‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr HortenseChapitre 11 sur 12 · FIN D’HORTENSE · texte numérisé non relu

FIN D’HORTENSE

SANS SE VOIR

A MEIFBED

Oïl n’entendait plus le bruit des portes, celui des voitures même allait cesser. Dans un salon, éclairé par un grand nombre de bougies aux deux tiers consumées, devant les restes d’un grand feu, sé trouvaient encore assises deux personnes, une femme d’à peu près trente ans, et un jeune homme qui paraissait compter quelques années de moins.

— Il est une malédiction, dit la baronne, que j’ai eu souvent occasion de répéter dans ma vie.

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— J’espère, madame, que ce n’est pas contre les précepteurs.

— Non, Raoul ; c’est contre les gens qui, sortant d’un bal à deux heures du matin, entraînent dans leur fuite toute une société. Quand on fait tant que de rester à danser jusqu’à deux heures, ce n’est pas un reste de nuit, dans un lit où l’on ne fera que se retourner sans dormir, qui vaut la privation que l’on s’impose. A coup sùr, je vais rester au moins ideux heures sans pouvoir trouver le sommeil. Ne vous retirez pas encore; mes enfants sont fatigués, et je leur ai permis de se lever tard ; le professeur pourra donc en faire autant. Avez-vous quelque histoire à me raconter ? ou plutôt répondez à une question que me suggère votre attention à examiner les differentes femmes qui étaient ici il y a un quart d’heure. De toutes les femmes que vous avez ja-

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mais connues, quelle est celle que vous avez trouvée la plus jolie?

— Est-ce sans vous compter, madame?

' — Sans me compter, monsieur.

— Alors c’est une femme queje n’ai jamais vue. — Voilà une étrange folie.

— Pas si étrange : je juge de la beauté, non par les proportions mathématiques du corps et du visage, mais par l’effet qu’elle produit, et, des quelques amours que j’ai pu avoir jusqu’ici, le plus passionné, le plus véhément, le plus poétique, est, sans contredit, celui que m’a inspiré une femme dont je n’ai jamais vu seulement le bout du pied.

— Même en comptant cette femme vêtue de bleu, que je vous ai envoyé engager à danser.

— Celle dont vous m’aviez d’avance vanté la

beauté?

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— Précisément.

— Je ne l’ai pas vue. Quand j’ai voulu m’approcher d’elle à travers les groupes de danseurs, elle passait dans un autre salon, donnant la main à un homme plus heureux.

— » Ou plus leste.

— Et je n’ai vu que les derniers plis de cette robe bleue par laquelle vous me la désigniez.

— Contez-moi votre histoire, Raoul. Est-elle longue?

— Je ne puis le dire d’avance. Si la mémoire seule est en jeu, elle sera courte, car il y a peu d’incidents et de péripéties; mais, s’il se réveille, en parlant, un souvenir un peu vif, je ne puis répondre de rien.

— N’importe : si elle m’amuse, elle charmera mon insomnie; si elle m’ennuie, elle m’endormira.

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— Ainsi, de toute manière, je suis certain de me concilier la bienveillance de mon auditoire. C’est une position trop rare et trop belle pour n’en pas profiter. Je commence.

— Sonnez, pour qu’on jette du bois au feu.

— J’en vais mettre moi-même.

— Vous êtes un adroit orateur; vous craignez que la présence momentanée d’un domestique n’interrompe les dispositions favorables où je suis pour entendre votre récit, et ne trouble mon recueillement. Vous ai-je deviné?

— Je ne suis pas forcé de l'avouer. Je pourrais dire que les domestiques sont fatigués, et me parer d’une intention philanthropique.

— Nous avons, vous et moi, trop d’esprit pour croire à la philanthropie. Commencez.

— J’avais vingt ans...

Je m’en étais doutée.

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— Pourquoi?

— Parce que c’est le seul âge où l’on se livre à ces passions aussi irréfléchies, aussi romanesques, aussi extravagantes.

— Dites aussi vraies, aussi nobles, aussi pures. Si les femmes savaient quel trésor d’amour renferme le cœur d’un homme de vingt ans pour la première femme qu’il aimera; si elles voyaient bien tout ce qu’il y a de dévouement, d’idolâtrie dans un pareil amour; si elles savaient qu’elles sont pour cet homme la vie avec toutes ses délices, le paradis avec ses joies mystérieuses; si elles savaient qu’il concentre alors sur elles toutes les passions humaines : la gloire est pour lui d’être aimé d’elles; l’ambition, de baiser leurs cheveux; l’avarice, de conserver une première lettre à demi effacée par les baisers ; mais elles se laissent, dans leur sot mépris pour ce jeune

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homme, dans leur plus sotte préférence pour des êtres abrutis et blasés, elles se laissent enlever ce premier amour par des grisettes ou des femmes de chambre. C’est sur le fumier que fleurit cette rose aux parfums enivrants.

— Votre digression n’est pas sans réplique, ô professeur de grec : d’abord, ce premier amour, dont vous faites un tableau assez attrayant, il n’est pas donné à toutes les âmes de le sentir. Quelques organisations seules, richement dotées par la nature, en sont susceptibles ; et, d’ailleurs, croyez-vous qu’il n’est pas un peu humiliant pour une femme d'être adorée pour des charmes qu’elle n’a pas, louée pour des perfections imaginaires ; de n’être qu’un miroir où se reflètent jes brillantes rêveries de son amant; d’être pour lui ce qu’étaient pour les Gaulois ces vieux troncs hideux auxquels ils appendaient tant de manteaux

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de - pourpre, tant d’aigles romaines, tant d’anneaux d’or arrachés aux doigts des chevaliers, qu’on finissait par confondre dans une mèire admiration et le tronc informe et les riches dépouilles dont il était couvert!

» Croyez-moi, il est plus doux et plus sûr d’etre aimée telle que l'on est, d’ètre aimée pour sa beauté et pour ses qualités, et non d’ètre simplement la toile que l’enthousiaste charge de brillantes couleurs. Voyez de près combien sont, le plus souvent, indignes les objets des plus violentes passions, et vous serez convaincu que l’on n’adore les femmes que faute de les pouvoir aimer.

— Regardez en arrière, madame, et vous serez persuadée qu’il n’y a de beau et de bon, dans la vie humaine, que ce qui n’y est réellemen pas. Les illusions sont la plus grande richesse de

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l’homme ; et, d’ailleurs, avant de les rejeter, il faudrait, et l’essai vous montrerait si la chose est facile, il faudrait bien savoir si ce qu’on leur substituerait serait plus vrai et plus positif; si les fruits sont plus réels que les fleurs, et s’il est bon de désirer que le vent fasse tomber sur la terre en neige odorante les pétales des fleurs, pour que les fruits se forment plus vite. Non, ce ne sont pas des illusions peut-être : ces charmes que l’âme vous prête, vous les avez réellement; cet amour si puissant sur celui qui l’éprouve, a une influence aussi forte sur celle qui l’inspire, et, si nous vous voyons à une si grande hauteur, c'est que notre amour vous a réellement élevées et grandies.

— Probablement, vous aurez encore bien des choses à répondre; mais je craindrais un amour qui m’élèverait sur un piédestal dont je n’oserais

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descendre sans risquer de me rompre le cou.

Commencez-vous votre histoire?

Raoul commença.

— J’étais depuis quelques mois sur les côtes de la Bretagne. Donné pour précepteur aux deux jeunes fds du dernier membre d’une grande famille qui tire son origine de l’Armorique, j’avais suivi mon patron avec plaisir dans sa résidence d’été. C’était une belle maison un peu en ruine, mais pittoresque, et si près de la mer, que le vent qui souillait du large venait quelquefois apporter sur les lèvres une saveur salée. La journée était entièrement consacrée aux études de mes élèves et à quelques promenades que nous faisions sur le bord de la mer. Le soir, je jouais aux échecs avec le père, et nous buvions du punch.

» Un soir que j’en avais bu plus que de coutume, il me fut impossible de dormir, et je des-

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cendis dans le jardin. Comme je goûtais le calme et la fraîcheur de la nuit, j’entendis tout à coup une douce voix de femme qui chantait sur un air simple et monotone un chant que j’avais quelquefois entendu fredonner par les habitants des côtes. Ce chant n’esi ni harmonieux ni poé- * tique, mais il est naïf et bizarre.

Mouettes blanches, N’avez-vous pas vu Flotter les planches D'un vaisseau perdu ?

J’ai promis h ma femme Un large ruban Rouge comme une flamme Pour parer son enfant.

Le vent a détruit Ma pauvre toiture,

Et dans ma masure Il a plu toute la nuit.

Les douaniers m’ont pris Ma poudre et mes fusils ;

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Us m’ont pris mon Glet Qui séchait sur le galet.

Dans tes algues vertes,

Mer, apporte-moi Aus plages désertes Du bois pour ruon toit,

De 1a poudre sèche,

Un fusil damasquiné,

Des filets pour la pêche,

Un ruina pour mou nouveau-né.

» Je cherchai longtemps, en vain, sans réussir, à voir d’où sortait celte voix qui paraissait — et sa douceur contribuait à l’illusion, — tomber, sinon du ciel, du moins des arbres qui, hauts et touffus, masquaient la muraille qui terminait le jardin. Enfin j’aperçus uue lumière à une petite fenêtre masquée par le feuillage. Elle appartenait sans aucun doute à une maison adossée à une muraille : cette maison était habitée par deux femmes seules avec quelques domestiques. La

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■voix cessa , et la lumière s’éteignit. Je restai encore quelque temps dans le jardin sous une impression magique. La nuit, j’eus beaucoup de peine à m’endormir. Le lendemain matin, je ne pensais plus à rien.

» Le soir, cependant, le crépuscule me rappela la petite fenêtre et la voix, et, sitôt qne j’eus fini ma partie d’échecs, je descendis au jardin. Il y avait une lumière à la fenêtre, et cette lumière à travers les feuilles, semblait un ver luisant dans l’herbe. Mais on ne chanta pas. Mon esprit se perdit en de vagues rêveries ; je cherchai à me représenter en imagination l’hôtesse de la petite chambre. Elle doit être jeune : c’était la seule conséquence que la voix me permît de tirer positivement.

» Quelques jours encore se passèrent pendant lesquels je m’occupai un peu {dus de mon rêve

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qu’il ne convenait à ma tranquillité. Un jour, comme je me promenais avec mes élèves et mon fusil au bord de la mer, je vis passer près de nous un enfant qui venait quelquefois vendre des fruits à la maison. Je l’appelai , et le hasard ou le désœuvrement fit que je lui demandai d’où il venait.

» — Je viens de faire de longues courses inutiles : mademoiselle Pauline est bien fâchée de ne pas avoir de fleurs pour la fête de sa mère; mais le vent du nord, qui a soufflé ces jours derniers, a tout desséché dans les jardins.

» — Et qui est mademoiselle Pauline? demandai-je.

» — C’est votre voisine : une bien bonne demoiselle, et jolie comme les anges ! Elle m’apprend à lire et à écrire, pour que je puisse, un jour, être clerc, et elle me paye généreusement

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mes commissions;.. Ma curiosité était trop piquée pour que je ne fisse pas d’autres questions. J’appris que ces dames ne sortaient jamais ; que la petite fenêtre dans les feuilles appartenait à la chambre de mademoiselle Pauline, etqu’après en être sortie le matin, elle n’y rentrait plus que le soir pour se livrer au repos. Je passai le reste de la promenade fort préoccupé. Quand mes élèves furent rentrés, je m’acheminai vers un jardin assez éloigné que je connaissais pour être toujours garni de fleurs, à cause du soin que prenait le propriétaire de l’abriter contre certains vents de la mer.

» La nuit, quand je me fus bien persuadé que tout le monde reposait, je grimpai dans un des arbres, et je sentis mon cœur battre bien violemment quand j’approchai delà fenêtre; elle était

fermée et pleine d’obscurité. J’attachai une botte

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de fleura à un des barreaux, et je descendis, un peu froissé et écorché.

a Je n’osai me trouver au jardin au moment où elle verrait les fleurs; seulement, je m’aperçus dans la journée que les fleura n’y étaient plus.

» Bientôt j’attirai près de moi le petit commissionnaire; j’étais heureux de causer avec quelqu’un qui l’avait vue, qui avait entendu sa volt. Je voulus aussi lui montrer quelque chose, et je lui donnai des leçons d’arithmétique. Peu de temps après que j’eus commencé, il me dit :

» — Mademoiselle Pauline est très -contente ue j’apprenne à compter; elle m’a dit detre reconnaissant pour vos soins.

» Comme je vis par là qu’il avait parlé de moi, je n’osai plus trop faire de questions sur ma voisine. Un jour, cependant, le petit Louis avait un ruban bleu dont il se parait avec or-

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gueil : il me dit que ce ruban lui avait été donné par mademoiselle Pauline. Je lui offris une pièce de monnaie en retour; mais il refusa obstinément de s’en dessaisir. Seulement, je conclus du ruban qu’elle devait être blonde. Tout cela m’intéressait plus que je ne saurais dire.

» Un soir, le soleil s’était couché dans un horizon rayé de longues bandes rouges, le vent du sud-ouest s’était mis à souffler avec violence, et la mer paraissait sourdement agitée dans ses profondeurs. Elle s’élevait à l’horizon, et semblait s’avancer en longues lames sur la terre pour l’engloutir. Enfin la plus affreuse tempête se déclara. Tout le pays était dans une grande agitation : plusieurs bateaux étaient sortis pour la pêche le jour précédent, et n’étaient pas encore rentrés. Les femmes et les enfants étaient sur la plage, et interrogeaient en vain l’horizon. Un christ de

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bois, près de l’église, était entouré de gens à genoux. Enfin on aperçut, dans la teinte jaune que le soleil couché laissait encore à l’horizon, les voiles qui dessinaient en noir les deux bateaux que l’on attendait.

» Je rentrai à ce moment à la maison, pour ne pas manquer l’beure à laquelle je voyais la lumière dans les feuilles. La chambre était éclairée ; j’entendis la douce voix :

» — Geneviève, disait-elle, demain matin, sitôt que tu seras réveillée, viens me dire s’il n’est pas arrivé quelque malheur. Cette tempête m’épouvante!...

» Puis j’entendis une porte se fermer, et, à la lueur moins forte, je vis qu’on avait enlevé une des lumières. Peu après, j’entendis qu’on faisait une prière à la Vierge, la protectrice des marins. J’écoutai religieusement, et je priai avec elle.

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» Puis je retournai au bord de la mer : les deux bateaux n’étaient plus qu’à deux portées de fusil de la côte ; mais la mer brisait avec une telle fureur, que les pêcheurs, comme il était facile de le voir à leurs manœuvres, faisaient tous leurs efforts pour n’y être pas jetés.

» Il y eut un moment où le vent cessa de siffler, et où l’on n’entendit plus qu’un grondement sourd et lointain ; et, au large, la mer s’éleva comme une montagne, elle semblait toucher le ciel ; puis cette immense lame sebrisaen blanchissant, et vint en roulant vers la côte. Un cri de désespoir s’éleva du rivage. Les deux bateaux s’élevèrent sur la lame et disparurent aux yeux.

» Puis bientôt on les revit, mais à moitié détruits. Outre le coup de lame, ils s’étaient entrechoqués et brisés l’un contre l’autre. La lame les entraîna et les jeta au rivage , puis courut

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loin sur la grève; mais, en retournant, elle reprit les bateaux et les ramena à quelque distance. Une seconde lame cependant s’était élevée, et vint les rejeter à la côte, où ils furent entièrement mis en pièces. Les pécheurs,, à l’exception d’un homme et d’un enfant, furent sauvés.

» Au milieu de cette scène de désolation, ma pensée dominante avait été ma voisine. J’aurais voulu qu’il se. présentât une occasion de me dévouer utilement. J’étais amoureux, mais de cet amour des âmes nobles, de cet amour qui agrandit et élève, et donne comme un besoin d’héroïsme. La mer apporta le corps de l’enfant : tout le monde le croyait mort; je crus m’apercevoir qu’il y avait encore en lui quelques restes d’existence, et je m’empressai de lui donner des soins, faute desquels l’ignorance l’aurait laissé périr. J’eus le bonheur de le rappeler à la vie.

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La mère ne prit pas le temps de me remercier, et emporta son enfant. Pour moi, je rentrai au jardin; j’écrivis à la hâte sur un morceau de papier: La tempête a brisé les deux bedeaux. Tous les hommes sont sauvés, à l’exception de Jacques.

» Puis je grimpai attacher mon écrit au barreau de la fenêtre.

» Le lendemain, comme, vers la brune, je me promenais dans le jardin, plusieurs personnes y entrèrent tout à coup, me prirent dans leurs bras, et me comblèrent de caresses : c’etaient les parents de l’enfant que mes soins avaient rappelé à la vie. Je fus ému de cette reconnaissance, et, par un mouvement naturel et instinctif, je me retournai vers la petite fenêtre ; j’y vis un mouvement comme de quelqu'un qui se retire précipitamment. Pauline m’avait vu : mon cœur se dilata délicieusement.

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» Le jour d’après, c’était vers le milieu de la journée, la fenêtre était ouverte ; je montai dans l’arbre, et je pus voir la chambre ; elle était meublée simplement. Je vis en frissonnant un lit bien blanc, le tapis sur lequel elle marchait, et les pantoufles de maroquin qui avaient renfermé ses petits pieds. Je tirais une induction de tout, de la grandeur des pantoufles et de celle * d’une paire de gants oubliée sur une table. Je vous laisse à penser quelle fut ma joie lorsque je trouvai après les barreaux de la fenêtre deux longs cheveux qu’elle avait sans doute arrachés en se retirant la veille si précipitamment...

— Et , dit ici l’auditoire , ces deux cheveux étaient blonds et singulièrement fins ?

Raoul s’arrêta un moment, regarda l’inlerruptrice avec l’air d’un profond étonnement ; puis songeant qu’il n’y avait dans ces paroles rien qui

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ue pùt être supposé, et ne s’appliquât à toute description d’héroïne de roman, il continua en ouvrant une ba^ue :

— Ces deux cheveux , les voici , ils ne m’ont jamais quitté.

» Je ne tardai pas à revoir le petit Louis. Pauline lui avait fait quelques questions sur moi : elle avait vu la reconnaissance des pêcheurs ; elle s’était fait raconter l’action bien simple qui me l’avait méritée, et elle avait dit :

» — En voyant la joie de ces bonnes gens, je n’ai pu m’empêcher de pleurer.

» Larmes précieuses 1 J’aurais donné la moitié de mon sang pour posséder le mouchoir qui les avait essuyées.

» — Je m’en vais, dit le petit Louis, car mademoiselle Pauline peut avoir besoin de moi ; elle doit être rentrée.

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» — Rentrée ! m’écriai-je ; est-elle donc sortie?

» — Oui , elle est allée à la messe avec sa mère.

» Je me précipitai dehors, et je courus vers l’église. Louis me suivit; mais , au moment même ou nous sortions, il me montra de loin deux femmes qui rentraient.

» — Les voilà.

» Je ne vis que les plis de la robe blanche de celle qui entrait la première. Louis me dit :

» — C’est elle 1

» Et il alla la rejoindre. Pour moi, je rentrai tristement.

» Un autre jour que Louis avait laissé percer le désir d’avoir un bel habit pour une fête prochaine, je lui fis faire mystérieusement un costume fort propre que Pauline trouva dans sa chambre avec un mol d’écrit annonçant qu’il était destiné à Louis. Un soir, la lumière ne parut pas

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dans la chambre; et je sus, le lendemain, que mèro de Pauline était fort malade, que l’on allait envoyer chercher un médecin à la ville voisine. Je montai aussitôt à cheval; j’arrivai bientôt chez le médecin, auquel je donnai mo cheval, et je revins à pied. Il était auprès do la malade, que le messager n’était pas à moitié route pour se rendre chez lui.

» La mère fut longtemps malade ; mais on ne permettait que rarement à Pauline de passer les nuits auprès d’elle. Elle trouvait toujours dans sa chambre tout ce qu’elle avait désiré dans la journée, tout ce qui pouvait être agréable à la malade. J’interrogeai le médecin ; il me dit qu’il n’y avait plus d’espoir, que la maladie pourrait encore traîner un mois , mais que la mère de Pauline ne pourrait aller plus loin.

» Alors je fus plongé dans le plus noir cha-

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grin ; je me représentai à l’avance le désespoir de la pauvre fille, son abandon, son isolement. Rien ne me donnait le droit do l’aller consoler et soutenir, en ces moments de deuil et de désolation que chaque jour approchait d’elle.

b II advint qu’un jour, comme je causais avec le médecin, un homme qui sortait do chez le père de mes élèves, après une visite de quelques jours, et qu’une chaise do poste attendait à la porte, s’arrêta, parut nous écouter avec attention. Quand le médecin fut parti, il s’approcha de moi et me dit :

» — Ce médecin est un ignorant qui tue sa malade, tandis qu’une saignée la tirerait d’affaire.

» — O monsieur , lui dis-je en joignant les mains, allez chez elle, et sauvez-la !

» — Je ne le puis, me dit-il ; je suis médecin, et ne puis aller sur les brisées d’un confrère. D’ail-

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leurs, un quart d’heure de retard me ferait manquer une affaire qui cause mon départ, et menace toute ma fortune et celle de mes enfants. Tâchez que votre frater saigne la malade, et tout ira bien.

» — Monsieur, lui dis-je, en ètes-vousbien sûr?

» — Monsieur, me répondit-il, il y a quarante ans que je suis médecin; jamais je n’ai prononcé avec plus de certitude et de confiance.

» Il partit.

» J’attachai un écrit au barreau de la fenêtre : « Au nom du ciel ! exigez qu’on saigne votre » mère ; un médecin d’un grand talent m’a pro- » mis qu’une saignée la sauverait. »

» Je fus trois jours sans entendre parler de rien, en proie à la plus véhémente anxiété. Le quatrième jour, je crus être fou en voyant mon papier encore attaché au barreau. Cependant il avait été enlevé. Que s’est-il passé ?

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» Je m’empressai de le reprendre : ce n’était pas mon écrit, c’était un autre papier sur lequel il y avait : Sylphe ou ange, merci!

» C’était elle. Sa mère était sauvée ; elle avait senti le besoin de m’en témoigner sa reconnaissance.

» Peu de temps après, je fus obligé de faire un voyage de huit jours. A mon retour, la mère et la fille avaient quitté le pays. Je fus atterré. Personne ne savait où elles étaient allées : tout ce qu’on put me dire, c’est qu 'elles ne reviendraient pas, et que la maison était à vendre. Je ne tardai pas à quitter ces lieux qui m’étaient devenus insupportables ; et, après deux années passées en voyages qui amortirent un peu mon chagrin, en me laissant une profonde mélancolie, je fus admis chez vous, où je suis resté depuis.

— Mon cher Raoul, dit alors la dame quicom-

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posait l’assemblée, sachez-moi un gré infini. Jamais auditoire ne fut plus bienveillant : j’ai écouté votre histoire, et cependant je la connaissais.

Raoul fit un geste de surprise.

— Je vais vous en dire la fin : Pauline s’est mariée et est devenue veuve au bout d’un an.

— Ah ! madame , dit Raoul, cette plaisanterie est cruelle !

— Je ne plaisante pas. C’est d’elle que je tiens son histoire et la vôtre, et, au moment où je vous parle, elle va rejoindre sa mère, déjà installée dans la maison à la petite fenêtre.

— Quoi 1 vous la connaissez?

— Cetto dame dont vous n’avez vu que la

robe bleue...

— Eh bien ?

— C’est Pauline.

— Et elle est partie?

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— Elle est partie.

— Pour la Bretagne?

— Oui... Si vous vous étiez présenté à elle comme je vous y avais engagé, elle n’aurait pas manqué de vous reconnaître.

— Quoi 1 vous saviez qu’il était question de moi dans son histoire?

— Nullement.

Le lendemain, Raoul se mit en route. La voiture n’avait jamais été si lentement.

Pendant que Raoul voyage, gourmandant les

postillons, pressant les voyageurs, s’irritant contre le plus léger retard, voyons ce qui se passe aux lieux qu’il va revoir.

Pour peu que l’on réveille ses souvenirs, on n’aura pas de peine à reconnaître que le peu de bonheur que l’on a eu dans le cours de sa vie n’est jamais arrivé qu’à travers une foule d’obs-

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tacles qu’on lui a suscités, et que, si les efforts que l’on a faits avaient été suivis de succès, on aurait presque toujours réussi à se rendre le plus -malheureux des hommes...

Aussi, quand je vois un homme courir, je me dis volontiers : « Gageons que cet homme va au-devant de quelque malheur ! » Raoul allait très-vite.

Depuis la veille, Pauline avait rejoint sa mère ; elle avait revu avec quelque émotion la petite chambre et la fenêtre grillée ; elle avait revu son élève, son favori. Louis était devenu un jeune homme ; il faisait la classe de son oncle le clerc, et devait lui succéder. Il fut bien heureux de revoir Pauline. C’était à elle qu’il devait la place qu’il occupait et la considération dont l’entouraient tous les paysans. Le lendemain de son arrivée, Pauline voulut voir la mer. Le temps était on ne peut plus beau, le ciel était pur et sans nuages,

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la mer était bleue et transparente, et sa surface unie n'était qu’à peine ridée de temps en temps par un léger vent d’est; les oiseaux volaient haut, et semblaient comme des points mobiles dans les' hautes régions de l’air.

Louis invita les deux dames à une promenade en canot ; la sérénité du temps les engagea à accepter.

Quelle bonne flânerie qu’une promenade sur l’eau 1 Comme cet air de la mer rafraîchit doucement le front ! comme l’esprit devient libre et se dégage des soucis qu’on laisse sur la terre 1

Quelle charmante harmonie que celle de l’eau qui fuit la quille et qui ruisselle blanchissante sur les flancs de la barque 1 Quelles douces rêveries s’emparent alors de l’imagination et viennent la bercer 1

Pauline se livrait sans restriction aux charmes de cette promenade; elle avait bien vite oublié

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Raoul dans cette vie, où, pour elle, les événements qui composent d’ordinaire l’existence humaine s’étaient écoulés dans l’espace de quelques heures. Mais les impressions qui s’emparaient d'elle alors avaient dû se rattacher à quelque souvenir ou à quelque espérance ; en revoyant sa maison, sa chambre, sa fenêtre, elle se rappelait l’être mystérieux si soumis à ses volontés, si prévenant à ses désirs. Louis, tout clerc qu’il était, et peut-être à cause do cela, était un médiocre navigateur.Une fausse manœuvre qu’il fit agital’embarcation d’une manière qui effraya horriblement Pauline et sa mère ; par un mouvement instinctif, elle se jetèrent toutes deux sur le côté, et le canot, qui n’avait plus ni centre ni équilibre, chavira.

Alors un grand cri se fit entendre sur la rive.

A ce moment, un homme à cheval trottait tout

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Il pressa son cheval et fut bientôt arrivé.

— Qu’est-ce? qu’y a-t-il?... Ah! voici sa robe blanche qui flotte.

Il so jette à l’eau.

La mer était calme, bleue et transparente. Un beau soleil couchant reflétait dans l’eau ses teintes de pourpre et de feu.

Il atteignit la robe; mais Pauline se cramponna après lui et l’étreignit de ses bras. Il n’était pas habile nageur; il so laissa entraîner, et tous deux disparurent. Le lendemain, la marée apporta sur les galets les cadavres de la mère de Pauline et de Louis. Deux autres cadavres étaient convulsivement enlacés, le désespoir empreint sur leurs traits décomposés par la souffrance : c’était ce qui restait de Pauline et de Raoul.

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