‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr Feu bressierChapitre 7 sur 23 · FEU RR ES S 1ER · texte numérisé non relu

FEU RR ES S 1ER

TI embrassa Rosalie ; mais l’âme de feu Bressier, qui attendait dans un imperceptible duvet aux coins de la bouche de la jolie fille, fut presque asphyxiée par une odeur combinée d’ail, de mauvais tabac et d’eau-de-vie ; elle s’échappa tandis que la pauvre Rosalie recevait tranquillement cette caresse, sans s’inquiéter le moins du monde d'une odeur quelle croyait appartenir à l’homme en général.

L’âme de Bressier retourna voir un peu ce que faisait ou plutôt ce que ne faisait pas Paul Seeburg. Il recopiait pour. la huitième fois sa lettre à Comélie. Cette fois, il n’y avait pas moyen de faire autrement; depuis plusieurs jours, il la gardait dans sa poche sans oser la donner, et elle était usée et coupée sur tous les plis.

L’âme comprit qu’elle pouvait encore s’absenter, sauf à revenir si elle ne trouvait pas mieux.

Dans l’appartement de Marcel se trouvaient trois ou quatre de ses amis, et l’on causait de choses diverses. Marcel faisait profession de lovelace# c’était, du reste, un homme d’une élégance parfaite, plein d’assurance et de témérité; il disait que, quoi qu’il eût pu faire, il s’était plus d’une fois repenti de n’avoir pas été asses hardi avec une femme, mais jamais encore de l’avoir été trop.

FEU BRESSIER.

Alors chacun se mit à raconter quelque anecdote dont le narrateur était le héros, se rengorgeant de telle façon, qu’il était facile de voir que leurs bonnes fortunes ne leur avaient, en aucun moment, donné un plaisir égal à celui qu’ils ressentaient en les racontant.

On vint à parler d’une femme qui avait alors dans le monde une grande réputation de beauté.

— Pour celle-là, elle est sage, dit un des interlocuteurs. J’en mettrais ma main au feu.

— La tienne, je ne dis pas, s’écria Marcel; j’en mettrais volontiers fa main au feu; mais, pour la mienue, j’y regarderais à deux fois.

— Tu es une mauvaise langue.

^-Moi? Nullement; je tiens à mes mains, et voilà tout.

— Je vous dis qu’elle est sage et qu’il n’y a rien à faire par là.

— Qu’avez-vous donc à sourire, Marcel?

— Je ne souris pas.

— Vous avez souri quand Arnold a dit qu’il n'y avait rien à faire par là.

— C’est vrai, mais c’est ainsi que se fondent les grandes réputations de vertu. Si la vanité des femmes les perd quelquefois; celle des hommes les sauve tout aussi souvent. Il ne s’agit pour une femme que de rebuter un ou deux hommes qui ne lui plaisent pas, pour que ceux-ci considèrent à jamais comme inexpugnable la femme qui a résisté à leur mérite, et se mettent à la proclamer impossible. Mon cher Arnold, tu es très-laid.

FEU BRESSIER.

Bd

tu as fait la cour à madame d’Erghem, tu n'as pas réussi, et tu crois qu’on ne peut pas réussir.

On rit quelques instants de cette sortie contre le malheureux Arnold.

Arnold. — On dirait vraiment que Marcel n’a jamais été repoussé.

Marcel. — Je l’aurais été comme un autre,, éi je n’avais la prudence de ne jamais m’avancer qu’à coup sûr.

Arnold. — Tu ne nieras pas cependant que tu ne te sois occupé de madame d’Erghem tout l’hiver dernier?

Marcel. — Et pourquoi est-ce que je ne le nierais pas?

Arnold. — Parce que je le sais d’une manière certaine; parce que je savais par la bouquetière que tu lui envoyais des bouquets tous les jours.Yoilà donc une fois où tu ne t’es pas avancé à coup sûr?

Marcel. — Et qui te dit cela ?

Arnold. — Toujours la bouquetière, mon pauvre Marcel. Il faut que tu payes par un peu d’humiliation ton impertinence de tout à l’heure. Tes bouquets étaient parfaitement refusés.

Marcel. — On reconnaît bien des gens accoutumés à séduire des griseltes, qui n’ont jamais vu repousser l’offre, quelque brutale qu’elle fût, d’une commode et de six chaises en noyer.

Eugène. — J’ai chaud à la main d’Arnold.

Arnold. — Quelle main?

Eugène. — A la main que tu voulais mettre au feu tout à l’heure.

FEU BRESSIER.

Arnold. — Ne te presse pas tant Enfin, Marcel, ex;plique-toi ; tu nous as dit tout à l’heure que tu ne t’étais jamais avancé qu’à coup sûr. Je te prouve que tu t’es fort avancé auprès de madame d’Erghem: avouestu que c’est une exception à ta règle de conduite, ou prétends-tu avoir réussi?

Marcel. — Tu m’ennuies, Arnold.

Arnold. — Et loi, tu m’amuses; tu voudrais bien nous laisser croire à un triomphe, sans nous le dire tout à fait. Ton tu m'ennuies est un odieux mensonge, si tu n’as pas réussi ; car, pour moi, cette phrase équivaut au récit le plus détaillé de la victoire la plus complète.

Marcel. — Je ne te répondrai plus. Parlons d’autre chose.

Arnold. — Pas encore. 11 me faut un oui ou un non.

Marcel. — Eh bien, oui; et n’en parlons plus.

Arnold. — Je parie mon cheval bai, dont tu as tant d’envie, contrela bride du tien que tu ne m’en donnes pas une preuve.

Marcel. — Quelle preuve?

Arnold. — Une bien simple.

Marcel. — Je t’avertis d’avance que je ne ferai rien qui puisse la chagriner ni la compromettre.

Arnold. — Cette délicatesse sied à ravir à un gaillard qui vient de nous dire ce que nous savons ; mais sois tranquille, cette preuve, tu ne la donneras qu’à moi seul.

Le soir, Arnold vint trouver Marcel et lui dit :

— Sais-tu que M. d’Erghem est parti?

Page 1