FEU BRE5SIER
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— Il faut que je parle ou que je ne revienne jamais ici.
Il avait les yeux fixés sur la porte du salon, qui avait
un vitrage en verres de couleur. Les couleurs disparaissaient les unes après les autres, à mesure que la nuit arrivait. Le bleu était éteint, le rouge s’obscurcissait ; Paul se dit :
— Après tout, je vais parler; si elle repousse l’aveu de mon amour, tout sera fini. Je parlerai quand .on ne verra plus du tout le rouge du vitrail.
Le rouge s’éteignit à son tour. Paul sentit mille millions d’épingles dans sa gorge.
Cornôlie raconta que son rosier mousseux était en fleurs.
— Allons, dit Paul, quand le jaune disparaîtra...
Le jaune disparut. Paul toussa...
Un domestique apporta deux bougies; toute l’audace de Paul s’évanouit comme un fantôme à la première lueur du jour. Cornôlie se leva pour cacher sa rougeur ; car, depuis qu’ils causaient ensemble et pendant que Paul lui disait tant de choses niaises et inutiles, elle entendait dans son cœur : * Cornélie, je vous aime. »
— J’ai bien fait de ne pas parler, se dit Seeburg, absolument comme si cela avait été un effet de sa volonté; il vaut mieux écrire : quelqu’un ou elle-même aurait pu m’interrompre dés les premiers mots... Une fois qu elle aura ma lettre, elle la lira tout entière ; elle saura combien elle est adorée. J’écrirai.
Il écrivit, mais il n’eut pas occasion de donner sa lettre. Quelques jours après, il se trouva seul avec
FEU BRESSIER.
Cornélie, il chercha son épître ; mais il songea que ce papier, plié dans sa poche depuis trois ou quatre jours, devait être sale aux endroits des plis : il faudra le recopier. Il le recopia. Mais, quand il voyait Cornélie, ou elle n’était pas seule, ou elle avait un air plus sérieux que de coutume, ou bien encore l’impression qu’il recevait de sa présence n’était pas celle qui avait dicté la lettre. La lettre était ou trop froide ou trop véhémente, ou bien encore Cornélie avait une certaine robe bleue montante qui lui donnait un air de pureté angélique, de sérénité sévère, et il refaisailune autre lettre.
Pendant ce temps, l’âme de feu Bresssier, qui, au commencement, trompée par l’idée qu’elle avait conçue de l’audace de Paul d’après la scène qui s’était passée sur le toit de chaume, avait cru ne pas devoir le quitter un instant dans la crainte de ne pas saisir le moment opportun pour rentrer dans la vie, l’âme de feu Bressier commençait à se permettre quelques distractions et à se livrer aux occupations des âmes en dispoponibilité, occupations à quelques-unes desquelles j’ai consacré un chapitre au commencement de ce récit. Un jour qu’elle récoltait les graines dans les gousses des giroflées jaunes d’un jardin, et qu’elle allait en semer quelques-unes dans les fentes du clocher d’une vieille église, elle vit l’église ornée comme pour une grande ête ; des carrosses encombraient les rues voisines, les
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cochers avaient d’énormes bouquets ; toute une verminière de mendiants de profession assiégeaient les portes et étalaient leurs plaies comme d’autres marchands étalent leurs marchandises ; l’orgue remplissait la nef d’une musique céleste : c’était une noce. L’âme de feu Bressier vit passer la mariée, qui était encore plus jolie que Cornélie; elle se posa dans les fleurs d’oranger de sa coiffure.
— Ma foi, pensait l’âme, je ne dois rien à Paul Seeburg pour que je lui sacrifie une si bonne occasion.
« Mais, mon Dieu ! quel est le vieux singe qui se met à genoux auprès d’elle? Ce pourrait être son père. Elle ne l’aime pas, c’est impossible I
« La mal heureuse se vend pour ce luxe qui l’entoure, pour ces riches dentelles, pour ce carrosse qui l’attend à la porte.
t Oh! horrible prostitution, et la plus horrible de toutes ! On ose parler avec mépris d’une pauvre fille qui se vend pour avoir du pain; et celle-là, parce qu’elle se vend plus cher, parce qu’elle n’y est pas contrainte par la nécessité, on la recevra dans le monde, on l’honorera, elle n’excitera que l’envie! »
L’âme de feu Bressier s’échappa, portée par la fumée des encensoirs. Cependant elle était fort impatientée des lenteurs de Paul Seeburg ; elle ne voyait aucune raison pour que cela finît jamais. Aussi, voyant au haut d’une maison une fenêtre tapissée de capucines en fleurs qu’arrosait une petite couturière à la mine éveillée, elle se rappela sans doute quelques chansons que fredonnait défunt Bressier, et elle se dit :
FEU BRESSIER.
— Ah ! c’est dans les mansardes, c’est an sein de la pauvreté qu’existe le véritable amour.
Elle entra dans la mansarde et assista à la toilette de la jolie fille, qui attendait son amant pour aller passer à la campagne le reste de la journée. Elle mettait une robe rose avec une ceinture bleue, elle s’enlaidissait de tout ce qu’elle possédait de rubans, de tulle, de bijoux faux, ainsi que ne manquent jamais de faire toutes ces pauvres filles quand elles veulent se faire belles le dimanche; elle tourmentait péniblement, en tire-bouchons de mauvaise grâce, des cheveux brans si beaux toute la semaine quand elle les lissait en bandeaux sur son front.
L’amant ne tarda pas d’arriver : c’était un honnête ouvrier, brave et beau garçon les jours de travail, fort, alerte, aisé dans ses mouvements avec sa veste de velours bleu et sa casquette; mais, le dimanche, c’était une autre affaire : il avait une longue redingote bleue qui lui tombait jusqu’aux talons, un pantalon de nankin, des gants verts, un chapeau placé sur le côté qu’il ne quittait jamais, les cheveux tournés en accroche-cœur sur les tempes, un cachet de montre en cornaline sur le ventre. Dans la semaine, avec ses habits de travail, h était gai et sans façon, disait ce qu’il pensait avec les premiers mots qui lui venaient; mais, le dimanche, il parlait lentement et faisait entre 'les mots d'inimaginables liaisons invariablement en s j’ai z' été, j'ai z’ arrivé, tandis que les jours de travail, ou il n’en faisait pas, ou il les faisait simplement en t, et disait tout bonnement j’ai t’été, j’ai t’arrivé.