‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 3 sur 23 · PAUL SE F. DU KG A ERNEST MORSY · texte numérisé non relu

PAUL SE F. DU KG A ERNEST MORSY

Mon cher Ernest,

Ça n’est pas si amusant ici qu’à la pension; il faut que je pioche dur. Maman dit qu’elle n’a pas de fortune à me laisser, et qu’il faut que je me fasse un értat;

FEU BRESSIER.

cependant j’espère te voir aux vacances, c’est-à-dire dans trois mois. J’ai fait une épitaphe en latin pour la poupée de Lilie. Tu la trouveras dans cette lettre avec des graines que tu donneras à ta sœur; ce sont des reines marguerites panachées magnifiques. Dis-lui d’en semer dans son jardin et dans le mien. J’espère que tu ne marcheras pas dessus, comme tu fais toujours.

Adieu. Je t’embrasse ainsi que Lilie. Totus tibi,

Paul.

Les vacances arrivèrent, et Paul Seeburg se mit en route pour la ville. Comme la route lui semblait longuet il avait appris au collège une foule de jeux innocents; il savait faire des bagues de crin et des canards en papier qui marchaient. A peine fut-il arrivé, à peine eut-il embrassé sa mère, qu’il demanda quand il partirait pour la campagne de M. Morsy.

— Tu en es tout revenu, répondit madame Seeburg ; je ne veux plus que tu les voies.

— Pourquoi donc ça, maman? Vous étiez si amis !

— Nous n'avons jamais été amis. C’étaient des connaissances que je cultivais moins pour moi que pour le plaisir que tu trouvais avec leurs enfants ; M. Morsy est un homme grossier, il s’est fort mal conduit envers moi. Je quitterai la maison dans six mois.

— Je vais bien m’amuser pendant les vacances, alors! moi qui étais si content de revenir !

— Tu feras comme tu faisais avant de les connaître.

Paul écrivit à Ernest pour lui faire part de son cha-

FEU BRESSIER.

grin. Ernest lui répondît que M. Morsy avait pensé que, malgré sa brouille avec madame Seeburg, Paul viendrait de môme passer un mois à la campagne. Il déplorait d’autant plus cet incident, qu’il avait institué une balançoire aux deux grands frênes du fond du jardin, et que Lilie avait une petite chèvre apprivoisée qui était tout ce qu’il y avait de plus joli; il conseillait à Paul de s’efforcer d’obtenir de sa mère la permission de venir; son père, M. de Morsy, le recevrait comme autrefois, etc.

Paul montra la lettre à madame Seeburg; madame Seeburg refusa net. Dans la discussion qu’elle avait eue avec M. Morsy, celui-ci lui avait dit :

— Cela passera, madame, cela passera.

— Non, monsieur avait-elle dit, cela ne passera pas; vos procédés sont odieux, et je ne vous les pardonnerai pas.

— Je sais bien que ce sera un peu plus long parce que vous avez tort ; mais c’est égal, cela passera.

— Non, monsieur, avait répliqué madame Seeburg, plus irritée encore de voir qu’on ne voulait pas prendre sa colère au sérieux; non, monsieur, cela ne passera pas, et je quitterai votre maison à la fin de la saison.

— Vous ne la quitterez pas, ma chère madame Seeburg, et j’en suis tellement sûr, que je ne chercherai pas le moins du monde à louer votre logement; cela passera.

C’est pourquoi l’assurance bienveillante d’une bonne * réception pour Paul ne faisait pas aux oreilles de

FEU BRESSIER.

madame Seeburg sonner autre chose que l’ironique cela passera de M. Morsy...

Paul pria, supplia, pleura ; ce fut en vain.

Voici, du reste, ce qui avait brouillé les deux familles : M, Morsy, comme on l’a vu, ne s’était décidé que péniblement à céder à madame Seeburg la moitié de son jardin. Les deux jardins étaient séparés également par une large allée. Au bout de quelques mois, madame Seeburg trouva que cette allée était trop large, que c’était une perle de terrain déplorable, et elle en fit labourer la moitié, qu’elle joignit à son jardin en forme d'alluvion ou de relais.

M. Morsy en fut contrarié; il avait l’habitude de se promener dans cette allée avec deux de ses amis qui venaient le voir assez fréquemment. Dans la nouvelle situation de l’allée, il était impossible, en se promenant à trois, de ne pas se choquer les coudes de temps en temps. Cependant madame Morsy obtint de lui qu’il ne dirait rien à madame Seeburg, et qu’il ferait semblant de ne pas s’en être aperçu.

Mais que devint M. Morsy, lorsqu’un matin il vit le jardinier de madame Seeburg occupé à bûcher, dans son jardin, une partie tirée au cordeau!

Madame Seeburg trouvait maintenant l’allée trop étroite, parce qu’on avait marché sur sa bordure, et elle reprenait, sur la part du jardin de M. Morsy, de quoi lui rendre sa largeur primitive. M. Morsy exaspéré ordonna au jardinier de suspendre son travail jusqu’à ce qu’il eût vu sa maîtresse. Le jardinier fut iînpoli. M. Morsy le prit par les épaules elle mit dehors.

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