PERSONNAGES
Un père inflexible sacrifiant sa fille;
Un futur mari odieux ;
Un jeune homme à cheveux noirs, ami de la nature, rêvant sur le bord des ruisseaux, à l’ombre des saules.
C’était tout ce qu’on pouvait raisonnablement demander, et Hortense commençait son roman dans le genre allemand, comme Laure son roman anglais.
Ainsi, la première matinée qui suivit cette rencontre fut ravissante pour Hortense. Elle se leva de bonne heure et se mit à la fenêtre. Le soleil se levait à l’horizon dans de tièdes vapeurs ;
ses rayons obliques scintillaient à travers les haies de la ferme comme des paillettes d’or, et il lui semblait que le soleil lui disait : a Je te salue, Hortense ; c’est pour toi que je purifie l’air que tu vas respirer; c’est pour toi, ce matin, que je couvre de pierreries les pointes vertes de l’herbe ; je te salue, tu aimes, tu es la reine du monde ! »
Une fauvette à tète noire sur un châtaignier chanta, et dit : « Je te salue, Hortense ; c’est pour toi, aujourd’hui, que sont nos concerts: c’est une grande fête que le premier sentiment d’amour qui se glisse au cœur d’une jeune fille ; je te salue, tu aimes, tu es la reine du monde 1 »
une campanule dans l'herbe. — Je te salue, Hortense ; c’est pour toi que j’ouvro ce matin mes corolles de saphir ; c’est pour réjouir tes yeux plus bleus que mes fleurs, que les pâquerettes
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étoilent la prairie de leur petit disque d’or et de leurs rayons d’argent. Tu aimes, tu es la reine du monde!
la clématite. — Je te salue, Hortense ; c’est pour toi que j’embaume l’air de mes parfums pénétrants ; c’est vers toi que je tourne mes encensoirs d’argent. Tu aimes, lu es la reine du monde !
le cuataignier. — Je te salue, Hortense ; j’étends sur toi mes larges éventails verts ; il y a cent ans qu’on m’a planté, cent ans que je ré-* siste aux vents pour t’abriter aujourd’hui contre les âpres baisers du soleil. Tu aimes, tu es la reine du monde !
LE VENT DANS LES FEUILLES. — Je te salue, Hortense; c’est pour toi, aujourd’hui, que seront mes plus suaves et mes plus mystérieuses harmonies, pour toi qui seule les comprendras. Pour
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les autres, je dénouerai des cheveux, je ferai crier aigrement une girouette; mais pour toi, je te dirai les plus doux secrets de l’amour et j’enlèverai la poussière du chemin par où il doit venir, et je t’apporterai la chanson qu’il chante en pensant à toi. Tu aimes, tu es la reine du monde!
Il restait à savoir comment Fernand s’introduirait dans la maison.
Dans l’ordre ordinaire des lectures d’Hortense elle devait être attaquée par des brigands ou * emportée par un cheval fougueux et sauvée par un inconnu. Mais cela ne pouvait guère avoir lieu dans des promenades à âne à travers un pays où on n’avait pas commis un seul vol depuis dix ans. Probablement Fernand, de son côté, attendait aussi cette occasion, car il se contentait de passer chaque matin sous la fenêtre d’Hortense et de lui faire un profond salut. Cependant, un jour, un monsieur vint à la ferme pour acheter de l’orge, et ce monsieur n’était autre que
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Fernand, qui s’était fait donner cette commission par son oncle. Le marché conclu, on invita Fernand à dîner à la ferme. Aussi bien, c’était un grand dîner; la fermière, la cousine d’Hortense, relevait de couches, on avait invité plusieurs de ses amies, trois ou quatre fermiers des environs, et on espérait avoir M. le percepteur, un homme si spirituel, qui ne disait jamais rien comme tout le monde.
Hortense fut si charmée de voir arriver le beau jeune homme, qu’elle ne fit pas trop d’attention à la vulgarité du moyen. Elle s’occupa sérieusement de sa toilette jusqu’à l’heure du dîner. La toilette était la tenue consacrée pour les héroïnes de roman : la robe blanche et les cheveux en bandeau, parure fort agréable, du reste, et sur laquelle je ne risque pas la moindre plaisanterie; en cela comme en beaucoup de choses, les ro-
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mans valent bien la vie : peut-être même seraitil souvent plus agréable de lire que de vivre. Hortense était vraiment une charmante fille, grande, svelte sans être grêle, remplie de grâces dans sa démarche et dans tous ses mouvements : ses grands yeux bleus étaient doucement voilés, et ses beaux cheveux châtains, fins et soyeux, étaient harmonieusement caressés par la lumière.
On attendit longtemps M. le percepteur, qui finit par arriver, magnifiquement vêtu d’un habit bleu barbeau à boutons dorés, d’un pantalon nankin et d’un gilet broché d’or. Plusieurs épingles de diamants, trop gros pour n’avoir pas été pris dans un bouchon de carafe, attachaient sa chemise; diverses chaînes se croisaiei^, sur son gilet, et un brillant encore plus gros que les autres aurait scintillé à son petit doigt s’il eût
scintillé. C’était un grand jeune homme mince, d’un blond fade, avec des moustaches rousses qu’il teignait en noir, guindé et prétentieux jusque dans sesmoindres mouvements. Il salua la fermière en l’appelant « belle dame » et offrit à Hortense un bouquet qu'il avait apporté dans la coiffe de son chapeau. Fernand reconnut le monsieur qu’il avait vu entrer à la ferme. Hortense remercia le percepteur de son aimable attention, et mit le bouquet sur la cheminée sans s’en occuper d’avantage.
— Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit le percepteur, mais j’ai été obligé de venir très-lentement; j’ai un soulier quinine blesse ; je suis réellement le plus mal chaussé des Français, qui tous le sont ou doivent l’être aujourd’hui on ne peut mieux, depuis qu’on a pris aux Algériens la case aux bas.
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Le percepteur fit suivre ce mot d’un éclat de rire sec et grêle qui donna le signal de l’hilarité et de l’admiration. Fernand sourit modérément.
On se mit à table. Lo percepteur fut placé à la droite de la maîtresse de la maison, et Fernand à gauche ; mais, heureux Fernand 1 il avait Hortense de l’autre côté 1
— Je vous disais donc, continua le percepteur, que j’ai des souliers seize.
Tout le monde tourne les yeux vers lui en attendant la solution de cette énigme.
— Si vous aimez mieux, et ce sera plus juste, des souliers vingt-cinq. Vous ne comprenez pas? Des souliers seize, c'est-à-dire treize et trois , des souliers vingt-cinq, c’est-à-dire neuf, treize et trois.
On servit le potage ; plusieurs des convives ar-
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rêtèrent leur cuiller à la moitié du chemin qu’elle faisait de leur assiette à la bouche pour dire :
— Oui, oui, c’est juste; des souliers neufs très-étroits. Ah ! ah ! ah ! hil hi I hi !
' FERNAND, froidement à Uortense. — Ce monsieur est fort gai.
le percepteur. — Marguerite, donnez-moi du pain. Ou’est-ce que dit le pain quand on le coupe?
Cette fois, on mangeait comme on mange à la campagne au commencement d’un dîner. On n’entendit pas la question du percepteur. Il devint très-rouge et se mit à manger comme les autres.
Cependant il ne put se contenir bien longtemps et dit pendant qu’on enlevait les assiettes à potage :
— Voilà une excellente soupe ; je suis sûr quo
personne ne saurait en faire une semblable avec un brick.
LA MAITRESSE DE MAISON, MADAME SORIN. — Non,
vraiment!,
le percepteur , m. quant in. — Vous prenez le navire au moment où il échoue. Marguerite, donnez-moi du pain. Qu’est-ce que dit le pain quand on le coupe ?
On trinquait ; le bruit des verres et des voix des fermiers couvrit entièrement le fausset qui servait de voix à M. Quantin. Marguerite seule l’entendit et lui apporta un morceau de pain.
fernand, à Hortense. — Il aura de la peine à placer celui-là.
hortense. — Il n’y renoncera pas.
fernand. — C’est- ce que nous allons voir.
madame sorin. — Le rôti est un peu dur.
un convive indulgent. — Mais non ; il est d’un goût parfait.
h. qüantin. — Je ne lui trouve qu’un défaut, c’est que c’est un rôti à poil.
le convive indulgent. — Comment cela ?
madame sorin. — Je ne connais pas celui-là.
fernand, à Hortense. — Elle connaît donc les autres?
hortense. — Certainement! moi aussi; c’est la vingtième fois qu’il les recommence.
m. qüantin. — Qu’est-ce que c’est que monter un cheval à poil ?
le convive'indulgent. — C’est monter sans selle. m. qüantin. — Eh bien, un rôti à poil, c’est un rôti sans sel. Marguerite, donnez-moi du pain. Qu’est-ce que...?
fernand. — Pardon, monsieur, vous en avez
encore.
k. qdantin. — Monsieur, je vous remercie.
hortense, à Fernand. — Voua ôtes fléchant!
fernand. — Nullement. Ce monsieur a pour profession d’amuser; il doit m’amuser à ma guise, et il m’amusera.
Ici, on parla du prix de l’orge, d’un arrêté de M. le maire, qui fut attaqué par les uns et défendu par les autres ; cela allait bien mieux sous l’empereur; un vieux soldat porte la santé de l’empereur; on raconte plusieurs anecdotes.
hortense, à Fernand. — M. Quantin va placer son calembour sur l’empereur.
fernand. — Tenez-vous à l’entendra?
hortense. — Pourquoi me demandez-vous Cela?
fernand. — C’est que, si vous y teniez, je ne vous en voudrais pas priver.
hortense. — Je l’ai entendu une trentaine de fois.
fernand. — Alors, c’est bien. * m. quantin. — Savea-vous pourquoi Napoléon a été vaincu?
fernand. — Monsieur, Napoléon n'a jamais été vaincu.
le vieux soldat. — Bravo !
un autre. — Bien répondu!
m. quantin. — Cependant, monsieur, l’histoire est là.
fernand. — Oui, monsieur, elle est là, et précisément pour appuyer ce que j’avance.
k. quantin. — Oh ! oh ! oh !
fernand. — L’empereur n’a jamais été vaincs il a été trahi.
le vieux soldat. — Bravo ! bravo 1 bravo!
bravo !
fernand. — Et tout homme ami des gloires de la France est forcé d’ôtre de mon avis.
le vieux soldat. — Et celui qui dirait le contraire aurait affaire à moi.
u. sorin. — Vive l’empereur!
H. quantin. — Je suis parfaitement de votre avis.
fernand. — J’en étais sùr.
m. quantin. — Et ce que je voulais dire en est la preuve.
le vieux soldat. — Voyons !
at. quantin. — Je vous demandais: pourquoi Napoléon a-t-il été vaincu?
fernand. — Je vous répète, monsieur, que Napoléon n’a jamais été vaincu.
tous. — Napoléon n’a jamais été vaincu.
m. sorin. — Vive l’empereur!
tous. — Vive l’empereur!
v. qüantin. — Mais laissez-moi finir, et vous verrez que nous sommes d’accord.
fernand. — Non, monsieur.
le vieux soldat. — Non ! non ! non I fernand. — Je ne puis laisser passer une semblable assertion.
m. qüantin. — Mais, monsieur.;; fernand. — Monsieur...
madame sorin. — Ahl ah! messieurs..; m. sorin. — Messieurs, je vous en prie , que cela n’aille pas plus loin. N’en parlons plus.
fernand, bas, à Hortense. — Il no le dira pas.
M. qüantin, bas, à son voisin de droite. — Napoléon a été vaincu parce qu’il avait des N mis devant et derrière... Ah ! voici des pommes, je pourrais m’en faire des souliers à la place des souliers seize qui me blessent.
le convive indulgent. — Comment cela?
m. qüantin. — En les faisant cuir.
tous. — Bravo 1 bravo 1 fernand, quand tout le monde a fini , d'une voix aiguë. — > Bravo !
m. qüantin. — De même qu’un jour maigre on peut faire un plat de poisson avec des cailles. LE CONVIVE INDULGENT. — Oh ! ûh !
m. qüantin. — Vous chargez votre fusil, vous tirez sur les cailles, et, si vous ne les manquez pas, elles sont des truites.
le convive indulgent. — Ah 1 ah ! détruites.
M. sorin. — Ah 1 ah ! ah !
M. qüantin. — Marguerite, donnez-moi du pain ; qu’estr-ce que dit le pain quand...?
fernand. — A la santé de madame Sorin 1 m. qüantin. — Qu’est-ce que dit le pain quand onlec...?
tous. — A la santé de madame Sorin !
Ici, on porte une demi-douzaine de toasts.
m. quantin, à son voisin de droite. — * A qui devez- vous le jour?
LE VOISIN DE DROITE DE M. QUANTIN. — A M. et madame Pérot, mes père et mère .
M. QUANTIN. — Ta te ti to..* le voisin de droite. — Heinî;
M. QUANTIN. — Ta te ti to...
le voisin de droite. — Eh bien, qu’est-ce que cela veut dire, ta te ti to tu?
m. quantin. — Je n’ai pas dit: tu.
le voisin. — Vous avez dit : ta te ti to:
m. quantin. — Donc, tu n’y es pas, c’est-àdire que vous vous trompez, si j’osais me permettre de vous tutoyer. Vous devez le jour à la chicorée.
le voisin de droite. — En voilà une jolie t
w. quantin. — Parce que la chicorée est awére... Ta mère !
fernand. — La chicorée est votre mère?... Je ne comprends pas.
m. quantin. — Ta mère.
fernand. — Alors vous tutoyez monsieur?
il. quantin. — Momentanément. Qu’est-ce que dit le pain quand on le coupe?
fernand. — Madame Sorin se lève. Messieurs, la main aux dames ï
On se leva alors pour aller prendre le café au salon.
M. Quantin et Fernand se séparèrent on ne saurait plus mal disposés l’un pour l’autre. Le bouquet de M. Quantin est resté sans eau sur le marbre de la cheminée. On avait engagé Fernand à revenir tous les soirs: on réunissait quelques personnes, on dansait, on jouait aux
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jeux innocents. Hortense avait demandé à Fer-
nand s’il reviendrait le lendemain. Fernand avait répondu :
— Vous savez bien que oui.
En rentrant chez son oncle, Fernand trouva Charles installé dans sa chambre et couché „sur son lit.
* — Ohé! Charles!
— Hein ! qui est-ce qui est là „
— Moi, Fernand.
— Eh bien, qu’est-ce que tu viens faire ici?
— Parbleu ! me coucher, quand tu auras bien voulu me rendre mon lit... Allons, le voilà rendormi!... Charles! Charles!
— Qui est là?
— Ah çà! ce dialogue peut ne jamais finir!' — Qui est là ? .
— Moi, Fernand, qui veux me coucher.
HO
— Eh bien, mais quand tu auras fini de me secoueiv... Ah! me voilà réveillé; je t’attendais. J’ai à te parler sérieusement. Il faut quo lundi tu me mettes à la porte.
— Comment cela 7
— Que tu me chasses.
— Bah!
— Ignominieusement, de façon à ne pas m’accorder les huit jours qu’on laisse d’usage aux domestiques pour chercher une nouvelle place.
— Pourquoi cela ?
— Parce que je m’ennuie ici, parce que la petite Fanny va à Paru, et que je prétends faire la route avec elle.
— Mais sous quel prétexte te chasser ?
— N’aie pas d’inquiétude : je me charge de te donner mieux qu’un prétexte,.
— Une idée!
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— Voyons ton idée.
— Si tu insultais mon oncloî
— Insulter ton oncle ?
— Insulter mon oncle...
— Pour quoi faire?
— Mon Dieu ! que cet être-là est dnno obtus I Me miserum ! où ai-je pris un polype, un corail pour ami ?
— Es-tu fou ?
Oui, certes, je suis fou! sans cela, serais-je ton ami? Tu insulteras mon oncle.
— Bien !
— Je m’indigne, j’entre dans une colère impossible à décrire.
— Bien !
— Je te traite comme le dernier des misérables.
— Bien I
IIORTENSE
— Je ne veux rien entendre.
— Bien !
— Je suis implacable.
— Bien 1
— Je te casse ma canne sur les épaules.
— Très-bien !
— Ma fureur eSt telle, que mon oncle luimême cherche à m’apaiser. « Non, dis-je, s’il n’avait offensé que moi, je pourrais peut-être encore lui pardonner; mais c’est vous, c’est mon oncle, que le drôle, que le belître a osé insulter î Je le chasse pour ne pas l’assommer. » Tu conçois l’excellent effet de la scène sur mon oncle.
— A ravir ; mais je ne puis insulter cet homme do but en blanc.
— Saisis la première occasion où il te fera une observation, et réponds-lui. 11 est violent, il s’emportera.
- B i git i aod bj
IIORTENSE
— Mais, comme je veux être chassé avant lundi, je crois plus prudent de faire naître l’occasion.
— Ne fais pas de sottises trop fortes.
— Qu’estr-ce que cela te fait, puisque tu me chasses ?
— N’importe, ne va pas trop loin.
— Je te dis adieu ce soir, et nous allons faire du punch et boire à mon voyage. Ah! à propos, tu me payeras, en me chassant, trois mois de gages.
— Où veux-tu que je les prenne ?
— Tu les demanderas à ton oncle, et, quand je serai parti, une fois entré dans des affaires de ménage, rien ne t’empêchera de te féliciter de mon départ, de dire que je t’ai ruiné, dépouillé; que, depuis quelques mois, je t’ai réduit à une gène qui t’oblige à le consulter sur tes affaires et
Il O U T EN SB
le prier de t'avancer de l’argent... Ah çà ! d’où viens- tu? que fais-tu depuis quelques jours ?
— Moi? Itien, je me promène, je rêve
— Seul ?
— Parfaitement seul.
— D’où vient cet amour subit do la solitude?
— Je ne sais, une sombre mélancolie...
— Je l’ai vue hier à la fenêtre, ta mélancolie ; elle avait une robe bleue.
— Que veux-tu dire?
— Que je t’ai vu hier passer devant la ferme de M. Sorin et regarder à une petite fenêtre.
— Eh bien, oui... j’aime, j’adore une jeune fille...
— Et tu la nommes?
— Je ne la nomme pas.
— De la discrétion? Diable! c’est une passion.
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— Comme vous dites, une passion.
— Alors, bonsoir.
— Bonsoir.
Le lendemain, quand Fernand arriva chez M. Sorin, on buvait de la bière sous le grand châtaignier placé devant la maison. Hortense était avec deux autres jeunes filles et madame Sorin ; les hommes étaient M. Sorin, M. Quantin, et Fernand qui arrivait. M. Quantin avait déballé avant l’arrivée de Fernand ; le chien avait aboyé après lui, il l’avait chassé, craignant une mort sûre. Comme M. Sorin lui avait demandé: « Que lit-on de neuf?» il avait répondu que l’on n'en disait rien, sinon que c’est toujours la moitié de dix-huit. Il avait vanté les productions de la France, qui a des coings dans toutes les rues et des dattes à toutes les époques.
— Ah! voici M. Fernand, dit madame Sorin.
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Hortense l’avait aperçu avant elle, mais elle n’avait rien dit.
— M. Sorin soutenait, dit madame Sorin, que vous ne pourriez pas trouver le chemin.
m. qüantin. — Il n’y avait pas de danger; monsieur est trop bel homme pour cela.
feunand. — Monsieur...
m. qüantin. — Un bina, fait n’est jamais perdu.
at. sorin. — Itentrons-nous?
madame sorin. — Non; la soirée est magnifique, ^ restons à la belle étoile.
m. qüantin. — Je ne connais pas cet abbé-là.
julie.— A quoi allons-nous jouer?
Rose proposa divers jeux innocents auxquels on joua tour à tour...
Je sais quelqu’un qui a beaucoup d’esprit, qui a écrit sur les jeux innocents un chapitre que je
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voudrais bien avoir fait, d’autant que ce chapitre ne sera jamais imprimé, car l’auteur sait bien que, dès qu’une femme se fait écrivain, elle a d’un seul coup le double tort d’augmenter le nombre des livres et de diminuer le nombre des femmes.
Pendant le cours de ces divers jeux, Fernand trouva occasion de dire à Hortense :
— Mademoiselle, je vous supplie de ne pas prendre en mauvaise part ce que je vais vous demander. Je quitte ce pays dans quelques jours; il faut absolument que j’aie avec vous, avant de partir, une conversation de quelques instants.
Je ne sais trop ce qu’eût répondu Hortense :
elle avait bien envie de savoir ce que lui voulait
Fernand, ou plutôt de l 'entendre, car ses théories
étaient à ce sujet assez avancées pour qu’elle sût
fort bien qu’il serait question d’amour. Ccpen-
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dant elle ne pouvait accorder à une première demande une chose aussi grave qu’un rendez-vous. Heureusement, pour la tirer d’embarras, quelqu'un s’approcha d’elle et la dispensa ainsi de répondre. Ce ne fut que longtemps après que Fernand put la rejoindre et lui dire :
— Mademoiselle, je jure sur l’honneur que ce que j’ai à vous dire n’a rien que de parfaitement honorable. Me refuser serait me réduire au désespoir. Soyez demain matin à la porte de la ferme quand je ferai de ce côté ma promenade ordinaire. C’est sous ce même châtaignier où nous sommes en ce moment que je vous demande une entrevue qui, ainsi en vue de la ferme, n’a rien d’inconvenant ni de mystérieux.
rose. — Jouons au jardin de ma tante.
hortense. — Je ne sais pas le jeu.
MADAME SORIN. — Ni moi.