‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 21 sur 23 · FEU B U ES SI EU · texte numérisé non relu

FEU B U ES SI EU

Ici un nmant heureux en lunettes bleues.

Là un mari, qui s’est caché dans une armoire pour surprendre son rival, le voit, a peur et retient son haleine dans la crainte d’être découvert par lui.

Un homme, sauvé par son ami, secouru dans la mauvaise fortune, accueilli dans la maison de son bienfaiteur, nourri de son travail, a séduit la femme de son ami absent.

Un autre a exigé d’Hélène une complaisance sans bornes pour prix de son silence sur un secret qu’il a surpris; elle se défend, mais enfin elle préfère la perte de l'honneur à la perte de la réputation.

Un autre se prostitue honteusement à une femme vieille et laide, et vient à l’amour comme d’autres vont à leur bureau ou à leur atelier.

Léonie, qui a fait autrefois un mariage d’amour, qui a quitté un beau nom pour le nom vulgaire de l’homme qu’elle aimait, est devenue veuve ; elle a soixante ans aujourd’hui et elle est riche ; elle s’est mariée ce matin à un vieux drôle désagréable sous tous les rapports, mais qui est marquis. Elle veut réparer ce qu’elle appelle sa sottise et mourir titrée.

Caroline est avec un homme qu’elle n’aime pas encore;

FEU BRESSIER.

André, avec une femme qu’il n’aime plus.

Remplissez la page de tout ce que je ne puis écrire, et vous saurez tout ce que vil dans cette nuit l’âme de feu Bressier.

Alors la pauvre âme, découragée, s’éleva de nouveau au-dessus de la ville en disant :

— Eh quoi ! tous ces gens-là ne s’aiment pas ! Eh quoi t l’amour n’est pour rien dans toutes ces caresses! Eh quoi! je n’ai pu encore trouver deux êtres qui • s’aiment réellement; deux êtres beaux et bons, pour naître de leur amour, et voici le jour qui va poindre, et il faut que je quitte la terre et la vie !

Mais, comme elle se laissait flotter au hasard dans l’air, elle aperçut une maison qui, seule, au milieu de la nuit, était encore pleine de lumière et de mouvement; du reste, ce mouvement allait finir, car des voitures, rangées en longues files, venaient successivement prendre du monde à la porte et se dirigeaient ensuite vers des points opposés. Une troupe de musiciens sortit à pied, emportant les violons dans leurs étuis.

L’âme de feu Bressier reconnut la maison de Morsy. Elle saisit au passage quelques mots que disaient, en montant en voilure, les personnes qui sortaient de la maison :

— La mariée était charmante.

— Un peu pâle.

— Cela fait partie du costume.

— Le souper était très-beau.

— Oh ! le père Morsy fait bien les choses.’

FEU BUESSIER,

— Comment avez-vous trouvé la robe de la mariée?

— Euh, euh, euh !

— C’est comme moi, c’était trop riche; j’aimerais mieux plus de simplicité.

— Dites-donc, Alfred, combien ôtes- vous censé m’avoir gagné?

— Un peu plus de quatre cents francs.

— Diable ! si on y allait pour de bon! Vous avez eu là une merveilleuse invention.

— Il faut bien être quelque chose quand on va dans le monde. Nous nous sommes faits gros joueurs.

Mais, en jouant toujours l’un contre l’autre, nous ne pouvons pas gagner.

— Mais aussi nous ne pouvons pas perdre. Perdez donc quatre cents francs dans une soirée, quand vous avez mille francs de revenu par an ! Et puis refuser de jouer, on vous prend pour un grigou; comme nous • faisons, nous avons l’air de jeunes gens riches, gros joueurs et beaux joueurs, car nous perdons avec une admirable impassibilité. C’est une position bien plus honorée,- si ce n’est honorable, que celle de danseur , d e jeune homme.

•— Le marié n’est pas beau.

Page 1