‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 20 sur 23 · FEU B H ESSIEU · texte numérisé non relu

FEU B H ESSIEU

au moment où le prince Céderic CXXVII se désolait tout à fait; car sa femme, en la supposant fidèle, avait alors dépassé toutes les limites des fidélités historiques connues : il ne savait plus que Pénélope qu’ellé^pût prendre pour modèle, et Pénélope a été inventée par Homère, et des savants ont fait plusieurs gros livres dans lesquels ils prouvent qu’Homère n’a jamais existé : de sorte qu’entre les choses qui n’ont pas existé, Pénélope a droit au premier rang sans aucune contestation possible. Pénélope imaginée par un homme inventé par on ne sait qui !

Le conseiller dit à la vieille :

— Je vous donnais dix florins par jour pour chercher des cheveux qui fussent précisément de la couleur des vôtres (première nuance); je supprime les dix florins, mais je vous en donnerai cent quand vous les aurez trouvés.

La vieille trouva le conseiller un homme astucieux et perfide, et se dit :

— Il ne faut jamais avoir affaire à des diplomates, on est toujours dupé.

Et elle coupa une touffe de poils à une chatte café au lait qu’elle possédait, contre laquelle touffe de poils elle reçut cent florins.

Le conseiller se douta de la tromperie : c'était un homme qui avait été jeune, contrairement à beaucoup d’autres que je pourrais citer; il avait reçu dans sa vie beaucoup de boucles de cheveux. Il n’eu avait jamais eu de cette finesse. Mais il s'avisa d’un moyen analogue à celui qu’il avait employé pour la dent et pour les bre-

FEU BRESS1ER.

telles, et i) fut honteux de n’y avoir pas pensé plus tôt. Il envoya la touffe de poils Isabelle dans une belle boîte d’or par une belle jeune fille qui avait les cheveux noirs, en faisant dire au Microbourgeois qu’il pouvait garder la boucle, la boîte et la fille.

Le vieux conseiller montra, selon les connaisseurs, un grand discernement dans le choix de la fille chargée de la boîte; il avait remarquédans sa jeunesse qu’aprés la femme qu’on aime le plus au monde, quelques-uns nous disent avant la femme qu’on aime le plus au monde, celle qui a le plus de chance de vous séduire n’est pas une femme qui lui ressemble, mais celle, au contraire, qui lui ressemble le moins.

Le Microbourgeois reconnut la boucle de cheveux. On réclama la restitution de madame Frédérique.

Le duc Ernest demanda à sa prisonnière la permission de la voir un instant. Il lui lit l’aveu des ruses qu’il avait employées pour la relenir; il ne lui cacha pas que ces dernières exigences lui avaient paru souverainement ridicules, et que même, en fait de choses ridicules, il était complètement à bout; que cependant il avait trouvé un moyen encore, que c’était de jeter dans la rivière une émeraude d’une rare beauté qui composait à elle seule toutes les pierreries de la couronne de Microbourg, et de la réclamer au prince Céderic, étant persuadé qu’il serait encore plus difficile d’en trouver une semblable que de retrouver la môme.

En disant ces paroles, il montra l’émeraude à la princesse, qui ne put s’empêcher de dire que ce serait dommage.

FEU BRESSIER,

— Et que me font les pierreries, que me fait la puissance, à quoi me sert la vie, si je dois vous perdre? s’écria l’amoureux Ernest. Qui me délivrera de mes chaînes quand j’aurai brisé les vôtres? ajouta-t-il.

J’ai lieu de croire qu’il avait trouvé cette phrase sur une devise de bonbon. Néanmoins cela toucha la princesse. 11 y a un ceitain nombre de sottes phrases que dédaignent les gens trop délicats et qui rapportent gros aux imbéciles.

La princesse déplora beaucoup sa captivité, et lui dit que, puisqu’il l’aimait si fort, il devait lui en donner une preuve irrécusable en la rendant au prince son époux.

La conversation se prolongea fort; je me contenterai de vous en dire le résultat. Ce fut que le duc finit par déclarer positivement à madame Frédérique qu’il n’y avait qu’elle seule qui pût payer sa rançon. Madame Frédérique jeta les hauts cris; mais, comme le duc lui plaisait, elle finit par profiter de ce qu’il employait une violence morale qui lui permetlait de se dire qu’elle n’avait cédé qu’à la force. C’était, d’ailleurs, le seul moyen de retourner à Nihilbourg se livrer derechef à l’exercice habituel de toutes les vertus conjugales; en bon raisonnement, ne valait-il pas mieux le suspendre un moment que d’y renoncer à tout jamais?

L’émeraude resta entre les mains de la princesse. Elle est encore aujourd'hui conservée dans le trésor des princes à Nihilbourg. Je suis fâché d’avoir à leur dire qu’elle est fausse.

Le prince Céderic CXXYI1 fit à sa femme de nom-

FEU BRESSIER.

breuses questions, auxquelles elle répondit de la manière la j^jus satisfaisante; mais néanmoins il fut guéri à jamais ue l’amour des conquêtes, et la fin de son règne fut complètement pacifique. Pour l’âme de: feu Bressier, elle s’élait envolée au moment où la princesse, cédant à la nécessité, faisait une variante à la phrase de Brennus, et disait à demi-voix en soupirant : « Bonheur aux vaincus! » soit que l’âme ne voulût pas naître d’un adultère, soit qu’elle ait redouté d’habiter un corps qui héritât, comme cela est fréquent, des cheveux du duc Ernest, lesquels cheveux étaient couleur capucine.

Toutes ces épreuves avaient pris un temps plus long que nous n’avons pu le dire, à cause du soin que nous avons eu à supprimer, autant que possible, le récit des choses insignifiantes qu’eut à subir Pâme de feu Bressier dans les diverses épreuves qu’elle tenta pour trouver des gens dont elle voulût bien naître. La vie réelle ressemble à un champ labouré, qu’on parcourrait en travers des sillons; on fait un pas sur l'élévation du sillon, et un pas dans le creux qui est entre deux. Le récit, au contraire, vous fait marcher seulement sur les aspérités, en supprimant le pas intermédiaire.

Toujours est-il que le 2 mai arriva, que l ame de feu

FEU BRESSIER.

Bressier ressentit, comme une année auparavant, les douces exhalaisons du printemps, et que, précisément au moment où finissait le temps pendant lequel elle pouvait reprendre un corps, au moment où elle atteignait l’époque où elle était, d’après les lois immuables de la nature, obligée d’aller se purifier et se confondre dans l’océan de vie et de lumière, à ce moment, dis-je, dans cet air imprégné de parfums, de jeunesse, d’amour, jamais elle n’avait autant désiré vivre, jamais elle n’avait eu tant à demander à la vie, jamais elle n’avait eu tant de croyances et de désirs.

Elle vit avec effroi qu’il ne lui restait plus que quelques heures pour faire un choix, pour recevoir une nouvelle vie entre des lèvres amoureuses, ou remonter au ciel et s’abîmer dans le soleil. Alors elle voltigeait dans l’atmosphère épaissie d’une grande ville. Elle avait vu de haut les fenêtres des maisons s’allumer successivement, comme des constellations terrestres; puis elle les vit s’éteindre une à une, comme les étoiiec s’éteignent aux premières lueurs du jour. La ville se plongeait dans le, sommeil et le mystère. L’âme de feu Bressier songea que c’était la dernière nuit qu’elle eût à passer sur la terre. Elle songea aussi que cette grande ville était pleine d’amants et d’amours; dans chacune de ces chambres où la fenêtre s’éteignait, on s’aimait et on se le disait à l’ombre de la nuit et du mystère, et, haletante, désespérée, voyant avec terreur chaque seconde passer, elle se mit à courir de maison en maison, de chambre en chambre, écoutant tous les soupirs, entr’ouvrant tous les rideaux.

FEU BRESS1ER.

Ici une prostituée, l’objet du mépris et de l’horreur universels, se vendait p:trce qu’elle n’avait pas mangé, à un homme qui l’achetait parce qu’il avait trop bu.

Là une femme riche se vendait à un mari plus riche, qu’elle n’aimait pas, qui lui donnait des chevaux et une voilure. Le monde l’entourait d’égards, le déshonneur à ses yeux ne consistant pas dans l’infamie, mais dans le bas prix auquel on la commet.

Une tille prenait un amant seulement pour l’enlever à une autre.

Celle-ci s’est compromise par coquetterie, et se donne par une sorte de probité singulière, et pour se débarrasser d’un homme qui l’obsède.

Toujours rebutée, toujours plus inquiète, toujours plus pressée, l’âme de feu Brossier, volant de chambre en chambre, trouve tour à tour :

Une femme du monde et un acteur jouant avec succès les rôles de niais dans le vaudeville;

Une jeune fille de dix-sepl ans qui rêve, qui soupire, et qui serre entre ses bras son traversin, qu’elle appelle Charles;

Sapho et une jeune Lesbienne

Elle s’enfuit et trouve plus loin :

Une mère qui vend sa fille;

Deux époux qui ronflent dos à dos;

Une femme qui a choisi son amant parce que c’est un homme illustre que tout le monde remarque et qu'elle enlève aux autres;

Une femme qui a choisi son amant parce que c’est

FEU BRESSIER.

un homme obscur, commun, que personne ne regarde, et que les autres ne lui enlèveront pas;

Un vieillard, courbé et brisé par les excès et le vice, tient sur ses genoux une petite fille de dix ans qui pleure, et à laquelle il donne des bonbons.

Adèle rentre du bal avec un nouvel amant; au moment où elle va entrer avec lui dans son appariement, l’homme qu’elle a abandonné s’élance d’un coin obscur, et lui jette au visage tout le contenu d’une bouteille de vitriol.

Une femme qui, sans passion, sans amour, se donne à un homme quelconque, parce qu’elle veut avoir un enfant qui la fasse héritière d’un vieux mari.

Un mari et une femme feignent de dormir; le mari songe à une figurante d’un théâtre de mélodrame, la femme au cousin de son mari.

Un autre mari attend que sa femme dorme pour quitter clandestinement le lit conjugal, et monter un étage plus haut. La femme attendait que son mari fût parti, et descend un étage plus bas.

Valérie, dans les bras de son mari, qui s’appelle Benoît, lui donne, par distraction ou réminiscence, le nom d’Alfred.

Inès solde les honoraires de l’avocat qui doit plaider pour elle.

Jenny reçoit de son médecin une visite qui la dispense de payer les précédentes.

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