XL VI
De part et d’autre, on avait un peu violé, comme il est d’usage, au moment dii sac de la ville.
De part et d’autre, on avait plus ou moins abusé de l'influence d’un vainqueur et d’un maître sur des vaincues et des esclaves.
Aussi chacun, en rappelant les avaries qu’il avait fait souffrir à l’honneur conjugal de ses voisins et ennemis, ne pouvait s’empêcher de penser que sa propre femme était précisément dans la position où il tenait celle d’un ennemi. Cependant, malgré l’identité des situations, chacun se croyant plus beau et plus aimable que les autres hommes, chacun croyant avoir une femme qui lui était particulièrement attachée, espérait avoir évité pour sa part le sort qui n’avait guère épargné personne.
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D’autre part, comme d’un accord unanime, à mesure que, par l’échange convenu, elles rentraient dans leur ménage, les Nihilbourgeoises et les Microbourgeoises affirmèrent, sans aucune exception, qu’elles n’avaient trouvé dans leurs ravisseurs que bons procédés, respects et courtoisie, toutes jurèrent qu’on ne leur avait pas touché le bout du doigt; ce qui lit que les Nihilbourgeois et les Microbourgeois commencèrent par se réjouir fort et rendre grâce au ciel.
Puis, un peu après, les Nihilbourgeois entre eux ne se gênaient pas pourdire que les Microbourgeois étaient bien timides, bien vertueux et bien niais.
Les Microbourgeois, de leur côté, disaient:
— Ces pauvres Nihilbourgeois sontvraiment les plus honnêtes gens du monde. C’est plaisir de leur donner des femmes à garder.
Et ils riaient de leur air le plus malin.
Cependant, si chacun, habitant de Nihilbourg ou de Microbourg, se croyait particulièrement favorisé du ciel, et ajoutait une foi entière aux récits de sa femme sur les égards respectueux dont elle avait été l’objet, chacun, en même temps, ne laissait pas de rire tout bas de la crédulité de ses voisins, qui croyaient bonnement que les ennemis avaient respecté leurs femmes captives.
Mais, au milieu de tout cela, le prince CédericCXXVII était le plus malheureux des hommes. Le duc Ernest était un adroit politique et un diplomate astucieux. C’était lui qui avait fait mettre dans !e traité d’échange l’ordre d’après lequel devait s’opérer les restitutions
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mutuelles. En sa qualité de célibataire, il avait opiné que ce que chacun avait de plus précieux, c’était sa femme. Or le jeune duc, par suite de sa position, ne connaissait que les femmes des autres, et c’est, en effet, au dire des connaisseurs, quelque chose de bien charmant que la femme d’un autre.
Parlant de ce principe, que, par respect humain, les gens mariés n’avaient osé nier, que ce que chacun avait perdu de plus précieux dans le pillage était sa femme, par une conséquence logique, le duc avait fait admettre que ce serait la dernière chose qu’on restituerait de côté et d’autre, parce que ce serait pour chacun une garantie et un gage de la fidélité qui serait apportée dans les restitutions préalables d’argent, de meubles et de bestiaux. Malheureusement les grandes choses n’ont été inventées que pour cacher les petites, et, sous les raisons politiques mises en avant par le duc Ernest, l’observateur philosophe est forcé de chercher et de trouver quelque intérêt purement personnel.
Leduc Ernest n’avait pu rester insensible aux charmes de la princesse Frédérique, qui était une des plus belles personnes qu’il fût possible de voir. Il l’avait d’abord traitée avec les égards les plusexquis; iln’avait pas caché l’impression qu’il ressentait, mais il avait montré qu’il ne voulait rien devoir au malheur de la princesse; que, dans leur situation réciproque, lui avec son sabre, elle avec sa beauté, c’était lui qui était vaincu, et il se comportait comme s’il le pensait réellement : c’étaient des soumissions et des respects inouïs, c’était une adoration extatique, un amour d’autant plus
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humble et timide, que l’objet qui l’inspirait pouvait se croire dans la puissance du vainqueur. Elle voyait clairement que le duc Ernest, par une rare et exquise délicatesse, n’osait rien demander, précisément parce qu’il pouvait tout prendre. Le duc, d’autre part, était d’une belle et noble figure, il était jeune et bien fait, et, au bout de quelque temps, Frédérique, touchée malgré elle de tant de grâces, d’amour et de respect, se surprenait à penser que, résolue comme elle était à ne pas manquer volontairement à ses devoirs, c’était réellement dommage que le duc, dans le moment du pillage et de l’enivrement du triomphe, ne l’eût pas un peu violée, comme cela est arrivé à des femmes de trèsbonne maison en pareilles circonstances.
Quand une femme commence à appeler devoir la tidélité qu’elle doit à son mari, c’est qu’elle est déjà sur une pente rapide quelle est destinée à parcourir jusqu’au bout.
En attendant, le prince Cédcric CXXvil redemandait sa femme avec d’autant plus d’instances qu’il n’avait pu, en échange, prendre celle du duc, par la raison péremptoire, que nous avons mentionnée plus haut, que le duc n’en avait pas. Le duc trouvait toute sorte de prétextes pour retarder la restitution de madame Frédérique : c’était, il l’avouait hautement, l’otage le plus précieux que la victoire eût mis entre ses mains, c’était pour lui un devoir de ne s’en dessaisir que lorsque ses sujets auraient été complètement satisfaits sous le rapport des restitutions qu’ils avaient à prétendre, et il y avait toujours quelqu’un qui avait à élever quelque ré-
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clamation.Et si, de son côté, le désolé Céderic CXXYII ordonnait à ses sujets, avec les menaces les plus for-* midables, d’avoir à restituer jusqu’à la moindre et la plus insignifiante chose qui eût appartenu aü dernier et au plus infime des habitants de Microbourg, uu sien, l’heureux, ou près de l’être, Ernest proclamait que; esclave de ses devoirs envers le peuple de Microbourg, que lui avait confié la Providence, il poursuivrait jusqu’à la fin la restitution mutuelle convenue entre les deux États ; et, pour se mettre à même de ne pas manquer à ces devoirs sacrés, il offrait une récompense de cent florins à tout Microbourgeois qui le chargerait d’une nouvelle réclamation contre la ville de Nihilbourg. A cette nouvelle, qui élevait un clou rouillé, une épingle épointée, à la valeur de cent floHns, il tomba une averse de réclamations saugrenues. Tel réclama une dent de sept ans d’un de ses enfants qu’il avait conservée autrefois et n’avait pas retrouvée après le pillage; tel autre, une boucle de cheveux, gage d’un ancien amour; tel autre, une paire de bretelles brodée par un objet chéri : toutes choses n’ayant pas de prix dans les deux acceptions du mot.
Ces réclamations furent transmises au prince Céderic, qui ordonna, sous les peines les plus sévères* qüe les objets réclamés fussent immédiatement rendus. Les conseillers du prince lui objectèrent dans une respectueuse remontrance :
1" Que la dent redemandée n’avait pu être prise ni conservée, attendu son peu de valeur; mais l’un des conseillers offrait au prince une de ses molaires pour
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indemniser le réclamant, qui ne pourrait reconnaître celle qui était perdue, surtout si on enfermait celle qu’on lui rendait dans une boîte d’or;
2° Que la paire de bretelles était usée, mais qu’on en pouvait faire d’autres tellement magnifiques, que le propriétaire n’hésiterait pas à les reconnaître pour siennes; que, sous le rapport de l’objet chéri, on les ferait broder facilement par un objet à chérir, ce qui ferait un échange avantageux pour le Microbourgeois réclamant;
3° Au sujet de la boucle de cheveux, les conseillers confessaient humblement qu’ils étaient assez embarrassés, ignorant même de quelle couleur étaient les che-veux égarés.. Ils proposaient au prince de faire faire une enquête à Microbourg, pour retrouver la personne qui avait donné la boucle de cheveux.
L’infortuné Céderic approuva ses conseillers, et les supplia de se hâter. Seul dans son palais, quelquefois il se rappelait tous les exemples d'épou c es perfides que nous a transmis l’histoire, et il frémissait en énumérant les dangers auxquels était exposé madame Frédérique. D’autres fois, l’esprit mieux disposé, il récapitulait les femmes héroïquement lidèles dont on a gardé le souvenir, et il se sentait un peu encouragé. Puis il .. frémissait en songeant que la plupart de ces derniers exemples étaient empruntés à la mythologie. Par moments, il se représentait le duc Ernest comme un vainqueur charmant; puis il se consolait en se disant vainqueur, comme tout le monde; car, dans cette affaire, tout le monde a été vainqueur et vaincu.
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Mais il n’était pas persuadé que madame Frédérique songerait à faire cette distinction, qui était un peu subtile et avait un peu l’air découper un cheveu en quatre dans sa longueur. Il redoutait que la princesse ne le trouvât toujours assez vainqueur, si, par malheur, elle le trouvait charmant.
Pendant ce temps, les conseillers, ayant compassion des chagrins de leur prince, usaient de diligence pour obéir aux exigences du duc de Microbourg. On avait rendu les choses plus ou moins perdues réclamées par les habitants plus ou moins probes, tant que cela pouvait se faire avec de l’argent. Tel avait perdu un âne, qui pleurait et surtout redemandait un cheval. Il fallait céder sur tous les points, parce que le duc Ernest affirmait que, malgré sa répugnance à user de rigueur, il ne rendrait pas la princesse tant que le moindre de ses sujets aurait à se plaindre de la moindre lésion. La dent et les bretelles avaient été parfaitement reconnues et acceptées.
On retrouva la beauté qui avait autrefois donné une boucle de ses cheveux; elle était devenue ouvreuse de loges au théâtre de Microbourg; mais elle avait cinquante-trois ans, et ses cheveux étaient complètement blancs. On lui demanda de quelle couleur précisément avaient été ses cheveux. Elle répondit quelle avait eu les cheveux de deux couleurs avant la troisième, qui était la couleur actuelle : d’abord d’un certain blond clair; ensuite d’un autre certain blond plus foncé.
On lui demanda de quel blond ils étaient quand elle en avait donné une boucle à un homme qu’elle avait
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aimé. Elle répondit qu’elle avait donné plusieurs boucles des deux couleurs à plusieurs hommes qu’elle avait aimés. On lui désigna alors l’heureux mortel. Elle rassembla ses souvenirs et dit :
— C'est de ma première couleur.
— Donc, dit un des conseillers, c’était blond clair. J’ai précisément une fille qui a les cheveux blond clair.
— Mais, dit la vieille, je vous ai expliqué que c’était d’un certain blond clair, et, en effet, je n’ai jamais vu depuis des cheveux de la nuance des miens. C’est une nuance que la nature paraît avoir perdue, comme on dit que les peintres ont perdu l’ancien rouge des vitraux et l’ancien bleu des enluminures des missels.
— Comment faire? demanda le conseiller.
A force de réfléchir, on convint de donner dix florins par jour à la vieille pour qu’elle cherchât des cheveux de la nuance précise qu’avaient eue les siens. La vieille se mit d’abord à chercher; mais, comme elle avait de la finesse dans l’esprit, elle fit le raisonnement que voici :
— Voici trois jours que je cherche à dix florins par jour, et que je ne trouve pas; si j’avais trouvé aujourd’hui, je ne chercherais pas demain, et, demain, je ne recevrais pas dix florins. On me paye pour que je cherche, et non pour que je trouve; mais, à force de chercher, il n’est pas impossible qu’on ne finisse par trouver, un jour ou un autre. Chercher et ne pas trouver, c’est comme si on ne cherchait pas : donc, je puis* sans trop mentir à ma conscience, ne pas chercher du tout, ce sera plus sûr.
Au bout d’un mois, le conseiller se douta de la chose.