arolisc, je vais voyager.
188 * , • FEU BRESSIER.
— Je te prèle vingt mille francs pour ton voyage.
Pendant ce temps, Arolise, un instant seule avecMé-
lanie, lui disait :
— Ali! ma chère enfant, tu m'as sauvée; car je serais morte de honte et de désespoir si j’étais tombée dans cet horrible piège.
— Mais que pensera M. de Wierstein? demanda Mélanic.
— M. de Wierstein! il s’occupe plus que moi de trouver à ma conduite des excuses et des explications. Mais déchirons ta lettre, ta chère lettre; car, si jamais quelqu’un la trouvait, tout serait perdu.
Et Arolise déchira le billet de Mélanie, où il n’y avait que ces mots :
« Chère tante, prenez garde à vous, on vous trompe : il se passe quelque chose d’horrible que je ne puis deviner. L'homme qui est avec vous n’est pas M. de Wierstein. M. de Wierstein est le pêcheur Louis, je viens d’en acquérir la certitude, et il vous adore.
« Mélanie. »
Les morceaux de la lettre furent ramassés par Mélanie, qui alla les brûler.
Le soir, Arolise dit à Louis :
— Comme je suis bonne, Louis, et comme il faut que je vous aime pour vous avoir pardonné l’affreux jeu que vous avez joué avec moi!
Louis lui baisa la main.
— Mais, dit-elle, est-ce que vous avez cru me tromper un moment ?
— Mais, dit Louis, qu'élait-ce que la lettre de Mêlante? ,
— Du papier blanc. Il fallait bien un prétexte pour que vous fussiez près de moi au moment nécessaire.
— Ah! la petite nièce aussi m’a trompé?
— Vous le méritiez bien.
— Quand je pense que j’ai mis tant de temp? à apporter cette lettre! Et si je n’étais pas arrivé à temps?
— J’avais un autre moyen. Mais, à propos, je vous demanderai une complaisance, Louis.
— Ordonnez.
— Je ne veux plus voir M. du Bois; le rôle qu’il a joué dans tout ceci est bas et odieux.
— Il part cette nuit pour un voyage.
Mélanie pleura toute la nuit Par moments elle se reprochait d’avoir trompé Louis ! mais il était si heureux 1
C’était une partie de son bonheur à elle.
L’âme de feu Bressier s’envola; elle avait horreur d’Arolise.
L’âme de feu Bressier était un peu découragée; elle resta quelques jours sans faire de nouvelles épreuves, s’enfonçant dans le nectaire des fleurs avec les abeilles, se baignant dans les gouttes de rosée que le matin sus-
FEU BRESSIER.
pend à la pointe des brins d’herbe, comme des diamants, des opales, des rubis, des émeraudes, que boivent les premiers rayons du soleil.
Tantôt, avec la cétoine verte, elle dormait dans les roses blanches; tantôt, avec le criocère écarlate, elle se cachait dans le calice d’argent des lis, ou elle s’enivrait de l’odeur des tubéreuses.
Au sein de cette nature où tout est né pour aimer, où les insectes se cherchent dans les fleurs qui se fécondent par des caresses embaumées, elle songeait tristement qu’elle n’avait encore pu trouver un homme et une femme s’aimant également, qu’elle n’avait pu encore surprendre un baiser qui fût des deux côtés un baiser d’amour. Ainsi Mélanie aimait Louis qui aimait Arolise, et Arolise n’aimait qu’un nom et de l’argent.
Les femmes se servaient de l’amour pour acheter, comme avec une monnaie universelle, les grandeurs, la pompe, les plaisirs.
S’il se trouvait par hasard deux êtres capables de ressentir un amour réel, ils ne se rencontraient pas, ou se trouvaient dans la vie placés dos à dos; chacun des deux se trouvait apparié avec un être d’une autre nature.
L’amour semble exister toujours entre deux personnes, non pas qui s’aiment également, mais l’une qui aime et l’autre qui est aimée : à tel point, que parfois il arrive que les deux changent de rôle, que l’amant, par exemple, aime avant la possession, et que la maîtresse aime après.
Par moments, l’ôtne de feu Bressier regrettait de ne
F U BRESSIER.
pas être remontée au soleil en sortant de sa prison.
Un jour cependant, comme elle s’amusait au fond d’un grand cactus pourpre à charger les pattes d’une abeille de la poussière d’or des étamines dont elle doit faire son miel, elle s’avisa de suivre l’insecte dans son vol capricieux.
Après être entré dans quelques fleurs du jardin, l’abeille s’éleva tout à coup à une grande hauteur, et pénétra par la fenêtre dans une chambre pleine de fleurs rares dans de magnifiques vases du Japon. C’était la plus jolie chambre qu’on pût voir. Des étoffes de soie blanche tendues au plafond et sur les murailles en faisaient une tente attachée avec de grosses ganses d’or. Le parquet était couvert de peaux de tigre, la cheminée chargée de vases de la plus grande richesse; sur un canapé du temps de Louis XV, en bois doré, avec des coussins en soie blanche, était à demi couchée une femme dont le costume trahissait un reste de deuil ; elle était d’une grande beauté.
Ses regards étaient pleins d’un feu humide, toute sa personne respirait la tristesse et l’amour; mais ni l’un ni l’autre de ces sentiments n’étaient inspirés par celui dont on portait un deuil si coquet, ou plutôt contre le deuil duquel on combattait avec tant d’adresse. L’abeille fit quelques tours dans la chambre, se plongea et se roula dans les amaryllis des vases, puis s’échappa. Pour l’âme de feu Bressier, elle resta auprès de la belle veuve, se jouant dans ses cheveux et dans les dentelles de sa parure, et pensant que l’heureux mortel auquel elle songeait devait être bien lier de son amour et l’ai-
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mer de son côté de toutes les forces de son Ame. Hélas! elle se trompait encore une fois; elle eut besoin de passer quelque temps auprès de madame Ernsberg pour s’en convaincre. Quelques lettres écrites par madame Ernsberg à une de ses amies nous mettront à môme, de notre côté, de savoir la vérité sur ce point. -
MADAME ERNSBERG A MADAME D’ACHEVILLE.
Mon Dieu, oui, ma chère amie, je veux bien vous dire mon secret, car il faut que j’en parle, il m’étouffe, et ce n’est qu’à vous que j’en puis parler.
Vous ne vous ôtes pas trompée sur ma préoccupation ; malgré le plaisir que vous ne doutez pas que j’éprouve auprès de vous, je n'ai pu me distraire d’une seule pensée pendant les quelques jours que vous avez passés chez moi et pendant ceux que vous m’avez emmenée passer à la campagne.
J’aime! je ne vous le nierai pas plus longtemps; et, si j’ai si mal répondu aux questions que vous me faisiez, c'ei’t que c’est un aveu que l’on aime mieux faire de loin qu’en face. D’ailleurs, il y a dans le sentiment qui s’est emparé de moi des circonstances assez étranges pour qu'il me soit assez embarrassant de vous les conter, vous ôtant auprès de moi avec vos grands yeux noirs si interrogatifs et votre bouche si moqueuse.
FEU BRESSIER.
Voici l’histoire, mais sans embellissement, quoique jamais peut-être histoire d’amour n’en eut autant besoin :
La première fois que je l’ai rencontré, c’était dans la rue, sans savoir son nom, sans que rien dût me le faire remarquer, sans qu’il me remarquât surtout. Depuis, je le rencontrai de temps en temps, et, comme si je l’eusse connu, je me disais : * Tiens, voilà ce monsieur 1 »
A peu près à cette époque, quelqu’un dût le présenter chez ma tante; il ne vint pas. Je m’attendais à voir le visage d’un homme dont on m’avait beaucoup parlé, et dont la peinture a pour moi un charme particulier. J’étais on ne peut plus contrariée.
Un soir, au théâtre, quelqu’un me dit : « Fernand est auprès de moi. * Je cherchai à le voir, mais il changea de place : cela me fut impossible.
Une année se passa ainsi; je conservais le désir de voir Fernand, dont je connaissais tous les tableaux, dont je recherchais les moindres dessins, remarquant, toujours, quand je la rencontrais, la personne inconnue, dont le regard indifférent exerçait sur moi une puissance inexprimable lorsque je passais à côté d’elle dans la rue.
Du reste, je ne sais s’il alla chez ma tante; j’étais brouillée avec elle pour des affaires de la succession de mon mari. Je n’avais plus d’occasions ni de chances pour rencontrer Fernand dans le monde, et je n'y songeai plus.
Un jour, par une froide matinée de printemps, en ou-
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vrant la fenêtre de l’appariement que j’habite avec ma mère depuis mon veuvage, je vis, se promenant dans le jardin qui dépend d’un autre logement, l’inconnu qui, suivi d’un jardinier, paraissait lui donner des ordres et agir en maître. Je le reconnus tout de suite; mais, , comme j’avais fait un peu de bruit en ouvrant la croisée et que ses yeux se levaient, je rentrai dans le fond de l’appartement.
Une femme de mes amies vint me voir, et, tout en causant, nous nous mîmes à la fenêtre.
— A qui est ce jardin? me dit-elle.
— Hier, dis-je, il n’était à personne; mais je crois qu’aujourd’hui il est loué : on vient d’y mettre un jardinier.
A ce moment, l’inconnu sortit d’un bouquet d’arbres et mon amie me dit :
— Est-ce là le nouveau locataire?
— Je le pense, répondis-je.
— Eh quoi I reprit-elle, est-ce que vous ne le connaissez pas?
— Non, vraiment.
— Mais c’est le peintre Fernand.
— Ah! dis-je, c’est singulier.
Puis je m’aperçus que je disais une sottise. En effet, qu’y avait-il là de singulier?
Je ne me rappelle pas bien si j’avais affaire dehors; toujours est-il que je ne tardai pas à m’habiller et à faire demander une voiture. En sortant, je dis à la portière :
— Est-ce que M. Fernand va demeurer ici?
FEU BRESSIER.
— Oui, madame, dit-elle. Est-ce que madame le connaît?
En vérité, je ne sais pourquoi, mais je me sentis rougir.
Je ne sais pourquoi!... Ohî si vraiment, je le sais!... N’avons-nous pas en nous une sensation qui s’éveille à l’approche d’un événement important, d’un bonheur, et surtout d’un malheur?
Toute préoccupation cessa. Je le rencontrais sans que rien en moi s’en réjouît; je passais longtemps sans le rencontrer, sans éprouver de chagrin.
Un matin, ma mère reçut un billet. Fernand sollicitait d’elle la permission de lui demander quelques renseignements sur une personne de sa connaissance, ren-seignements qu’elle seule, disait-il, pouvait lui donner.
Comment, moi qui n’ai jamais eu aucune coquetterie, pas même à ce degré qui est naturel aux femmes; comment, pour le recevoir, ou plutôt pour le voir un moment, car il était probable que j’aurais à le laisser seul avec ma mère; comment fis-je de ces frais que, de bonne foi, je ne me rappelle, en pareil cas, avoir faits pour personne?
J’aurais voulu être bien, avoir de l’esprit, et tout cela pour faire une belle révérence quand il entra, et me retirer. Il me demanda si je ne m’en allais qu’à cause de lui, et ajouta qu’il était heureux d’avoir à dire que ce qu’il avait à demander à ma mère n’avait rien de mystérieux. J’hésitai un moment; mais ma mère me fit signe de rester.
Ce qu’il demanda, en effet, n’exigeait pas de tète-à-
FEU BRESSIEH.
tête, cl, quand il fut parti, je me sentis tout heureuse de penser que ce n’était peut-être qu’un prétexte pour s’introduire à la maison.
De ce jour, des rapports généraux s’établirent entre nous; quand nous nous rencontrions, ou quand il me voyait à la fenêtre, nous échangions un salut. Il vint quelquefois à la maison ; il prêtait des livres à ma mère et à moi, mais presque toujours il se contentait de les remettre à ma femme de chambre, sans demander à nous voir.
Un jour, je parlai devant lui d’un livre qui venait de paraîlre et qu’on ne pouvait se procurer. Une heure après, il me l’envoya avec un billet dans lequel il me disait qu’ayant fait pour moi une chose impossible, il viendrait le lendemain chercher mes remercîments.
Son billet était aimable. Quand on me le remit, j’avais deux personnes avec moi; je m’embarrassai de l’embarras qu’il me causait.
Il ne s’agissait plus de ma mère ni de prétexte : c’était lui qui venait chez moi.
Il me sembla que la manière dont j’avais paru désirer ce livre avait provoqué sa visite, et je m’elîayai tellement, que, le lendemain, sous prétexte que je ne l’attendais plus, je sortis d’assez bonne heure encore. Puis, en rentrant, lorsqu’on me dit qu’il était venu, je me sentis saisie d’un dépit violent contre moimême.
Il y a dans sa personne une gravité et une naïveté que je n’ai jamais trouvées réunies qu’en lui. Je ne saurais dire ce qu’il y a de bien dans sa figure; mais
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ce qui est certain, c’est que, près de lui, les hommes réputés les plus beaux sont tout à coup effacés.
Il y a, dans son front élevé, dans sa bouche dédaigneuse, quelque chose de noble et d’imposant; puis, dans d’autres instants, sa bouche, qui est pleine d’expression, devient presque caressante. Son sourire, en môme temps jeune et mélancolique, charme et attire. Son rire est naïf comme celui d’un enfant. Son regard est calme et profond, mais il manque de douceur.
Tout ce qui charme en lui est involontaire : c’est pour cela sans doute que c’est irrésistible.
Sa parole accentuée est une harmonie; je n’en ai jamais entendu de semblable. Jamais la voix d'un homme, sonore et majestueuse comme la sienne, ne *, m’est parvenue aussi douce et aussi mélodieuse; sa parole est une musique et une séduction.
• Ses gestes sont rares, ses mouvements peu bruyants.
Ce qui domine chez lui, c’est un calme et une puissance qui ne peuvent venir que du sentiment intérieur de sa force morale et de son insouciance de tout.
S'il parle, ce qui lui arrive rarement, on s’aperçoit qu’insensiblement tout le monde se tait et l’écoule.
S’il essaye quelques exercices d’adresse avec d’autre" hommes, il les efface par une si grande facilité, qu’on ne voit aucun effort, mais une bonne grâce dont les autres n’approchent pas.
Bientôt il vint de temps en temps, sans raison, sans prétexte, seulement pour nous voir. Quelquefois il nous offrait des billets de spectacle, mais jamais il ne nous offrait de nous y accompagner. Cependant j’accueillais
FEU BRESSIER.
avec empressement tout ce qui, de sa part, semblait un moyen de se rapprocher de moi.
J’étais sous un charme puissant, mais sans m’en effrayer. Ce qui m’occupait n’avait pas, à mes yeux, l’importance d’un sentiment réel; et si parfois je trouvais, au fond de mon admiration pour lui, des circonstances qui ressemblaient un peu à quelque chose de défendu, j’étais rassurée par cela même qu’il ne me témoignait rien, et j’avais toujours pensé qu’une femme telle que je crois être n'aimait pas la première. Aussi la pensée ne me vint-elle pas de me craindre moi-méme ; tant que je n’avais pas à le craindre, lui, ma défiance ne s’éveillait pas.
Mais bientôt je m’aperçus que, près de lui, j’éprouvais une émotion si violente, que je n’étais pas bien sûre de la lui cacher tout à fait; cette émotion s’en augmentait d’autant plus, et je me troublais. Quand il me quittait, je sentais comme un grand délabrement de cœur.
Le temps de l’aveuglement ne tarda pas à se passer; je commençai à avoir peur de moi-même et à voir que je l’aimais. Je passais, presque sans m’en apercevoir, des journées entières près de ma fenêtre, parce que, de là, je pouvais le voir sans en être remarquée.
Un jour qu’il était chez moi, nous regardions son jardin ; ma mère lui montra une rose qu’elle trouvait belle; j’en désignai une autre que je préférais; il me dit : «
— C’est ma filleule : le jardinier, qui l’a eue de graines, lui a donné mon nom.
FEU BRESSIER.
J’aurais voulu répondre quelque chose, n’importe quoi... tant je me sentais embarrassée de la pensée qui occupait mon esprit, et qui sans doute devait se laisser voir dans mon regard, et peut-être dans mon silence. Cela me fut impossible; j’avais les yeux attachés sur la fleur, et je me disais:
— J’avais bien raison de l’aimer plus que les autres.
Le lendemain, je le vis qui cueillait ses plus. belles
fleurs; j’étais à la fenêtre avec ma mère; elle me dit en riant:
— Tu serais contente, si c’était pour toi?
— Quelle idée ! dis-je ; pourquoi veux-tu que M. Fernand m’envoie des fleurs?
En même temps, mon cœur battit, et je me sentis rougir comme si ma mère m’eût jugée et condamnée. Pauvre mèret elle ne pensait que deux choses, c’est que j’aime les fleurs et que celles de Fernand sont fort belles.
Puis il me vint au cœur un désir inconnu :
— Ces fleurs, si elles étaient pour moil pensai-je; et si elles ne sont pas pour moi, elles sont pour une autre.
Je suivais sa main, je me demandais dans une anxiété douloureuse s’il cueillerait la rose que j’avais remarquée, lorsque je la lui vis couper : c’était la seule qui fût sur le rosier; i 1 me sembla qu’il prenait quelque chose qui m'appartenait, quelque chose qu’il m’avait ûonné.
Quelques minutes après, on me remit le bouquet. Il l’avait apporté lui-même. Je le pris comme un trésor, je le plaçai en aussi bon lieu et en aussi grand honneur
soo
FEU BRESSIER.
qu’il me fut possible. Jamais je n'avais reçu un présen* qui me fût aussi cher, aussi précieux.
Il m’en envoya quelques autres fois; mais, un jour, je m’avisai de lui reprocher qu’il eût donné des fleurs à une jeune fille qui demeurait près de nous. Je voulais plaisanter, mais je mis dans mes reproches un sérieux involontaire ; je l’accusai presque de vouloir corrompre cette jeune fille.
— Des fleurs? me dit-il froidement. Bon Dieu! j’en donne à tout le monde ; il n’y a rien d’aussi innocent que mes bouquets.
De ce jour, il cessa de m’en envoyer; peut-être aussi, de mon côté, n’y tins-je plus autant.
Il me semblait qu'il avait voulu punir et abattre ma présomption. Aussi, pendant quelque temps, si je n’évitai pas tout à fait de le voir, toujours me trouvai-je embarrassée de sa présence. Je ne comprenais plus comment j’avais laissé échapper ces imprudentes paroles au sujet de ses fleurs. Depuis longtemps, du reste, je m’apercevais bien que, devant lui, ma présence d’esprit m’abandonnait entièrement, et que je n’étais rien, je ne disais rien de ce que je voulais être et de ce que je voulais dire.
J’interprétais ses moindres actions, ses gestes les plus involontaires; s’il arrivait que je le rencontrasse dans la rue, j’espérais qu’il m’avait épiée; s’il fredonnait un air quelconque, le soir, dans son jardin, je cherchais un. rapport entre les paroles de cet air et noire situation, à lui et à moi. S’il s’asseyait pour lire dans tel ou tel coin du jardin, je pensais qu’il n’avait
FEU BRESSIER.
choisi cette place que parce que, de là, il pouvait me voir ou être aperçu de moi.
Je ne pensais pas que, la veille, il s’était placé ailleurs; je ne cherchais pas si l’ombre et le soleil n’étaient pas les vraies causes de sa détermination : j’aimais trop à rapporter à moi tout ce qu’il faisait.
Un jour, je le vis arrêter ma femme de chambre dans la rue et lui parler quelques instants; j’espérai et je craignis à la fois : s’informait-il de quelque chose qui pût lui servir à me rencontrer? la chargeait-il d’une lettre? Le sentiment qui domina alors chez moi fut celui de la crainte et de la dignité blessée; il me répugnait extrêmement de voir cette fille dans ma confidence. Mais, quand je vis que ce colloque n’amenait aucun résultat, quand je ne le rencontrai pas, quand je ne reçus pas de lettre, je regrettai amèrement qu’il n’eût pas fait ce que j’avais redouté et trouvé mauvais.
J’avais presque chaque jour une foule de petits bonheurs à mon insu; j’assistais à tous les détails de sa vie, je traduisais tous les bruits qui partaient de chez lui ; je connaissais non-seulement tous ses amis, mais aussi toutes les personnes qui le venaient voir d’habitude; une multitude de petites remarques m’avaient appris ceux qu’il aimait le plus. J’étais contente en même temps que lui quand je les voyais arriver.
Il continuait à nous voir quelquefois; mais, quoiqu’il se trouvât, presque chaque fois qu'il venait, seul avec moi, il ne paraissait pas chercher une occasion de s’expliquer.
FEU BRESSIER.
Voilà, ma chère, où nous en étions quand vous êtes venue passer quelques jours près de moi, puis quand vous m’avez emmenée à la campagne. Depuis mon retour, rien n’a changé; même silence de sa part, au milieu de mille petites circonstances qui me paraissent suffisamment expressives : ses regards que je surprends souvent attachés sur ma fenêtre, et qu’il détourne brusquement aussitôt qu’il se croit aperçu, les innombrables petits services qu’il me rend, les livres qu’il me prête, qu’il prend soin de monter lui-même chez moi.
Il est vrai que presque toujours il évite d'entrer. Estce à une excessive timidité que je dois attribuer les contradictions de sa conduite? S’il m’aime, pourquoi ce silence obstiné ? S’il ne m’aime pas, pourquoi m’entoure-t-il ainsi de soins et de prévenances? Je ne sais que penser; mes jours se passent dans une horrible anxiété ; car je l’aime, moi, et je frémis si, à la honte d’aimer la première, je joins la honte et la douleur d’aimer seule. Adieu.
— Pourvu, pensa ici l’âme de feu Bressier, que je ne tombe pas encore sur un Paul Seeburg! Je ne sais pourquoi, mais j’ai mauvaise opinion de ces amours-là.
PEU BRESSIER.
MADAME ERNSBERG A MADAME d’aCHEVILLE.
Il m’à écrit hier matin un billet pour me demander si ma mère et moi serions curieuses d’assister à la première représentation d’un nouveau ballet.
Croiriez- vous, ma chère amie, que j’ai mis plus de trois quarts d’heure à faire ma réponse? J’avais d’abord dit qu’on fît attendre son domestique; mais, voyant que je ne viendrais jamais à bout des deux lignes que j 'avais à trouver, je fis dire que j’enverrais la réponse dans la matinée.
En effet, les lettres et les mots s’arrangeaient si singulièrement sous ma plume, qu’en relisant ma première réponse il me sembla qu’à son offre de billets de spectacle je répondais que j’aimais Fernand de toute mon âme. Je déchirai ce billet et j’en fis un autre; mais je trouvai celui-ci sec- jusqu’à la malveillance. J’en fis successivement ainsi huit ou dix sans en être plus contente; après quoi, j’envoyai une femme de chambre lui dire que nous acceptions avec plaisir son offre obligeante.
Ainsi qu’il fait presque toujours, il n’est pas venu au théâtre. Quand nous sommes rentrées, il y avait encore de la lumière chez lui. Je fis un peu de bruit à dessein;
204 FEU BRESSIER.
j’ouvris et je fermai ma fenêtre. II ne se mit pas à la sienne, et bientôt sa lumière disparut. Seulement alors, je me couchai, mais je fus bien longtemps sans m’endormir.
Aujourd’hui nous est venu voir un homme qui a fait longtemps profession d’être amoureux de moi. C’est un homme bien fait, distingué, spirituel; je me rappelle même parfaitement qu’il ne me déplaisait pas autrefois: eh bien aujourd’hui, sa visite m’a été odieuse. Il a paru étonné de la froideur de ma réception; j’ai essayé de le traiter un peu mieux, mais cela m’a été impossible; enfin je le priai de me donner le bras jusqu’à une place de voitures : il me fallait absolument sortir, et une servante mettrait un temps infini à. en aller chercher une.
Une fois hors delà maison, je commençai à respirer. Je ne puis plus supporter un instant ce qui me distrait de lui. Arrivée à une place de fiacres, mon cavalier en appela un, et, après m’avoir donné la main pour monter, me demanda où je voulais qu’on me conduisit. Je n’y avais pas pensé. Je dis une adresse au hasard, chez une femme que je ne vois jamais. Comme il me saluait, ma mère, qui rentrait, me reconnut, et, s’approchant delà voiture, me demanda où j’allais. Elle fut étonnée de ma réponse, mais elle me dit qu’elle irait avec moi, parce qu’en même temps elle ferait une visite à une de ses amies qui demeure dans le môme quartier. M. Cerny nous salua, et la voiture se mit en route. J’étais horriblement contrariée de la rencontre de ma mère; je voulais être rentrée pour cinq heures, parce qu’à
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* FEU BRESSIER. 205
ccttc lieurc, d’ordinaire, ii rentre pour s’habiller et fait quelques tours de jardin. Alors, quand je me trouve à ma fenêtre, nous échangeons un petit salut cérémonieux que je ne perdrais pour rien au monde.
Quand nous avons été en route, j’ai avoué à ma mère que je n’étais sortie que pour me débarrasser de M. Cerny, qui m’ennuyait.
— C’est singulier, me dit-elle, tout le monde le trouve aimable; et, toi-même, je t’ai vue de cet avis.
Je ne répondis pas.
Ma mère me dit :
— Puisque nous sommes en route, nous irons toujours voir mon amie.
Nous arrivons chez madame Fontil. On veut nous retenir à dîner; ma mère accepte; moi, je dis que je suis horriblement malade; ma mère veut rentrer avec moi ; j’insiste pour qu’elle reste : enfin nous repartons et nous rentrons à la maison ; mais, soit qu’il ne fût pas rentré, soit qu’il fût déjà sorti, je ne l’ai pas vu au jardin. Le résultat de ma journée a été de fâcher trois personnes, M. Cerny, ma mère et madame Fontil.
Mais que me fait le reste du monde?
FEU HKESSIER,
MADAME ERNSBERG A MADAME D’ACHEVILLË.
Il est arrivé cette nuit, ma chère amie, la chose la plus étrange qui se puisse imaginer. Je viens de l’apprendre seulement ce matin par ma mère, qui est entrée fort en colère chez moi, en me disant qu’il fallait chasser Célestine.
Imaginez-vous que, vers minuit, ma mère, qui, comme presque tous les gens âgés, s’endort difficilement, entendit dans le salon un bruit inaccoutumé. Elle se pique, d’être brave; elle alluma une bougie et alla voir ce que c’était. Elle avoue que son courage faillit l’abandonnér lorsque, mettant la main sur la clef du salon, elle entendit des pas furtifs sur le tapis. Sa valeur était montée au degré nécessaire pour aller s’assurer qu’il n’y avait personne et qu’il ne se passait rien ; mais elle ne s’était pas attendue à un réel sujet d’alarmes. Cependant elle se rassura et ouvrit la porte. A ce moment, un homme, caché dans un rideau, souffla sa bougie, passa derrière elle et gagna la porte du carré, par laquelle il sortit de l’appartement. Ma mère, demi-morte de frayeur, sonna ma femme de chambre, qui vint fort troublée, à ce que dit ma mère ; elle ralluma sa bougie, s’assura qu’on n’avait rien volé, et
FEU BRESSIER.
défendit qu’on m’éveillât. Elle passa le reste de la nuit à réfléchir suc cet événement; mais le trouble de Célestine lui lit construire la fable que voici :
— Tout le monde, dit-elle, était couché dans la maison déjà depuis quelque temps, et Célestine, quand elle la sonna, n’était pas encore déshabillée; il est évident, ajoute-t-elle, que l’homme que j’ai surpris n’est autre qu’un galant que cette fille a caché dans le salon, afin d’attendre que nous fussions assez endormies pour qu’elle pût sans risque le recevoir chez elle ; car on ne peut aller à sa chambre sans traverser un corridor qui longe la mienne. Comment expliquer autrement, dit ma mère, la présence dans le salon d’un homme qui ne vole rien, le trouble de Célestine encore habillée à cette heure?
Je partageais un peu l’opinion de ma mère ; je no sais quel instinct secret me fit désirer d’interroger ma femme de chambre sans témoins. Lorsque ma mère m’eut quittée, je la sonnai et lui dis sévèrement :
— Célestine, on a trouvé cette nuit un homme dans le salon. Ce n’était pas un voleur; vous étiez encore habillée à une heure à laquelle on devait vous croire couchée déjà depuis quelque temps; vous avez paru troublée et confuse. Yous savez quel est cet homme, et j’exige que vous me le disiez.
— Mais, madame...
— N’essayez pas de mentir.
— Eh bien, madame, c’était M. Fernand.
— Fernand?... m’écriai-je.
A ce moment, ma mère rentra; je fis signe à Céles-
208 FEU BRESSIER.
tine de sortir. Ma mère me demanda si elle avait avoué.
— Je ne lui ai encore rien dit, répondis-je.
— Mais tu es tout émue?
— C’est que j’allais parler... et cela m'embarrasse un peu. J’ai remis l’interrogatoire à ce soir.
— Oui... et tu te laisseras toucher, et lu la garderas.
— Mon Dieu, ma mère, entre tous les défauts qu'il faut avoir à son service dans une domestique, c’est celui pour lequel, j’ai le plus d’indulgence, je vous l’avoue.
Et je me laissai aller à une longue plaidoirie philosophique. Je parlai des vertus surhumaines qu’on veut exiger des domestiques pour vingt francs par mois, le prix tout au plus d’un vice ordinaire. Je blâmai les femmes qui sont si furieuses de voir un amant à leur femme de chambre, que leur colère a presque l’air d’ôtre de l’envie; j’ajoutai que, sous les autres rapports, j’étais contente de Célestine. Je finis presque par convaincre ma mère, qui me dit :
— Fais ce que tu voudras.
Me voilà seule et je pense avec vous, ma chère amie. Vous rappelez-vous que j’attribuais à la timidité les contradictions que je remarquais dans la conduite de Fernand à mon égard? Elle est jolie, sa timidité! Je l’admirerais fort si je ne devais admirer encore plus la profondeur de ma dissimulation. Hélas! rien de ce qui se passait dans mon cœur ne lui a échappé'. Qu’avaitil besoin, en effet, de passer par tous les degrés vulgaires de la déclaration, des soupirs, etc.? Il savait que je
FEU BRESSIER.
l’aimais ; néanmoins, je ne pense pas avoir rien fait qui pût lui inspirer l’audace de s’introduire ainsi chez moi... Je suis blessée, d’ailleurs, qu’il ait mis ma servante dans son secret... hélas! dans le mien.
Ma mère m’a rendu un grand service quand elle est venue m’interrompre tout à l’heure. Qu’aurais-je dit à cette fille? de quel front l’aurais-je regardée? car Fernand n’a pu la prendre pour confidente et obtenir d’elle qu’elle le servît dans son projet, sans qu’il lui ait affirmé que je ne le trouvais pas mauvais
En cela, du reste, il se trompe et il l’a trompée. Je suis indignée d’une telle audace et d’un tel procédé- Hélas! je vous le dis, et je n’en sais rien moi-même; il m’aime, voilà tout ce que je pense clairement. Le reste ne fait dans ma tête qu’un petit bruit confus qui ne peut guère me distraire de cette ravissante pensée : il m’aime !
Ce soir, je causerai avec Célestine; je veux savoir les détails. Mon Dieu! l’oserai-je? Il fautdonc avouer... et à une servante ! Que faire? Il y a des moments où je voudrais ne jamais revoir ni elle ni lui!...
Tenez, il est au jardin, je viens de le voir; il m’a saluée. Heureusement qu’à cette distance on ne peut distinguer, car je me sentais rouge comme une cerise.
Je vais sortir, je ne puis rester en place. Je crains et je désire le moment où, ce soir, je parlerai à Célestine; mais j’attendrai que tout le monde soit couché.
Adieu.
— Non, se dit l’âme de feu Bressier, ce n’est plus là Paul Seeburg.
FEU BRESS1ER.
Il est vrai que Paul Seeburg se serait tout aussi bien introduit auprès de Cornélie, qu’il serait venu par les toits au risque de se casser le cou ; mais, une fois arrivé, il aurait souhaité le bonsoir à sa maltresse, ou aurait risqué quelque remarque hardie dans le genre de : « Il fait bien chaud aujourd’hui ; * après quoi, il s’en serait allé par le même chemin.
MADAME ERNSBEUu A MADAME d’aCHEVILLE.
Tout est fini, ma chère amie; je ne vous ai pas écrit hier, parce que j’ai passé la nuit et la journée à pleurer et à m’indigner contre moi de ma lâche douleur. Aujourd’hui, je ne suis pas fâchée de me retracer encore une fois, en vous les racontant, toutes les circonstances qui doivent me guérir d’un amour insensé.
Avant-hier soir, j’étais émue et tremblante quand je vis arriver l’heure où Célestine viendrait me déshabiller. Je lus môme un peu plus tard que de coutume, ou plutôt je feignis de lire; j’étais honteuse de me sentir désormais dans la dépendance de cette jeune fille. Enfin je sonnai, et Célestine arriva tellement embarrassée, que je repris un peu d assurance.
— Tenez, lui dis-je, voici une robe que je ne mets
FEU BRESS1ER.
plus et qu’il y a déjà longtemps que je veux vous donner.
Célestine me regarda avec un profond étonnement.
— Madame n’est donc pas fâchée contre moi ? me dit-elle.
— Je devrais l’être, répondis-je; mais je vous pardonne à condition que vous me direz bien, sans rien me déguiser, comment cela est arrivé.
— Mon Dieu, madame, il faut vous dire d’abord qu’il y a déjà longtemps que M. Fernand me poursuivait Je ne voulais pas l’écouter, mais il montait ici à chaque instant sous toute sorte de prétextes: je le rencontrais à chaque fois que je sortais : il me faisait tant de promesses ! Enfin, madame, ajouta-t-elle en baissant les yeux, j’ai fini par céder.
— Mais n’aviez-vous pas peur de me déplaire?
— Je lui disais bien que, si madame apprenait ce que je faisais pour lui, je serais chassée; mais il me répondait que, si ce malheur arrivait, il ne m’abandonnerait pas, et que, d’ailleurs, madame n’en saurait rien.
Ici, je commençai à ne pas bien comprendre.
— Mais, ajoutai-je, que vous disait-il de moi?
— Rien, madame.
— Gomment-, rien? Mais enfin, avant-hier, quand ma mère l’a trouvé dans le salon, que voulait-il faire?
— Voilà ce que c’est, madame : pour aller dans ma chambre, il faut passer dans le corridor qui longe celle de madame votre mère; et il attendait là qu’elle fût endormie, parce qu’alors je serais allée le chercher.
FEU BRESSIER.
A ces paroles, je sentis un vertige s’emparer de moi ; une lueur funeste brillait au milieu de mes incertitudes.
— Mais, enfin, vous l’auriez mené dans votre chambre?
— Oui, madame.
— Et... après?
— Dame 1 madame pense bien. ..
— Mais, enfin, il n’y serait pas resté toute sa vie, dans votre chambre?
— Non, madame ; il serait sorti un peu avant le jour, comme les autres fois.
— Comme les autres fois ! ce n’était donc pas la première fois qu’il venait ainsi?
— Il était déjà venu deux fois, madame.
Plus de doute, cet homme que j’aimais, que depuis si longtemps j’entourais de tout ce que mon âme peut renfermer de sentiments tendres et élevés, cet homme n’a jamais pensé à moi, et il est l’amant de Célestine, de ma femme de chambre!
Tout ce que je me plaisais à expliquer dans sa conduite comme des preuves d’un sentiment pour moi, tout ce qui me semblait de sa part me montrer qu’il cherchait à me voir, à se rapprocher de moi, tous ces prétextes plus ou moins ingénieux qu’il prenait pour venir à la maison, tout cela n’avait que Célestine pour objet!
Alors un voile épais tomba de mes yeux ; en un instant, mon inflexible mémoire rappela chacune de ses paroles, chacune de ses démarches, chacun de ses
FEU BRESSiER.
gestes: j’avais pris pour de l'amour ce qui n’était qu’une politesse banale, ce qui était moins encore, ce qui n’était qu’un moyen de se rapprocher de cette fille.
Ainsi ses visites, ses conversations avec moi, dont j’écossais avec soin chaque mot, après son départ, pour en tirer des inductions, tout cela n’était que le prix dont il payait, malgré lui, le plaisir que je lui donnais de dire quelques mots à ma servante en entrant ou en sortant, ou de lui presser la main.
Je ne saurais vous dire à quelle honte, à quelle colère, à quelle indignation je fus en proie toute la nuit.
Quoi! tous ces trésors d’amour que j’avais amassés pour lui dans mon cœur, il les avait dédaignés pour offrir son amour à une créature comme Célestine, à cette fille parée de mes vieilles robes et de mes bonnets fanés!
Quelle humiliation! pourvu que ma femme de chambre n’ait pas compris mon erreur! Et ce présent que je lui ai fait! Je vois maintenant la cause de son étonnement. '
Puis, je pleurai et je me demandai : « Mais nous ne connaissons pas les hommes, et que veulent-ils de nous, que cherchent-ils donc en nous pour que celte fille l’ait emporté sur moi ? Et elle avait l’insolence de me dire qu’il l’avait poursuivie longtemps, qu’elle lui avait résisté, à lui que j'attendais, moi! Quoi! cet amour dans lequel je voyais une si complète félicité, elle l’a longtemps dédaigné, elle, ma servante ! Elle
est donc jolie, plus jolie que moi? Mais aurais-je jamais cru qu’une fille de cette sorte pût être jolie aux yeux de l’homme que j’aimais? » *
Il faisait jour, je la sonnai pour la voir : elle est jolie, c’est vrai ; mais cela est ce qtfe sont toutes ces filles, ce n’est ni propre ni soigné, cela n’a aucune délicatesse... Je lui fis faire cinq ou six choses inutiles, mais de ces choses où paraît le plus désagréablement la condition de la servitude ; elle n’en parut ni surprise ni froissée. J’aurais voulu qu’elle ne m’obéit pas, ou qu’elle m’obéit de mauvaise grâce; non, et son calme m’irrita; je me disais : * Elle est heureuse ; s’il m’avait aimée, moi, je me serais, comme elle, enveloppée de son amour, et il m’aurait ainsi préservée de tout. »
Son amour? Mais il ne l’aime pas ; c’est impossible, il ne peut pas l’aimer ; et cependant, c’est une chose affreuse que d’envier cette fille. Mais, non, je ne l’envie pas. Que ferais-je maintenant de l'amour de Fernand, de cet amour qu’il a déshonoré et sali à mes yeux?
Je voudrais qu’il m’aimât maintenant, mais pour le repousser avec mépris.
Ah t je n’ose regarder tout ce qu’il y a de mouvements honteux dans mon cœur.
Mais je ne peux plus voir cette fille : si elle sourit, il me semble qu’elle me brave; si elle a l’air humble, c’est par pitié, pour ne pas m’humilier. Ma mère est entrée dans ma chambre, et m’a dit :
— Eh bien?
Je ne savais que trop ce qu’elle voulait dire; mais je ne voulus pas en paraître préoccupée au point de ne pas penser qu’il y eût autre chose dont elle pût avoir à me parler.
— Quoi? de quoi veux-tu me parler?
— Mais de Célestine et de cet homme.
— Elle m’a tout avoué.
— Et que feras-tu?
— Je ne la garderai pas ; on ne peut pas souffrir qu’une fille se permette ainsi d’introduire un amant dans la maison de ses maîtres. Que penserait-on de moi si j’avais l’air de tolérer une semblable conduite, mon Dieu?
— Mais, me dit ma mère, tu me disais hier le contraire de tout cela.
— Ah ! oui, hier; mais j’ai réfléchi.
— Et lui as-tu dit de partir?
— Non. Je prendrai un autre prétexte; je ne veux pas lui donner plus longtemps occasion de me parler de ses amours, cela me dégoûte.
— Quel prétexte prendras-tu?
— Elle ne tardera pas à m’en fournir un; elle a toute sorte de défauts, je n’aurai qu’à choisir.
-Ah!
Cet ahl de ma mère me fit rentrer en moi-même; en effet, je pensais que, la veille, je lui avais fait un pompeux éloge de Célestine. Je parlai d’autre chose.
Me voilà seule avec vous, et je vous écris. Vous voyez, ma pauvre amie, à quel degré d’humiliation je suis réduite. Il faut que je détermine ma mère à faire
FEU BRESSIER.
un voyage, malgré la saison qui est bien avançée; il y a une sœur à elle qui est malade à Reims, je vais parler à ma mère d’aller passer un mois près d’elle. Une fois là, je verrai à prolonger le séjour; j’espère que le temps et ma dignité justement offensée me guériront de mon indigne amour. Il y a des moments où je me crois guérie, et où j’ai presque envie de rester et d’affronter la présence de Fernand ; mais qui sait si ce n’est pas une ruse qne l’amour emploie contre moi?
Adieu. Je ne sais si je ne suis pas plus honteuse que triste et indignée.
Voici, du reste, comment Célestine fut chassée.
Le jour môme, elle laissa tomber une tasse qui valait bien huit sous. On l’appela maladroite; on lui dit qu’elle cassait tout dans la maison. Elle répondit humblement que, depuis bientôt deux ans, elle n’avait jamais cassé que cette tasse. On la trouva audacieuse de répondre; on lui dit que, si elle faisait attention à son ouvrage, cela n’arriverait pas ; qu’elle n’avait cassé la tasse que parce que, selon son habitude, elle avait tourné la tête pour se regarder dans une glace ; qu’elle ne pensait qu’à se regarder; qu’on n’avait pas besoin d’une servante qui n’avait d’autre soin que celui de sa sotte personne.
FEU BRESSIER.
Le lendemain, c’était un dimanche et le jour de sortie de Célestine. On la trouva habillée trop en demoiselle ; on lui fit ôter une sorte de bonnet orné de rubans d’assez mauvais goût, et on l’obligea d’en mettre un plus simple ; on exigea qu’elle eût un fichu sur son cou : il n’était pas décent de l’avoir ainsi nu.
Le soir, on trouva qu’elle rentrait trop tard; le lendemain matin, qu’elle ne se levait pas assez tôt. Elle répondit qu’elle était levée depuis cinq heures du matin. A ces mots, on observa qu’elle avait depuis longtemps l’habitude de répondre et d’être impertinente, et on lui dit qu’elle eût à se placer ailleurs.
Célestine, du reste, donnait un rival à Fernand, et un rival aimé. C’était un gros Auvergnat, lourd et épais, qui apportait de l’eau à la maison.
L’âme de feu Bressier s’éloigna à regret de madame Ernsberg. Il y avait autour de cette femme une enivrante atmosphère d’amour et de fleurs; il semblait que son âme exhalât l’amour, comme ses cheveux sentaient la violette.
Les regrets qu’elle éprouva ne furent pas amoindris par la première rencontre d’amoureux qu’elle fit. C’était un jeune homme encore imberbe, baisant la grosse main d’une paysanne hâlée, robuste, à l’haleine forte, au visage mâle, une sorte d’homme femelle, qui, dans un accès de tendresse, en serrant la main de son amoureux, faillit le faire crier, tant elle lui broyait les os.
L’âme vagabonde continua ses recherches.
FEU BftE&SlER.
Dans le coin d’on appartement, trois hommes sont réunis autour d’une table, sur laquelle sont placés des verres et un pot de bière.
— Hélas! mes frères, dit un des trois, qui aurait cru que le bonheur dont avait joui tant d’années notre pauvre frère allait lui glisser aujourd’hui entre les doigts? que sa femme, jusqu’ici si sage, si fidèle, si attachée à ses devoirs, lui donnerait un si violent chagrin? car voici la lettre que j’ai trouvée ce matin par hasard, et je vous ai réunis pour vous demander conseil :
« Enfin, je ne puis davantage retarder mon départ. Mes chevaux seront à ma porte ce soir à onze heures. Ne vous dirai-je pas adieu en partant? Ne songerez-vous pas que, dans notre périlleux métier, chaque adieu peut être le dernier? N’obtiendrai-je jamais de vous que des refus? Qu’avez-vous à craindre de moi? Ne me suis-je pas toujours résigné au respect que vous m’avez imposé? Au nom du ciel, venez encore une fois dans "et heureux logis où j’ai tant pens* à vousf Venez ce soir à neuf heures, pas avant, car, à ce moment seulement, je suis sûr d’ètre seul; pas après, car il se fera dans la maison un mouvement qui vous exposerait
FEU BRESSIER.
à être remarquée. Mon ange chéri, ne me refusez pas ! »
— Voilà, mes chers frères, voilà, mes bons amis, la lettre que j’ai trouvée, et sa femme a annoncé à dîner que sa mère est malade et qu’elle ira la voir ce soir. Elle est soucieuse et tourmentée. Je n’ai pas besoin de vous dire mon embarras. Notre frère ne reviendra pas avant deux semaines.
— Mais, dit l’un des frères, il paraît qu’il n’y a pas grand mal; il n’est question que de refus, de respects, etc.
— Oui, dit l’autre, jusqu’ici; mais l’attendrissement des adieux, la douleur de la séparation, peuvent mener loin.
Pour celui qui avait parlé le premier, il ne parla plus, et ralluma sa pipe, qui était éteinte.
— Ohf si notre frère était ici, il en tirerait une vengeance éclatante; il suivrait l’infidèle et l’immolerait, avec son amant, à sa juste colère.
— Ceci serait bien, dit le second frère, si la chose pouvait se faire sans bruit et sans scandale; mais l’opinion attache aux fautes de la femme du déshonneur et, ce qui n'est pas moindre, du ridicule pour le mari. Il faut donc éviter de donner de la publicité à notre malheur.
— Si je lui parlais, dit le premier frère; si je lui disais que je sais tout, si je l’accablais de reproches et de mépris?
— Vous auriez tort, reprit le second frère. Peut-être n’a-t-elle plus pour frein que la peur de perdre l’estime. Il ne faut pas i’en débarrasser.
FEU BRESSIER.
— Lucrèce l’a dit, ajouta le premier frère : il y a toujours quelque amertume mêlée aux joies humaines :
Medio de fonte leporum Surgit amari aliquid.
— C’est ce que dit aussi un auteur grec, dit le second frère, jaloux de l’érudition du premier.
— Ce que la Fontaine a si bien traduit dans ces beaux vers, reprit le premier :
Il lit, au front de ceux qu’un vain luxe environne,
Que la Fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.
— Et Voiture, dit le second, dans une lettre au comte
de Guiche :
« Pour l’ordinaire, la Fortune nous vend bien chèrement ce qu’on croit qu’elle nous donne. »
Pour le troisième frère, il continuait de fumer sa pipe et de boire, de temps à autre, une gorgée de bière.
— Mais que faire?
— C’est une grande sottise qu’ont eue les hommes de faire dépendre leur honneur de la fidélité de leurs femmes, dit le second frère.
— Ah ! mon Dieu ! il est neuf heures moins un quart, et je l’entends qui sort! Elle va passer par ici ; je vais lui défendre de sortir.
— Ne vous en avisez pas, dit le second frère; nous n’avons aucun droit sur elle. Elle saura bien vous le
dire.
FEU BRESSIER. 221
— Alors je vais la suivre... et malheur à elle! malheur à lui!
— Gardez -vous -en bien! Quels sont encore vos droits?
— Mais que faire? que faire?... Elle ouvre la porte; la voici !
Le troisième frère, sans quitter sa pipe, prit avec deux doigts un bouton de l’habit de celui de ses frères qui était le plus près de lui et l’arracha, non sans faire une notable déchirure à l’habit. La femme, à ce moment, traversait la chambre pour sortir; elle salua ses beaux-frères, et dit :
— Adieu, mes frères; je vais chez ma mère.
— Ma chère sœur, dit le troisième frère, il faut absolument qu’avant de vous en aller vous fassiez un point à l’habit de mon frère, et que vous rattachiez ce bouton arraché.
— Mais ne peut-il mettre un autre habit? demandat-elle avec impatience.
— Non, ma sœur; nous allons ensemble dans un endroit où l’on doit être en habit noir, et il n’a que celui-ci.
— Mais il faut une heure pour raccommoder cet accroc.
— Oh ! que non, un petit quart d’heure suffira.
Elle paraissait anéantie; mille idées traversaient sa
tète. Cependant il fallut se résigner; d’abord elle essaya de se hâter; mais bientôt elle s’aperçut qu’il n’y avait pas moyen d’arriver à temps, ses mains tombèrent découragées; puis, comme si elle se réveillait
FEU BRESSIER.
d’un songe, elle se remit à coudre avec une ardeur convulsive. Mais une pendule sonna neuf heures, que l’ouvrage était loin d'être terminé.
— Mon frère, dit-elle, vous avez une affreuse habitude de fumer ainsi ; toute la maison en est infectée...
XXXYII
Dans la rue.
Une jeune fille passait dans la rue en longeant les maisons; deux jeunes gens qui se tenaient par le bras derrière elle se séparent; l’un d’eux l’aborde, et lui dit d’une voix dure :
— Que faites-vous si tard dans les rues?
Elle marche un peu plus vite.
— Allons, dit-il en jurant, donnez-moi le bras et venez souper avec moi.
Elle presse le pas.
L’inconnu l’arrête, et veut l’obliger à lui donner le bras.
— Mais, monsieur, je ne vous connais pas; laissezmoi passer mon chemin.
— Du tout, tu souperas avec moi.
Le second des deux jeunes gens intervient :
— Monsieur, pourquoi arrêtez-vous ainsi mademoiselle?
FEU BRESSIER.
— Monsieur, cela ne vous regarde pas.
— Eh bien, monsieur, moi, je regarde cela, et je trouve que vous vous conduisez comme un drôle!
— Monsieur, vous m’en rendrez raison.
— Volontiers, monsieur, voici ma carte; et la vôtre?
— La voici.
— Je serai chez vous demain à dix heures.
— Je vous attendrai.
— Mademoiselle, si vous voulez me permettre de vous offrir mon bras, je vous préserverai de pareilles rencontres jusqu’à votre demeure.
— Mon Dieu , monsieur, je ne voudrais pas vous dé* ranger.
— Mademoiselle, ce ne sera pour moi qu’un plaisir.
Elle prend le bras du jeune homme, et se dit à elle-
même, chemin faisant :
— Us croient que je ne les reconnais pas; ils passent deux fois par jour devant mon magasin, et ils ne se quittent jamais. J’ai l’air de donner dedans, parce que je sais que celui-ci est généreux, et qu’il a donné des boucles d’oreilles en or à Laide.
Et tout haut :
— Ah ! monsieur, comme ce vilain homme m’a fait peur !
— Pst ! Édouard !
— Qu’est-ce, Léopold?
Léopold. — As-tu trois francs?
Édouard. — Non; et toi?
Léopold. — Imbécile! pourquoi est-ce que je te demanderais si tu les as?
Édouard. — Pour me les offrir si je ne les avais pas.
Léopold. — Au contraire, c’était pour te les emprunter.
Édouard. — Je ne les ai pas. J’avais cent sous : trois francs de gants, et le reste au fiacre qui m’a amené.
Léopold. — Diable f
Édouard. — Que veux-tu faire de trois francs? Veuxtu jouer, malheureux? veux-tu risquer ton or sur le tapis vert des tables de jeu ?
Léopold. — Ne plaisante pas. Voici ce qui m’arrive : tu sais bien cette grande femme blonde qui est près du piano?
Édouard. — Madame Lagache?
Léopold. — Oui; tu sais depuis combien de temps je lui fais la cour.
Édouard. — Je sais aussi combien d’élégies, de madrigaux, de bouquets, tu as commis à son intention.
Léopold. — Ne plaisante pas. Tu sais que son mari
FEU BRESSIER.
n’a jamais voulu, malgré toutes mes ruses, toutes mes bassesses, me laisser entrer dans sa maison.
Édouard. — Tiens, à propos, où est-il donc, le mari? Je ne le vois pas ce soir.
Léopold. — Il n’y est pas. Je ne t’ai pas caché, à toi, que madame Lagache répond à mon amour.
Édouard. — Parbleu! non, tu ne me l’as pas caché, ni à Frédéric non plus, ni à Jules non plus, ni à Eugène non plus, ni à personne.
Léopold. — Tu sais...
Édouard. — Mon bon ami, nous avons l’air de faire une exposition de tragédie; le héros dit à son confident : Tu sais , et lui récite trois cents vers. Il serait bien plus amusant pour le confident d’entendre la moindre babiole qu’il ne sût pas; il y a assez longtemps que cela dure; je veux donner aux confidents à venir l’exemple de la révolte contre cet abus.
Léopold. — Tais-toi.
.....Je te l'ai dit et veux te le redire.
Nous arriverons tout à l’heure au nouveau : c’est une femme prudente, qui ne m’a pas permis d’aller chez elle sans l’invitation de son mari, qui bien plus sévèrement encore n’a jamais voulu venir chez moi, qui, d’ailleurs, ne sort jamais seule, que son mari suit comme son ombre.
Édouard. — Pardon, je blâme le mot ombre appliqué à M. Lagache, qui est gros comme un muid.
Léopold. — Tais-toi donc. Tout cela est de la prudence plus que de la vertu; d’ailleurs, elle m’aime, et
FEU BRESSIER.
j’ai tout lieu de croire qu’elle ne reculerait pas devant une occasion; ch bien, tout à l’heure, en dansant, elle m’a dit : « Mon mari n’est pas ici, vous me reconduirez. »
Édouard. — Eh bien, tu me fais l'effet d’être le plus heureux des hommes.
Léopold. — Au contraire.
Éuouard. — Comment, au contraire?
Léopold. — Je voudrais trouver un mot plus fort. Il faut que je la reconduise; mais comment faire, puisque nous n’avons ni l’un ni l’autre de quoi payer une voiture?
Édouard. — Reconduis-la à pied.
Léopold. — Imbécile !
Édouard. — C’est vrai. Comment faire?
Léopold. — Il n’y a personne ici qui ait assez de confiance en toi pour te prêter cent sous que tu me sousprêterais?
Édouard. — Dis plutôt qu’il n’y a personne en qui j’aie assez de confiance pour les lui demander.
Léopold. — Mais qu'est-ce que je vais faire? J’ai envie de me sauver, de ne revenir jamais ici, de ne revoir jamais madame Lagache.
Édouard. — De quitter la France et l’Europe, n’est-ce pas? Moi, à ta place, je prendrais tranquillement la voiture à tout hasard, puis j’aviserais ensuite au moyen de la payer ou de ne pas la payer. Quand madame La- Lagache serait rentrée chez elle, j’irais à l’heure chez un ami.
Léopold. — Mais on quittera d’ici à une heure du
FEU BRESSIER.
matin : où veux-tu que j’aille frapper à cette heure-là?
Édouard. — C’est juste; eh bien, tu donneras ton chapeau au cocher..
Léopold. — Ton expédient est joli !
Édouard. — Je te jure que je n’hésiterais pas à l’employer pour moi.
Léopold. — Mais que faire? que devenir? Je ne puis lui dire que je n’ai pas d’argent pour prendre une voiture; je ne puis la reconduire à pied sans rien dire. Je voudrais être à cent lieues d’ici.
Édouard. — Peut-être voudra-t-elle aller à pied, elle demeure près d’ici.
Léopold. — C’est justement pour cela qu’il faut une voiture; à pied, on arriverait en cinq minutes. Mon Dieu! que je suis donc embarrassé!
Édouard. — Je te dis... Si le refus venait d’elle?
Léopold. — Ce serait une occasion unique manquée; mais je m’en consolerais pour éviter l’humiliation.
Édouard.- — Il n’est que onze heures; invente de ton côté, je vais imaginer du mien. Il est impossible qu’à nous deux nous ne trouvions pas...
Léopold. — Trois francs?
Édouard. — Non ; il est, au contraire, probable que nous ne les trouverons pas. Je veux dire un moyen de te tirer d’embarras.
— Nous nous rejoindrons de temps en temps.
Minuit.
Édouard. — Eh bien?
Léopold. — Rien. Je ne sais que faire; j’en deviendrai fou. Tu n’as rien trouvé?
FEU BRESSIER.
Édouard. — Non; cherchons encore, nous avons plus d’une heure devant nous. Mais, à ta place, je donnerais mon habit au cocher.
Léopold. — Tout à l’heure tu me conseillais de lui donner mon chapeau. Tu n’as pas fait grands efforts d’imagination depuis ce moment-là.
Édouard. — C’est que je réfléchis que ton chapeau n’est pas bien bon, et que le cocher n’en voudrait peut-être pas.
Léopold. — Tu m’ennuies. Je t’assure que ma position n’est pas amusante.
Une heure.
Édouard. — On va partir; mais tu es sauvé.
Léopold. — Comment le sais-tu?
Édouard. — Comment je le sais, ingrat? C’est moi qui te sauve.
Léopold. — Comment! est-ce que le maître de céans t’a demandé avis pour me prêter le louis que je lui ai demandé?
Édouard. — Tu as un louis?
Léopold. — Je ne suis pas assez lié avec lui pour lui emprunter cent sous.
Édouard. — Ah bien ! alors, j'ai fait une jolie chose.
Léopold. — Comment? Qu’as-tu fait?
Édouard. — C’était pour te tirer d’embarras. Dès ce soir, j’en ai bien peur, tu pourras rendre le louis à notre hôte.
Léopold. — Mais explique-moi... Ah! mon Dieu! voilà que l’on part.
Léopold s’approche de madame Lagache, qui dit
FEU BRESSIER. * SS9 ,,
, * adieu à la maîtresse de la maison, et la prie d’attendre
qu’il fasse chercher une voiture. La maîtresse de la maison sourit; madame Lagache répond qu’elle préfère s’en aller à pied, qu’il fait un temps magnifique, qu’elle demeure à deux pas, etc. Léopold insiste, dit en plaisantant qu’il est fatigué, qu’il a beaucoup dansé; que ces deux pas qu’il y a à faire sont au-dessus de ses forces. Madame Lagache répond sérieusement qu’elle ira à pied; que, d’ailleurs, si M. Léopold est trop fatigué pour l’accompagner, M. Millin, qui demeure auprès d’elle, voudra bien accepter cette corvée. Léopold se résigne. M. Millin, qui a entendu madame Lagache, sort en même temps qu’eux et les accompagne jusqu’à la porte de madame Lagache.
Léopold, qui est furieux, ne peut même se plaindre; il se contente de prendre un air superbe et indifférent, de tenir le bras sur lequel s’appuie madame Lagache le plus loin qu’il peut, il ne prononce pas un mot.
Mais, comme on entre dans la rue de madame Lagache, comme, on voit déjà la lanterne qui est en face de la porte, il se ravise, il lui presse le bras contre son cœur, il lui demande quand il la verra; il remarque que cette soirée a bien vite passé. Madame Lagache, à son tour, endosse les airs dédaigneux que vient de dépouiller Léopold; elle retire son bras, le pose à peine sur celui de Léopold. Je suis sûr que le bras de madame Lagache ne pèse pas à ce moment autant que la plume d’un chardonneret.
On arrive. M. Millin frappe, on ouvre, madame Lagache entre, Léopold referme la porte, dont le bruit re-
FEU BRESSIER.
tentit dans son cœur. Il répond à peine à M. Millin, qui l’accompagne encore quelque temps, et il rentre chez lui désespéré et furieux.
Lorsque Édouard avait vu l’embarras de Léopold, il avait pensé qu’il fallait le sauver à tout prix, il avait été inviter madame Lagache à danser; elle avait répondu qu’elle ne danserait plus, qu’elle était fatiguée. Édouard avait frémi pour son ami à ce mot. Espérez donc de reconduire à pied une femme qui est trop fatiguée pour danser! Il la pria de lui permettre de passer auprès d’elle le temps de la contredanse qu’elle lui refusait, en ajoutant qu’il se croirait parfaitement indemnisé.
— Voilà un homme heureux 1 dit-il en montrant Léopold.
— Et, demanda madame Lagache, en quoi consiste donc ce bonheur si digne d’envie?
Édouard. — En ce que c’est l’homme du monde le plus favorisé du beau sexe.
Madame Lagache. — Vraiment 1 Comment le savezvous?
Édouard. — Un peu par lui, et beaucoup par d’autres.
Madame Lagache. — Par lui?... Cela montre que, si son bonheur est réel, il n’en est guère digne.
Édouard. — Oh! moi, je suis son ami intime, et ce qu’il m’en a dit n’est pas pour commettre une indiscrétion, car il ne m’a jamais nommé personne, mais pour m’apprendre à triompher de ma timidité.
Madame Lagache. — Vous ôtes donc timide?
FEU BRESSIER.
Édouard. — Hélas ! oui.
Madame Niçois, la maîtresse de la maison., s’approche alors de madame Lagache et lui dit :
— Vous ne dansez pas?
Madame Lagache répète ce qu’elle a dit à Édouard, et ajoute :
— Je vous avouerai humblement que j’ai voulu faire comme la plupart de ces dames et de ces demoiselles; j’ai mis dos souliers plus petits que mes pieds, et ils me gênent horriblement.
Madame Niçois répondit obligeamment à madame Lagache qu’elle avait d’autant plus tort qu’elle n’en avait pas besoin pour avoir le pied le plus petit du monde, et qu’on ne pouvait excuser sa prétention de lutter avec les petites filles de six ans.
— Mais, ajouta-t-elle, vous désoliez bien ce pauvre Édouard. Quand je suis venue auprès de vous, j’ai entendu un hélas! désespéré.
Madame Lagache. — Il gémissait de son extrême timidité.
Édouard. — Et je parlais des bons conseils que m’a donnés un ami qui m’a juré que, s’il s’était souvent repenti de ne pas avoir été assez audacieux, jamais il ne s’était repenti de l’avoir été trop.
Madame Nicols. — Et quel est l’auteur de ce beau conseil?
Édouard. — Nul autre que mon ami Léopold qui danse là -bas.
Madame Lagache. — Eh bien, il vous a dit une sottise.
FEU BRESSIER.
Édouard. — Je n’oserais vous dire à quel point il pousse l’application de ses théories.
Madame Nicols. — Dites toujours; votre timidité nous assure que vous ne direz rien de trop.
Madame Lagache. — Oui... mais les conseils de M. Léopold...
Madame Nicols. — Puisqu’il nous a dit qu’il ne pouvait pas prendre sur lui de les suivre! Parlez, monsieur Édouard.
Édouard. — Eh bien, il prétend qu’il n’a jamais laissé passer une occasion sans en profiter.
Madame Nicols. — Cette théorie n’est pas merveilleuse : elle n’est surtout pas nouvelle. Je gage qu’elle a été pratiquée par les petits jeunes gens d’Athènes.
Édouard. — Mais il faut savoir ce qu’il entend par une occasion.
Madame Lagache. — Ah !
Édouard. — Il entend par une occasion la première fois qu’il se trouve seul avec une femme.
Madame Nicols. — Une femme dont il est aimé, une femme qu’il a convaincue de son amour par des soins assidus... et encore!
Edouard. — Pas le moins du monde. Une femme avec laquelle il a dansé une fois et qu’il ramène en fiacre.
Madame Lagache. C’est que votre ami ne danse qu'à la Grande-Chaumière.
Édouard. — Pas du tout; il parle des femmes du monde.
Madame Nicols. — • Il est fou.
FEU BRESSÏER.
Madame Lagache. — Et menteur.
Cette révélation faite à madame Lagache, en présence de madame Niçois, explique surabondamment le refus opiniâtre de madame Lagache de se laisser remmener en voiture par Léopold.
Dans une arrière-boutique.
Une jolie femme, à l’œil, aux cheveux noirs et luisants, est seule avec son mari ; elle est dans un déshabillé plein de coquetterie; le mari ne paraît pas disposé à se coucher : il est tard, ils parlent à voix basse, la femme est pâle et émue.
— Songez, lui dit le marchand, que c’est à ce prix-là seulement que je vous pardonne.
— Mais vous me jurez qu’il n’y aura pas de sang versé?
— Je vous le promets, et, de plus, vous aurez ce châle dont vous avez si grande envie. Chut! le voici.
Le mari disparaît. On a frappé trois petits coups à la porte extérieure, la femme va ouvrir.
— Ah! vous voilà, monsieur?
— Oui, cher ange, me voilà, et bien heureux encore, et plus amoureux que jamais.
Après mille propos, après mille caresses, le nouveau venu dit :
FEU BRESSIER.
— Il est tard, et il faut que je te quitte avant le jour.
En disant ces paroles, il l’entraîne du côté de l’alcôve; elle se laisse entraîner et souffle une bougie.
Le mari entre brusquement dans la chambre, avec une bougie d’une main et un pistolet de l’autre.
— Ne faites pas un mouvement, ou vous ôtes mort!
La femme s’est caché le visage ; l’amant veut parler,
offre au mari de lui rendre raison le lendemain, à l’instant même, s’il l’exige.
— Vous me croyez plus bête que je ne le suis, mon beau monsieur,; vous supposez que je vais me contenter, pour unique vengeance, de recevoir de vous un coup d’épée ou de pistolet? Non, monsieur, non : notre duel est bien comme cela; je tire seul, et à bout portant; ce ne sera pas cette fois le mari outragé qui sera victime d’un ridicule point d’honneur.
— Mais c’est un assassinat!
— Non; je trouve la nuit un homme dans ma maison, j’ai le droit de le tuer.
— Mais...
— Il n’y a pas de mais... Cependant j’aimerais mieux ne pas faire d’éclat; vous me donnerez dix mille francs.
— Vous les aurez dans une heure !
— Tu tu tu tu I Vous m’en promettriez cent mille aussi facilement, n’est-ce pas? Mais je veux une sûreté, une bonne lettre de change. Aglaé, où est le papier timbré? Eh bien!... m’entends-tu? où est le papier timbré? Tu ne veux pas parler? Ah! je me rappelle... Tenez, écrivez : » Accepté pour la somme de dix mille francs. »
— Mais...
FEU BRESSIER.
— Écrivez, ou je vous jure, vrai comme voilà une bougie qui nous éclaire, que je vous casse la tête... Signez à présent; c’est bien, allez-vous-en, et n’en contez plus aux femmes des autres.
L’amant s’en va; ce n’est qu’une demi-heure après, quand son (rouble est passé, qu’il voit qu’il est victime d’un guet-apens. La femme du marchand lui avait écrit que son mari était à la campagne.
Un atelier,
(Antoine HUGUET et Chaules LEFLOCH fument et boivent du punch; SAGAN est assis dans un coin et écrit.)
Sagan, à demi-voix :
Pour un seul mot d’amour prenez toute ma vio.
Cela ne rime pas à change.
(Haut.) Qui est-ce qui sait une rime en ange ? Antoine Huguet. — Mange.
Lefi.och. — Étrange.
Huguet. — Démange.
Lefloch. — Ange.
Sagan. — Tout cela ne fait pas mon affaire.
Huguet. — Tu n’as donc pas fini tes fameux vers? Sagan. — Il ne manque plus que cette rime.
FEU BRESSIER.
Lefloch. — Pour qui est-ce donc qu’il fait des vers?
Huguet. — Pour Aglaé.
Lefloch. — Tiens, c’est ennuyeux.
Sagan. — Pourquoi ça donc?
Lefloch. — Parce que je l’aurais assez aimée, cette petite. Après tout, ça ne m’empêche pas de lui faire la cour.
Sagan. — Mais il me semble que cela devrait t’empêcher...
Lefloch. — Non, au point où tu en es.
Sagan. — Mais j’en suis à un fort joli point.
Lefloch. — Laisse-moi donc tranquille, tu fais des vers.
Sagan. — Nous ne ferons que nous gêner tous les deux.
Lefloch. — Alors, retire-toi.
Sagan. — Tiens... tiens... tiens... et mes frais?
Lefloch. — Quels frais?
Sagan. — J’ai envoyé un bouquet hier; d’ailleurs, je suis plus avancé que toi.
Lefloch. — Non ; tu n’en es qu’aux vers : après les vers, tu demanderais un rendez-vous, n’est-ce pas?
Sagan. — Certainement.
Lefloch. — Eh bien, moi, je compte commencer par demander le rendez-vous, je passe les vers, et je suis aussi avancé que toi; que dis-je! je suis plus avancé que toi, puisqu’il te manque une rime.
Sagan. — Mon vers est fait.
Huguet. — Voyons.
Sagan. — Voici :
FEU BRESSIER.
Pour un seul mot d’amour prenez ma vie, ô ange!
Huguet. — Eh bien, il est joli, ton vers!
Sagan. — Les femmes comme Aglaé, et beaucoup d’autres encore, trouvent toujours charmants les vers qu’on leur adresse; j’ai perdu une femme mariée avec trois couplets de la complainte de Fualdès. Mais voyons, Lelloch, n’allons pas nous nuire réciproquement.
Lefloch. — Moi, ça m’est égal, j’aime Aglaé, et l’amour ne raisonne pas.
Sagan. — Tu m’avoueras que c’est bien pour me contrarier.
Lefloch. — Non ; mais, si tu veux, la, de bonne foi, jouons nos droits à pile ou face, ou à pair ou non.
Sagan. — Je le veux bien; mais le perdant se retirera tout à fait, de bonne grâce et de bonne foi.
Lefloch. — Je le jure.
Sagan. — Et moi aussi. ( Il tire de sa poche sa main fei'mée.) Pair ou non?
Lefloch. — Impair.
Sagan. — C’est ma foi vrai, il n’y a qu’une pièce.
Lefloch. — Je m’en doutais bien.
Sagan. — Pourquoi cela?
Lefloch. — Parce que c’est déjà beaucoup de te supposer une pièce. Ah çà! qu’est-ce que ta vas faire de tes vers? Tu devrais me les donner.
Sagan. — Tu n’es pas dégoûté.
Lefloch. — Puisqu’ils sont faits pour Aglaé.
SaG;VN. — Crois-tu qu’ils n’iront pas aussi bieii à une autre?
.Lefloch. — Je te les achète.