U 0 UT K N SE
Vous êtes pâle ; un tremblement convulsif agite vos membres.
— Ah ! je suis heureuse ! Nous allons être unis pour jamais !
— Gomment! votre père a consenti?...
— Non. Mais qu’importe? J’ai apporté le repas de noces. Allumez des bougies ; donnez-moi une glace, que je mette dans mes cheveux le bouquet de fleurs d’oranger. Trouvez-vous qu’il me va bien?
— Vous êtes plus belle que je ne vous ai jamais vue.
— Ah ! tant mieux ! Eh bien, vous ne me verrez jamais plus belle que cela. Mettez un autre habit, votre plus beau.
— Pourquoi? que voulez-vous faire?
— Vous le verrez.
Fernand va quelques instants dans une autre
110UTENSE
pièce ; quand il rentre, le couvert est mis sur une petite table.
— Ah! vous êtes bien plus beau comme cela.
Ëcoutez-moi. On ne veut pas nous bénir; c’est Dieu qui nous bénira. Mettez-vous à genoux près de moi ; tenez cet anneau. \ous me prenez pour épouse?
— Oh ! oui.
— Et, moi, je prends Fernand pour époux. O mon Dieu, bénissez notre union!... Mettez-moi l’anneau à la main. Nous voilà mariés. Conduisezmoi à la table du festin.
On mange, on boit, ou plutôt on ne mange ni ne boit guère.
Fernand prend une bouteille pour verser du vin.
— Non, pas celui-là, pas encore, c’est pour le dessert ; c’est pour porter la santé des époux;
c’est le dernier que nous boirons. Vous ne man gez pas de fruits?
— Non.
— Eh bien... Oh! il y a quelque chose que je ne vous ai pas encore dit. Il s’agissait d’avoir quelques heures de ce bonheur ou de traîner une longue existence dans le désespoir. J’ai choisi les quelques heures de bonheur, et j'ai choisi pour vous et pour moi.
— Comment, Hortense? Mais je ne vous comprends pas.
— Vous allez me comprendre. Voici ce que c’est : mon père est à Paris.
— Ah!
— Il refuse son consentement ; il vous cherche pour vous tuer. Moi, il veut m’enfermer dans un couvent, où je mourrais lentement de désespoir : nous serions séparés pour toujours. J’ai mieux
IIORTEN.SE
aimé venir auprès de vous. Dans deux heures, il sera ici ; je lui ai envoyé l’adresse avec une lettre où il y a :
« J’ai l’honneur de vous faire part du mariage et de la mort de votre fille Hortenso avec M.Fer-* nand, peintre, demeurant rue ... n® ...»
— Mon Hortenso, mon amie, calmez-vous !
— Pourquoi ne m’appelez vous pas votre femme?
— Ma femme, je t’en prie, calmo-toi ; tes paroles ont un désordre!...
— Mais non, tout cela est très-raisonnable, je t’assure : je suis ta femme. N’est-ce donc pas assez qu’une seconde de ce bonheur, et ne pouvons-nous pas l’acheter de toute notre vie , d’une vie surtout que nous passerions séparés et malheureux ! Nous allons mourir ; ce vin est empoisonné.
H ORTEN SE
— Hortense, tu es folle l
— Non ! c’est vous qui êtes lâche î Si nous vivons, nous sommes séparés. Il vaut mieux mourir ; si vous préférez la vie, si vous n’osez mourir avec moi, je mourrai seule avec ma couronne de fleurs d’oranger!...
Et, plus rapide que la pensée, Hortense s’était précipitée sur la fenêtre, l’avait ouverte, et s’élancait. Fernand la retint dans ses bras et referma la fenêtre.
— Hortense !... mon amie !...
— Il n’ose pas m’appeler sa femme 1 Tu mentais donc quand tu me disais que tu mourrais si nous n’étions pas unis? Tu mentais!....
— Mon Hortense ! calme -toi, tout espoir n’est pas perdu.
— Tout est perdu, car je me tuerai seule; ce que j’ai fait, ma présence ici me déshonore si je
no meurs pas. Avez-vous donc pensé un moment que , sans la mort pour me réfugier, j’aurais jamais pu venir ici? Mais vous n’osez pas !
— Hortense, le ciel m’est témoin que c’est toi que je veux sauver.
— Me sauver est impossible; ma mort est décidée !
Elle prend la bouteille et emplit un verre .
— Écoute î buvons, et nous mourrons ensemble... dans une heure, peut-être plus tard. Une heure 1 Mon Dieu , trouves-tu donc que c’est trop cher que la payer de tout le reste d’une vie pleine de désespoir ?
— Hortense, tu as raison ; toute la vie pour une heure 1 Donne, donne ; je veux boire le premier !
— Écoute-moi, dit Hortense arrêtant la main
IIORTENSE
que Fernand avançait pour prendre le verre, écoute-moi ; dis-moi que tu es heureux comme moi. L’autre Yie est un asile que Dieu a ouvert à tous les malheureux; nous allons nous y réfugier, et, là, nous aurons le bonheur que nous n’avons pas trouvé ici-bas. Dans une heure, si mon cœur ne me trompe pas, si ce que nous apprend la religion de la justice et de la clémence divine n’est pas un mensonge, nous jouirons ensemble d’une vie immortelle; mais, si l’on nous a trompés, si tout finit à la tombe, je ne regrette rien en mourant : cette heure que nous avons à nous renferme plus de bonheur que ne nous en promettait l'existence la plus longue tout entière.
Fernand passa son bras autour de la taille d’Hortense, qui laissa tomber sa charmante tète sur l’épaule de son amant ; puis il prit le verre de l’autre main.
IIORTENSE
A ce moment, des coups violents ébranlèrent la porte de la chambre de Fernand. Fernand se précipita vers la porte ; mais, au moment où il en approchait, elle céda aux coups redoublés dont on la frappait, et elle tomba en éclats. Un homme, soutenu par une domestique, s’élança dans la chambre en s’écriant :
— Ma fille 1 ma fille ! Où est ma fille?
Puis il tomba dans un fauteuil.
Hortense s’écria :
— Mon père 1
Et elle se jeta à scs genoux, puis dans ses bras, et fondit en larmes.
A ce moment arriva l’habit marron, connu sous le nom de M. Lefebvre.
— Ah çà 1 quel bruit ! que se passe-t-il chez toi, mon neveu? Diable! une jeune fille et... Comment! c’est vous, monsieur Delaunay?
I10RTENSE
— C’est vous, monsieur Lefebvre? que faitesvous ici? par quel hasard?...
— Mais vous?... celte belle demoiselle qui pleure?...
— Ah 1 monsieur Lefebvre, tout est perdu ! la malheureuse me déshonore, et je ne peux plus tenir à mon pauvre ami la parole que je lui avais donnée quand il est mort.
— Mais comment est-elle ici ?
— Oh 1 je la croyais morte!... Mais où est le scélérat qui déshonore toute ma famille?
— Vous ne me répondez pas. Comment, vous et votre fille, vous trouvez-vous ici?
— Ah ! monsieur Lefebvre , Dieu m’est témoin que je voulais la tenir, cette promesse sacrée ; mais maintenant !... Ah ! dites-le bien à votre neveu...
— Dites-le-lui vous-même...
UORTENSE
— Comment ?
— Où croyez-vous être?
— Chez un fourbe! chez un infâme !
— Si c’est là l’opinion que vous avez du maître de la maison, je ne m’étonne plus si mon neveu ne s’empresse pas de vous en faire les honneurs. %
— Non, je ne tromperai pas un jeune homme bon et honnête; je ne lui donnerai pas pour femme une malheureuse...
— Monsieur Delaunay, êtes-vous fou ?
— J’ai bien assez de chagrin pour cela.
— Mais, tout à l’heure, mon neveu était un fourbe et un infâme; maintenant, c’est un bon, un excellent jeune homme !
— Monsieur Lefebvre , c’est vous qui êtes fou !.. Ma fille est ici... ici... chez un homme !...
IIOHTBNSE
— Eh bien, parbleu ! chez mon neveu !
— Comment ! votre neveu ?
— Que voici.
— Votre neveu ! Fernand Lefebvre ?
— Lui-mème. Le fils de mon frère, do votre bon ami; celui auquel votre fille est destinée depuis longtemps.
Hortense, dans les bras de son père, pleurait, riait.
— Oh ! mon père, c'était donc lui !