‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr La Pénélope normandeChapitre 1 sur 4 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Un beau jour d’été allait finir. — Sur une côte, au -lOrd de la mer, à une lieue du port de — je vous dii ai tout à l’beuK pourquoi je ne nomme pas ce port, — un groupe de personnes de costumes et de conditions divers avaient les regards fixés sur l’Océan.

U était facile de voir que ce n’était pas le magnifique spectacle d’un soleil couchant sur la mer qui attirait leurs regards.

Le ciel, à l’ouest, resplendissait des plus riches couleurs.

Le soleil se trouvait en ce moment derrière une

longue bande formée par un nuage noir frangé d’or.

Au-dessous du nuage, un espace qui semblait aux yeux seulement de quelques pieds était d’un bleu limpide giucè d*or.

Au-dessus du nuage, un grand espace du vert-bleu particulier à certaines turquoises.

Âu^essus de cet espace, des nuages rouge de feu;

. puis, si l’on relevait la tête, on voyait au zénith un ciel lapis parsemé de nuages roses.

À La mer, sous le ciel, était d’un vert sombre, sur le-

quel s’étendait un glacis de feu.

Eh bien î ce n’était pas de ce côté que les personnages que j’ai désignés avaient les regards tournés.

C’était, au contraire, du côté du port, du côté do l’est, où le ciel et la mer étaient gris et voilés.

Le groupe se composait :

D’une jeune femme johe, svelte, simplement, mais élégamment vêtue d’une robe de soie à carreaux écossais verts et bleus, et d’un chapeau de paille sur lequel se croisaient des rubans de la même couleur que la robe. Un col uni, empesé et rabattu, scs gants d’un brun clair, ses bottines vertes, venaient évidemment de Paris ;

une servante habillée à la mode du pays, avec

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un bonnet à larges ailes qui se remplace désagréablement par un bonnet de coton; une jupe à raies rouges, une sorte de gilet en laine grise ; I

D’une enfant de neuf à dix ans, — habillée d’une robe dft laine à carreaux écossais verts et rouges, — ne tombant que jusqu’aux jarrets et laissant les jambes nues sous des chaussettes à carreaux pareils à ceux-^ de la robe; sur 'la tête un large chapeau de paille rond;

D’un homme grand et assez gros, au visage rouge et tanné par le vent, les yeux d’un bleu pâle ^ et indiquant de la ruse ; — il était vêtu d’une très-longue redingote bleue qui lui descendait presque jusqu’aux talons, un chapeau de castor hérissé, de gros gants de daim roulés dans ime main, un pantalon de nankin trop court.

La jeune femme était madame Héloïse Noëmi d’Apre ville, femme du capitaine au long cours de ce nom.

Elle avait vingt-huit ans et le capitaine en avait cinquante ; — il l’avait épousée une dizaine d’années auparavant après l’avoir rencontrée par hasard dans une maison pour laquelle il avait des marchandises.

Noëmi, orpheUne, sans aucune fortune, avait été

recueillie par des parents éloignés, qui lui faisaient payer l’hospitalité qu’ils lui donnaient — au prix où cela se paie chez des parents riches, avares et vaniteux.

Noëmi était belle, instruite, spirituelle, — le coeur du capitaine Hercule d’Apreville en avait été remué , sous l’épaisse poitrine bronzée qui lui avait servi jusque-là de cuirasse impénétrable. Au voyage suivant, le capitaine rapporta pour Noëmi quelques curiosités qu’il lui offrit timidement. Puis, quelque temps après, ayant réglé son compte avec ses armateurs, et se trouvant suffisamment riche pour vivre à sa guise dans une petite maison qu’il avait héritée de sa famille, et dans laquelle il était né, — il s’occupa d’arranger cette maison pour s’y retirer ; — ilfit faire des peintures, coller des papiers, -- il acheta des meubles,

— mais il lui semblait qu’il manquait toujours quelque chose. , 1

Il retrouva une servante élevée par sa famille, qui depuis s’était mariée et était devenue veuve avec deux enfants. 11 prit chez lui Mathilde, que, par une corruption de mots ordinaire en Normandie, on sjippclait Maltide, et recommanda l’aîné des garçons à son amile capitaine Antliime Férouillat, qui, après avoir

navigué longtemps comme son second, avait obtenu le commandement d’un petit bâtiment à vapeur faisant le cabotage à de petites distances et revenait au port tous les cinq jours. Ces anciennes relations, quoique Ânthime fût devenu capitaine à son tour, tenaient toujours Férouillat dans une sorte de subordination à l’égard d’Hercule, qui de plus avait sur lui l’avantage immense de la fortune.

Hèrcule d’Apreville mangeait bien, buvait bien, dormait la grasse matinée.

Et cependant U n’étmt pas heureux.

11 fit faire un canot charmant pour se livrer à la pêche, — il prit le second fils de Maltide pour matelot, — fit venir des tambours et paniers à prendre les homards d’Étretat, — chargea un ami de lui apporter de Livourne des Irémails en soie, — en un mot, s’équipa et s’appléta de telle façon que les pêcheurs de la côte le déclarèrent, comme on avait fait jadis pour Alain, — dont j’ai écrit autrefois l’histoire, — l’eunemi du poisson.

Ehbien ! celane l’amusaque pendantquelque temps.

n alla passer une partie de ses journées au port voisin, retrouva les capitaines ses confrères, déjeuna, dîna et but avec eux.

Mais en un mois il eut épuisé tout ce que contient de plaisir le domino à quatre, et il revint chez lui l’estomac fatigué par l’eau-de-vie de cidre et le genièvre, qui sont aussi nécessaires pour jouer aux dominos que les dominos eux-mêmes.

Celte assertion est inexacte ; elle pèche par la timidité.

L’eau-de-vie de cidre et le genièvre sont plus nécessaires pour jouer aux dominos que les dominos.

— Je n’ai jamais vu quatre marins dans les cafés souterrains où ils se réunissent — jouer aux dominos sans avoir sur la table une canette d’eau-de-^vie de cidre et une de genièvre.

Et il n’est pas rare de les voir en même nombre autour d’une table, où ils se sont assis pour jouer aux dominos, vider à plusieurs reprises les pots d’eau-devie et de genièvre en fumant— sans penser à sortir de leur boîte les dominos que le garçon finit par donner à d’autres joueurs sans qu’ils s’en aperçoivent.

Le capitaine Hercule se reposa un peu chez lui, puis, voyant qu’il s’ennuyait toujours, il alla passer un mois à Paris. Il visita tous les monuments : la colonne de la place Vendôme, le Louvre, le Panthéon, etc., puis Versailles, un jour de grandes eausp.

J’ai toujours vu les marins s’empresser, dans leurs voyages à Paris, d’aller voir jouer les grandes eaux à Versailles.

Ils rient beaucoup sur leurs plages de la stupéfaction etde l’admiration écrasante qu’éprouvent les Parisiens à l’aspect de la mer. ,

Eux réservent leur admiration pour les jets d’eau, les cascades et les robinets de Versailles.

Après tous les monuments, il alla voir tous les théâtres. Après, quoi?

Le capitaine Hercule d'Apreville découvrit, un peu avant la fin de son mois, qu’il s’ennuyait également à Paris ; que l’ennui y était plus cher, mais qu’on en avait pour son argent; qu’il y était parfaitement con> ditionné et de bonne qualité.

D’ailleurs, un marin ne tarde pas beaucoup à sc demander le matin : « Ah çà! où est donc la mer? » Ces j horizons de pierres et de maisons, où les yeux voient se cogner et s’émousser sans cesse la pointe de leurs regards accoutumés à plus d’espace, ne tardent pas à les fatiguer et à leur donner le mal de terre.

Le capitaine revint à sa petite maison. Le premier jour, il s’y trouva très-heureux; il dormit mieux dans

son lit; il dîna mieux en mangeant sur la tablelc fricol

apprêté par Maltide.

Le lendemain, il s’amusa énormément à la pêche.

Le surlendemain il s’y ennuya.

Le jour d’après il resta chez lui et se dit : — Mais que diaUe manque-t-il dans cette maison !

Le dimanche d’après il alla à la messe.

Carie capitaine Hercule d’ A preville jurait, sacrait, avait parfois aimé des négresses, en se contentant de leur part d’un consentement incomplet, — avait d’autres fois tué des nègres malgré leur refus formel, — il avait dans son commerce exercé l’épicerie à main armée, et ne s’était pas toujours piqué de donner le prix entier des marchandises qu’il prenait, ni le poids exact de celles qu’il livrait.

Mais, néanmoins, le capitaine Hercule d’Apreville n’aurait manqué pour aucun prix une des solennités de l’Église. Jamais il ne se mettait en route sans avoir fait dire préalablement une messe pour la prospérité de son voyage. Il n’était pas fâché d’avoir à terre quelqu’un qui, pendant une tempête, faisait à son intention brûler quelques petits cierges devant saint Sauveur, un saint inventé par les marins,

- En effet, ces hommes, qui à chaque instant peuvent

se trouver dans les dangers où la force de tous les hommes réunis ne pourrait rien pour leur salut, tournent naturellement leurs regards vers le ciel.

Il y avait dans l’église de la commune un tableau représentant le navire du capitaine d’Apreville dans une tempête; sur ce navire on voyait le capitaine luimême — un peu plus grand que les mâts, — joignant les mains et implorant le ciel, et dans un nuage la sainte Vierge et l’enfant Jésus.

C’était le résultat d’un vœu qu’avaitfait le capitaine pendantunefurieuse tempête, oùiln’avaitdû, disait-il, son salut, celui des hommes de son équipage et de son navire, qu’à la protection de la Vierge.

n expliquait parfaitement aux autres marins qu’il n’y avait plus aucunes ressources dans la science et dans la pratique du métier ; qu’il était inévitablement perdu sans l’intervention de la puissance divine, et les gens qui se piquaient avec raison de savoir leur métier tombaient d’accord avec lui; que l’homme n’avait plus rien à faire pour son propre salut dans les circonstances où il s’était trouvé.

Qui aurait pu prouver, qui aurait pu soutenir que ces gens se trompaient? Je déclare que ce n’aurait pas été moi.

Le capitaine Hercule d’Apreville, à l’église, suivait attentivement la messe et chantait à haute voix avec les chantres — en latin.

En sortant de l’église, le capitaine vit mademoiselle Noëmi Vallier, à laquelle il offrit de l’eau bénite, — puis il rentra chez lui, soucieux et préoccupé ; — il trouva la maison plus vide que jamais; — sa table plus triste, quoique Maltideeûtparticulièrementsoigné la fricassée ce jour-là. — Il remarqua Férouillat qui l’attendait pour dîner à midi, heure d’usage, — racontant souvent les mêmes histoires, — Il l’appela plus souvent que de coutume <( Normand, » à cause que Férouillat était né dans la vallée d’Auge et bas-Normand, ce qui est le Normand par excellence. Mais il comprit ce qui manquait dans la maison, et il se représenta qu’à cette table, voir en face de lui le gracieux et frais visage de Noëmi, serait un horizon bien plus agréable que la figure tannée et goudronnée du capitaine Anthime.

Huit jours après il demanda la main de Noëmi à ses parents; — à eUe-mêrae, il n’aurait pas osé.

Noëmi fut consultée un peu pour la forme, car les parents trouvaient très-sortable une union avec un homme qui ne demandait rien.

La PÉNÉLOPE NORMANDE. U

Pasdcdot, cela ne les inquiétait guère; — ils étaient si bien résolus à n’en pas donner ! — mais on pouvait demander un trousseau, et il aurait été difladle de ne p«* en donner au moins une imitation. Noëmi comprit que, du jour où elle aurait refusé un établissement.— elle serait dans un état d’hostilité permanent avec une famille qui désirait vivement se débarrasser d’elle, et qui était à bout de la magnanimité peu coûteuse qu’elle s’était plus d’une fois repentie d’avoir coinineucé à manifester.

D’autre part, — être mariée, — être chez soi, — ne plus attendre d’une générosité paresseuse — les robes, les chapeaux, etc., que sa parente avait soin de se payer, en les choisissant de couleurs et de formes désagréables — c’était une perspeclivc fort séduisante.

Et elle s’efforça d’oublier que le capitaine d’Apreville n’éait ni beau, ni jeune, ni élégant, ni instruit, à part les connaissances de son métier qu’il possédait

àundegréremarquable;— ellepensaqu’elles’accoutu-

merait même à l’odeurdu tabac, se réservant de l’empêcher d’en mâcher, — même aux petits aimeaux d’or qu’il portait aux oreilles.

Noëmi donna son consentement et devint madame d’Apreville.

De ce jour, le capitaine fut le plus heureux des hommes; son amour pour Noëmi, qu’il considérait avec quelque raison comme une créature d’un ordre supérieur à lui, tenait singulièrement du culte. — Jamais il ne put se persuader que cette femme était à lui, — U lui faisait la cour tous les soirs, et était ému et trem-

blant d’incertitude vers dixheures. Noëmi était la madone de la maison. — Maltide ne partageait pas tout à fait l’admiration de son maître pour la nouvelle venue. — D’abord elle avait été forcée d’abdiquer le gouvernement de la maison, — > puis elle ne trouvait pas Noëmi très-jolie.

Ce frais visage, un peu pâle comme une rose du Bengale camée, ne luisemblaitpas aussi beau qu’une figure ornée de deux belles plaques rouges sur les joues. Cette taille, un peu mince et souple, ajoutée à la blancheur de la peau, lui paraissait plutôt un signe de faiblesse et de maladie qu’une grâce et une beauté.

Elle ne put s’empêcher de le dire un jour à Noëmi elle-même.

Maltide avait été célèbre pour sa beauté dans sa jeunesse. Et voici comment feu Césaire Valiu l’avait demandée pourOné.sime Valin, son fils, àMartin Glam, père de ladite Maltide ;

—Dites donc, voisin, savais-vous qu’vous avais eunc fille qu’elle est joliment lourde, tout de même ?

— Vous êtes ben honnête , voisin Vaîin, mais votre fille, la Valaine, est, je crois, encore plus lourde.

— Faut pas dire ça devant les jeunesses, voisin Glam, c’est déjà assez porté à s’en faire accroire, — j’avouerai que la Valaine est pas mal lourde aussi ; — ça fait deux beaux brins de fille. — Mais pour Maltidc, y en a point une dans la paroisse pour être si rouge qu’elle.

— Ça, c’est vrai qu’elle est rouge, — c’est une vrai® pomme, — mais la vôtre est bien aussi rouge.

— Vous mentais... y en a point une comme Maltide.

C’est pas ça, — c’est qu’y a Onésime qu’a dit comme ' ça qu’il en voulait pas d’autre. ^ ^

— Il m’a bien semblait aussi qu’y s’parlaient. , , o

— Onésime est un fort gars, — ça vous soulève une " " " ’ barrique de cidre, — et ça la met sur une table.

— C’est pas qu’faudrait pas gager cher que Maltidc en ferait pas autant.

— Eh ben ! voisin Glam, j’y vas pas par quatre chemins, Onésime est un fin pêcheur ; vous savez qu’il üaire le hareng d’une lieue, — il a deux lots de filets et sa ponche garnie.

— Maltidc n’a pas une mauvaise coffrée.

— Eh ben ! ça va-t-il?

— Ça va, — goûtez un peu de not’cidre.

Quelques heures après, les grands parents, complètement ivres, avaient réuni leurs enfants, leur avaient fait des discours sages, — et, un mois plus tard, Maltide avait épousé Onésime , qui depuis s’était perdu dans un voyage.

Elle n’avait pas oublié son ancienne célébrité pour . la force et l’éclat des joues, et ne trouvant Noëmi ni lourde, ni rouge, elle lui dit :

— Ah çà ! à Paris, c’est donc pas la môme espèce qu’ici? — Vousautres, tantplus quevousêtes blanches, tant plus que vous êtes belles; — nous, ici, tant pluÿ qu’on est rouge, tant plus qu’on est belle.

Elle soignait Noëmi comme quelque chose de fragile appartenant à son maître, — comme une porcelaine, — mais sans l’aimer pour son compte.

Quand Noëmi devint grosse et quand elle mit au monde la petite Esther, — Maltide fut trës-étonnée; — elle crut d’abord que l’enfant de celte femme frêle et blanche ne vivrait pas.

Mais Esther, au contraire, fut bien portante et d’une

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.santé parfaite. — Maltide l’aima pour la part qu’y avait son maître.

Après quelques années, Noëmi devint triste, — et Hercule la pressa tant de questions qu’elle finit par avouer qu’elle s’ennuyait !

Le plus terrible aveu qu’une femme puisse faire.

— Une femme qui s’ennuie est capable de tout. — On en a vu empoisonner leur mari pour se désennuyer.

Les femmes ne meurent que d’ennui.

— Aimez-les, si vous voulez, mais, si vous les laissez s’ennuyer, elles ne feront pas plus de cas de votre amour, quelque ardent, quelque dévoué qu’il soit, que d’une paire de gants fanés ou d’un chapeau dont la coupe n’est plus à la mode.

Noëmi avoua, en outre, que, née à Paris, elle mourrait si elle n’y retournait pas. Le capitaine compta, recompta, on lui faisant l’exposé de sa petite fortune, — et lui demanda si elle serait suflisante pour vivre à Paris. — Noëmi répondit négativement et prit les airs résignés les plus attendrissants.

Hercule fît ce qu’il avait fait pour lui-même, il chercha tous les moyens imaginables de la distraire, mais sans résultats.

le LA PÉNÉLOPE NORMANDE.

Alors, il lui dit un soir :

— Noëmi, la mer, qui m’a fait ma petite fortune, me doit bien encore quelque chose. Il se présente une magnifique occasion; il y a un coup de commerce important à faire ; mais je ne veux plus partager avec les armateurs, qui ont toujours soin de se réserver la plus grosse part. Je vais retourner à la mer pendant quinze mois ou deux ans d’abord; puis, s’il est nécessaire, je ferai un second voyage; mais j’ai bonne idée du premier. Il y a, sur le chantier de Crescent, le charpenlierf une goélette qu’on est en train de màter. C’est un modèle de goélette; ça doit serrer le vent comme un goéland. Il avait fait ça pour un négociant qui a fait la culbute. On l’aurait à bon marché.

Noémi fit quelques objections, mais se laissa battre. Hercule d’Apreville acheta la goélette, qui fut baptisée en grande pompe. — Antliime Férouillat en fut le parrain avec Noëmi pour marraine, — comme il avait été parrain d’Esther avec Julie Quesnel, une amie de madame d’Aprevillc qui s’était mariée depuis et avait été habiter Paris , ce qui n’avait pas été éü'angcr à la nostalgie de Noëmi.

Les lecteurs qui voudront savoir les détails exacts ,

et intéressants du baptême d’un navire les trouveront dans la Famille Alain, — roman de leur serviteur.

La goélette fut appelée « la Belle Noëmi. n

C’était donc pour voir sortir du port « la Belle Noëmi )) , sous le commandement du capitaine Hercule d’Apreville, que les personnages dont nous avons parlé étaient réunis sur la côte, les yeux tournés vers l’est,

A l’exception d’Anthime Férouillat, qui fixait de temps en temps sur la femme de son ami des regards ardents qu’il détournait lorsqu’il craignait d’être aperçu un peu par elle et beaucoup par Maltide.

Une exclamation de Maltide, qui avait les yeux presque aussi exercés que 'Férouillat et qui était moins distraite, — signala la sortie de la goélette.

Une jolie brise qui s’élève souvent à la fin du jour dans la belle saison la faisait glisser sur une mer unie. — Elle gagna le large pour s’élever au vent, puis d’une seconde bordée se rapprocha beaucoup de la terre. — De telle sorte qu’on vit un homme agitant un mouchoir. — C’était le capitaine.

On répondit de terre par des signaux semblables.

Et Anthimej d’un ton un peu brusque, dit à Noëmi qui agitait son mouchoir :

— • Si vous croyez gu’il vous regarde... une fois à la mer, Hercule ne pense plus qu’à son navire.

A la troisième bordée, la goélette se trouva assez élevée et commença sa route en avant le vent grand largue.

Le ciel, pendant le temps qu’elle avait mis à gagner ce point de la haute mer , avait changé d’aspect ; — le soleil descendu sous l’eau allumait d’un feu orange vif toute la partie limpide qui s’étendait de la mer au sombre nuage. — - La goélette passa sur ce fond orange comme une noire silhouette. On put voir alors la pointe de sa mâture inclinée un peu en arrière.

Puis elle ne tarda pas à disparaître dans les brumes de l’horizon.

Férouillat reconduisit Noëmi jusqu’à sa porte ; il partait cette même nuit, pour son trajet périodi* que.

— - Dans cinq jours, lui dit-il.

~ Dans cinq jours , répondit-elle.

Maltide pleurait. — Ce n’est pas dans cinq jours, pensait-elle, que reviendra le maître de la maison, ni dans cinq mois non plus : — qui sait s’il reviendra?

— Et tout cela, parce que cette créature ne trouve pas notre Normandie un pays assez beau pour elle.

Noëmi rêva pendant la nuit •— que le capitaine d’Apreville était revenu avec un vaisseau d’ivoire et des voiles de satin, — le navire était chargé d^pr. Noëmi avait une maison à Paris, — une voiture — et sa loge aux Italiens.

Elle fut réveillée — par le vent, qui faisait trembler la maison.,

— Quel temps ! dit Maltide ; pourvu qu’il soit seulement sorti de la Manche.

Elle s’échappa, alla à l’église, — fit une prière et alluma deux petits cierges devant l’autel de la Vierge.

ONE PARENTHESE DE L*AOTEüR.

A propos , j’allais oublier de vous dire pourquoi je ne vous ai pas appris le véritable nom du port auprès duquel se passe l’histoire que je vous raconte

— Voici ma raison :

C’est que cette histoire n’est pas autant un roman qu’on le pourrait croire, • — et que je ne veux pas forcer quelques-uns des personnages de se reconnaître. ,

Ce danger de voir les gens se reconnaître n’est pas aussi réel qu’on le supposerait. C’est pourquoi je dis que je ne veux pas y obliger les gens. *

Je me rappelle avec quelle inquiétude je retournai j dans le monde il y a quelques années, après avoir ^ publié un roman de Clolilde, dont madame George Sand a bien voulu accepter la dédicace.

Le caractère de Clotilde est pris sur nature ; son portrait physique même est extrêmement exact ; — j’avais seulement changé un peu la couleur de ses cheveux; j’avais fait Clotilde blonde, et le modèle avait les cheveux bruns ; — mais elle n’en était pas moins de l’espèce blonde.

J’ai toujours le projet de faire un traité : De la férocité des blondes.

Il y a des blondes qui ont les cheveux bruns.

Tant pis pour ceux qui ne me comprennent pas.

Ce roman avait eu quelque succès. — Je redoutais singulièrement la rencontre de l’héroïne.

Je me demandais, alors que j’étais redescendu dans la vie réelle, si j’avais eu le droit de fahe un portrait aussi ressemblant. J’évitai d’abord un peu les maisons où j’avais le plus de chances de la rencontrer; mais un soir je la vis resplendh de tout l’éclat de sa

jolie petite personne. Elle était assise sur un canapé, et me fit signe de venir à elle.

J’obéis , en désirant que le lustre tombât et tuât quelqu’un, ce qui aurait amené une diversion.

Mais le lustre ne tomba pas.

-- J’ai cru^ me dit-elle , que vous faisiez semblant de ne pas me voir.

Naturellement je répondis aussi maladroitement que possible :

— Et qui a pu vous faire croire... Après cela, j’ai la vue basse.

■— Et depuis quand?

— Je veux dire fatiguée; j’ai travaillé le soii’.

— C’est justement de cela que je veux vous parler.

— AhI

— J’ai lu Clotilde.

— Comment se porte votre mari î

— Bien. — Je vous disais que j’ai lu Clotilde , — et j’ai eu à vous défendre. — Il y a des gens qui trouvent le' caractère de Clotilde exagéré. — Eh bien I non ! il y a des femmes comme ça. '

Puis elle parla d’autre chose.

Revenons à la Pénélope normande.

Entre ce que je viens de raconter, — et ce qui va suivre, — il se passa un peu plus de quinze mois.

René de Sorbiêres à Augustin Sanajou.

Mardi juin.

« Ne va pas à la diligence samedi prochain attendre l’arrivée de ton ami. Je resterai encore ici une semaine.

« Des affaires imprévues... allons, j’allais te faire un mensonge , — point d’affaires , mais ce qui est plus sérieux , un plaisir , et un plaisir imprévu, et un plaisir incertain, me retient encore ici une huitaine de jours.

« Voici l’histoire :

« Il y a trois jours, je m’étais promené dans la forêt pendant quatre heures avec mon chien et mon fusil, sans rien voir. Je rentrais d’assez mauvaise humeur à ma petite maison. Au haut de la colline, sous les grands châtaigniers, comme j’approchais de la haie qui entoure le jju-diri, je vis une femrne sortilf brusquement de la tonnelle de vigne vierge et s’en- ' fuir à ma vue. Je la saluai, mais cette démonstration pacifique me parut n’avoir d’autre effet que de ren* dre sa fuite plus rapide.

« Rien de si facile que de placer momentanément son bonheur dans quelque chose qu’on ne fait qu’entrevoir et qui fuit, — peut-être est-ce même là la définition la plus claire du bonheur.

« Ma vieille servante remporta, sans que je l’eusse touché, un poulet un peu trop rôti qui m’attendait depuis longtemps, — et je passai la soirée à me promener dans la forêt, que je trouvai aussi peuplée de rêves charmants que je l’avais trouvée quelques heures auparavant dépeuplée de gibier.

« Le matin, je reçus une lettre :

« Pardon, monsieur, d’abord pour la manière dont j’ai envahi votre domicile; ensuite et surtout pour l’impertinence de ma fuite à votre approche. Ma sauvagerie peut me faire passer pour la femme du monde la plus mal élevée; — mais je tiens à vous prouver que mon second mouvement vaut mieux que le premier. Je vous prie de n’en conserver aucune mauvaise impression et de vouloir bien me permettre de me reposer quelquefois dans mes promenades sous ce berceau toufifu qui me plaît tant.

« Recevez, monsieur, avec mes excuses, l’assurance, etc.

« N. D’AraEviLLE. »

2i LA PÉNÉLOPE NORMANDE.

« Je ne sais si cette petite lettre a coûté beaucoup de peine à écrire à celle qui me l’envoyait, — mais moi je griffonnai et déchirai dix billets avant d’en faire un dont je fusse content.

« Il est vrai que j’y voulais absolument mettre infiniment d’esprit, infiniment de cœur, un peu d’héroïsme, un peu de dévouement, un peu de générosité, beaucoup de poésie, avec une nuance suffisante de respect, de réserve, de dignité, sans cependant oublier de laisser entrevoir une imagination ardente et un cœur passionné.

(I Tout en écrivant, je voyais devant mes yeux le paysan qui avait apporté le billet et qui attendait une réponse ; — il regardait en l’air et faisait tourner ses pouces. — Je venais de déchirer, de froisser et de rouler en tampon mon dixième essai et de le jeter en colère à l’autre extrémité de la chambre, lorsque je pensai que, ma lettre une fois réussie et bien faite, — Dieu sait quand j’arriverais à ce résultat, — le temps que j’aurais mis à l’écrire dénoncerait le travail et la préméditation. — Il n’était plus temps d’avoir fait une réponse du courant de la plume; je me décidai à n’écrire que quelques lignes auxquelles on ne pourrait attribuer le retard du messager.

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« J’olTrais mon jardin tout entier, — j’expliquais que, si j’avais aperçu d’avance ma visiteuse, j’aurais évité de la déranger et de l'effrayer. Je comprenais que les fortifications de la haie fussent un attrait pour une femme aussi peureuse. Ma discrétion la garantirait au dedans comme la haie au dehors.

« Le lendemain je reçus une réponse à mon billet : « Vous êtes bon et aimable, monsieur, on me l’avait dit, — • et je vous sais un gré infini de m’en avoir fourni une preuve par cette petite lettre qui répond bien généreusement à mon impertinence d’avanthier.

« Je regrette que la réclusion où je vis m’oblige à ne pas vous demander de venir recevoir chez moi tous mes remerclments pour l’offre gracieuse dont j’aurai le plus grand plaisir à profiter.

<i La première fois que j’irai sous la tonnelle, ce ne sera pas seulement pour y être fortifiée, mais aussi pour avoir le plaisir de vous exprimer ma reconnaissance pour votre hospitalité, et surtout pour la façon dont vous l’offrez, la seule qui me permette de l’accepter. Noémi d’Apreyille. »

n Voilù où j’o.n suis, mon cher Augustin : — je veux

avoir fait las honneurs de ma tonnelle à cette prudente personne avant mon dépai’t ; — agir autrement ne serait pas très-civil ; — mais il a plu presque toute la nuit, les promenades dans la forêt ne sont pas possibles. — J’ai fait à ma vieille servante quelques questions sur madame d’Apreville. — C’est la femme d’un capitaine qui avait abandonné la mer depuis son mariage, il y a quelques années, et qui y est retourné il y a un an. — Les marins, dit là mère Breschet, ça a l’air quelquefois d’aimer les femmes, mais au fond ça n’aime que la mer. Madame d’Apreville est une femme qui s’ennuie, — c’est facile à prendre au lacet comme tm oiseau affamé par un temps de neige. Je me donne donc une semaine pour mettre à fin cette aventure; il serait honteux pour ton élève, pour René de Sorbières, de ne pas, en une semaine, amener à mal une femme qui s’ennuie ; — c’est une entreprise facile à l’usage des commençants.

U A toi, R. DE S. »

Noëmi d’Apretilîe à Julie Quesnet,

U Décidément les hommes ne sont pas forts.

U Quand un mari conçoit de l’inquiétude à propos

d’un homme de sa société ou de son voisinage, il emploie le procédé que voici ; — il signale l’ennemi à sa femme en lui disant : — C’est un séducteur, un mauvais sujet, un homme qui a eu trois cents maîtresses, qui SC fait un jeu de jeter le trouble dans les ménages, etc.; — je vous avertis du danger, etc.

« Aucun de ces honnêtes maris ne s’avise de songer que ce danger n’est un danger que pour lui , et n’a rien qui nous épouvante, — et que pendant qu’il nous trace ce qu’il croit un affreux portrait, — nous entendons ceci ; — C’est un homme très-aimable, très-séduisant, qu’il serait très-glorieux de fixer, et trèsagréable d’enlever aux autres" femmes.

«Un de ces derniers soirs, je m’ennuyais tellement que j’ai fait une fable sur ce sujet. — J’espère ne la pas mettre en vers, — je vois à l’horizon une distraction qui ne m’en laissera pas le triste loisir. Voici le sujet de ma fable :

« Un perroquet dit à un lapin : — Lapin, mon ami, je vais te donner un conseil dans ton intérêt : évite avec soin d’aller dans cette partie du jardin, — il y a là tout un grand carré de persil; — quand on mange du persil, les plumes vous tombent, le bec s’amollit, U tète tourne et l’on meurt empoisonné. — Perro-

quel, répond le lapin, les lapins n’ont pas peur de perdre leurs plumes ; le persil n’empoisonne que les perroquets, — et il court du côté où on lui a signalé le persil dont il fait un splendide repas-

« Mon pauvre bon mari m’a fait de notre voisin inconnu, M. René de Sorbières, le portrait ci-dessus rapporté, — puis il est parti tranquille après m’avoir signalé le danger, et aussi heureux qu’a pu l’être Jean Racine après avoir terminé le portrait du monstre qui effraie si fort les coursiers d’Hippolyte.

« Mais depuis un an M. de Sorbières ji’a pas paru ici, — et depuis un an il s’est passé des choses que je ne lui pardonnerai pas. — Le Férouillat, auquel mon mari m’a donnée à garder, n’aurait pas obtenu à force d’ennui, de lassitude... ce qu’il a obtenu, si mon ima- ^ation avait pu s’occuper ailleurs. — Une femme de vingt-cinq ans ne peut que difficilement ne pas aimer; — - elle ne peut pas du tout ne pas se sentir aimée ;

— on peut à la rigueur ne pas accueillir d’amour, — mais au moins faut-il en avoir un à repousser. Férouillat était là, — seul, — toujours là et toujours seul,

— il a bien fallu le préférer; — aujourd’hui M. de Sorbières arrive trop tard, ils me le paieront tous les deux. On ne peut avoir deux amants que s’ils sont

LA PÉNÉLOPE NOÉMANDE. 20

malheureux tous les deux. — M. de Sorbières n’arrivera pas, et Férouillat sera précipité. Après tout, les amants malheureux sont les seuls fidèles, les seuls / aimables , les seuls dévoués. Va donc pour deux if’ amants malheureux !

« Il me semblait naturel que M. de Sorbières arrivant à sa ferme , s’informât un peu du personnel féminin du pays; — un monstre insatiable, comme me l’a peint cet excellent Hercule, devait naturellement s’enquérir de ce qu’il trouverait à mettre sous la dent pendant son séjour ici. Mais je crains que mon mari ne l’ait singulièrement flatté. — Il n’a pas passé sous

mes fenêtres; il n’a pas paru à l’église, même devant cette chapelle invisible que le diable a, dit-on, dans toutes les églises. Je voulais l’éviter et le fuir; cela donne de l’ardeur aux poursuites. Mais il ne m’en a pas donné l’occasion. — Il n’est pas possible, cependant, que M. René de Sorbières soit sensible aux attraits robustes de ces hommes femelles qui servent de femmes aux paysans. Je ne pouvais attribuer son indiflférence qu’à l’ignorance de mon séjour ici. — Ma foi! j’ai pris un grand parti, je suis allée le fuir chez lui. '

(I II y a une charmante petite maisonnette dans les

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bois, Qn haut d’uno colline. — Anthirae Férouillat m’y avait menée pendant l’absence de M. René. Du jardin on voit le soleil se coucher derrière les cimes des châtaigniers; — U y a beaucoup de fleurs et des tonnelles épaisses et embaumées — et pendant qu’Anthime m’y parlait de sa flamme, — je me disais : — Quel charmant endroit pour y aimer un autre !

« Je suis allée me reposer sous une des tonnelles du jardin. M. René revint de la chasse presqu’à la fin du jour. J’attendis, pour être surprise et effrayée de sa brusque apparition, qu’il fût assez près de moi pour bien voir les quelques faibles avantages que l’on veut bien m’accorder. Il n’était qu’à quelques pas de la tonnelle, lorsque je jetai un petit cri et pris la la fuite. — Comme je me retournais pour voir si le monstre ne me poursuivait pas, — je l’aperçus à la place où il m’avait vue. — Il me salua gracieusement; — le plus gracieux étant, en fait d’amour , une première hostilité, je redoublai l’ardeur de ma fuite.

« S’il m’avait poursuivie pour s’excuser, je me serais laissé atteindre , mais il paraît qu’il me crut effrayée pour tout de bon, — ou qu’il avait très-faim,

. — car il entra dans la maison. J’étais piquée; — la lendemain, je lui écrivis pour lui demander pardon

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de îa hardiesse d’être entrée chez lui et de l’irapolitesse de mafuite. — Sur le premier point, je le croyais absent; — sur le second, je suis affligée d’une invincible timidité, etc.

« M. René me répondit le petit billet le plus laborieusement insignifiant qu’on puisse imaginer; cependant il me priait de ne pas interrompre mes promenades dans son enclos; — il m’offrait d’évitei ma présence pour ne pas m’effaroucher , etc. — Je crus devoir répondre pour remercier provisoirement.

« Je crois que j’aurais profité un peu trop tôt de la permission, sans une pluie bienfaisante qui est venue rendre heureusement impossible une démarche trop prompte; — ce n’est qu’hier que je suis allée à la tonnelle, — mais avec ma petite Esther; — sans aucun doute, il rôdait aux environs, — car j’y étais à peine depuis dix minutes que je l’ai vu arriver ; — sa timidité était plus réelle et mieux jouée que la mienne ; ~ j’allai droit à lui : — Monsieur, lui dis-je, j’étais venue pour vous rencontrer et vous remercier de votre gracieuse hospitalité.

« Il fut poli, — un peu embarrassé ; — la présence d’Esther, qu’il déclara une charmante enfant, ne parut pas le combler de joie.

« Nous causâmes de choses et d’autres ; —je parlai • de mon mari, — de sa tendresse paternelle pour moi,

— de mon affection et de mon estime pour lui. — Je lui contai son absence et la façon originale dont il me donnait de ses nouvelles, — en m’envoyant par les navires qu’il rencontre les produits précieux des singuliers pays où il se trouve , de la poudre d’or, un châle, des nattes, etc.

« L’emant et le mari rendirent M. de Sorbières très-froid, — je le savais bien, — mais c’est un effet nullement dangereux, au contraire. — Jemel’explique par cette nouvelle médecine par l’eau : — on vous enveloppe d’un drap glacé , — puis il s’opère une réaction, et il vous vient à la peau une chaleur presque fiévreuse. — Très-peu d’hommes ont en réalité le désir qu’ils aflBchent tous de rencontrer au désert cette fleur cpii s’épanouit solitaire; — ils neprendraient pas la peine de se pencher sur elle pour respirer ses parfums : — c’est la fleur à la boutonnière ou à la main d’un autre qui leur fait envie ; — c’est misérable, mais c’est comme ça. — On prend les amoureux à la pipée, comme les oiseleurs prennent les oiseaux, en ayant d’autres oiseaux déjà pris et attachés par la patte. Les hommes vous apportent bien plus volon-

tiers leur cœur sur un tas de cœurs déjà amoncelés à vos pieds, — de même que les fermières mettent des œufs frais ou faux dans les nids des poules pour les engager à y venir pondre.

« J’ai laissé M. René mécontent et amoureux. — Il est fort bien. — Je ne lui pardonnerai jamais d’être venu trop tard, — pas plus que je ne pardonnerai à Férouillat d’être venu trop tôt.

« NoÉm. »'

René de Sorbières à Augustin Sanajou.

c( Ma foi, tant pis! — je partirai demain. — Au lieu d’une semaine, j’en ai pris deux, et, je l’avouerai à ma honte, je ne suis pas plus avancé que le premier jour. — Cependant je vois madame d’Aprevillc tous les jours, — elle vient regarder coucher le soleil dans mon jardin; — quand elle est partie, je rappelle ses paroles et les miennes, je rappelle jusqu’à ses gestes et aux inflexions de sa voix, — et je ne sais rien. i « Si je veux choisir dans ce qu’elle fait , déms ce qu’elle dit, — dans ses manières d’agir et de parler, — en en prenant à peu près la moitié, — je me persuade, je me prouve qu’elle m’aime.

« Mais l’autre moitié me prouve parfaitement le contraire.

« Quand je veux juger le tout à la fois , ma raison s’étourdit complètement et je ne vois plus rien.

«I Tantôt elle lue dit de ces paroles d’une familiarité involontaire qui me frappent au cœur et font couler mon sang dans mes veines avec une douce clialeur , — puis, aussitôt après, elle laisse tomber un mot do froideur, d’indifférence, qui mêle de la glace à mou sang et me précipite des riants sommets où m’avaient' enlevé les ailes de l’espérance.

« Je te prie de remarquer que je me sers ici des phrases d’usage et du langage consacré , sans t’autoriser pour cela à me croire amoureux.

« Madame d’Apreville est jolie; — je suis seul, dans les bois, pendant l’été; — la campagne en cette saison, si l’on n’y est amoureux, a l’air d’un magnifique cadre vide. On y met ce qu’on peut. — Mais de là à une de ces grandes passions des romans, il y a de la distance. Toute autre jolie femme, à la place de madame d’Apreville, pourrait tout aussi bien remplir le rôle qu’elle remplit dans cette petite comédie de l’amour qu’il faut bien jouer sur un théâtre tout prêt comme celui où nous nous sommes rencontrés : —

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. Sa

du soleil, de l’ombre, des arbres, des fleurs, des parfums, des cbants d’oiseaux , des murmures du vent dans les branches et de l’eau sous l’herbe, les splendeurs du soleil qui se couche dans ses courtines de pourpre. — Allons donc! les pierres s’aimeraient, s'il ne se trouvait pas là un homme et une iemme. Voilà trois jours que j’essaie en vain de me fahe adresser une question, la plus simple du monde.

« Je lui ai dit, il y a trois jours : — Je suis de mauvaise humeur, il faut absolumcntque j’aille à Paris. Je voulais me faire demander : — Y restez-vous longtemps ? — Elle n’a pas paru y songer. Elle m’a dit : — Je vous plains, par ce beau temps. Et sa voix n’ajoutait rien à cette phrase insignifiante. — La voix est une musique qui modiflc singulièrement le sens des paroles. Grétry se chargeait de faire pleurer ses auditeurs en leur faisant entendre : « Bonjour, monsieur. » Il est clair qu’on peut dire : — Je vous plains, par ce beau temps, sur un air qui vous fasse entendre : « Je nous plains, — moi qui aimais tant à jouir avec vous de ce beau temps ; » — et le diable sait si c’est la souplesse ou l’harmonie qui manque à la voix de madame d’Apreville. — L’air n’a pas dit plus que les pai oles, — et les paroles étaient sèches.

« Dix fois depuis trois jours, je suis revenu sur le sujet de mon départ. — Le plus près qu’elle se soit approchée de la question que je voulais entendre a été ceci : « Nous ne sommes qu’au commencement de l’été, » voulant dire que je verrais encore de beaux joure, mon absence fût-elle longue ou courte. — Et encore : « Mc permettrez-vous de cueillir quelques reines-marguerites, quand elles seront épanouies ? je veux les peindre, n Or , les reines-marguerites ne seront pas épanouies avant six semaines. J’aurais pu, si j’avais été complaisant, dire : — Je vous les offrirai moi-môme, je ne serai pas si longtemps absent, etc. — Mais non ; puisqu’elle s’opiniâtre à ne pas demander franchement ce qu’elle veut savoir, je m’obstinerai à ne point le lui dire.

« Elle a été moins réservée sur les causes de mon absence :

« — Je comprends, m’a-t-elle dit, qu’un homme du monde s’ennuie vite à la campagne.

« — Moi, madame? dis-je en la regardant tendrement, ce n’est pas l’ennui qui me fait aller à Paris.

« — Ah! dit-elle, vous y avez vos amitiés, — c’est bien naturel. » — Et comme elle avait dit cela d’un air froid et un peu piqué, je pensai avec raison que

par « mes amitiés » elle entendait un sentiment plus tendre ; — je crus sottement devoir la rassurer :

« — Non, dis-je, ici je ne regrette rien : — ce sont des aüaires qui m’appellent à Paris.

« Une petite moue dédaigneuse me rappela trop tard ces paroles d’Alphonse Karr : « H y a deux choses que les femmes ne pardonnent jamais : le sommeil et les affaires. » Certes une femme ne serait pas tombée dans la même faute que moi ; — leur dureté, leur férocité , les sauvent de ces maladresses. — Une femme n’aurait pas perdu de vue que l’amant souffre d’une inquiétude, mais que l’amour n’en souffre pas: — le cœur a besoin d’être déchiré comme la terre pour recevoir la semence et produire la moisson.

« Elle m’aurait un moment détesté et haï si je lui avais laissé penser que j’allais à Paris pour voir une autre femme; — mais après tout, cela lui aurait laissé voir un cœur tout consacré à l’amour — et valant la peine d’être pris,*— tandis que je lui ai montré un esprit occupé d’affaires et faisant entendre raison à mon cœur ; — sa voix , son regard , m’ont fait comprendre que je venais par une seule parole maladroite d’être changé en quelque chose couune un crapaud

ou pis encore, en quelque chose d’inerte et d’inanimé,

une souche de bois ou une pierre.

U Et l’état où elle me laissa en me quittant me prouva encore mieux que j’aurais dû laisser à cette féroce imagination une petite inquiétude à grignoter pendant mon absence. Il ne tiendrait qu’à moi d’en emporter une. Mais pas de mauvaise plaisanterie. Ne faisons pas un duel d’un petit tournoi à armes courtoises. Ne nous laissons pas dominer par une petite campagnarde. Je pars, sans rien lui dire sur la durée de mon absence. Je la ferai assez longue pour l’inquiéter à son tour. Ah! vous êtes adroite : eh bien! nous jouerons le grand jeu. Je n’ai jamais vu en amour celui qui fuyait ne pas remporter la victoire. L’amour est ime chasse où le chasseur doit se faire poursuivre par le gibier.

« A demain.

a René. »

Nûb'mi d'Apreville à Julie Quesnet.

« Le combat est engagé. — Dans une escarmouche

»iui a duré trois jours, je suis restée victorieuse. — Je

ne sais si le grand séducteur a voulu user d’une petite

absence et me prendre par la famine, ou s’il a réellement des affaires qui l’appellent à Paris. — Toujours est-il qu’il tenait beaucoup à juger de l’cCfet de cette absence volontaire ou forcée, et qu’il voulait m’en voir triste, abattue, inquiète. — Je n’ai même pas été curieuse : je l’ai au contraire assez rudoyé , et cela sans tactique , de la meilleure foi et surtout du meilleur cœur du monde. — Rien d’impertinent comme de parler à une femme des affaires par opposition à l’amour. Est-ce donc un jeu que l’amour? N’est-ce pas la plus importante des affaires ? — Même quand il nous plaît de prendre l’amour comme un jeu ou comme une distraction, nous voulons qu’il soit pour notre... adversaire — la seule affaire de sa vie ; — la coquetterie féminine a un peu de la voracité dédaigneuse de l’ours, qui ne mange que des animaux bien vivants.

U Ce départ est survenu la veille d’une des arrivées périodiques de Férouillat , — qui commande toujours ce bateau à vapeur et qui, grâce à Dieu, ne peut venir m’apporter ses hommages que tous les cinq joims. — H m’a trouvée aussi irritée de sa présence que de l’absence de M. de Sorbières, et, ma foi! il a payé pour tous les deux. Ah! ma chère, il faut absolument

avoir deux amants, — j’entends deux amants mal-, heureux; — autrement, ce serait immonde. On ne traduit sa faiblesse pour l’un que par sa force contre l’autre, — et cela ne compromet pas. — Ainsi, je défie bien M. de Sorbières de prendre avantage sur moi de l’ennui que me cause son voyage , — cet ennui ne s’expliquant que par mes duretés à l’égard du malheureux Ânthime.

« Avec quelle noble dignité je l’ai accueilli ! — pas de brutalités, pas de caprices : — des réflexions sensées, des remords, un retour d’estime, de reconnaissance, de tendresse pour mon mari, — des reproches de sa conduite à l’égard de son ami qu’il a trompé en me faisant tomber dans le piège de ses séductions.

<( Il était beau de voir l’épais personnage se défendre d’être un séducteur, protester contre l’accusation de piège. — Tu n’aurais pu tenir ton sérieux: — il m’a dit qu’il n’avait pas prémédité de trahir son ami, mais que , voyant cet abandon maladroit d’une jeune femme livrée au pillage , il avait fait comme le chien de La Fontaine, qui, ne pouvant défendre contre les autres chiens le dîner de son maître , se décida à en manger sa part. Il m’a reproché avec une assez touchante tristesse que « je ne l’aime plus— maintenant

que cet amour est devenu son bonheur et sa vie. » J’ai protesté à mon tour contre toute accusation de caprice. — Non, je l’aime toujours ; mais la réflexion a épuré mon amour. — Soyez mon frère, lui ai-je dit, je vous aimerai sans remords.

« Il m’a donné de très-bonnes raisons pour ne pas accepter, mais j’ai été inflexible. — Je ne lui pardonnerai pas d’avoir usurpé, à la faveur de la sobtudc et de l’ennui, les bénéfices d’un amour dont il ne pouvait raisonnablement être l’objet. — J’ai contre lui la colère d’un homme qui s’apercevrait que son ooclier conduit des bourgeois à l’heure et à la course dans sa calèche.

« Le soir j’ai parlé à Férouillat du ciel, des nuages, des séraphins, de l’âme, de la poésie ; — d’un amour saint et pur, si longtemps, qu’il en est tombé raide en dormi sur un fauteuil. Quand il s’est réveillé, j’ai recommencé inexorablement, il a fini par s’en aller en me disant ; « Bonsoir! madame, » avec l’inflexion qu’il doit mettre sur son navire aux jimons destinés à effrayer ses matelots.

En voUà pour cinq joiurs; — je désire, pour lui, que d’ici à cinq jours M. de Sorbières soit revenu.

« Noémi. »

*f Bérénice Breschet à M. René de Sorbièrest à Paris.

« Monsieur, — cette dame qui vient tous les jours au jardiq,avec sa petite demoiselle, me charge de vous

demander pour elle la permission de mettre sur le gazon, attachée à un piquet, une chèvre blanche qu’elle a achetée à Alain ; — je lui ai dit que si la chèvre était attachée, elle ne pourrait pas faire de mal, fl qu’alors la permission était toute donnée, — mais elle s’obstine à dire qu’elle n’amènera pas sa chèvre sans votre consentement. Je vous fais , moasiem^t écrire cette lettre par le maître d’école , — car vous savez que je n’ai pas le bienfait de l’écriture. — Le maître d’école vous présente ses respects ainsi que les miens. ,

« BÉa:^iC£, veuve Breschet. »

Bmè de Sorbiires à madame N. d’Aprevilîe.

a Vous me croyez donc, madame, un propriétaire bien récemment, bien subitement et bien violemment entré dans la propriété , que vous me jugez si jaloux

de mes droits et de mon herbe? — Il n’y a dans cette affaire que vos scrupules qui pourraient me fâcher. Mettez votre chèvre dans mon jardin ; — si vous l’at- ;

tachez, vous sauverez les rosiers, les œillets, les violettes, qui sont à vous comme le reste. — Au lieu d’une chèvre, ayez-en dix, ayez-en vingt, et soyez la bergère de ce capricieux troupeau, — c’est moi qui vous remercierai. — Si les chèvres mangent les fleurs, il n’y aura plus de fleurs , et ce sera vous qui en souffrirez; — moi, je vous regarderai, et je ne penserai pas à autre chose.

« Vous faut-il aussi une permission spéciale pour cueillir des bouquets? Alors, veuillez m’envoyer di-

rectement l'ordre de vous envoyer des permissions,

— rue Taranne , 18.

« R. DE SORBIÈRES. »

Madame Noëmi d'Apreville à M. Bené de Sorbières.

«Non, monsieur, je ne m’établirai pas bergère

dans voire enclos. Je n’aime ni la figure ni le costume des vraies bergères, et je pense que vous ne les aimeriez pas non plus ; — pour ce qui est des bergères d’Orfé et de Vatteau, — en jupe de soie rose et corset

44 LA PÉiNÉLOPE NORMANDE,

de soie verte, — il faudrait changer le décor préalablement, — vos arbres devraient devenir bleus et le ciel qui les couvre lilas; — puis après, oseriez-vous venir dans cette bergerie avec votre costume à la mode d’aujourd’hui? — Êtes-vous décidé à ne rentrer chez vous qu’avec une veste gorge de pigeon, des rubans flottants et des talons rouges? Sérieusement, vous avez une manière de donner des permissions assez adroites, si elle veut rendre les usurpatrices discrètes et timorées. — Vous me dites: Détruisez, brisez, gâtez tout, comme quelqu’un qui a désespéré de son jardin du jour où j’y ai mis les pieds.

« Je veux bien accepter la permission de me promener quelquefois dans le jardin d’un voisin de campagne , que cela ne dérange en rien , mais je n’accepte pas les fleurs, si ce n’est une de temps en temps que vous me donneriez vous-même quand vous me rencontreriez par hasard chez vous. — Je n’accepte pas le droit de gâter et de détruire. — Je n’ai à donner qu’un grand merci en retour de ce que j’ai accepté^ — et ce ne serait pas assez pour ce que vous m’ofifrez.

« De plus, j’ai accepté cette permission de la part d’un homme animé pour la chasse d’une passion

trop ardente pour ne pas être un peu malheureuse,

— d’un de ces mortels qui ont mis leur cœur sous la protection de la chaste Diane, ennemie des amours.

« Je ne pourrais l’accepter de la part d’un homme du monde, qui se croirait obligé d’être poli et galant.

« A propos , voulez-vous des nouvelles de votre jardin? — U est plein de roses et de chants d’oiseaux,

— le soleU se couche splendidement tous les soirs en face de la tonnelle envermillonnée, et les châtaigniers se dessinent en silliouettes noires sur la teinte orangée qu’il laisse à l’horizon; — les roses sentent bon, les oiseaux sont joyeux — absolument comme si le maître du jardin n’était pas absent — Dieu ou le diable savent jusques à quand; — cette ingratitude des arbres, des fleius et des oiseaux, me paraît si laide que je m’efforce de vous regretter un peu, ne fût-ce que pour vous voir chasser de méchants enfants qui viennent de l’autre côté de la haie essayer de prendre des oiseaux dans des rets.

(( N. d’Apreviuæ. 1)

René de Sorbières à madame d’Apreville.

«Je vous remercie bien, madame, de la bonté

avec laquelle vous me donnez des nouvelles de mon heureux jardin. — Pendant que je lisais votre courte et charmante descripüon, j’ai à vous demander pardon de n’avoir pu voir absolument que vous regardant tout cela. Vous seule pouviez me donner des nouvelles des roses et du soleil, deux choses trop communes ponr que mes autres correspondants daignent y faire attention; — c’était tout ce qui me manquait de renseignements, — car j’ai d’ordinaire une police très-bien faite. Voulez-vous que je vous en donne une seule petite preuve? — Mais, si vous êtes curieuse, ce serait bien long d’attendre une réponse è votre réponse ; si vous ne me permettez pas de vous donner l’exemple en question de l’exactitude de mes renseignements, ne lisez pas plus loin, — brûlez cette lettre tout de suite , comme vous la brûlerez naturellement après l’avoir finie, si vous me permettez de continuer.

« Si vous avez regardé le coucher du soleil , mardi dernier, vous ne l’avez pas regardé seule; vous aurez pu communiquer vos poétiques impressions et ne m’en envoyer que la seconde édition.

« Agréez , etc. ,.

« R. DE SORBIÈnES. »

■;^3. ■ in .

Madame Noëmi d’Ajpr.eviîle à il/, üené de Sorb^r^.

« Vous êtes bien informé, monsieur, mais, si yous

• .. . r; - ^ Il ■ • •!{ ' ■

l’étiez mieux, vous sauriez que cela ne valait pas la peine de vous être rapporté , — ni surtout d’être çUt par vous avec cet air solennel d’un homme qui a surpris un secret. — Hélas ! je le voudrais, ^e ce fût un secret, je ne me serais pas tant ennuyée ce jour-là.— Si nous devenons jamais de vieux amis, je vous dirai qui était avec moi, et vous rirez comme moi des idées qui paraissent vous être venues à ce sujet. Ce bon M. FérouUlat serait tout fier, s’il savait qu’on le prend pour un loup, lui qui n’ambitionne que le rôle de chien fidèle et un peu hargneux.

« Je ne donnerai plus de nouvelles à un homme qui laisse ici une police aussi vigilante. — Vous savez sans doute que le temps est affreux depuis deux jours,

— que le soleil se couche derrière un vilain rideau gris, — et que ma fille me répète, pour m’empêcher

d’aller à votre jardin où j’ai pris un bouquet de roses et un gros rhume , tout ce que je lui ai dit de choses

ennuyeuses surles dangers de l’humidité, du froid, etc.

— J’avais espéré qu’elle attendrait, comme j’ai

fait, ÿ

avoir des enfants pour leur rendre l’ennui des sermons que les parents font subir; — si j’avais pu penser qu’elle me répéterait les miens à moi-même , il est probable que j’en aurais été un peu plus avare.

«Cependant, monsieur, malgré le mauvais temps qu’il fait ici , cela vaut encore mieux que la grande ville, et, pour vous prouver que je n’ai aucun ressentiment contre les pauvres indiscrétions de votre police, je forme pour vous le souhait que vos affaires ne vous y retiennent pas trop longtemps.

« N. d’Apreviue. »

René de Sorbières à Augustin Sanajou.

* Août.

« Comme elle avait persévéré à ne pas me demander dans ses lettres : « Quand revenez-vous ? » je m’étais opiniâtré, de mon côté, à ne pas répondre à ses questions indiscrètes. J’étais chez moi à l’attendre ellemême, lorsqu’elle attendait, sans doute, une lettre de Paris. Je l’attendis inutilement tout le jour. Puis vint l’heure où le soleil disparaît derrière les châtaigniers, n y avait de gros nuages noirs avec de larges franges de feu rouge. Au-dessus, sur un ciel bleu pâle et

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limpide, glissaient de petites fleurs de nuées roses. Au-dessus, et plus loin du soleil , des nuées roses , des nuées lilas; puis, le reflet du soleil ne parvenant pas plus haut, des nuages gris vaporeux et comme mousseux qui n’étaient pas autrement colorés. De loin , on entendait le coassement de quelques grenouilles, qui auraient troublé seules par intervalle le silence du bois, s’il ne fût venu pai‘ bouffées une vieille chanson que chantait, en pressant ses bœufs pour terminer son sillon avant la nuit, un laboureur sur la côte derrière laquelle descendait le soleil, ainsi que derrière les châtaigniers. Le laboureur, la charrue et les grands bœufs formaient sur le ciel rougi une silhouette noire nettement découpée.

« J’entendis derrière moi un léger bruit de pas ; je me retournai et aperçus madame d’Apreville, qui ne témoigna sa surprise de me trouver là que par un sourire presque affectueux qui Ulumina son charmant visage. Elle me tendit la main, puis ne fit aucune allusion à mon absence. Elle était seule. — Esther est un peu malade, me dit-elle*, mais j’ai voulu cependant ne pas manquer de voir coucher le soleil : je n’y manque presque jamais.

« Le lendemain elle vint à la tonnelle avec sa fille

et resta fort longtemps, — puis le jour d’après je ne la vis pas du tout. Je fus un peu inquiet; la veille, pendant qu’elle était sous la tonpelle , quelques promeneurs ou chasseurs avaient jeté sur nous , en pas-

sant, un regard curieux.

« Aussi, quand elle est venue hier, — je lui ai dit : Les deux jours qui viennent l’un de s’écouler, l’autre de se traîner, m’ont suggéré des réflexions différentes que j’ai décidé de vous soumettre. — Pourquoi n’êtes- Yous pas venue hier?

« Elle releva la tête avec fierté.

« — Je ne vous demande pas de réponse ; — je vais la fajre moi-même. Peut-être aviez-vous quelqu’un chez vous, et avez-vous dirigé votre promenade d’un autre côté ? — Ne vous fâchez pas, vous verrez que la conclusion sera parfaitement respectueuse de ma part et commode pour vous.

« — Eh bien ! dit-elle en souriant, c’est vrai, j’avais chez moi un ami de mon mari, et j’ai dirigé ma promenade du soir d’un autre côté. — Le soleil s’est couché assez maussade, il m’a semblé qu’il n’était |)cau que quand on le yoyait d’ici.

« — Vous n’êtes pas r^ue ici pwce qug craint mon indiscrétion: il peut arriver que vous

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VOUS trouviez avec des personnes auxquelles vous n’ayez pas l’intention de dire quelles connaissances vous avez faites ; — ij peut arriver que vous craigniez des interprétations sottement malveillantes; — U se peut aussi que, venant seule ici, vons ne soyez pas disposée à causer, qu’il vous plaise d’assister seule à la fin du jour, ou d’y promener des rêveries dont il vous

serait pénible d’être réveillée ; — il se peut que vous

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ne veniez qu’avec l’intention de promener votre jolie

Esflier, et que ma présence perpétuelle vous fasse quelquefois hésiter. — J’ai compris que, dans mon intérêt, je devais me montrer plus discret que je ne l’ai été jusqu’ici, car j’aime mieux ne vous voir que de loin, que de ne pas vous voir; — ^j’aime mieux, sans vous voir, vous savoir là, sous cette tonnelle, que de ne pas savoir où vous êtes.

n Mais, d’autre part, si je suis trop discret, je serai à moi-même un cruel ennemi ; — je veux être assez discret, mais pas trop. Si je dois mesurer moi-même ma discrétion, c’est-à-dire juger quand ma présence ne vous sera pas désagréable, je serai nécessairement victime de la modestie qu’on doit faire semblant d’a- ?oir. Ce serait pour moi une perte très-affligeante que celle dq quelques instants où j’aurais évité de m’ap-

î)2 LA PÉNÉLOPE NOHMANDE.

procher de vous, et pendant lesquels vous m’auriez supporté sans ennui. — Eh bien ! pour que vous soyez sûre que je serai assez discret, il faut que vous ayez l’indulgence de m’empêcher de l’être trop. — Dans cette position, je veux vous proposer un traité : je ne vous aborderai pas, — je ne vous saluerai pas, — je ne manifesterai pas que je vous vois, que vous ne m’ayez fait comprendre par un signe quelconque que vous me le permettez. — En un mot, comme vous, madame, vous ne pouvez pas douter du plaisir que j’aurai d’être auprès de vous, — c’est vous qui désormais ferez toutes les avances.

« A ces mots, elle a un peu froncé le sourcil, — le plus charmant sourcil du monde ; — puis elle a réfléchi un instant et m’a dit d’un air très-sérieux :

« — Vous avez raison, cela vaut beaucoup mieux; — vous avez raison, même, c’est indispensable.

« Comme elle partait : — Je vous dis adieu , madame, car, d’après notre traité, auquel je serai parfaitement fidèle, il ne dépend plus de moi de jamais vous parler.

« Elle me tendit la main et me dit : — Au revoir!

« Ma promesse faite, j’avisai aux moyens <^la tenir sans que cela me coûtât trop. — Dans une autre

partie du jardin, ù l’opposé de la tonnelle, est cette sorte de petite chaumière où tu te cachais pour assassiner des becs-fifçues, — et qui sert l’hiver à abriter les outils de jardinage e*t à mettre à couvert du froid quelques héliotropes frileux, quelques jasmins et quelques géraniums déheats.

« Je passai un peu de la nuit seul et toute la matinée avec des ouvriers à me faire de cette cahute une sorte de cabinet de travail où je puisse me réfugier. — De là, je pourrai la voir sans être vu. — De plus, quand les jours vont diminuer, quand il va faire un peu plus froid; — je lui abandonnerai cette cabane et me réfugierai dans la maison ; — c’est une transition préparée pour qu’elle puisse, quand viendra l’hiver, entrer dans la maison ; — de la tonnelle à la maison le passage serait trop brusque. Je ne sais si elle a voulu essayer et mettre à l’épreuve ma soumission à noire traité, mais le jour même, c’est-à-dire il y a quelques heures, elle est venue sous la tonnelle avec sa fille et une sorte de servante ; — elle m’a salué de loin d’un air réservé, — j’ai rendu respectueusement le salut, et je n’ai plus regardé de son côté ; — je suis entré dans la csdjane, puis j’en suis ressorti et suis allé dans le bois avec mon fusil sans même retourner

la tête. Je pense qu’elle a dû s’approcher de la cahute après mon départ et regarder ce que c’était. — J e l’avais laissée ouverte pour favoriser cette curiosité, et aussi pour que cela tînt au moins autant que la tonnelle de la maison,— je ne suis rentré qu’à la nuit. — T’avouerai-je que je suis allé sous la tonnelle où je l’avais vue et que je suis resté très-tard? Ensuite, je n’avais pas sommeil, — et je t’ai écrit. — Maintenant je suis fatigué et je te dis bonsoir. Voici le jour — et les oiseaux qui chantent.

n R. DE S. U

René de Sorbières à Augustin Sanajou.

U C’était au milieu du jour; — comme j’étais dans la.cahute, elle envoya Esther m’appeler. — J’arrivai auprès d’elle avec empressement.

« — Me pardonnez-vous devons déranger? dit-elle.

« Je répondis par un sourire qui devait exprimer suffisamment que je lui pardonnais.

« — Nous voudrions , continua-t-eUe , planter des pervenches dans not;’e petit jardin, et nous voulons

vous demander la permission d’en arracher quelques touffes.

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. 5o

“ Je vous en choisirai moi-même que je vous enverrai demain matin.

® ““ J’avais un peu peur de la pluie, me dit-elle en

me montrant des vapeurs sombres qui montaient à riiorizon.

«Je répondis de l’air et du ton le plus indifférent que je pus prendre :

« — Si par hasard vous vous trouviez surprise parla

pluie, il y a là une cahute où l’on serre les outils de • • »* jardinage ofi vous trouverez un abri.

« Elle me regarda fixement et d’un air interrogatif.

« — A moins, continuai-je, — ce qui vaudrait mieux, — que vous fissiez l’honneur de frapper à la maison et de vous y mettre à couvert.

« J’agissais en ce moment comme ce député qui, voulant obtenir un bureau de tabac pour sa vieille servante, demandait en même temps la pairie pour lui-même, — afin qu’on lui accordât la première chose pour adoucir le refus de la seconde.

« L’offre hardie de la maison rendit toute simple et toute modeste l’offre de la cahute sur laquelle on se replia. ~ Elle s’inclina légèrement sans répondre. — Tenez, dis-je, voici où on met la clef. — Par ce on, je voulais faire comprendre que c’était un endroit banal

appartenant à la vieille Bérénice et au jardinier autant qu’à moi. — Puis, je la saluai et partis, laissant la cahute ouverte, — car je voyais l’orage monter.

« Je m’enfonçai sous les arbres. — Bientôt de larges gouttes d’eau tombèrent avec bruit sur les feuilles. — Puis les éclairs sillonnèrent le ciel, puis le tonnerre gronda au loin. — Je reçus toute la pluie avec une joie profonde. — Évidemment elle avait dû profiter de l’hospitalité de la cahute; — elle y était entrée une fois,— c’était tout. — Les jours plus courts qui allaient venir, la fraîcheur des soirées, ne l’empêcheraient pas de venir à mon jardin comme je l’avais redouté.

« Bientôt, — un vent léger chassa la nuée, le bruit du tonnerre s’éloigna , — le ciel reparut bleu et limpide, le soleil changea en diamants étincelants les gouttes de pluie restées sur les feuilles, — et il ne restade l’orage qu’une douce senteur pxhalée du feuillage des chênes et des fraisiers sauvages. Je rentrai chez moi, — il n’y avait personne, mais la cabane était fermée et la clef accrochée à la place que j’avais indiquée.

« Le lendemain matin, je lui envoyai quelques touffes de pervenche, — et une bécasse que j’avais tuée auprès de l’étang.

U Vers (leux heures, j’ai trouvé dans la cahute un livre et une tapisserie dans un petit panier; — elle est venue, elle reviendra; — veut-elle que je le sache?

— veut-elle seulement ne pas porter le panier? Comme je méditais sur ce problème, elle arrive avec sa fille ; elles sont allées se promener dans le bols. — Elle entre dans la cahute et s’assied. — Mais l’enfant a faim et veut s’en aller. — Elle tâche d’apaiser l’inexorable bamboche ; ’ elle lui dit de lui cueillir un bouquet. — Elle me remercie des pervenches. Pour ce qui est de la bécasse, c’est une vengeance, ou du moins une réhabilitation; elle se rappelle qu’elle m’a une fois accusé de passion malheureuse pour la chasse. — C’est par fatuité que je lui envoie du gibier.

— Du reste, elle a fait en moi une excellence connaissance. — Non-seulement je lui donne un abri et des fleurs ; il ne manquait plus que de nourrir elle et safamille. — L’enfant revient avec un bouquet; elle la renvoie en lui disant : <( Cherche encore un peu de réséda.» — J’offre à manger à l’enfant; il' doit y avoir à la maison quelque chose. — «Oh! non, dit la mère , elle n’accepterait pas autre chose que son dîner. — EUe ne tombera pas dans le piège des à peu près et des atermoiements. Non-seulement il

faut partir, mais encore elle va bien me gronder. »

« En sortant de la cahute, je lui montrai le ciel chargé de nuages. — Adieu, madame, lui dis-je, — je crains bien que le mauvais temps me prive tantôt et demain du bonheur de vous voir. — Elle me répondit : — Adieu, monsieur, jusqu’au premier rayon de soleil.

«1 Elle avait encore le lendemain sa fille avec elle, — je la trouvai dans la cahute, — elle me dit : — Ma fille veut absolument aller voir l’étang dont elle vous a entendu parler. — Je résiste, non pas que j’espère obtenir qu’elle renonce à l’ordre qu’elle m’a intimé, mais parce que je résiste assise, et que je me repose un peu en attendant que je cède.

« Elle se leva et me dit : — Venez-vous avec nous? vous nous empêcherez de nous perdre, ce sera bien assez pour moi de faire le chemin.

« Le sentier pour descendre de mon jardin à la forêt est un peu glissant : je lui ojOfris mon bras ; — elle cessait de s’y appuyer chaque fois que le cheîuin devenait plus facile, et elle marchait seule.

« Je lui ai demandé un livre qui l’embarrassait pour relever sa robe dans la grande herbe ; — un peu plus tard, eUe m’a donné d’elle-même à porter

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. o9

un bouquet de digitales sauvages que sa fille avait cueillies. Nous avons fait le tour de l’étang; on voyait au milieu les larges feuilles et les belles fleurs blanches du nénuphar, le lis des étangs. Elle les admira longtemps, puis elle donna le signal du départ.

Je les laissai partir et s’engager dans le bois. J’attendis quelques iustants, puis je me déshabillai, me jetai à l’eau et allai cueillir trois ou quatre fleurs de nénuphar ; puis je me rhabillai et ne tardai pas à les rejoindre, mon bouquet à la main. Elle fut surprise et toute joyeuse.

Je n’oserai plus rien admirer devant vous, me dit-elle ; si j’admirais une étoile, je vois bien que vous

mez me la chercher, et je sais que vous la rapporteriez; mais ce serait un voyage trop long.

« — A propos de voyage, lui dis-je, mes maudites affaires me rappellent à Paris.

H — Vous avez souvent des affaires I dit-elle avec une petite moue de dédain.

« — Non , repris-je , ce sont toujours les mêmes ; — c’ek que l’autre fois elles m’ont ennuyé. — Je voulais revenir ici; je me suis enfui sans rien dire et les ai laissées là.

a Un peu après je lui demandai son nom. — Elle

• Tà

60 LA PÉNÉLOPE ^ORMANDE.

me répondit avec un peu de si rprise et de hauteur :

— On m’appelle madame d’Apreville !

«Puis elle ajouta après un moment de silence, et avec un peu moins de sécheresse : — Je m’appelle Noëmi, — je vous dispense de dire que c’est un trèsjoli nom, je ne l’aime pas; je le trouve prétentieux: ~ mais qu’est-ce que cela vous fait ?

« — Et pourquoi cela vous fàche-t-il, madame ? Vous savez bien que je ne vous appellerai jamais Noëmi ni tout haut ni en votre présence. — Elle ne répondit plus, et me quitta avec un peu de raideur.

« Tu vois que je n’oublie pas mes affaires, comme tu me le reproches ; je partirai vendredi.

U René, a

René de Sorbiéres à Augustin Sanajou.

Septembre.

<1 C’était à une heure où elle ne vient pas d’ordinaire, — j’étais assis dans la cahute et je lisais, lorsqu’on frappa à la porte ; elle était seule, elle me dit :

— J’ai bien froid, voulez-vous de moi?

— En effet, le temps était gris et triste ; — j’ouvris avec empressement; j’étais un peu ému.

« Elle me dit : — Esther a voulu aller visiter une de ses petites amies, mais c’était trop loin pour moi,

— je l’ai envoyée avec sa bonne ; — alors je me suis ennuyée et je suis venue ici malgré le vilain temps. :j

« Je ne savais que lui dire ; comme elle avait froid, j’avais fermé la cabane. — Il y avait plus d’amour que de réserve dans les pensées qui roulaient dans ma tête. — Rien de ce que je pensais ne pouvait se dire, — ou du moins n’osait se montrer au dehors : — je cherchais dans ce que je ne pensais pas un sujet de conversation, et je ne le trouvais pas.

<( Elle me dit : — Vous allez partir ; quand reviendrez-vous ?

— «Enfin! m’écriai-je presque involontairement.

(( Elle me regarda d’un air d’étonnement.

« — Qu’a de singulier cette question ? demandat-cUe.

« — Rien, sinon que vous ne l’ayez pas faite plus tôt.

« — Eh bien! est-ce une raison pour que vous ne me répondiez pas?

« — Puisque cette question vous coûte tant à faire, je vais vous dire de quoi vous en dispenser à l’avenir : chaque fois que je m’absenterai d’ici, vous pouvez

être sûre de deux choses : la première, c’est (fue je m’en vais malgré moi; — la seconde, c’est que je reviendrai le plus tôt possible... au plus tard.

c( Nous commençâmes à déballer. Je lui parlai dé mon enfance, de mon isolement actuel.

n Elle me parla de son mari. — On l’a mariée fort jeune à un homme qui, relativement, ne l’était pas. — M. Hercule d’Apreville aime passionnément sû femme; — elle n’a pu être insensible à un dévouement de tous les instants. — Elle n’avait pas de fortune, lui en avait acquis une petite suffisante pour vivre à la campagne : — mais elle a manifesté le désir de vivre à Paris, et il a repris la mer qu’il avait abandonnée depuis son mariage, afin d’augmenter suffisamment son capital.

« — Maintenant, dit-elle, comment lui dirai-je que j’aime mieux rester à la campagne ?

«Je la regardai, — mais, ou elle a un art inflnipoui' déguiser et laisser en même temps entrevoir sa pensée, — ou cela n’avait rien de ce qu’un amoureux aurait voulu y voir; — le ton et la voix témoignaient une profonde indilférence, et, comme si ce n’eût pas été assez, elle ajouta : — Ce pays est beau, on découvre tous les jours de nouveaux charmes à la nature, «t

ijy v,OOglc

je crois le séjour de la campagne meilleur pour Esther. — Par un contraste bizarre, — si elle avait dit d’un ton froid qui en détruisait la valeur le commencement de sa phrase, qui pouvait me donner de si douces espérances, elle mit sur ces dernières paroles si froides une si douce musiqne, que je crus entendre: — Je t’aime !

« Puis elle revint sur la tendre estime et la profonde reconnaissance qu’eUe éprouve pour son mari. — Elle me fit une énumération de vertus et de qualités dont aucune n’est nécessaire pour l’amour, puis elle ne dit plus rien.

« Je restais également silencieux.

« On frappa à la porte, — j’ouvris et je vis paraître un homme ; — madame d’Apreville se leva, — devint rouge, — lui tendit la main, et lui dit : — Eh quoi I c’est vous ! — Puis, se tournant de mon côté : — Je vous présente M. Anthime Férouillat, — et au personnage : — M. René de Sorbières. — Nous nous inclinâmes tous deux, — moi d’un air froid, lui d’un air grognon.

« — Quel plaisir de vous voir aujourd’hui, mon ami ! dit-elle, et quelle charmante surprise ! — Vous m’aviez écrit que vous ne feriez pas ce voyage... Et

comment m’avez-vous trouvée ici, — où monsieur a bien voulu me donner un peu d’hospitalité contre le froid !

« — Vous trouvez qu’il fait froid? — dit sèchement M. Anthime Férouillat en essuyant son front rouge et trempé de sueur.

U Evidemment M. Férouillat était de mauvaise humeur; évidemment madame d’Apreville lui prodiguait les airs de chatte caressante et haineuse pour éviter qu’il me laissât voir une mauvaise humeur, qu’elle jugeait avec raison plus compromettante encore que ses prévenances exagérées à elle ; évidemment le quidam n’était pas dupe de cette petite rouerie. Mais madame d’Apreville continuait à le traiter avec un ton d’amitié tel, — qu’il y aurait eu, en effet, de quoi détourner les soupçons qu’on aurait pu concevoir — sur un sentiment qui se manifeste moins volontiers en dehors.

« — J’espère, dit-elle, que vous venez dîneravec moi.

« — Oui, si cela ne vous dérange pas.

(1 — Mille remercîments, monsieur, me dit-elle, de votre gracieuse hospitalité.

« Les mots et le ton voulaient dire à M. Férouillat ; — Je vois ce monsieur pour la premièie rois.

« Il me salua avec mauvaise humeur — et se mit en rout^

« — Donnez-moi donc votre bras, — mon ami, — lui dit-elle ; — elle me fit un salut gracieux, — passa son bras dans celui de M. Anthime Férouillat, — et je les vis disparaître tous les deux.

« Je restai atterré, écrasé, furieux.

<( Evidemment cet homme est son amant. Mais en même temps elle avait la conscience qu’elle le trahissait. — Deux révélations à la fois : elle l’a aimé, elle m’aime.

«Et moi je la hais.

« René. »

Augustin Sanajouà Itené de Sorbières.

« Ah rà ! mon beau don Juan, te voilà sérieusement amoureux !

« Augustin Sanajou. »

René de Sorbières à Augustin Sanajou.

a R. DE SonBiÈnES. n

(t Paiblcu !

ce LA PliNELOFE NORMANDE.

Noémi d'Apreville à Julie Quesnet. •

«Où en étais-je restée la dernière fois qae je t’ai

écrit, — ma bonne Julie ? — Ma foi ! si je laisse des lacunes, tu pourras bien suppléer ce que j’aurai oublié. — D’ailleurs, autant, quand un amour est mort, on aime à reporter son esprit en arrière et à rappeler les moindres circonstances, autant, quand il s’agit d’un amour naissant, on se soucie peu d’hier et on s’occupe de demain.

« Je suis triste aujourd’hui, — et voici pourquoi : j’avais jusqu’ici été fort protégée par le hasard contre les visites d’Anthime Férouillat. A l’un de ses voyages, il avait plu tout le jour, et nous n’aAÛons pas mis les pieds dehors, — ee qui ne m’avait pas empêchée de renvoyer ledit Anthime à dix heures du soir. — A un second voyage et à un troisième, M. de Soi’bières était à Paris, et j’avais trouvé doux d’aller rudoyer Anthimelà précisément où je sentais le mieux l’absence de son rival, — c’est-à-dire de le mener promener à la tonnelle. Je ne sais comment M. de Sorbicres l’apprit, mais il m’écrivit de Paris que j’avais été voir coucher le soleil avec un liomme.

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. ci

«O est à peu près impossible de ne pas tromper les hommes ; ils ne nous demandent pas autre chose que d’être trompés. Ils ont dans la tête un type de femme bizarre qui ne ressemble en rien à une vraie femme, et auquel il faut s’arranger pour ressembler, sous peine de ne pas obtenir leur précieuse approbation. — Il n’y a pas de religion qui soit aussi hardie dans les miracles qu’elle offre à la crédulité de scs adeptes que le culte que ces messieurs veulent bien nous rendre. Une religion sans miracles et sans croyances contraires à la nature et à la morale ordinaire des choses n’aurait aucune chance de s’établir.

— Les femmes qui sont les plus hardies à feindre d’ôtre semblables à la figure mythologique qu’il plait aux hommes de donner à la femme de leurs rêves sont celles qui ont le plus de succès. 11 ne faut reculer, sous ce rapport, devant aucune absurdité. Ainsi un homme qui fait à une femme l’honneur de s’occuper d’elle oublie à l’instant même tout ce qu’il sait le mieux à l’égard des femmes en général.

«Cette femme eût-elle trente ans et quatre enfants,

— il lui fera des questions insidieuses pour savoir si vraiment elle n’aurait pas gardé jusqu’au hasard de sa rencontre avec lui une précieuse virginité et unecom-

plcte innocence; — laissez tomberpar hasard la date delà naissance d’un enfant ou toute autre circonstance qui établisse la preuve que vous êtes la mère de cet enfant, — il sera de mauvaise humeur, triste, comme si vous lui enleviez une illusion ; — il vous détestera un moment de n’avoir pas fait quelque gros mensonge dont il avait faim. — Dites-lui, si vous voulez, que votre mari vous a toujours traitée en sœur, que de vos quatre enfants, l’un était à lui dès avant le mariage, et que vous l’avez généreusement adopté , — que le second a été trouvé dans votre escalier, et que vous en avez pris soin pour ne pas rejeter un devoir que vous imposait la Providence ; — dites que vous avez foit semblant d’être enceinte du troisième pour des raisons que vous ne pouvez encore lui dire , — et pour le quatrième , ne reculez pas , si vous voulez, devant le conte que l’on fait aux enfants , que vous l’avez trouvé dans le jardin, sous un chou, — il vous répondra par des paroles .d’incrédulité. — Mais ditoslui alors que ce n’est pas vrai , — que vous ôtes en effet la mère do vos enfants et que votre mari en est le père, — vous le verrez désespéré, furieux, — il allait vous croire ; — vous pourrez alors sans inconvénient nier la vérité à son tour et revenir à la feuille de chou.

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« C’est ce qui fait qu’il est facile à une femme de se faire adorer, — mais presque impossible de se faire aimer. Les hommes nous hissent dans des niches dont ils ne nous laissent pas descendre, — alors l’idole, au moindre mouvement, tombe et se brise. — Ils donnent des plaisirs à notre vanité, mais rarement du bonheur à notre cœur. — Le rôle qu’ils nous imposent est facile à jouer, — tant qu’il y a entre eux et nous la rampe, — et derrière nous les coulisses oxï nous pouvons nous habiller et nous reposer ; — la perspective nous sauve. — D’ailleurs nous n’avons pas de choix; — une actrice qui ne mettrait ni blanc ni rouge au milieu de toutes les autres qui s’en enluminent, eût-elle le teint le plus frais et le plus pur , — paraîtrait une taupe pâle. Une femme naturelle au milieu de la comédie que jouent les autres , ferait à messieurs les hommes l’eflfet d’une effrontée drôlesse.

« Mais, une fois qu’ils ont obtenu leurs entrées sur le théâtre et dans les coulisses , — naturellement l’illusion cesse, ils ne nous aiment plus parce que nous ne pouvons plus les tromper. Certes, si j’avais répondu la vérité à M. de Sorhières quand il m’écrivit que j’avais été voir coucher le soleil avec un homme ; si je lui avais dit comment j’avais été là immoler le Fé-

rouillât, — cc sacrifice à la divinité absente aurait eu de quoi le flatter; — s’il m’avait considérée comme une femme de vingt-cinq ans, mariée à un homme de cinquante qui voyage, comme une femme qui nécessairement, ne sachant pas qu’elle rencontrerait M. de Sorbières, devait avoir un amant; — mais non, il a mieux aimé se contenter de ceci : « Vous rirez bien , si plus tard je vous dis ce que c’était que l’homme qui était avec moi.» n n’en a pas demandé davantage. — Je vais dans une heure mettre sa crédulité à une épreuve qui ne m’inquiète en rien. Il me fallait expliquer Anthime Férouillat, — et voici comment ;

« L’autre jour, Anthime m’avait écrit qu’il ne ferait pas le prochain voyage, qu’une affaire le retiendrait et qu’il laisserait le commandement du navire à son second.

« J’avais profité de ma liberté, et j’étais allée jaser avec M. de Sorbières; — nous étions à une des phases les plus charmantes de l’amour; on voit un homme vous dire avec ses regards qu’il vous adore, et en même temps trembler devant votre courroux présumé, et chercher pour en parler les choses les plus insignifiantes; mais ces choses sont modifiées parle timbre de sa voix altérée et plus basse que de con-

tnme, et vibrant sympathiquement par l’accent involontairement tendre et poignant.

« Il semble un acteur qui vous chanterait la fable du Loup et de l’Agneau — sur l’air le plus tendre et le plué ardent de la Favorite, — « Son amour m’est rendu. » On ne tarde guère à ne plus entendre les paroles, et il s’élève dans le cœur une musique céleste, — une voix qui s’accorde avec l’autre pour produire une divine harmonie.

«C’est ce moment qu’a choisi, pour frapper à la porte de la cabane et pour produire sa figure, — Anthime Férouillat, — absolument comme une fausse note de la clarinette dans un orchestre, — ce que les musiciens appellent un couac.

«J’ai présenté M. Anthime Férouillat à M. René de Sorbières, et M. René de Sorbières à M. Anthime FérouUlat. — Cette présentation a paru leur faire à toüs deux un égal plaisir; — seulement, Anthime était furieux et tout près d’être grossier, — René était douloureusement étonné. -—Ma position n;était pas facile : — obligée de jouer à la fois deux rôles différents pool* deux publics mal disposés, -- je m’en suis tirée de mon mieux. — Je voulais empêcher Férouillat de faire un éclat, et eu même temps ne pas laisser prendre

l’inconvenance de son arrivée pour un acte d’amant jaloux. — Je ne pouvais donc pas m’en fâcher devant M. René. — Il fallait le traiter en bonhomme bourru et mal élevé, — que l’on aime cependant beaucoup à cause de quelques qualités estimables : — le recevoir mal aurait été avouer la position réelle ; — le recevoir à moitié bien n’aurait pas été plus habile. J’ai mani* festé de son arrivée une très-grande joie; je l’ai traité avec cette familiarité que les femmes accordent aux hommes qu’eUes appellent «sans conséquence. » Une fois que je n’ai plus eu qu’un public, je me suis vengée sur Férouillat.

« D’abord j’ai écrit à René : — Rapport ez-moi ce soir à onze heures le livre que j’ai laissé chez vous. — Anthime a dîné avec moi, puis il voulait me faire nier René. — Cet homme vous fait la cour, me disait-il, — et il accumulait toutes sortes de preuves qui auraient fait honneur à sa clairvoyance, s’il avait su qu’il voyait clair, — preuves parfaitement irréfutables , si j’avais voulu les réfuter au lieu de lui en laisser le soin à lui-même. — Oui, lui dis-je, M. de Sorbières me fait la cour, — ajoutez que je l’aime et qu’il est mon amant. — Mais c’est impossible ! reprit alors Férouillat, — vous, Noëmi, vous!

« — Pourquoi impossible? vous venez d’en donner des preuves irréfutables. — Seulement vous comprenez que je ne puis avoir deux amants,— et qu’il ne vous reste qu’à m’oublier.

tt — Non, s’écria-t-il en fureur, — je ne vous oublierai pas, je le tuerai, et je vous tuerai aussi, ou j’écrirai ce qui se peisse à Hercule.

« — Très-bien ; vous n’oublierez pas non plus de commencer par le commencement, — ou plutôt, je m’on charge, je lui dirai ce que son ami a fait du dépôt confié à son honneur.

(I — Voyons, Noëmi, parlons sérieusement; voyons votre imprudence à l’égard de ce godelureau , — voyez comme les apparences vous accusent!

« — Qu’appelez-vous des apparences? — M. de Sorbières m’aime, et je l’aime aussi.

« Alors Férouillat plaida parfaitement en faveur de mon innocence, et il me prouva à moi-même qu’il n’y avait aucun mal réel dans ce que j’avais fait, mais des « inconséquences. » Les hommes ont eu la bonté d’adopter ce barbarisme inventé par les femmes.

« Puis, graduellement, il en est venu à me demander pardon de ses soupçons injustes et injurieux.

<( Mais c’est ici que se placerait, si je pouvais te le raconter, ce qui me rend mortellement triste. — Je ne voulais pardonner à Anthime que s’il retournait immédiatement à son bord. — Lui ne voulait s’en aller que si je lui pardonnais, — mais il voulait de mon pardon des preuves que je ne voulais pas , que je ne pouvais pas lui donner. — L’heure s’avançait. Neuf heures, — neuf heures et demie. — - FérouUlat s’était assis avec cette attitude de souche opiniâtre que je sais inexorable. — Il ne serait pas parti, — et René allait venir... On frappe doucement à la porte. — C’est René. « Noémi. »

Noêmi d'Apreville à Julie Quesnet.

« La vérité est que je n’avais pas oublié de livre chez René, — mais il m’en rapportait un néanmoins; il le posa sur une table — et me refçarda d’un air mé- -ancolique et en réalité fort touchant : — « Asseyezvous, monsieur, lui dis-je, — je vous dois une explication, et c’est pour vous la donner que je contreviens ce soir à une promesse que j’ai faite à mon cher et excellent mari, — et à laquelle rien ne m’aurait fait manquer sans l’acte sauvage de son ami.

« Je vous ai dit, monsieur, combien la conduite de mon mari a été admirable à mon égard ; — j’éprouve pour lui des sentiments où il entre de la reconnaissance et une tendresse peut-être filiale et fraternelle, —mais, quelle que soit la composition de ce sentiment, je dois, je veux n’en pas admettre d’autre dans mon cœur; — d’ailleurs, si parfois j’ai soupçonné que ce n’était pas tout à fait de l’amour, et qu’il y a antre chose dans le monde, je n’en suis pas tout à fait sûre, et je veux continuer mon incertitude à cet égard.

«Je vous ai rencontré, vous êtes obligeant,— vous avez de l’esprit ; nos âges et nos caractères se rapprochent; — le plaisir que j’avais à vous rencontrer était tellement pur, que je ne m’en suis pas défiée, — je l’aurais écrit à mon mari par la première occasion que j’aurais trouvée. — Cet excellent Ânthime Férouillat...

« — N’est-ce pas, me dit-il, ce malotru personnage qui tantôt...

« — Monsieur, dis-je avec dignité, — ^ vous voudrez bien parler avec plus d’égards de qui que ce soit qui sera chez moi à titre d’ami de mon mari.

« — Qui que ce soit — me dit-il — veut dire M. Anthime Férouillat?

« — Pour le moment, monsieur.

« — Très-bien, nous l’appellerons donc « qui que ce soit, )) aussi bien je ne m’habituerais jamais à ce nom de Férouillat.

Je me mordis les lèvres pour ne pas rire, ■— mais je continuai :

« — Cet excellent Antbime Férouillat; — mais il faut que je vous dise qui il est. Anthime Férouillat a été longtemps au service maritime avec mon mari, c’est son compagnon d’armes et son ami. — Je suis confiée à sa garde, monsieur; il a été chargé par M. Hercule d’Apreville — de me protéger contre tout et contre tous, et au besoin contre moi-même; — il joue, en un mot, le rôle de chien de berger, mais, à l’exemple de ce fidèle animal, U mord quelquefois la brebis qui s’écarte du chemin ; — c’est ce qui est arrivé tantôt. — Sa probité, à l’égard du dépôt qui lui a été confié, a plus de sollicitude que n’en aurait la jalousie, dans laquelle il entre toujours de l’amour qui la teihpère. — M. Férouillat ne m’aime pas et est cependant craintif, défiant et hargneux. — Je l’ai entendu dire qu’il se brûlerait la cervelle, s’il ne pouvait dire à son ami à son retour : « Voici ta femme comme tu me l’as laissée, » de la façon dont un dé-

positaire rend une somme : — Voici vos mille francs, dans le même sac, lié avec le même cordon ; — vous pouvez reconnaître le nœud que vous avez fait vousmême.

« Eh bien ! M. Anthime est plus féroce dans ses craintes que ne le serait un homme qui serait jaloux pour lui-même.

« — Oui, dit-il, qui que ce soit est comme un huissier, toujours plus féroce que le créancier qu’il représente.

« Le ton de M. de Sorbières me déplaisait. — U était arrivé abattu; mais, depuis que je me justifiais, il devenait ironique et incrédule. — Je crus devoir le replacer dans une situation plus humble :

« — M. Férouillat m’a éclairée : — les relations que j’ai laissées s’établir entre vous et moi ne sont pas aussi innocentes que je le croyais; du moins, elles prêteraient au soupçon et à la médisance. — Je vous ai fait venir pour vous déclarer que je suis décidjée à les faire cesser entièrement. Nous ne nous, verrons plus.

« M. René n’avait plus envie de plaisanter.

« Après un moment d’accablement, il reprit, ou du moins montra de la dignité, mêlée d’un peu d’ironie ;

« — Qui que ce soit a raison, madame ; je vous aime.

« — J’ai donc raison aussi de ne plus vouloir vous voir.

« Oui, si vous ne m’aimez pas.

« — Je ne vous aime pas.

« — Dites-le-moi encore une fois, que je l’entende dans mon cœur.

« Et il ferma les yeux, comme un fanatique de musicpie qui ne veut pas être distrait.

« — Je ne vous aime pas, monsieur.

« — Ce n’est pas du tout cela, diWl en rouvrant les yeux; vous avez par moment une voix douce, fluide, pénétrante, qui descend par les oreilles dans le fond du cœur; et celle avec laquelle vous me parlez en ce moment est sèche et ne passe pas les oreilles. Votre voix pénétrante, sereine et bleue comme votre regard, la voix de Noëmi me dit dans le cœur que vous m’aimerez, et l’autre, la voix impérieuse et sans cou- * leur de madame d'AprevUIe, ne la contredit qu’aux oreilles. U faut que votre voix aille dire que vous ne m’aimez pas là où les échos de l’autre disent que vous m’aimerez.

« Je souris et lui dis d’une voix plus calme.

« — Je ne vous aime pas, monsieur.

« — AhI très-bien, j’entends à présent; vous ne m’aimez pas. — Eh bien I moi, je ne crois pas à l’amour sans espoir. — Mon amour va mourir tué par cette parole. — Je le sens qui est mort.

« Je frissonnai. M. de Sorbières allait plus vite et plus loin en ce sens que je n’avais eu l’intention de le conduire. — Lui-même avait alors une voix doucement et cruellement pénétrante avec laquelle il eût été charmant d’entendre dire ; — Je vous aime.

« — H est mort, dit-il, c’est dommage, — c’était un noble et poétique amour. — Et il me fit de cet amour mort une oraison, un éloge funèbre si touchant, il me le rendit si regrettable, que j’en fus touchée et cessai de jouer.

(( — Pardonnez, madame, si je vous parle de ce pauvre amour mort, — - c’est la première et la dernière fois.

— Ah ! dis-je presque malgré moi, — vous en • 5 parlez bien, monsieur. Je ne pouvais l’aimer, mais je I puis bien le regretter une fois, et comme il recom- I mençait, — je me mis à pleurer. — Ce qui me faisait f pleurer, c’était la nécessité de repousser encore cet ’ amour, ou du moins de ne lui donner, dans cette

soirée, qu’un rôle sacrifié; c’était surtout l’irapossibilité où m’avîdt mise l’opiniâtreté de cet odieux Férouillat de répondre à René : — Je vous aime aussi. Mais il fallait lui faire prendre le change sur la cause de mes larmes.

(( — Je pleure de honte, dis-je, d’avoh-, par un moment de folie, écouté avec une apparence de plaisir ce discotirs qui devrait m’offenser.

« Je dus prendre beaucoup sur moi pour ajouter : — J’ai peut-être manqué à mes devoirs d’épouse en vous écoutant jusqu’au bout, monsieur ; — n’espérez pas voir deux fois cette faiblesse. — Je puis avoir pour vous, monsieur, une sincère amitié, mais à la condition que cet amour, dont vous venez de faire l’oraison funèbre, est parfaitement enterré, — j’ai peur des revenants et je ne les aime pas. — Bonsoir, monsieur.

« Avec moins de rigueur et de sécheresse, il m’aurait répondu, il aurait insisté, et je lui aurais dit : — Je vous aime. Il fallait le piquer, pour qu’il ne m’attaquât plus du côté que je sentais faible ; c’est ce qui eut lieu. — Il se leva sans parler, me salua et s’en alla, me laissant très-triste, très-accablée, ne me consolant que par la pensée que, grâce à Férouillat, il

me fallait ce soir-Ià être dure, sèche et malheureuse, ou immonde et infâme ; et rendant grâce à Dieu, cependcuit, de ce que je n’avais été que dure et sèche, — et de ce que je n’étais que malheureuse. Il était trois heures du matin quand René est sorti.

(I NoÉm. »

Noëtni d’Afyrmlle à Julie Quesnet.

« Ah! ma chère enfant! j’ai voulu jouer avec l’amour... ça brûle, ça brûle jusque dans la moelle des os.

« J’aime René de toutes les forces à la fois et de toutes les faiblesses de mon âme. Je l’aime tellement, et cet amour m’élève si haut l’esprit et le cœur, que, lorsque je le vois à mes pieds, c’est de bonne foi que je le repousse, — c’est de bonne foi que je lui offre une simple, amitié. Mais c’est que je souffre horriblement, à penser que la seule preuve d’araoui' convaincante, irréfragable que je puisse lui donner, je l’ai donnée déjà à un homme vulgaire, et que je ne puis faire pour l’homme que j’adore avec tant de raison que ce que j’ai fait pour FérouUlat, parce qu’il était là et que je m’eimuyais. .

« J’aime René et je le repousse, — et je lui dis ; — - Je ne vous aime pas, et je le repousserai tant que je pourrai ! Oh ! que je le bais ce Férouillat I Le moindre mal que je rêve pour lui, c’est une mort prompte et violente.

« Cette chambre où il n’est entré qu’une fois est restée pleine de lui. — Comme elle est embaumée des Heurs qu’il m’a laissées en partant I — car il est parti.

(( Mais les femmes n’attachent pas assez de prix à elles-mêmes, — elles ne pensent pas assez à se garder pour l’homme qu’elles aimeront. — Elles se donnent parce qu’on les aime d’une façon qui leur plaît, et quand vient le moment où elles aiment elles-mêmes, elles n’ont plus rien à donner, que les restes et les os d’un festin où se sont assis des indifférents.

« Que faire, que devenir? — Quand j’aurai dit à René : Je vous aime, ce mot déchirera et brûlei'a le voile qui couvre mon cœur et mes pensées; — je ne pou; rai plus lui cacher la vérité sur Férouillat, je serai trop à René poùr soutenir un mensonge. — .Acceptera-t-il comme une expiation suflSsante mon désespoir de ne pas l’avoir attendu? — Si je lui dis que j’aimais Férouillat, — il se demandera à quoi sert

d’être bçau, spirUuel, noble, — puisqu’on pouvait avoir cette femme au prix qu’y pouvait mettre le Férouillat, — - puisqu’elle a aimé Férouillat.

« Si je lui dis que je ne l’aime pas, — il me méprisera encore davantage. — Les hommes attachent à notre possession un prix que nous ne comprenons bien que lorsque nous aimons. — Il ne comprendra pas qu’on cède aux désirs qu’on inspire, — parce qu’on croit que l’amour consiste uniquepient 4 être aimée, et que l’on choisit non pas l’homme qu’on aime, mais celui qui vous aime de la façon qui nous plaît le plus. — C’est une sorte de tradition alors qui nous guide pour le reste. Sait-on mauvais gré aux sauvages de danser au son d’un tambour quand ils ne connaissent pas d’autre musique? — Savais-je que j’aimerais?

« Non, il faudra que je persévère dans mon mensonge, — et cela gâte et empoisonne mon amour. — Et, d’ailleurs,^comment faire? Férouillat, si' je le re-r pousse tout à fait, s’exaspérera, — fera des sorties qui diront clairement ce que je veux cacher, et je perdrai même le bénéfice de la sincérité.

<( ~ Si je ne le repousse pas, ~ me partagerai-je entre Iqi et René?:^,h 1 non, jamais ! ~ et d'aill,eur*

encore, — comment dirai-je à René de ne pas me voir tous les cinq jours? Tant que je me préserve et me défends avec des phrases sur ma fidélité, — que je devrais à mon pauvre Hercule, je puis faire passer FérouUlat pour un gardien vigilant; — les heures auxquelles la prolongation de ces visites donnerait un sens cruellement clair, n’appartiennent pas àRené et ne gênent pas nos relations actuelles. ‘

Il Ah 1 oui, — c’est de bonne foi, — c’est du meilleur de mon cœur que je voudrais le voir se contenter, non pas d’une amitié qu’il refuse, — mais d’un amour si pur, si noble, si complet, que je sens dans mon cœur, en laissant de côté, en dédaignant ce qui a été profané par Férouillat. — Je suis tout heureuse que René soit à Paris. — De loin, je puis, j’ose l’aimer, -—je puis ainsi doubler cet amour de cruautés et d’avanies pour le détestable et le détesté Férouillat. Le bruit de ses ridicules gémissements n’ira pas jusqu’à mon bien-aimé et ne le réveillera pas du rêve. — - Hélas ! où il me voit belle, honnête et pure, comme je meurs de chagrin de ne pas être.

« Ah! Julie ! — toi qui n’as pas encore aimé, gardetoi, conserve-toi pour l’homme que tu aimeras. — Si tu savais comme alors on devient précieuse à soi-

Digitizfd

même, — comme on se sent riche et conséquemment avare de tout ce qu’il aime en nous ! de quel or suprême on croit ses cheveux quand on a senti les regards de son, amant s’arrêter voluptueusement sur eux! quelle valeur on attache soi-même au contact de cette main sur laquelle on l’a vu cueillir un plaisir dont il a frissonné en y posant ses lèvres ! — Alors, on sait qu’on a des regards dans lesquels on verse au cœur d’un autre une céleste ambroisie ; alors, on devient ménagère, de ses regards, on ne veut s’en servir que pour lui, — on né, vomdrait parler que pour lui, parçe qu’on sait qu’on a dans la voix une céleste musique qui lui fait frissonner le cœur. Oh ! heureuse la femme qui s’est gardée ! mais rien ne nous avertit de nos richesses ; * — nous éparpillons, nous jdépensons les diamants, les rubis et les émeraudes, comme du hUlon et des sous de cuivre, — et nous n’en savons la valeur que lorsque nous avons jeté les derniers, ou lorsque ceux qui nous restent ont perdu leur titre à cause de la prodigalité qui les a rendus vulgaires.

« Aujourd’hui, je ne sens ma richesse passée — que par ma ruine et ma misère. — J’ai jeté aux mendiants des chemins toutes mes splendeurs, toutes

mes richesses, tout mou bonheur ~ et je n’ai plus lieu à donner à celui que j’aime ; — je ne savais pas que j’aimerais, —je ne savais pas qu’on aimait, je croyais qu’on était seulement aimée; jq,ne savais pas que j’avais en dépôt — les richesses et le bonheur de René; — le voilà qui arrive, et j’ai tout dépensé, tout perdu, je n’ai plus rien !

« — Ahl si j’avais su cela, aurais-jeépousé Hercule, — aurais-jè... — Ah! que je hais ce Férouillat, — et je suis à lui! Ah! René est loin, — je puis braver Férouillat ; ce n’est pas de lui que j’ai peur, — il dira tout à mon mari s’il le veut, mais pourvu que René ne sache rien... ne sache rien. — Il faut donc que je le trompe... Je ne puis même me donner entièrement à lui, lui donner mon cœur et ma pensée comme ma personne sans le perdre !

« Ah ! Julie, je suis bien à plaindre !

Heureusement René est à Paris , — je voudrais ’il y restât toujours; je puis, à ma fantaisie, et l’ai- *ner et haïr Férouillat. — Je puis prolonger cette situation au delà de laquelle je ne vois que le désespoir.

« Noémi. n

de Sorbiêres à Augustin Sanajou.

« J’ai agi en écolier. — Elle ne veut pas de mon amour, elle m’offre son amitié, — et je refuse. — Je veux l’amonr ou rien.

« Je refuse bêtement de prendre avec elle ce petit sentier de l’amitié, sinueux comme un serpent, et sur lequel on marche lentement, cueillant ici une pâquerette fatidique pour l’effeuiller , là un wergissmeinnicnx pu lu* d ''ssécher dans son livre de messe , —

mais qui, au bout du compte, conduit exactement au même but que la route directe, pavée et carrossable,

— qui porte sur un poteau un écriteau avec ces mots :

— Route de l’amour.

« Je m’obstine à combattre à l’entrée de cette lai^e route, je veux entrer par la grille ou ne pas entrer du tout, — par le chemin le plus court, — ou m’en retourner, — et je ne pense pas que, si on cédait à mon opiniâtreté, — j’aurais, en comptant le temps du débat, — mis plus de temps à arriver que si je m’étais rcsolûment engagé dans le chemin le plus long, mais ilont j'aurais déjà mesuré la moitié, avant le temps m'i j’aurais eu obtenu de prendre l’autre.

n Je ne sais si les femmes sont de bonne foi quand elles vous proposent de vous donner de l’amitié au lieu de l’amour que vous leur demandez, — ou si c’est un moyen de prolonger la fin d’un empire qu’elles vont abdiquer, — ou encore si c’est un faux-fuyant inventé par la vanité d’un vaincu, comme les témoins de celui qui cède en imaginent dans les duels qui s’arrangent.

« Toujours est-il que j’ai autrefois formulé cet aphorisme, qui, sous une forme dont Rabelais, Montaigne, Molière, n’auraient pas hésité à se sentir, — ««eue un enseignement assez moral — que la bégueulerie moderne particulière aux époques de corruption voudrait déguiser sous quelque périplnase hypocrite,

« L’amitié est un grand chemin sur lequel on détrousse les hommes et on trousse les femmes.

« Cette question de l’amitié, si lestement résolue alors pour moi, est arrivée après des péripéties que je te conterai après-demain à Paris, — Je ne te dis ce qui précède que parce qu’il faut que je t’écrive en t’envoyant des papiers qui ont besoin d’être remis à mon avoué avant mon arrivée. — Hier, j’ai revu madame d’Apreville , elle m’a fait un sourire très-gracieux, — m’a tendu la main et m’a dit : — Bonjour, mon ami. — Il est évident qu’on ne vous appelle pas

■iiqit'zod t

I Mon ami» de cette voix-là quand on ne veut faire de vous qu’un ami.

« Cela m’a rendu furieux de ma sottise : — pourquoi ne pas la laisser me conduire où je veux, par le chemin qu’il lui plaît de choisir î

« Il m’a fallu continuer mon rôle , tout mauvais qu’il est.

« Je n’ai pas répondu.

« Elle menait sa fille, qui va faire sa première communion, à la prière du soir, à l’église. — Elle dit : Je suis fatiguée, et elle prit mon bras. — On entendait la cloche, nous marchions lentement; elle s’appuyait sur moi avec confiance ; — à la porte de l’église , elle me dit : — N’est-ce pas que vous êtes mon ami? — Je la saluai, et m’en allai en lui disant adieu.

<( Je partirai demain vers neuf heures du matin, et conséquemment sans la revoir.

« René. »

Noëmi d’Apreville à René de Sorbières, à Paris.

U Votre adieu de l’autre soir était si sec, que je n’avais pas deviné que c’était un adieu.

« Aussi ai-je pris , pour une intention de l’adoucir,

ce bouquet de magnolias que j’ai trouvé dans votre cabane, — et dont elle était tout embaumée. — Grâce à votre soin de les mettre dans l’eau, dans ce charmant petit vase de Chine dont je me suis également emparée, les fleurs étaient aussi fraîches que si vous me les aviez données vous-même en venemt de les- cueillir.

« Je devais vous remercier de vos belles fleurs , — et j’allais borner là ma lettre, — quand j’entends du bruit en bas, c’est ma servante qui se querelle avec- le facteur de la poste — à cause du port de votre lettre. — Quarante sous f — elle prétend que ce ne doit pas être une lettre , — que ç’a l’air d’un paquet , et que ces choses-là se mettent au roulage. — Il faut mon intervention pour qu’on prenne la lettre. — Je vais m’entretenir avec elle , — je verrai plus tard si je dois ajouter quelques mots sur ce qui me reste de papier blanc.

« Dix heures du soir.— Je suis un peu plus touchée qu’il ne faut de ce carnet entier sur lequel vous m’avez écrit au crayon pendant les quatorze heures de votre voyage. Je devrais me gronder d’en être touchée; i mais j’ai une certaine inclination à rejeter sur d’aptres f les torts qu’il m’arrive d’avoir. C’est donc à vous que f je m’en prends.

« Écoütez-moi ; vous me parlez une langue qui ma bouleverse le cœur : je la comprends, elle me charme, mais il m’est impossible de la parler. Vous me dites que vous m’aimez et que vous êtes triste. Vous dire encore une fois que je ne vous aime pas, ce serait une dureté , et je ne veux pas être dure. Vous dire seulement que je suis triste aussi, ce serait vous donner une espérance, et je n’ai rien à vous faire espérer.

« Je ne m’appartiens plus : que voulez-vous donc que je vous donne? Je ne suis pas heureuse : laissezmoi être honnête, c’est-à-dire ne pas être désespérée. D’ailleurs, j’aime mon mari. La pensée de sa tendresse, de scs bons procéj^és, me revient sans cesse. Les femmes qui vivent dans le tourbillon du monde n’ont pas les mêmes raisons qu’une solitaire comme moi— de tenir au net les comptes de leur conscience; elles n’ont guère le temps d’y regarder; mais pensez à la vie que je mène, et vous verrez que je ne suis pas dans les conditions de me permettre des infamies. — Vivant-beaucoup avec moi-même, je tiens particulièrement à ne pas faire de ma personne une trop mauvaise compagnie. l

« Tenez, sérieusement, si Vbus étiez là, je prendrais ime de vos fortes mains dans les deux miennes — et,

de ma voix la plus douce et la plus persuasive, de celle que vous appelez ma voix bleue, je vous dirais : — Je vous en prie, tâchons de devenir amis, puisque nous ne nous sommes pas rencontrés à l'heure où nous aurions pu prendre une autre route, — n’est-cc pas que vous ne voulez pas que nous devenions deux indiflférents, deux étrangers? — C’est ce qui aurait nécessairement lieu cependant, si vous vouliez vous opiniâtrer à chercher l’héroïne de grandes aventures en moi qui n’ai que l’étoflfe d’une amie assez gentille et très-bonne femme, — et qui oserait vous aimer beaucoup, si vous ne vouliez pas qu’elle vous aimât plus qu’elle ne le doit , ou plutôt , autrement qu’elle ne le doit.

« Vous voyez, par le commencement de cette lettre, que j’ai prévenu vos désirs, — j’ai pris le bouquet et le vase, — je le garderai comme un cher et doux souvenir qui ne me quittera jamais, — à condition que ce sera la date de la naissance de notre amitié, sinon, je le briserai et vous en enverrai les morceaux, — et je ne vous pardonnerai pas le chagrin que cela me donnera.

« Je vous écris , ma fenêtre ouverte. — Il vient du fond de la VÉdléc une délicieuse petite brise, — ü me

semble que ce sont les fleurs de votre jardin qui m’en- , voient un peu de leurs parfums de votre part.

« Aidez -moi à changer en intimité douce et facile des relations qui, par votre faute', font mine de nous apporter toutes sortes ide chagrins, — sinon la chose sera impossible, si vous n’y travaillez pas avec autant de bonne volonté que moi.

René de Sorbières à Noëmi d'Apreville.

« Qu’est-ce donc que cette amitié dont vous faites si grand bruit, madame?

a L’amitié console, — et votre amitié n’aurait à me consoler qpie de votre inimitié, — je n’ai de chagrin au monde que ce qu’il vous plaît de me donner.

« Si j’allais dire à un ami : — « Je meurs d’amour pour une femme, cette femme, tu peux me la donner?»

« Croyez-vous que mon ami hésiterait?

«Me consoler 1 Vous ressemblez à ce chirurgien peu satisfait de sa clientèle, qui, le soir, embusqué près de sa maison, enveloppé d’un manteau, donnait des coups de couteau aux passants, et allait vite attendre chez lui qu’on les lui apportât à panser.

LA PÉNÉLOPE NORMANDE, a Au lieu de me consoler de mes chagrins, — faites- , les cesser. ,

« Donnez-moi la femme que j’aime.

« Ou bien vous n’avez pas pour moi d’amitié.

« L’amitié que vous me proposez est un marché frauduleux, par lequel vous prenez ce qui vous pledt en moi, sans me donner en échange ce qui me plaît en vous.

« Vous n’avez pas d’amitié pour moi , — puisque vous reculeriez devant l’épreuve du plus simple devoir do.ramitié.

« René. »

Noêmi d’Apreville à René de Sorbières.

« Mes trois magnolias, dont l’un seulement commence à jaunir et à se rouiller par les bords de ses pétales , me regardent si doucement et en même temps avec tant d’entêtement, qu’il me semble que c’est vous qui êtes là à me regarder, — et je me sens oppressée sous ce regard. Qu’êtes-vous donc? Quelle étrange et fatale influence exercez-vous sur ma pauvre organisation î — Je ne vous aime pas, — et je souffre de votre amour, — je souffre peut-être de ne pouvoir vous ai-

mer, —mais je ne puis vous aimer. — N’aehevez pas de me rendre impossible ma solitude. — Si vous étiez là, ce serait à mon tour d’être à vos genoux, pour vous demander grâce, et vous verriez bien que c’est une âme en détresse qui vous prie.

« Croyez-vous que je ne l’ai pas fait comme vous, ce rêve éblouiss.ant, — qui niet dans une triste nuit tout le reste? — Mais ce rêve est un remords douloureux, un doux poison répandu sur ma vie. Parce que nous ne pouvons être amants , est-ce à dire que nous devons être étrangers, indifférents, ennemis? Essayez un peu de mon amitié, — vous la verrez si tendre, si dévouée, si exclusive ! — vous n’en pouvez juger tant qu’elle a peur, — tant qu’eUe marche d’un pas hésitant sur un terrain où elle vous voit creuser des trappes et tendre des pièges.

« Savez-vous à quoi j’ai passé mon temps aujourd’hui? — à me quereller avec Esther qui, sous prétexte que je ne l’ai pas condamnée à l’infirmité qu’on apprend aux enfants de ne se servir que d’une main, ce qui équivaut, selon moi, à l’habitude qu’on leur donnerait de ne marcher qu’à cloche-pied, — veut faire le signe de la croix indifiTéremment de la main droite ou de la main gauche , — et me demande des raisons ;

06 LA PÉNKLOPE NORMANDE.

si vous en savez , dites-Ies-moi — pour ne pas me laisser battre sur ce terrain par cette petite.

« Nous sommes allées ensuite à votre cabane ; — j’ai admiré un des plus beaux couchers de soleil que j’aie vus, mais l’inexorable Esther m’a rappelée à l’ordre quand l’heure du dîner est arrivée. — Cette fille m’élève bien sévèrement.

« Puis, ce soir, je vous griffonne ces deux pages,

— que je ne vais pas relire, dans la crainte d’avoir trop envie de les brûler, car je me trompe fort, ou elles contiennent un peu plus de contradictions qu’on n’en fait tenir ordinairement dans deux pages ; — choisissez dans ce fouillis ce qui pourra vous donner une bonne impression.

Nomu. u

NoSmi d’Apreville à René de Sorbières.

Il fait ce malin un temps étrange , il pare notre village d’une toilette nouvelle qui ne lui sied pas mal;

— l’ail' est blanc et épais , et le soleil , dont le disque est rouge , glisse et insinue au travers des rayons un peu incertains; les oiseaux, qui s’y connaissent, pensent que le soleil va dissiper ces brumes d’automne ,

car ils chantent comme lorsqu’ils saluent la naissance d’une belle journée. — Oh! les ingrats oiseaux qui chantent ainsi quand le maître est absent! — Oh! les ingrates fleurs, les marguerites, les roses d’Inde, — que j’aimerais mieux appeler les roses d’or, elles s’épanouissent éclatantes, comme s’il n’y avait pas d’absent là-bas, comme s’il n’y avait personne de malheureux ici !

U De quelles splendeurs la nature se pare en cette saison! — Il y a des jours où la vue de ces belles choses que nous aimons tant tous les deux — me calme et me fait trouver qu’il fait encore bon vivre après tout; — mais malheureusement il m’arrive d’autres jours de m’en irriter contre moi et contre vous, qui jetez dans mon esprit tant de trouble, dans mon cœur tant d’anxiétés et temt d’émotions qu’il m’est défendu d’accueillir; par moment je me sens céder un peu à vos mauvaises raisons, — alors je m’enferme, tournant le dos à la fenêtre ; il me semble que cette calme et belle nature ne veut pas qu’une telle indigne la regarde — et je me mets à pleurer de tout mon cœur.

« Nous sommes bien malheureux tous les deux, n’est-ce pas ? Quelques années plus tôt , si nous nous

os LA PÉNÉLOPE NORMANDE,

étions rencontrés , nous aurions fait un bonheur sans égal avec tout ce qui nous sert à composer cette profonde misère à laquelle je ne .vois pas de fin, — puisque vous ne voulez pas m’aider à me tromper en appelant amitié un sentiment que je repousserai tant que vous n’y aurez pas fait certains retranchements indispensables. Pour occuper mqu temps pendant votre absence, j’ai retiré Esther de l’école; je lui apprends une foule de choses que je ne sais pas. Gomme j’étais d’une santé délicate, mon père m’avait donné nn petit cheval et la permission de courir dessus loin de l’école. C’est comme cela que je n’ai rien appris de ce qu’il faut que j’enseigne aujourd’hui, mais je crains qu’Esther ne s’aperçoive de mon ignorance ; l’indulgence n’est pas son fort, et je vais me mettre en campagne pour trouver un génie démonstratif qui vienne ici me remplacer. — Vous voyez bien que, malgré mes interminables jérémiades , je suis encore un peu gentille pour quelqu’un qui met une telle persistance à m’aimer. Il est midi, le soleil a triomphé de la brume. Esther m’intime l’ordre de la conduire à la cabane; vous savez bien que je pense à vous là encore plus que partout.

(( Vous m’avez donné une part de votre jardin, une

part de vos fleurs, une part de votre soleil ; — et moi, tpie vous ai-je donné en échange, — à vous qui ne voulez pas de mon amitié? — Ne m’en veuillez pas, la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a, — et moi je n’ai que du chagrin; ce n’est pas ma faute si vous voulez absolument en prendre votre part et ne prendre que cela.

« Adieu! — écrivez-moi; — ne me dites pas que vous êtes amoureux, — à quoi cela sert-il? Croyezvous que je n’y pense pas? Cela n’est pas généreux, vous avez l’air d’un homme qui parlerait obstinément de son parc et de ses bois à quelqu’un qui n’aurait qu’un pot de giroflée sur sa fenêtre.

« Noêmi. »

René de Sorbières à Noëmi d’Apreville.

« Je ne vois pas le grand malheur qu’il y aurait pour la giroflée à descendre de sa fenêtre dans le parc, — à y trouver de bonne terre et de bon soleil.

« Ce n’est que par orgueil qu’elle veut rester dans la terre maigre et aride de sa prison de faïence, — et c’est un orgueil bien mal fondé que celui qui pousse une giroflée à languir et à s’étioler.

« Pour la propriétaire de la giroflée, c’est être bien avare que de ne pas accepter la société dans laquelle l’un apporte le parc et l’autre son pot de fleurs. — Le premier promettant beaucoup de reconnaissance en forme d’appoint,#- c’est abuser étrangement de la passion du propriétaire du parc qui n’a pas de giroflée.

(( n ne faut pas être si fière parce qu’on ne vit pas, parce qu’on n’a qu’un cœur froid et des sensations émoussées. — C’est peut-être très-heureux d’être mort , mais ce n’est pas une raison pour être si dure et si dédaigneuse pour ceux qui ont l’infériorité d’être encore vivants.

« René. »

lŸb^mt d’Apreville à Renê deSorbières.

« Gardez votre parc, — je garderai ma giroflée.— Votre invitation à la planter dans votre beau jardin de vie et d’amour est un piège — pour deux raisons ?

« 1® Les giroflées ne sont jamais si belles, si riantes, que dans les fentes des murailles, — vivant plus dans l’air que sur la terre, et buvant la rosée ;

« 2® Nous connaissons les horticulteurs et ce dont ils sont capables, — vous auriez bien vite changé ma

pauvre et chère giroflée en quelque autre chose. — Vous en feriez une fleur double; — je veux qu’elle reste simple. — Dieu sait quelle couleur vous lui imposeriez en place de cette belle couleur d’or qui lui a été donnée ainsi que sa forme et sa situation sur les hautes murailles, pour se détacher comme une étoile sur le ciel bleu.

« C’est une mauvaise action de parler si légèrement des morts, — c’en est une bien plus mauvaise encore d’essayer de les faire revenir à la vie dont ils se sont échappés. — Les vrais morts ne souffrent plus ; — moi je suis très-malheureuse, — très-malade, et j’ai pour me consoler cette lettre ironique et dédaigneuse.

« Vous êtes fâché contre moi, — mais ce n’est pas, il me semble, une raison suffisante pour avoir emporté d’ici le soleil et le bleu du ciel ; — il fait im temps affreux , — un temps à donner le spleen aux pinsons. — Si le vent dure encore une journée, vous ne trouverez plus de feuilles aux arbres , et ce sera dommage ; celles des vignes vierges sont du rouge des mbis , — celles des cerisiers , orangers, comme des topazes.

<( Avez-vous du chèvrefeuille à Paris ? — Non , •— en voici un brin que j’ai cueilli hier chez vous. —

Quand j’aurai soixante ans, alors que vous accepterez les honnêtes délices de la sainte amitié, nous rirons de ces romanesqueries ; — je veux que vous ayez à recevoir cette fleur autant de plaisir que j’en ai eu à vous l’envoyer; — à la distance où, nous sommes, je n’ai pas peur de vous; je ne sais si la route fatigue l’amour, mais il arrive ici tout pareil à l’amitié.

<( Si vous ne me parliez pas opiniâtrément d’amour, je vous dirais ici : « Je vous aime, » — mais vous seriez capable de donner à ces mots un sens que je ne veux pas qu’ils aient. — Je ne veux pas que mon amitié arrive là -bas changée comme votre amour. — Quand on voyage en poste, lorsque deux postillons sc croisent et se rencontrent à moitié route , ils échangent leurs chevaux; chacun prend la voiture de l’autre et retourne ainsi à son point de départ. — Je crains (jue nos deux messagers n’imitent un peu les postillons en question , — ce qui nous induirait tous deux en eiTeur, — en nous inspirant , à moi une coufiance et une sécurité dangereuse, — à vous des espérances qui nous feraient beaucoup de mal à tous les deux.

<( Adieu. Je vous serre la main avec mon cœur. — Cette mauvaise phrase est prétentieuse et révoltante ; mais, ma foi, tant pis! je ne recule devant aucun

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. m

moyen pour vous prouver que j’ • m cœur, — vous en avez douté.

« Quel maUieiu' que cette manie de ne pouvoir rencontrer une femme sans lui parler d’amour! —Si vous saviez comme cela me gêne avec vous ! — Que de bonnes choses j’aurais à vous dire que je tiens soigneusement renfermées !

« Il faut y renoncer tout à fait. — Etes-vous musicien, pour comprendre ma comparaison? — Si nous ne pouvons nous mettre et vivre dans le même ton, au lieu d’une même harmonie, nous ne ferons jamais que tintamarre et charivari.

« C’est plus doux, plus tendre, plus enivrant, je l’avoue, de chanter en mineur; mais que voulez-vous ! je suis majeur jusque dans les os. — Je ne changerai pas. c’est à vous à vous mettre d’accord.

« Adieu encore une fois. — Je me défie des grands paies, où l’on peut faire de mauvaises renronties; mais je ne vous défends pas d’aimer un peu les giiollées. — Ne les arrachez plus, ne les volez pas, — voilà tout ce qu’on vous demande.

« Noémj. ’)

Noemi d'Apreville à René de Sorbières.

« J’ai des chagrins à moi, et puis j’ai les vôtres dont il faut bien que je prenne ma part; — c’est plus qu’il n’en faut pour être fort triste.

« Quand vous êtes loin, je vais très-régulièrement à votre cabane regarder la forêt et le soleil couchant; — il me semble que je dois regarder et aimer ces belles choses pour nous deux. — Hier, je trouvai les fenêtres de la maison ouvertes, comme si vous y , étiez ; je n’ai compris que c’est un soin de Bérénice, pour aérer votre appartement, qu’en recevant ce matin votre lettre qui m’apprend que vous passerez encore quinze jours là-bas.

« J’espère que vous êtes à Paris très-ennuyé, trèstriste ; — si je vous y croyais heureux, il ne m’en faudrait pas davantage pour me faire vous détester complètement. — Je m’ennuie de vous.

C( Noémi. »

Jiené de Sorbières à Noëmi d'Apreville.

« Quand vous recevrez cette lettre , je serai en

route, et le même jour, à dix heures du soir, je serai à votre poiie.

« René. »

René de Sorbièret à Augustin Sanajou.

U Je pleure de raj;e. — Cette femme est une coquine, cette 11 faut que je me remette pour te

raconter tout à l’heure.

« .... Hier, je suis arrivé à neuf heures et demie chez moi ; — mais quel a été mon étonnement en retrouvant dans ma valise la lettre que j’avais écrite ù madame d’Apreville pour lui annoncer mon arrivée, et que j’avais chargé ton Benoit de mettre hier à la poste ! — Je ne sais si c’est lui, — si c’est moi, — mais l’étourderie était faite. — Contrarié un moment, je pensai ensuite avec plaisir que je la surprendrais plus agréablement et davantage en apparaissant à son désir de me voir, comme le Percinet des contes de fées, chaque fois que Gracieuse pense à lui. — Je me dirigeai donc vers sa demeure. — Comme j’allais faire le tour du jardin pour gagner la porte principale, je m’aperçus que la petite porte était entr’ou verte. — 11 était dix heures et demie; — cette circonstance m’in-

i06 LÂ PENELOPE NORMANDE,

quiétait ; — elle attendait quelqu’un. . . , et à cou p sûr elle ne m’attendait pas, puisque j’avais ma lettre dans ma poche ; — je poussai la porte et j’entrai dans le jardin, après avoir refermé la porte sans bruit; puis j’allai vers la maison : — le petit sa’on était éclairé et plein de fleurs, — il avait un air de fête qui me fit froid au cœur; — elle n’y était pas ; — je sortis et la vis qui se promenait dans le jardin , — • en regai'dant du côté de la porte d’entrée, — qu’elle ouvrit en ayant soin de ne pas faire de bruit, et qu’elle referma après avoir jeté les yeux sur le chemin. — Sa servante dormait, — elle était seule, — elle attendait...

— cette chambre parée et parfumée attendait aussi.

— Alors apparurent à mes yeux toutes les fantasmagories qu’a si vite fait d’évoquer un esprit en proie à la jalousie. — Je rentrai dans le salon , il y avait du papier sur une petite table, — et je me mis à écrire :

« Il est onze heures moins un quart à votre pendule, j’écris ces mots dans votre salon ; — je m’en vais pour ne pas vous déranger. »

« Je me levais pour m’en aller sans bruit, — je la vis debout et pâle à la porte du salon , — elle me regardait écrire. ,

. « •— Enfin, — me dit-elle d’un air serein, calme et

heureux, — j’ai cru un moment que vous n’arriveriez pas.

« Et elle me tendit la main. — Âu lieu de baiser cette main, je la pris sans la serrer, je m’inclinai avec un air de politesse froide , je touchai la lettre par laquelle je lui avais annoncé mon arrivée pour m’assurer qu’elle était bien dans ma poche.

ü — Ces paroles, répondis-je, veulent-elles dire que vous m’attendiez?

O — Mais elles me paraissent assez claires. — Qu’avez-vous ? — Regardez ces fleurs, voyez, tout ne vous dit-il pas ici. que je vous attendais?

« — D est vrai que je vous avais annoncé mon arrivée par une lettre.

• — Je ne l’ai pas reçue.

« — Je le crois, elle est dans ma poche. — Gomment alors m’attendiez-vous?

« — Je vous attendais si bien, que , si vous n’étiez pas arrivé, je ne vous aurais peut-être jamais revu de ma vie. Comment! une femme que vous prétendez aimer plus passionnément qu’elle ne le veut vous écrit : « Je m’ennuie de vous, » et vous n’arrivez pas auprès d’eUe dans le temps strictement nécessaire pour faire la r ute ? On la ferait rien que par respect

^uraain. ^ Ma lettre partie, j’ai commencé à compter les heures et à vous attendre.

« — Mais vous étiez pâle...

(I — C’est sans doute le froid que j’ai ressenti dans le jardin en regardant sur la route; — en marchant, même en rond, il me semble qu’on va au-devant des gens.

« Je me jetai sur sa main et la couvris de baisers.

« — Maintenant, me dit-elle,* — il faut vous en aller.

(( — Pourquoi?

« — Parce que ma santé n’est pas assez forte pout me permettre de veiller plus tard, — et parce que ma confiance dans la bienveillance de ma servante et de mes voisins n’est pas assez robuste pour que je sois certaine qu’ils trouveraient d’eux-mêmes toutes les preuves de l’innocence de nos entrevues à une heure pareille.

<( — Tout le monde dort.

« — C’est pour cela que je veux dormir aussi.

« A ce moment j’entendis un coup de sifflet répété trois fois. — C’était évidemment un signal. — Elle frissonna; — je la regardai.

« — Quelle folie ! dit-elle, n’ai-je pas eu peur I Voilà

ce que c’est que de lire de mauvais livres. — J’oubliais que nous vivons dans une sorted’Arcadie malhonnête, où le vol se contente de s’exercer sous la forme prudente du commerce. — Je prenais ces coups de sifflet pour un signal de voleurs. — Allez-vous-en bien vite.

« — Mais, dis-je en souriant, si ce sont des voleurs, vous m’exposez à leurs coups.

« — Allons donc ! c’est un signal d’amoureux, — • c’est la forme la plus rustique de la sérénade; — c’est loin de la guitare des galants espagnols , — mais ça dit et ça demande la même chose.

« Le même signal fut répété, mais un peu plus fort.

« — Vous voyeg bien, dit-elle, que tout le monde ne dort pas. — Sortez vite, il n’est pas encore une heure à laquelle il soit précisément impossible de terminer une visite tardive; — mais plus tard, si on vous voyait sortir de chez moi, je ferais compromise, perdue. — Allez-vous-en '

« — Elle ôtait éitaie et tremblante.

« — Je vous obéis, lui dis-je , parce que vous avez peur, car sans cela je vous ferais remarquer...

« — Rien du tout... Au nom du ciel, allez-vous- en t a — Alors je vais repartir pour Paris,,.

(( — Comme vous voudrez , pourvu que vous pariiez...

« — Ah! madame...

(, — Oh I mon Dieu !... partez... J’irai vous voir demain à une heure à votre cahane... Mais partez.

<( Et elle me prit par le bras , — sa main toucha la mienne; — sa main était froide.

« Je me dirigeais vers la petite porte, — elle m’arrêta. — Non, me dit-elle, pas par là. Et elle me conduisit du côté de la porte principale. — Là elle prêta l’oreille, puis ouvrit la porte très-doucement et me poussa dehors. — A ce moment, les trois coups de sifflet, qui jusque-là avaient été discrets jusqu’à un certain point , déchirèrent l’air, le silence et la nuit, d’un accent aigu et menaçant ; — la porte était déjà refermée sur moi. J’étais stupéfait, étourdi; il était évident que ce signal avait un sens pour elle, et était pour quelque chose dans sa frayeur et dans son empressement à me renvoyer. — Je me hâtai de faire le tour du jardin pour courir à la petite porte par laquelle j’étais entré , — car c’était de ce côté qu’était le silfleur. — Malgré la rapidité de ma course, je n’arrivai que pour voir se fermer cette porte; — je l’avais refermée derrière moi, — il est évident qu’on l'avait

rouverte ; — je ne voyais personne, on ne sii’llait plus : — c’est le siffleur qu’on attendait; c’est lui qui est entré. — Quelle perfidie! — quelle hypocrisie! — Je rôdai autour de la maison comme un loup 'autour d’une ferme; j’écoutais, mais il me semblait que le bruit de mon cœur qui sautait dans ma poitrine m’empêchait d’entendre ; je le comprimais de mes deux mains pour le faire taire; j’essayai d’aller pousser les deux portes , elles étaient bien fermées ; je voulais rentrer. J’essayai d’escalader le mur, j’y déchirai mes ongles et mes genoux; je voulus entrer au moins par un bruit, par une peur, par quelque chose qui vînt de moi; je voulus... déranger! Je voulais faire entendre à mon tour trois coups de sifflet pareils à ceux qui avaient tant effrayé madame d’Apreville. Mais mon émotion était telle , ma respiration était si haletante, mes lèvres si desséchées, que je ne pus faire sortir aucun son. Alors je fus saisi d’une rage indicible. Je saisis une pierre, puis une autre, puis uiie troisième, et les jetai à travers les vitres que je voyais par-dessus le mur du jardin. — J’en entendis une se briser en éclats. — Si c’est un homme, si c’est un amant, il va sortir ! m’écriai-je, — je vais le voir, — je les tuerai tous les deux I

« Mais il s’ouvrit une autre fenêtre, celle d’un voisin. — La honte me prit et je m’en allai chez moi, — ^ où je ne pus tenir en place. — Deux heures après, je rôdais encore ajitour du jardin de madame d’Apreville. — Puis il me vint une idée. — Je résolus d’entrer. — J’allai encore chez moi prendre une échelle,

— mais, comme j’arrivais près de chez elle, j’entendis des pas : — je sentis 'cette joie profonde qu’éprouve un amant jaloux au moment où... il va avoir cette joie poignante, douloureuse, mais en échange de laquelle à ce moment on n’accepterait pas les plus ■grandes ivresses de l’amour heureux.

<( Je déposai mon échelle et je m’avançai dans la direction du bruit des pas ; — je me trouvai en face de deux paysans qui me dirent bonjour en m’appelant par mon nom. — D’autres pas succédètent à ceux-là,

— un autre pay.sân me dit encore bonjour, monsieur René. — Pourquoi bonjour ? Est -ce qu’il va faire jour 7 Ces gens se lèvent pour aller à leur ouvrage, il est tout simple qu’ils me disent bonjonr. — L’horizon s’éclaire ; — c’est le jour ; — je n’ai que bien juste le temps de remporter mon échelle, — et encore vais-je choisir le chemin pour n’être pas rencontré.

« Je suis rentré chez moi — où je suis depuis deux heures. — Je marche dans ma chambre comme une ^ête féroce emprisonnée.

« A coup sûr — elle attendait quelqu’un ; — elle a ouvert la porte ; — ü est entré... J’ai été faible et lâche ; ■— il fallait entrer : — quelle joie d’écraser 'leurs deux visages l’un contre l’autre !

«J’ai essayé de dormir; — j’ai pleuré, j’ai rugi; — je viens de t’écrire, — je suis plus calme ; — je partirai demain sans la revoir, — j’irai à Paris, et je ne •reviendrai ici que quand je l’aurai oubliée ; je ne l’attendrai pas à la cabane ; — je ne veijx pas lavoir; toutes ses tentatives à ce sujet seront inutiles; — je ne la reverrai pas ; je ne dois pas, je ne veux pas la revoir; — je m’en irai par une route détournée, pour qu’on ne sache pas dans le pays, pour qu’elle ne sache pas que je vais à Paris ; — je ne lirai pas ses lettres — et surtout je ne la reverrai pas, je ne la renverrai jamais ; — je ne veux pas la voir.

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