RE^É
NoSmi d'Apreville à René de Sorbières.
a 10 heures du matin.
« Ne m’attendez pas à votre cabane ; je n’irai pas, je n’irai plus, je n’irai plus jamais. Nous ne devons plus nous revoir.
«Adieu ! •
René de Sorbières à Noemi d’Apreville.
« Etmoi, je veux vous voir; je veux une explication; je veux vous convaincre de votre perfidie; je veux... non, je veux que vous vous excusiez, si c’est possible.. Je vous en ai bien trouvé des excuses, moi... vous en trouverez. Cet homme venait pour votre servante, n’est-ce pas!
« Vous ne voulez pas me voir parce que vous êtes fâchée de ma colère, de ma violence, de cette vitre que j’ai brisée; — mais je suis amoureux, je suis jaloux. — Il y avait tant d’apparences ! — Et qui me dit que ce sont des apparences? — Vous attendiez quelqu’un, et ce sifçnal vous a émue; — vous êtes aUée ouvrir la porte: — j’ai vu la porte se refermer; — j’ai essayé de franchir la muraille ; — j’ai les ongles arra-
ihés et les genoux sanglants. — Je veux vous voir, — je ne vous ferai pas de reproches, — mais il faut que jo vous voie, — soit chez vous, soit à ma cabane. — Je le veux, — je vous en prie, — il le faut.
« René. »
No^mi d’Apreviîîe à Julie Quesnet.
« Ah I ma chère ! que je suis malheureuse J et encore... je ne sens pas tout mon malheur. L’étrange combat que je livre en ce moment, et qui prend toutes mes forces, m’ôte, comme à un soldat sur le champ de bataille, la conscience de mes blessures, de mes souffrances et du sang que je perds.
« J’attendais Férourllat et son ennuyeux et périodique amour. J’avais eù soin d’écrire à René une lettre assez tendre. En bonne logique, et en temps ordinaire, cela devait empêcher un amant de venir. Quand un amant se voit très-certainement aimé, quand sa maitresse mérite le plus son amour, naturellement il aime un peu moins, et ne s’avise pas des grandes scènes de sentiment. A ce point de vue, écrire une lettre suffisamment tendre à René, cela devait suffire pour lui ôter toute idée de quitter Paris. On a toujours le temps de
IIG LA PÉNÉLOPE NORMANOÉ.
faire cuire les poules domestiques qui gloussent autour de la maison; mais on se donne à peine le temps de prendre son fusil et de courir à des perdrix sauvages que l’on a vues se remiser dans les ajoncs. Mou tort a ét(i de traiter un amoureux que j’aime comme si c’était un amant. Je me suis trompée. Ftené est arrivé dans le temps rigoureusement nécessaire pour franchir la distance. Il était dix heures et demie. J’attendais Férouillat. J’avais laissée ouverte la petite porte qui estderrière le jardin. Je regardais moi-même sur la route; en entrant dans la maison, je vis René assis devant ma table, qui m’écrivait. Cet empressement, cette présence, qui auraient dû me combler de joie, me glacèrent le cœur. Je m’occupais de le renvoyer après lui avoir fait croire que je l’attendais. Je préte.xtai une indisposition. Il allait partir, lorsque Anthimc Férouillat, ne trouvant pas ouverte, comme à l’ordinaire, la petite porte que René avait refermée derrière lui, fit entendre un signal usité entre Hercyle et lui, trois coups de sifflet. Ce signal ne tarda pas à être répété. Je poussai René dehors et j’aUai ouvrir à Férouillat. — Mais M. de Sorbières avait à peu près deviné ce qui se passait. R avait vu se refermer la
porte qu’il avait déjà fermée lui-même. Plein de fureur
‘ il lança une pierre qui brisa une vitre. Férouillat s’élança pour sortir; je le retins en lui promettant de lui
dire toute la vérité.. Cela me donna le temps de préparer un mensonge. Je lui avouai une partie de mon secret pour cacher sûrement le reste. Je le priai de m’aider à me sauver de l’abîme sur le bord duquel une sotte coquetterie m’avait conduite. J’avouai que M. de Sorbières me faisait la cour; que j’avais accepté un bouquet; je lui désignai un petit vase de Chine dans lecpiel était ce bouquet. — Férouillat saisit le vase et le brisa par terre.
« Jamais M. de Sorbières n’était entré dans la maison, — il revenait sans doute de chez lui, lorsque moi, impatiente de ne pas voir arriver mon cher Anthime, j’avais ouvert la porte qui donne sur la grande route. — Üm’avait saluée, nous avions échangé quelques paroles; — il était en train de me supplier de le laisser entrer dans le jardin, lorsqu’au signal d’Anthime j’avais brusquement refermé la porte. — J’avais été un peu coquette, je l’avouais, mais cela ne justifiait pas les emportements de mauvais goût de M. de Sorbières; — c’était la conduite d’unhomme mal élevé. Aussi je prenais la résolution de ne le revoir jamais. — Ce qu’il y avait de vrm dans ma confession donna au
reste une vraisemblance suffisante, — et j’achevai d’apaiser Férouillat. — C’est très-cher d’apaiser FérouUlat.
« Lui parti, —je pleurai amèrement. René était perdu pour moi. Il n’y avait pas moyen d’expliquer ni de nier. — Nier, il avait vu et entendu. — Expliquer, cela ne s’expliquait que trop de soi-même. Il est évident que je perdais René que j’aime, — qu’il ne reviendrait pas. — Le génie des femmes et des conquérants m’est venu en aide — l’audace. Si j’avais montré à peine mon cœur déchiré, — mes yeux rouges de larmes, — mon esprit eibattu par la honte, — il m’aurait repoussée avec mépris ; — le seul moyen de le faire revenir était de le renvoyer, de lui fermer une porte; c’est ce que j’ai fait par ma lettre.— Il est désespéré, il me fournit un catalogue d’excuses entre lesquelles je n’ai qu’à choisir; il croit d’avance ce que je lui dirai; — mais, comme U faut que je lui dise à peu près la vérité, j’ai besoin de le désespérer un peu plus; — les excuses qu’il a trouvées pour moi et qu’il est prêt à accepter ne s’élèvent pas tout à fait à la vérité ; — et il me pardonnerait cette vérité ; — mais je veux qu’il craigne, qu’il imagine et qu’il me pardonne davantage; — je veux qu’il me pardonne d’avance
plus que je ne compte lui avouer; — qu’il me pardonne avec reconnaissance, avec humilité, avec bonheur. — Ce n’est que demain, après l’échange de plusiems lettres encore, que je consentirai à le revoir.
« Ah! quelle triste chose, ma chère, que ee combat de ruses et de mensonges, de fourberies, quand on aime! Je serais si heureuse de n’avoir rien à lui cacher I
« Noéau. »
Noëmi d’Aprevilîe à René de Sorbières.
« Comment ne comprenez-vous pas vous-même que nous ne devons pas nous revoir? — D’ailleurs je l’ai promis, — je l’ai promis à un ami qui a été généreux et indulgent.
«Le signal imprévu qui m’a tant troublée hier était une habitude de marins, une façon qu’ont de s’appeler entre eux et de s’annoncer de l’un à l’autre mon mari et M. Férouillat. Quand je vous ai renvoyé si rite, j’ai cru que c’était mon mari qui revenait brusquement.
«Je n’étais pas coupable, car je ne vous mme pas,
120' LA PÉNÉLOPE NORMANDE, je ne vous aime pas d’amour ; — ■ mais j’ai eu peur des apparences, j’ai cru que le ciel allait me punir de la légèreté avec laquelle j’ai laissé nos relations tourner à l’intimité. — Ce n’était que M. Férouillat qui, pour s’introduire chez moi à cette heure inusitée, avait employé ce stratagème, et d’ailleurs a, je crois, voulu me frapper de terreur en me faisant croire ainsi au retour de M. d’Apreville, car il vous savait chez moi.
« Eh bien! cet homme dont les manièressont rudes et presque grossières s’est montré excellent et plein de cœur ; — il a été presque éloquent pour me peindre mes torts. — « Je vous crois innocente , m’a-t-il K dit, car vous ne mentez pas d’ordinaire : — mais «! croyez-vous qu’il ne suffirait pas d’un soupçon, K même injuste, pour troubler toute la vie de mon « pauvre ami ? » — Et il m’a retracé cette tendresse si touchante, si dévouée, de M. d’Apreville. — J’ai voulu expier mes torts en les confessant à cet excelent homme. Je lui ai dit ce qui est vrai ; — je n’aurais pas trompé Hercule. — Si j’avais aimé M. de Sorbières, — j’aurais écrit à M. d’Apreville : « Ne « comptez pas sur moi, j’ai disposé de mon cœur et «t de ma personne, mais je n’ai pas voulu vous trom-
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«per, » et j’aurais quitté sa maison sans attendre sou retour.
« Mais, comme je ne vous aime pas, j'ai pu dire à M. FérouUIat : — Mon ami, j’ai de grands torts ; — j’ai été un peu coquette avec M. de Sorbières ; j’ai écouté avec plaisir ces banales paroles d’amour que l’on adresse à toutes les femmes, — mais je suis restée pure et digne de mon mari. — Si vous voulez me perdre, vous le pouvez ; — il ne me pardonnera pas même ce qui s’est passé, mais il en mourra de chagrin. — Je puis m’arrêter sur cette pente où je n’ai fait que les premiers pas ; — je romprai toutes relations avec M. de Sorbières, — je ne recevrai plus de lettres de lui, — je ne lui écrirai pas ; — je n’irai plus dans son jardin, et il n’entrera pas ici, et alors.... Je n’ai plus rien de vous. — Vos dernières fleurs sont fanées, — vos lettres sont brûlées, — le petit vase de Chine est en mille pièces. — Ecrivez-moi deux lignes, les dernières, pour me dire que vous ne garderez pas de mauvais sentiments contre moi ; — que ces lignes ne parlent que du seul sentiment que je vous avais offert, — de l’amitié ; — que je puisse les garder. — Adieu ! monsieur ; je serai bien heureuse, si, lorsque je serai une vieille femme, vous acceptez co
sentiment, le seul dont je puisse disposer ; — il pourra alors nous donner des consolations et ne fera de chagrin à personne. — Je ne crois pas manquer à mes promesses en vous disant que je suis triste à en mourir. — Adieu. »
René de Sorbières à No'émi.dApreville.
<( Tâchez de vous pardonner à vous-même. — Je vous pardonne. »