‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 4 sur 23 · FEU B R ES SI ER · texte numérisé non relu

FEU B R ES SI ER

Par suite, une explication avait eu lieu entre madame Seeburg et M. Morsy, et avait amené la brouille dont le pauvre Paul était la victime.

Les vacances de Paul se passèrent tristement. Quelques jours avant son départ pour le collège, Ja famille Morsy revint de la campagne. Paul embrassa aveceffusion les deux enfants, qu’il trouva dans le jardin; ils lui racontèrent leurs plaisirs; il leur raconta ses ennuis. Paul et Ernest se promirent de s’écrire quand ils seraient de retour au collège. Cornélie, qui avait presque onze ans, annonçait déjà une grande beauté. Comme les trois enfants causaient ensemble, ils s’étaient assis sous une tonnelle de vigne vierge, dans le jardin de madame Seeburg. Celle-ci survint et renvoya les petits Morsy, en renouvelant à Paul la défense de leur parler à l’avenir. Les enfants rentrèrent chez eux aussi tristes que Paul. Cornélie pleurait; M. Morsy demanda et. apprit la cause de leur chagrin, et, tout à fait fâché que la mauvaise humeur de madame Seeburg allât jusgu’à lui donner des façons offensantes à l’égard de ses enfants, il leur défendit à son tour de parler à Paul.

Paul partit et rentra au collège, en proie à une tristesse amère.

En général, les gens plus âgés n’ont aucune pitié des larmes de l’enfance; la cause qui les fait couler n’a plus d’intérôt pour eux, et ils la trouvent futile. Cependant l’enfant auquel on casse un polichinelle est aussi malheureux que le ministre auquel on ôte sa place; les places, les honneurs, les croix n’étant autre chose que les polichinelles de l’âge mûr.

FEU BRESSIER.

L’année d’ensuite, Paul passa les vacances au collège. Pendant l’année, il avait envoyé plusieurs fois à Cornélie des graines du jardin qu’il avait fait au collège; Cornélie lui avait envoyé à son tour des graines de leur jardin , de sorte qu’ils cultivaient, admiraient, respiraient les mêmes fleurs.

Paul était d’un naturel timide, comme tous les gens fiers; il frayait peu avec ses camarades; il lisait beaucoup; son imagination s’exaltait par la solitude et la lecture.

Bientôt il n’eut plus aucune nouvelle des compagnons de son enfance. Ernest alla passer six mois près d’un parent qui demeurait en province; la correspondance fut interrompue et ne se renouvela pas. D’ailleurs ils commençaient à prendre d’autres intérêts dans la vie : Paul était pour Ernest un excellent compagnon pour les jeux de l’enfance, jeux qu'il méprisait souverainement maintenant qu’il aspirait à être un jeune homme; ce n’esj que vingt ans plus tard qu’on aime à parler des parties de balle et de toupie. Quand Paul sortit du collège, madame Seeburg quitta la ville et alla se confiner dans une campagne avec une de ses amies, après avoir placé son fils chez un banquier.

Paul, au bout de quelques mois, se fâcha avec 1 banquier, et le quitta sans en prévenir sa mère. Il •' chercha longtemps une autre place; mais, d’hésitations en déceptions, il finit par entrer contre-basse dans un théâtre de la ville, où l’on jouait l’opéra et le ballet.

Or la place de Paul à l’orchestre était, comme il ar-

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rive souvent aux contre-basses, tout près de la rampe, qui était fort élevée, de sorte qu’il lui était absolument impossible de rien voir de ce qui se passait sur le théâtre. Il y avait deux ans qu’il y allait tous les soirs, et la seule chose qu’il eût jamais vue était les deux pieds de devant d’un cheval gris, qui, dans Fernand Cortez , avait eu peur, et, s’élançant sur l’orchestre, avait brisé trois ou quatre quinquets avant qu’on pût le retenir.

Il vivait ainsi seul, calme, mélancolique, se réfugiant dans les rêves qu’on fait à vingt ans, amoureux fou, d’un amour auquel il ne manquait plus qu’m» objet ou un prétexte.

Un jour, à la sortie du théâtre, il rencontra un grand jeune homme portant des lunettes et de gros favoris, qui lui dit :

— Eh! bonjour, Paul! comment vas-tu?

— Bien; et toi? répondit machinalement Seeburg.

Il ne reconnaissait nullement son interlocuteur; mais Paul aurait été si embarrassé et si malheureux que quelqu’un, auquel il aurait parlé en le tutoyant, ne sût pas son nom, qu’il n’osa causer ce chagrin au jeune homme qui l’abordait, certain d’ailleurs qu’il allait le reconnaître dans une seconde ou deux.

— Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus!

— Oui, bien longtemps, répondit Paul, qui continuait à ne pas se rappeler.

— Et que fais-tu?

— Je suis musicien à l’orchestre du théâtre.

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— Ah ! coquin, tu dois t’en donner avec les actrices t

— Je t’assure que non, dit Paul, qui n’osa pas affirmer qu’en fait d’acteurs et d’actrices il n’avait jamais vu que Jes deux pieds ifu cheval gris dont nous avons parlé plus haut.

— Allons donc 1 allons donc! tu es un fameux hypocrite. Où demeures-tu?

— Au coin de la place du Marché ; et toi?

Paul ici était triomphant; il n’était plus temps de demander le nom d’un homme qu’il tutoyait depuis un quart d’heure ; maisl’adiesse allait sans doute l’éclairer.

— Toujours au même endroit, répondit l’inconnu. 11 faut que tu viennes me voir, nous causerons; mais tu ne feras plus l’hypocrite. Tu dois joliment t’amuser! Adieu, à bientôt.

— A bientôt.

Et l’inconnu disparut.

Paul y pensa quelques jours, sans pouvoir deviner qui pouvait être son ami. Il le rencontra depuis, trois ou quatre fois; mais il était avec d’autres jeunes gens, et continuait à tutoyer Seeburg, qui le tutoyait de son iSôlé.

Un soir qu’on ne jouait pas à l’Opéra, il alla passer la soirée dans une maison où on dansait. Il reconnut son ami inconnu au milieu d’une contredanse. Il tâcha de le rejoindre, mais le jeune homme aux lunettes partit ou se perdit dans la foule; il lui fut impossible de le retrouver. Il s’adressa à la maîtresse de la maison et lui dit :

— Quel est le nom de ce jeune homme qui dansait tout à l’heure avec mademoiselle votre fille?

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— Je ne le connais pas ; c’est un de ses amis qui me l’a amené, et je n’ai pas fait attention au nom qu’il a dit en me le présentant.

Enfin Paul prit son parti, et la première fois qu’il le rencontra, c’était dans la rue, il l’aborda et lui dit :

— Monsieur, vous allez me trouver bien extravagant, mais il faut que je vous dise la vérité. Voilà bientôt trois mois que nous nous rencontrons de temps en temps, que nous nous tutoyons de toute notre force, et je vous jure sur l’honneur que je ne vous connais pas le moins du monde, que je ne vous ai jamais vu, et que je ne sais absolument pas qui vous êtes.

— Ali çà, tu plaisantes, Paul !

— Nullement.

— Ce serait drôle, si c’était moi qui me trompais. N’êtes-vous pas Paul Seeburg*?

— Oui, monsieur

— Comment! tu es Paul Seeburg, et tu ne te rappelles plus Ernest, Ernest Morsy?

— Quoi! Ernest? Ehl mon Dieu! c’est que tu es si grandi, si changé !

— C'est sans doute ma barbe qui me change.

— C’est possible. Mais comment, c’est toi! Comment vont ton père et ta mère ? et ta sœur?

— Très-bien. J’étais étonné de ta froideur; tu ne me demandais des nouvelles de personne, et tu ne me parlais pas de ma sœur Lilie. Elle parlait de toi encore hier. J’avais raconté que je t’avais rencontré, et elle disait : « Pourquoi ne vient-il donc pas nous voir? — Je ne sais, ai-je dit, mais je l’ai trouvé froid et peu ami-

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cal. » Cela s’explique à présent. Quand viens-tu dîner à la maison ?

— Demain, si tu veux.

— Nous t’attendrons demain. Ah çàl pense que Lilie est à présent une grande demoiselle, et ne dis rien devant elle... tu sais.

— Mais non, je ne sais pas.

— Ta ta ta! un gaillard qui passe toutes ses soirées au théâtre. Les actrices... les danseuses... on sait ce que c’est.

— Mais je t’assure, Ernest...

— Allons donc!... Ne manque pas demain, à six heures.

— Sois tranquille; à demain.

— A demain.

Comme Cornélie est belle, et surtout de quelle chaste et pure beauté! Jamais Paul n’avait ressenti une pareille impression. Comme il aurait voulu pouvoir la regarder sans être obligé de lui parler ! car, entre toutes les pensées qui s’agitaient pêle-mêle dans sa tête, comme des abeilles dans une ruche fermée, la moins extraordinaire l’eût fait passer pour fou à lier, s’il l’eût exprimée tout haut.

Elle parle! Quelle voix mélodieuse et vibrante! Quel malheur qu’il faille lui répondre! elle parlerait encore. Quelle enivrante musique que cette voix!

Les femmes ne croient pas à l’amour quand on le sent réellement; ceux-là seulement leur paraissent amoureux qui leur récitent correctement l’amour qu’ils ont ressenti pour une autre.

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Cornéfie, qui voit Paul Seeburg embarrassé et timide, veut le mettre à son aise, et parle théâtre pour amener un sujet qui doit lui être familier, car Ernest a dit à elle et à ses parents : «J’ai retrouvé Paul Seeburg; il est contre-basse à l’Opéra. »

Les parents avaient froncé le sourcil.

Cornélie donc parla des opéras nouveaux.

— Mademoiselle *** est bien maigre, dit-elle.

— Mais non, dit Ernest.

Cornélie. — Je m’en rapporte à M. Seeburg.

Seeburg. — Je ne l’ai jamais vue.

Cornélie. — Quelle lâcheté! Vous n’osez vous prononcer contre mon frère?

Ernest. — Quelle bassesse! c’est pour ne pas contredire Lilie

Seeburg prit le parti d’avouer que, depuis qu’il était à l’Opéra, il n’avait jamais vu qu’une chose, et encore par accident, à savoir les deux pieds du cheval gris qui avait cassé les quinquets.

Les parents respirèrent plus à l’aise en voyant que Seeburg n’était pas un habitué des coulisses.

Ernest trouva son ami moins heureux qu’il ne l’avait supposé.

Pour Cornélie, elle rit de si bon cœur, que des larmes brillaient dans ses yeux.

Paul se mit également à rire, et se trouva plus à son aise.

Cornélie. — Eh bien, tant mieux! Je croyais que vous étiez devenu un autre homme, que nous avions à faire connaissance sur nouveaux frais. Je vois avccplai-

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sir que vous n’êtes pas changé, et que vous êtes toujours le sauvage compagnon de notre enfance. Tant mieux I je puis vous parler simplement, et surtout vous Darler d’autrefois. Notre pécher est magnifique.

Seeburg. — J’y ai pensé bien souvent, à notre pêcher. Je me rappelle encore le jour où nous avons planté le noyau. Comme il a plu ce soir-là, et comme nous avons été mouillés !

Cornélie. — Il a eu plus de cinquante pêches l’année dernière.

Ernest. — Tu viendras en manger cette année.

A ces paroles, qui le refaisaient de la famille, Seeburg eut envie de s’enfuir pour aller rêver à son aise dans un endroit où il ne fallût pas parler, pour aller se livrer à la joie délicieuse qui s’épanouissait dans son âme. Il avait envie de pleurer. Retourner à cette campagne, au sein de cette belle et riche nature, sous le rayon de ce beau soleil qui ne lui avait jamais paru ailleurs ni si chaud ni si pénétrant!

Mon Dieu! quelle belle et ravissante chose que la jeunesse! Quelle ruine horrible et à laquelle on ne pense pas, que la perte de ces belles années ! Mon Dieu ! qui donnera aujourd’hui à l’ananas que je mange dans Ja porcelaine du Japon, la saveur des âpres prunelles que je mangeais, il y a quinze ans, à même les haies! O riche jeunesse ! qui donne tant de saveur aux fruits des haies et à l’amour de la première venue ! O heureuse jeunesse ! le plus charmant dîner que j'aie fait de ma vie se composait de navets crus dérobés dans les champs!

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A quelque temps de là, Paul entendit (pie la famille Morsy allait dîner à la campagne, chez M. Bressier. Ernest annonça que cette maison lui était odieuse, et que, d’ailleurs, il avait une invitation. Paul ne connaissait pas les Bressier; mais ce qui le chagrinait le plus, c’était de voir inviter un M. Arnold Redort, jeune homme qu’il avait trouvé installé dans la maison Morsy lorsqu’il avait renouvelé connaissance avec Ernest, et qui paraissait s’occuper beaucoup de Cornélie.

Arnold Redort était un garçon plus qu’à son aise, qui avait pris dans le monde le rôle de bouffon. Quelque esprit, du plus commun il est vrai, donnait parfois à scs charges un peu de nouveau et d’imprévu dont on se laissait amuser volontiers, à l’exception de Paul, qui aurait mieux aimé être scié entre deux planches que de laisser échapper le moindre sourire aux lazzi de son rival.

Seeburg, qui avait pris depuis quelque temps l’habitude devoir Cornélie tous les jours, ne savait comment passer cette journée. Aussi alla-t-il se poster dans les environs de la maison Bressier, d’où il espérait la voir un moment sans être lui-même aperçu; mais il crut que madame Morsy avait fixé les yeux de son côté et l’avait vu. Alors il s’était avancé, et, sentant le besoin d’expliquer le hasard qui l’amenait si à propos, il avait prétexté une leçon de musique qu’il donnait une fois par semaine dans une maison voisine.

C’est à ce moment que noos l'avons vu pour la première fois.

Le soir, il mit soigneusement dans l’eau les branches

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d’iris qu’il avait conquises. Le lendemain, il alla chez M. Morsy. Au moment d’entrer, il mit dans son chapeau les fleurs qu’il tenait à la main; il ne voulut pas les donner en entrant, parce que M. Redort était là ; il attendait son départ. Quand le jeune homme fut parti, il lui sembla qu’il aurait été plus naturel de les donner tout de suite, et que les parents pourraient s’étonner. M. Morsy sortit; madame Morsy alla porter quelques ordres dans l’antichambre. Paul voulut partir et donner ses fleurs à Comélie ; mais il était si ému, si troublé de se voir seul avec Cornélie, qu’il fut presque heureux de voir rentrer la mère. Enfin, il s’en alla ce soir en remportant ses fleurs, qu’il déchira et jeta quand il fut dehors, en pleurant de rage de sa lâcheté.

— Diable 1 se dit l’âme de feu Bressier, je n’avais pas prévu que ce garçon, si hardi contre le fusil de Pierre, le serait si peu contre les yeux doux et baissés d’une jeune tille!

Les réflexions de Seeburg n’étaient pas des plus gaies. Si, par moments, il pensait qu’il était aimé de Cornélie, il savait une chose d'une manière certaine, c’est que M. Morsy ne la lui donnerait pas, du moins dans la situation précaire à laquelle le sort l’avait condamné. D’autres fois, quand le bon accueil de M. Morsy lui

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laissait concevoir de ce côté un moment d’espérance, il considérait la possession de Cornélie comme un bonheur si grand, qu’il n’y croyait pas plus qu’à la lampe merveilleuse d’Aladin.

Cornélie, de son côté, pensait beaucoup à Paul. Elle avait passé plusieurs années en pension avec d’autres jeunes filles, et elle avait beaucoup causé d’amour et d'amant. D’autre part, elle lisait en cachette des romans que lui prêtait à la campagne une pauvre vieille femme à laquelle elle donnait quelques secours.

Ces romans étaient assez niais et assez ridicules; mais qui voudrait lire des romans, si on n’entendait, en les lisant, que ce qu’ils disent? Ils ne sont bons qu’à toucher dans le cœur certaines cordes, qui, une fois ébranlées, résonnent délicieusement.

Voici, du reste, quelques-uns des titres de ces romans. Ne pensez pas que je les invente; ils sont encore sur les catalogues de bien des cabinets de lecture : Giannina et Ludomir; — l’Espagnol, ou la Tombe et le Poignard; — Mélina de Breslange, ou les Souterrains d'Arfeld ; — Odalie, ou le Vœu criminel ; — Pauliska , ou la Perversité; — Albano , ou les Horreurs de l’Abime; — L’Urne dans la vallée solitaire; — Le Mo-

nastère de Sainte-Colombe, ou le Chevalier aux armes rouges; — Mareska et Oscar; — Ladouski et Floriska ; — Lomelli , le hardi Brigand, ou la Caverne de la vengeance ; — La Main mystérieuse, ou les Horreurs souterraines.

Cornélie savait bien qu’elle était belle et qu’elle avait dans la vie droit à un roman; elle y était parfaitement

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préparée. Elle aimait Seeburg; leurs deux Ames s’élaient épanouies comme deux fleurs sur la môme tige. Mais Paul ne ressemblait à aucun des amoureux qu’elle eût jamais vus. Ce n'était pas Ludomir, c’était encore moins Albano. L’amoureux des romans est un gaillard audacieux dont les filles ne sauraient trop se défier. La stratégie qu’avait apprise Cornélie était donc toute défensive.

Elle avait en magasin des myriades de refus pour toutes les circonstances : c’était une marchandise assez embarrassante vis-à-vis d’un homme qui ne demandait jamais rien.

Certes, Cornélie ne pouvait douter un moment que Paul ne fût amoureux d’elle : elle avait surpris cent fois ses yeux attachés sur elle; elle l’avait senti trembler en lui prenant la main pour passer un ruisseau; elle avait vu ses complaisances inouïes pour toute la maison. Lui, qui ne riait guère d’habitude, riait aux éclats des plaisanteries de M. Morsy ; il compatissait aux chagrins un peu vulgaires de madame Morsy. Il déplorait la perte d’un poulet volé par un chat, ou la désobéissance d’un domestique, ou une tache de bougie sur un meuble.

Elle savait bien, par ce qu’elle connaissait de ses occupations, qu’il n'allait jamais autre part que chez eux.

Elle s’était aperçue que ses courses, de quelque côté qu’il eût affaire, le faisaient toujours passer par la rue qu’ils habitaient. Elle le voyait changer de couleur si un homme lui parlait lin peu bas. Elle avait remarqué

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qu’il était silencieux et embarrassé lorsqu’il se trouvait seul avec elle; sa présence, quand elle était avec d’autres personnes, lui donnait plus de vivacité et d’esprit. Elle avait un peu essayé de mettre son âme dans le ciel et dans l’enfer successivement, dans l’espace d’une minute, par un mot bienveillant ou un air dédaigneux; en un mot, elle savait qu'il l’aimait de toutes les forces de son âme. Mais il n’en est pas moins vrai qu’il ne faisait pas de déclaration; que, dans tout ce qu’elle avait lu sur l’amour, il y avait une infinité de choses, et des plus charmantes, qui ne venaient, chacune en son rang, qu’après la déclaration. La déclaration d’amour est comme la déclaration de guerre ; elle doit précéder les premières attaques et les premières hostilités.

Un jour, à la campagne, Seeburg perdit un portefeuille, et Cornélie le trouva. Je ne vous dirai pas combien de fois et de combien de manières elle se dit à elle-même qu’elle n’avait pas le droit de violer le secret d’autrui. J’arriverai tout de suite au résultat de toutes ces excellentes pensées, de toutes ces phrases sévères : c’est qu’elle ouvrit le portefeuille. Elle y trouva des vers.

On dit que les vers font le plus grand plaisir aux femmes; je n’ai de ma vie osé en donner quatre à aucune. Cependant un de mes amis me disait dernièrement, en parlant de l’infidélité d’une maîtresse qui le désole :

— Elle a de l’esprit; ch bien, l’homme qui me l’enlève l’a séduite avec des vers de seize pieds!

Les vers de Seeburg avaient ceci de supérieur à tous les vers connus, qu’ils parlaient de Cornélie, de ses

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charmes, et de l’amour de Paul. Comme tous les vers de ce genre, les uns étaient adressés aux échos, quelques-uns à la lune, d’autres aux étoiles, ceux-là à une fleur, ceux-ci à une ceinture.

A CNE VIOLETTE.

O toi qui vas mourir au sein de Cornélie!

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