‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr La Pénélope normandeChapitre 3 sur 4 · R. DE S · texte numérisé non relu

R. DE S

M. Jean- Alphonse Karr au lecteur.

« Après avoir envoyé cette lettre concise, — René de Sorbières resta d’assez méchante humeur. — Cette femme est par trop incertaine, se disait-il, il fauty renoncer. — Décidément le plus sûr est de ne plus la voir et de partir demain au soir pour Paris. — Il se mit à écrire à Augustin Sanajou. Il est probable qu’il lui communiquait sa résolution, mais, la lettre à moitié faite, il la froissa dans sa main, puis la déchira, et en jeta les morceaux.

« U se fit croire alors qu’il fallait aller retenir lui

même sa place la voiture au lieu de confler cette facile commission à Bérénice Breschet, et il sortit en se disant : — Pourvu que je ne rencontre pas Noëmi !

« En revenant, il s’arrêta un instant d un carrefour d’où l’on voyait la maison de M. d’Apreville ; il regarda autour de lui et se dit : — AU çà! je ne rencontre pas Noëmi!

« 11 ajouta : — Tant mieux ! du ton dont on dirait : — C’est triste ! comme s’il eût chanté son tant mieux sur l’air : Tombe de mes aïeux! de la Lucie.

« Alors il aperçut de loin madame d’Apreville qui rentrait chez elle, — il se sentit fort triste en pensant qu’il aurait pu la rencontrer, et que le hasard ne l’avaît pas voulu.

« 11 resta quelque temps d regarder cette maison où il ne devait plus entrer, — et il retourna lentement chez lui. — Au moment où il entrait dans l’enclos, un paysan lui demanda où était la maison de M. de Sorbières. — La maison, dit-il, la voild; M. de Sorbières, c’est moi.

« — Alors, cette lettre est pour vous.

i( Cette lettre était un billet au crayon sur lequel il y avait : « Chez moi, d neuf heures, — ce soir.»

« Noémi. »

124 LA FÊiNÉLOPi: rsOHMA.NDE.

« René respira avec volupté. — Neuf heures ! c’était l’heure à laquelle il avait cru partir pour Paris, — l’heure à laquelle il avait cru s’éloigner pour jamais de madame d’Apreville.

« En pareille circonstance, il y a passablement de siècles entre trois heures de l’après-midi et neuf heures. Quand il fut huit heures et demie, M. de Sorbières se mit en route. — C’était beaucoup plus de temps qu’il n’en fallait pour franchir la distance qui le séparait de madame d’Apreville, mais il prit le plus long ; c’était quelque chose que d’être en route pour aller la voir. — Arrivé à la porte, U tira sa montre et s’approcha d’une lanterne : il était neuf heures moins cinq minutes. — Il songea qu’il ne fallait pas devancer l’heure indiquée, pour deux raisons ; U pourrait ainsi déjouer quelques mesures de prudence prises par madame d’Apreville ; — il montrerait plus d’empressement qu’il ne convenait de le faire à un amoureux offensé. — Allons, dit-il, je vais aller me promener pendant un quart d’heure. — Il se remit en route. — Dieu sait ce qu’il roula de souvenirs dans sa tête ; — il se rappela toute son histoire avec Noëmi depuis leiu* première rencontre ; — il fit cent projets de bonheur avec elle, — cent autres projets de ven-

La PENELOPE NORMANDE. 125

geance contre elle. — Il lui .sembla alors que tant de pensées n’avaient pu naître en moins d’une bonne demi-heure. — Il n’y avait pas de lanterne qui lui permit de consulter sa montre; il revint en toute hâte à la porte de madame d’Apreville et à la lanterne qui en était proche; — il était neuf heures moins une minute; il porta rapidement sa montre à son oreille, la supposant arrêtée ; — elle allait parfaitement.

« Il poussa doucement la porte, elle était entr’ouverte ; — il entra, traversa le jardin, et trouva debout, devant la maison, madame d’Apreville qui lui tendit la main. — René, qui aurait demandé cette main avec instance, si on avait fait mine de la lui refuser, la refusa avec toutes les apparences du dédain en voyant qu’on la lui offrait.

« Noëmi la laissa tendue et dit : — Il faut absolument que vous me donniez la main.

«René mit froidement sa main dansla main de madame d’Apreville. Elle le fit entrerdansle petit salon, — lui indiqua un fauteuil en face du sien.

« — Monsieur de Sorbières, dit-elle, je suis bien malheureuse.

« — II faut croire, madame, que cela vous plaît ainsi.

i2C LA PÉNÉLOPE NORMANDE. ’

« — Votre lettre d’une ligne m’a d’abord irritée, — puis désespérée; — j’ai tenu bon jusqu’à deux heures, — puis je suis sortie pour aller tout droit chez vous; en approchant, ma fierté s’est réveillée, et j’ai passé deux fois devant la porte : — si je vous avais aperçu, je me serais en allée avec l’espoir de vons laisser un peu de chagrin et de ne pas être malheureuse seule ; — mais ne vous voyant pas, je n’ai pas pu y tenir, j’ai déchiré un feuillet de mon carnet, j’ai écrit deux mots; — puis je n’ai pas osé frapper chez vous, — j’ai fait quelques pas pour m’en retourner ; — un paysan inconnu passait, je lui ai confié à tout hasard ma commission; je vois qu’il l’a faite.

« — A coup sûr, madame ; sans votre invitation je ne me serais pas présenté chez vous.

« — Quittez ce ton sec et froid, monsieur René, je suis horriblement triste.

<( — Qu’avez-vous à me dire, madame.

« — Oh f mon Dieu ! rien, si vous continuez à prendre cet air renfrogné ; — il ne faut pas m’aimer, mais il n’est pas défendu de me plaindre : — j’ai voulu vous serrer la main.

« — Mais, madame, je ne comprends pas votre chagrin, •— si vous m’aimez...

(( — Vous savez bien que je ne peux pas vous aimer, monsieur.

« — Ne m’interrompez pas, madame, ce n’est qu’un raisonnement. Si vous m’aimez, vous me voyez trèsamoureux de vous ; ce serait le plus grand bonheur humain. Si vous ne m’aimez pas, que vous fait de ne plus me voir ?

« — Je suis mariée, j’aime mon mari, — et cependant l’idée de ne plus vous voir me désespère. — Expliquez-moi à moi-même.

« — Je le voudrais, madame, mais je ne vous comprends pas non plus ; — vous avez sacrifié à je ne sais quelles phrases banales de M. Férouillat, en pointe d’éloquence, et mes lettres et mes fleurs, et ce petit vase de Chine que vous deviez toujours conserver ; ce sacrifice n’est raisonnable que s’il vous a été inspiré par une vive tendresse pour votre mari, par une conviction, profonde 'produite parles invincibles arguments du sieur Férouillat, que nous appellerons désormais Férouillat Bouche d’or, — Férouillat Chrysostome ; — alors cette conviction , cette tendresse conjugale, ce sacrifice même, doivent vous rendre très-heureuse.

— Moi? — je suis malheureuse à en mourir.

— Laisscz-moi continuer, madame. — Ce renoncement à moi ne peut être fondé que sur une convicl^n très-complète. — Eli bien ! après les excès auxquels vous vous êtes livrée contre moi, — que vous avez sacrifié comme une victime expiatoire à l’amour conjugal, — - vous avez manqué trois fois à vos dernières promesses faites à ce Revoir auquel vous veniez de me sacrifier. — Vous aviez promis à l’éloquent u qui que ce soit, » autrement dit au sieur Férouillat Bouche d’or, l*de ne plus me voir; 2® de ne plus me laisser entrer ici ; 3® de ne plus m’écrire. Eh bien ! vous m’avez écrit deux fois en deux jours, et la seconde fois c’était pour me dire de venir vous voir ici.

« — C’est vrai, — je suis bien coupable; je suis bien malheureuse.

« — Donc, c’est à rien, à un caprice, à un effet passager de l’éloquence de Cicéron Férouillat, — que vous m’avez sacrifié. Maintenant que ce parfum démosthénien s’est un peu dissipé, il faudrait que j’oubliasse aussi vite que vous le mal que vous m’avez fait 1

« Noëmi cachait son visage avec ses mains. René lui dit :

« — Voyons, cherchez, — tâchez de voir un peu clair dans votre cœur.

n — Voyez-y plutôt vous-même, dit-elle en écartant SOS mains et en laissant voir ses yeux baignés de lai-mes ; — voyez-y, vous qui avez gardé assez de sang-froid pour me parler sur ce ton d’odieuse plaisanterie.

« — Ces plaisanteries sont comme vos mains sur vôtre visage, elles cachent des larmes. — Ce qu’il y a de vrai, ce qu’il y a de certain, c’est que je vous aime.

« — Ah ! monsieur de Sorhières, il ne faut plus me dire que vous m’aimez.

« — Mais... vous dire autre chose, ce sera mentir.

« — Mentez, s’il le faut, — pour que nous ne soyons pas perdus l’un pour l’antre.

« — Eh bien ! je mentirai.

« René se jeta aux genoux de Noëmi et les tint embrassés.

« — Je ne vous aime pas, dit-il. Je puis regarder vos yeux sans frissonner, — je puis me contenteer d’une innocente amitié.

a Noëmi le repoussa doucement en disant ;

« — \ous savez bien qu’il ne faut pas être à mes genoux.

« — Je n’y suis pas.

O — Ah 1 dit-elle, c’est trop mentii’.

« — Alors ne mentons plus.

« — Ne mentons plus, nous mentons trop mal.

<( — Eh bien ! je t’aime, ma Noëmi adorée !

(I — Ah! René, je vous aime bien ainsi !

« René, ivre d’amour, la saisit dans scs bras ; mais elle le repoussa avec une sorte de terreur et de haine :

(( — Je ne vous aime pas ! laissez-moi !

(( René se releva en disant ;

« — Et moi, je ne vous aime plus.

« Les voilà désespérés tous les deux. Après quelques instants d’un silence farouche, Noëmi tendit la main à René ; il se précipita sur cette main, puis retomba aux genoux de madame d’AprevUle. Mais Noëmi se jeta aux siens :

« — Je suis une femme perdue, une misérable I ayez pitié de moi I

« On reprit un peu de calme, on rassit, on recommença à parler d’amitié. On parlait encore à une heure du matm. Il est difïï qu’à cette heure-là l’amitié ne s’orne pas de quelques détails qui semblent, le jour, appartenir à d’autres sentiments. D’autre part, la nuit donne aux amoureux tout le courage qu’elle ôte aux autres hommes. On convint qu’il faudrait se défier de Férouillat; que, puisque cette ami-

tié, innocente au fond, désolait cet autre ami — «qui que ce soit,» puisqu’elle désespérerait Hercule d’Apreville, dans l’intérêt de tous deux, il fsillait leur en dérober la connaissance. — Faute de mieux, ce serait encore s’acquitter d’un devoir conjugal que de tromper son mari, — pourvu qu’on le trompât bien.

« On discuta les limites de l’amitié ; — des combats eurent lieu sur les frontières. — Tout porte à croire que l’amitié gagna beaucoup de territoire et recula ses bornes. — On pleura encore; on se dit plusieurs fois «adieu pour toujours ! » — ce qui, chaque fois, fut suivi d’un serment de ne se quitter jamais. — Quand l’amitié sortit par-dessus le mur, à trois heures du matin, — elle ressemblait singulièrement à son frère; -r elle avait quelque chose de guerrier, d’hermaphrodite, de masculin, de vainqueur; elle avait un certain air de Christine de Suède — qui portait par-dessus sa jupe un habit d’homme et un chapeau militaire sur sa tête. »

No'êmi d’Apreville à Julie Q'uesnct.

« Que faire? que devenir? René est venu l’autre soir; il n’est parti qu’à trois heures du matin : il est

m LA PÉNÉLOPE NORMANDE,

évident que Férouillat ne peut plus être mon amant. U est venu hier apporter à mes pieds le tribut périodique de sa flamme quasi hebdomadaire. Il s’est inutilement irrité et désespéré de mes refus. — Dans l’amour, dans ce céleste duo, est-ce donc la musique qui fait tout, et les paroles ne comptent-elles pour rien? — Il est arrivé plusieurs fois à Anthime .de me dire les mêmes phrases que m’a dites René à propos de mes ex-rigueurs, — entre autres, celle-ci : — «Vous voulez donc me faire mourir 1 » — Eh bien t quand René la prononçait, j’étais émue, enivrée, attendrie;

— cela me paraissait la dernière limite de l’éloquence.

— Hier, Férouillat, avec les mêmes mots, m’a paru quelque chose de ridicule et de grotescpie au dernier degré. — La seule impression que j’aie ressentie a été un invincible désir de lui rire au nez : — ce que j ’ai fait.

<( Quoique Férouillat soit reparti furieux à son bord, sa colère va s’exhaler pendant cinq jours contre ses matelots, — mais il reviendra un peu plus amoureux; et pour ces gens-là l’amour n’est qu’un appétit, et la diète les exaspère , — et alors mes nouveaux refus l’exaspéreront. Cet homme est capable de tout ; — il est capable d’écrire à mon mari que j’ai un amant; il est capable de vouloir s» battre avec René; celui-ci

est brave — l’homme que j’aime ne saurait être autrement; il ne reculera pas. Mais , te le dirai- je? ce qui m’alarme le plus, c’est que Férouillat ne fasse savoir à René la vérité sur nos relations : un homme aussi justement fier que M. de Sorbières ne pourrait que ressentir de l’horreur et du dégoût à cette révélation. Il se demanderait : A quoi sert d’être jeune, beau, noble, spirituel, puisque cet homme stupide, grossier, vulgaire, a réussi comme moi?

« Malheureusement, j’ai écrit quelquefois à Férouillat, — au commencement de l’absence d’Hercule, alors que mon cœur ou plutôt mon imagination, avide d’amour et d’aliments, se prenait au moindre prétexte ; comme j’ai vu Hercule tirer le fleuret contre un mur, faute d’adversaire pour faire sa partie, ce qu’il appelait plastronner; — comme je l’ai vu jouer seul au billard, donnant sa main gauche pour adversaire à sa main droite; — j’ai écrit à Férouillat, parce que sa présence me gênait trop pour l’aimer, — tandis que, lorsqu’un bras de mer nous séparait, je pouvais lui prêter d’autres traits, d’autres pensées, d’autre.s sentiments. Ces lettres doivent être pleines de l’amour qui était on moi; elles doivent respirer la tendresse et l’cnihousiasme. 8

« Ah! si je pouvais leur opposer la froideur de mes pensées et de mes paroles, quand Anthime était là;— quand il aurait fallu l’aimer lui-même : — quand j’attendais , pour l’aimer , qu il fut à cinquante lieues , c’est-à-dire qu’il n’existât pas , il me serait facile de faire comprendre à René que je n’ai jamais aimé que lyj. que je plastronnais avec Férouillat en l’attendant; mais les paroles se sont évanouies, et les

lettres sont restées. 11 est impossible que ce rustique personnage ne les ait pas précieusement conservées, jamais il n’a pu lui arriver d’en recevoir de pareilles ; et celles-là, en effet, ce n’était pas à lui qu’elles étaient écrites, mais à l’amant inconnu que je rêvais, — à René de Sorbières.

« Le papillon, qui a reçu de la nature et de la beauté le droit de poser sur une rose, la touche avec délicatesse et l’effleure à peine, — mais le hideux colimaçon qui est arrivé en rampant, qui sait bien qu’il usurpe, laisse sur la fleur parfumée une trace visqueuse et déshonorante. Férouillat aura gardé mes lettres pour pouvoir se prouver à lui-même de temps en temps qu’il n’a pas rêvé , — qu’il est vrai qu’il est l’amant d’une femme comme moi, — pour se prouver la réalité d’une chose impossible. — D’ailleurs, cet être,

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dont les sentiments sont aussi grossiers que sa figure me le paraît aujourd’hui, aura voulu se faire des armes contre moi ; mes fautes passées lui servent à exiger de nouvelles faiblesses. — Il montrera ces lettres à René ; — ces lettres sont pleines de ces choses que René m’inspire, et qu’il n’était pas là pour recueillir-, ce sont des fruits mûrs qui tombent quand on ne les récolte pas. Ce ne sont pas des fruits cueillis, ce sont des fruits ramassés. -

« J’ai eu tort de ne pas lui tout avouer l’autre jour; il était si désespéré, il avait rêvé tant de désastres, il était tombé si bien au fond du goufiFre, qu’il aurait tout pardonné en même temps, et je pouvais, à ce moment, l’emporter si haut dans les nuages, dans le bonheur, qu’il aurait perdu de vue et la terre et le gouffre; — mais aujourd’hui, s’il apprend la vérité, il faudra qu’il retombe douloureusement, et cette révélation faite à présent lui paraîtra une infidélité.' L’autre jour, je pouvais lui dire : — Voilà ma vie passée, je ne vous connaissais pas, quoique je vous attendisse. D’aujourd’hui, je suis à vous, je vous serai fidèle.

« Quand je le vois si heureux, quand je regarde tout ce que ses yeux expriment d’amour, de félicité, de sécurité, je tombe parfois dans une invincible tristesse.

— et il me dit ; — Qu 'avez-vous ? — Je réponds comme répondent les femmes, — je dis : Rien ! — Mais , s’il n’était étourdi par la ravissante mélodie qu’il entend dans son cœur, il s’apercevrait que je ne puis donner à ce rien » l’intonation qui lui appartiendrait — et que je le prononce avec un accent qui veut dire clairement : — J’ai le cœur navré ! *■

M J’aime passionnément M. de Sorbières, — et il faut que je lui fasse un mystère de mes pensées et de mes préoccupations. — Ce bonheur dont je jouis va disparaître au premier moment, et je n’en aurai joui que pour le regretter et en emporter le souvenir dans mon désespoir.

a Noémi. »

M. J ean~ Alphonse Karr au lecteur.

« n y a , au théâtre et dans les livres , des conventions étranges, qui restreignent singulièrement le nombre des combinaisons dramatiques et littéraires , qui diminuent dans une proportion inquiétante la série des choses vraies qu’il est défendu à l’écrivain de reproduire.

« Ainsi, au théâtre, — prenez celui des thé

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règne la plus grande liberté , — l’auteur oüVira sans scrupules, à vos yeux, des créatures à peu près nues, et à vos oreilles, des équivoques de mauvais goût ; mais il n’osera pas avouer que ce n’est pas pour le bon motif que l’on courtise ces créatures déshabillées , et le public s’effaroucherait si fort, si elles n’étaient à la fin pudibondement et correctement épousées. — L’adultère n’est toléré que si les personnages expriment leurs sentiments immodestes en s’arrêtant un peu chaque fois qu’Us ont prononcé six syllabes, et un peu davantage lorsqu’ils en ont prononcé douze. — H est, de plus, absolument nécessaire que les vœux déshonnêtes se manifestent par des phrases où, de douze en douze syllabes, les paroles hostiles à la pudeur se terminent par les trois mêmes lettres que la dernière des douze précédentes syllabes criminelles.

« C’est-à-dire que Phèdre en prose et sous un autre nom que celui de tragédie exciterait lïndlgnation du public.

« Dans les livres , on a un peu plus de liberté ; cependant ôn exige que l’écrivain observe et reproduise des choses réelles et vivantes , et en même temps on veut qu’il ne choisisse que des circonstances d’une certaine nature, — c’est-à-dire qu’il lui faut rejeter des

tableaux qui frappent tous les jours ses regards aussi bien que ceux des lecteurs.

« L’adultère est admis dans les livres, — une femme mariée y peut avoir un amant; — une femme non mariée , — en général, on exige qu’elle soit veuve , — -peut avoir un amant et le tromper pour un autre. On peut chercher et trouver dfe ces deux situations toutes les combinaisons possibles, personne n’y trouvera à redire.

« Mais il est une autre situation plus qu’assez commune dans le monde vivant, et qui n’est pas admise dans le monde des livres. Regardez autour de vous, il n’est personne qui n’ait, dans le cercle de ses connaissances, une femme qui, trompant son mari pour un amant, trompe celui-ci àson tour pour un autre amant, c’est-à-dire pratique l’adultère à fleurs doubles, — flore pleno, — comme disent les horticulteurs.

« U arrive souvent qu’un amant trop assuré de la possession de «l’objet aimé» se laisse aller sur la pentp doucement glissante de l’habitude, remplace graduellement le mari, qui s’eüace et a porté «ses voeux» ailleurs, et lui succède dans tous les détails conjugaux. — U devient ainsi tout doucement un mari lui-ipêrac, un second mari, un autre mari; mais un mari; — il

oublie que l’amant n’a pas à jouer le même rôle que • le mari , qu’il ne doit pas le remplacer, mais le compléter; — qu’il doit entraîner ou au moins suivre la femme dans ses fantaisies extraconjugales ; il ne doit jamais l’arrêter, la réfréner, la modérer; — il ne doit pas l’aimer, il doit l’adorer, il doit surtout l’amuser. Faute de savoir ces choses, il fait de sa liaison, d’abord criminelle, une chose qui finit par être tolérée* admise, reconnue par le monde, un lien honnête, estimable. Il devient comme le mari d’une femme veuve d’un époux vivant ; — il fait des observations , des économies; — il devient familier, il gronde, il désapprouve; — il défend, il empêche, il gêne; — en un mot , sans s’en apercevoir , il abandonne tout doucement le rôle d’amant et laisse une place vide, un emploi vacant, qui ne tardent pas à être remplis.

«Le cœur féminin est un viscère qui, comme la nature, ^a horreur du vide. Le premier mari ne compte pas; le premier amaht passe mari à l’ancienneté et est, non pas remplacé comme je le disais , mais complété par un aspirant au choix. Cet adultère double est la situation où se trouvent , pour le moment , les gens dont je vous raconte l’iüstoire, situation aussi rare dans les livres que fréquente dans le monde.

i40 LA PÉNÉLOPE NORMANDE.

Aussi , quand je m’en suis aperçu , c’est-à-dire il y a dix minutes , £U-je cru devoir m’en expliquer avec vous. — Tant qu’à reprendre les personnages et les bons hommes des livres, — mettre au commencement ou à la fin, dans un nouvel ouvrage, ce qui est au milieu dans un ancien, — supposer toujours un criminel sans circonstances atténuantes et un innocent sans circonstances aggravantes, — un bourreau sans scrupule et une victime sans tache , — c’est-à-dire remanier une douzaine de personnages et une trentaine de situations, ce serait peu respecter et le papier blanc et les lecteurs. — Les choses de la vie ne se passent pas entre les scélérats tout d’une pièce d’une part et agneaux purs de l’autre; — la victime d’hier peut très-bien être le sacrificateur de demain. — L’infidélité dont vous mourez, aujourd’hui qu’on vous l’a faite, vous l’auriez commaise vous-même, si vous n’en n’étiez pas victime. — Les lois de l’amour sont comme les lois de la société, c’est une gêne que chacun voudrait bien imposer aux autres ; — c’est le plomb que le jockey a soin de faire mettre dans les poches de son concurrent sous un prétexte quelconque, et que celuici jetterait toujours en route, s’il ne savait qu’on le pèsera au retour.

Dir.T C.oogle

« Au théâtre des marionnettes, Polichinelle et le diable se prennent tour à tour le bâton.

(( Eh bien ! je ne crois pas avoir besoin de faire comme les anciens pontifes des dieux. Comme il était fort difficile de trouver des victimes sans tache, surtout quand il s’agissait de grosses victimes, de taureaux blancs, par exemple, ils dissimulaient les taches brunes ou noires avec de la craie. Les dieux étaient attrapés, mais les hommes, qui y regardaient de plus près, appelaient ces victimes « bœufs à la craie, » bos

cretalus. Je ne ferai pas ce mensonge; je vous racon-

terai les choses comme elles sont et comme je les vois.

« Ainsi Noëmi, malgré l’horreur honnête et légitime qu’elle avait témoignée dans ses premières lettres à Julie Quesnet, pour avoir deux amants, alors qu’elle se jurait à elle -même de n’aller pas trop loin avec M. de Sorbières, malgré la résolution qu’elle annonçait dans la dernière, de ne pas garder Férouillat, puisqu’elle avait pris René, Noëmi d’Apreville résista d’abord, épuisa les prétextes, puis se trouva fort embarrassée. — FérouiUat était un homme violent, emporté, grossier; — passionnément épris de la seule femme un peu élégante et comme il faut qu’il lui eût été donné d’aborder dans toute sa vie, — il n’y avait

pas moyen de l’amener à se retirer sans bruit, en galant homme offensé ; — il n’admettrait aucune de ces délicatesses commodes pour les femmes et inventées par elles ; il ferait des avanies ; il écrirait, au besoin, à Hercule d’Apreville; — il insulterait et provoquerait même M. deSorbières. — Il était impossible qu’ils ne se rencontrassent jamais.

René, à la rigueur, consentait à se cacher de Férouillat, qu’il prenait pour l’espion du mari ; mais il n’y avait pas moyen, sans lui avouer que Férouillat

était un amant, de lui faire accepter que le capitaine

du Marsouin pouvait, tous les cinq jours, le rencontrer la nuit chez madame d’Apreville. Il fallait donc inventer un prétexte tous les cinq jours, — six prétextes par mois, — cela ne pouvait pas durer longtemps ; on avait eu bien vite épuisé les bons prétextes; on entamait les prétextes médiocres, et René hochait la tête ou restait le jour suivant pensif et boudeur.

« Noëmi en était arrivée à ce point de fatigue et d’anxiété qu’elle désirait presque un hasard qui amènerait un éclat. — Si elle avait été sûre que' l’orgueil de René lui pardonnerait Antliime Férouillat, elle aurait tout avoué à l’un ou à l’autre pour sortir

de cette insupportable situation; elle recueillait avec joie toutes les preuves de l’amour de René pour s’en former un espoir qu’elle ne le perdrait pas le jour d’une explication inévitable.

« Un soir, les deux amants, renfermés chez madame d’Apreville, avaient, sans s’en apercevoir, laissé s’éteindre le jour; — ils étaient sans lumière, occupés

à laisser couler de douces paroles de leur cœur.

René avait dénoué les longs cheveux de Noëmi et

jouait nonchalamment avec leurs ondes épandues.

Tout à coup, on entendit les trois coups de sifflet d’Anthime Férouillat. — Tous deux furent frappés. — René, qui reconnut ce signal, savait qu’il avait i se défier d’Anthime, surveillant laissé par M. d’Apreville : — il se hâta de s’éloigner de Noëmi, de se

lever et de se placer debout devant la cheminée.

Noëmi rassemblait ses cheveux, et se pressait tellement que deux fois le peigne s’échappa de ses mains et roula par terre. Elle entendit la porte s’ouvrir et se refermer; — elle pensa d’abord que l’obscurité lui donnerait le temps et le moyen de réparer son désordre ; — mais en même temps cette obscurité, quand elle était seule avec M. de Sorbières, était un indice bien précis pour Anthiine. — Elle aurait

iii LA PENELOPE NORMANDE,

pu faire cacher René; mais alors letonet les manières d’Anthime auraient été des indices bien autrement précis encore pour René. Comme elle entendit les pas de FérouiUat, elle ne voulut pas qu’U la crût seule ; ses premières paroles pourraient bien être familières; — elle espéra un moment qu'elle pourrait encore diviser les deux orages, — les subir séparément; elle se hâta de dire à René, à voix basse : — C’est M. Férouillat, vous resterez cinq minutes et vous partirez. Puis, parlant haut :

« — Sonnez, je vous prie, monsieur, puisque vous êtes près de la cheminée, pour que je demande de la /umière.

« A ce moment la servante entra précédant Antbime FérouiUat, elle portait une lampe de cuisine.

« — Eh quoi! c’est vous, mon ami? dit Noëmi. — Par quel heureux hasard! — Mathilde, dit-elle à la servante, voilà trois fois que je donne à M. de Soi^ bières la peine de sonner pour demander la lampe, et vous ne répondez pas.

« — Je n’ai pas entendu, madame, c’est que j’ouvrais la porte à M. Anlhime.

« — Allumez dos bougies. — Monsieur Authime Férouillat, M. Koné de Sorlrièies; mais vous vous coa-

tA PÉNÉLOPE NORMANDE. 145

naissez, vous vous êtes déjà rencontrés.— Anthime ne parlait pas, mais il regardait alternativement René et Noëmi. — René cherchait inutilement une phrase qui pût interrompre ce silence embarrassant, — une phrase qui eût l’air de faire suite à une conversation suspendue par l’arrivée d’Anthimc Férouillat. Nocrai sentait que ses cheveux étaient mal rattachés, — elle sentait surtout le regard d’Anthime fixé sur les boucles échappées. — Enfin René crut avoir trouvé sa phrase.

« — Je vous disais donc, madame, que mon grandpère achetait cette terre en... M. Férouillat me per- * mettra de continuer cette histoire, qui n’a plus que deux mots : — mon grand-père acheta cette terre, pour constituer nn majorât, en 17....

« Anthime s’avança vers René.

« — Monsieur, lui dit-il, je vois que madame vous reçoit familièrement et sans façons, — comme un ami, — je ne me gênerai donc pas non plus : — je suis l’amant de madame, et j’ai à causer avec elle.

« Noëmi ferma les yeux, comme le patient qui sent grincer le couteau au-dessus de sa tête.

« — René retrouva du sang-froid dans la colère.

« — Monsieur, dit-il, je ne saurais que plaindre madame d’avoir aussi mal placé ses affections.

(( Je vous répète, monsieur, que j ai à. causer avec ma maîtresse.

(( — Je comprends ; vous voulez que je m’en aille. Mais j’attends un peu, pour savoir si madame ne va pas me donner l’ordre de vous jeter par la fenêtre.

„ Moi? par la fenêtre... blanc-bec! s’écria

Férouillat.

« Et il s’avança en fureur vers M. de Sorbières.

« Celui-ci vit facilement qu’il allait avoir affaire à un homme plus vigoureux que lui ; il s’empara d’une chaise et se prépara à s’en faire une arme.

« Noëmi se leva pâle et tremblante.

(c A ce moment, on entendit trois coups de sifflet pareils à ceux par lesquels deux fois déjà Anthime s’était annoncé.

« Cette fois ce fut Anthime Férouillat qui devint blême; il s’arrêta stupéfié.

« René dit: — Encore un Férouillat qui s’annonce, j’espère qu’il n’est pas aussi l’amant de madame.

« — Non, dit Noëmi; — mais c’est mon mari.

« René resta interdit, — Anthime était terrifié.

« Noëmi — pâle, la voix saccadée, — dit: — Eh bien ! tant mieux ! nous serons tous perdus, — je vais tout lui dire.

« — Noëmi, s’écria Antbime, vous ne ferez pas cela!

« — Je le ferai, — ou vous allez m’obéir; — vous allez tous deux calmer votre colère, et vous, Antbime, vous présenterez M. de Sorbières à Hercule.

« — Moi 1 vous plaisantez ; — jamais !

<( — Alors je vais lui dire comment vous avez gardé le dépôt...

« — Il entre, dit Antbime en prêtant l’oreille.

« — Décidez-vous, — - je vous jure que je suis décidée.

a — Monsieur, dit René, sauvons madame, rien ne nous empêcbera de nous retrouver ensuite.

« — Je l’espère bien, dit Férouillat, — mais comment?

« — Le voilà, ditNoëmi: c’estvousqui avez amené monsieur, ou... je dis tout.

« On entendit en effet des pas d’abord, ■— puis la voix de Matbilde qui criait : ; '

« — Madame, madame, c’est monsieur!

« Puis une voix forte et vibrante qui disait :

« — Me voilà, me voilà, — obère Noëmi, — mo voilà!

« Et on vit entrer M. Hercule d’Apreville, capitaine au long cours et maître de la maison, qui se précipita

sur Noëmi, la saisit dans ses bras, l’enleva sur sa poitrine, couvrit de gros baisers son visage et ses cheveux, en disant:

« — Me voilà f — et pour toujours cette... Tiens! tu es ici, Férouillàt, — dit-il en apercevant son ami.

, <( — J’arrive, — dit Férouillàt.

« Les deux capitaines s’embrassèrent.

« Noëmi vit que Férouillàt oubliait de présenter René ou n’en voulait rien faire.

« — Mon ami, dit-elle, tu ne fais pas attention... M. de Sorbières est un ami de Férouillàt que le capitaine a amené ce soir.

« Hercule salua René.

« — Un nouvel ami alors, dit-il, car Anthime n’avait pas, je crois, l’honneur de connaître monsieur lors de mon départ.

(( — En effet, dit FérouiUat, un nouvel ami.

« — Monsiem, dit Hercule d’Apreville avec bonho' mie, ne prenez pas en mauvaise part que j’aie dit un nouvel ami. — Nous autres vieux, nous voudrions ne voir accorder l’avancement qu’à l’ancienneté. — Mais l’avancement au choix donne souvent de bons sujets à la marine. L’ami de Férouillàt est le bienvenu chez Hercule d’Apreville. »

« Noëmi était au bout de scs forces. — Elle voulait à tout prix voir finir cette scène. — Son mari la prit par le corps et voulut l’attirer sur ses genoux. — Elle se dégagea et n’osa plus lever les yeux sur René.

« — Et vous, monsieur de Sorbières, toi, Férouillat, dit Hercule, restez-vous à souper avec nous? On soupe encore ici, j’espère. Vous ne sauriez me faire un plus grand plaisir, si ce n’est de refuser et de venir plutôt manger notre soupe demain.

• (I — Je vous rends grâces, monsieur, dit René; mais je serai sans doute absent.

« — Non, dit Férouillat; vous savez bien que vous m’avez promis de ne pas vous absenter.

U — C’est juste ! pardon I

« — Alors vous acceptez, dit Hercule, sans quoi, je croirai que vous vous fâchez de ce que je ne vous presse pas davantage pour aujourd’hui. Mais il y a longtemps que je suis absent. J’ai cent choses à demander à ma femme et deux cents choses â lui dire. D’autre part, parce qu’elle voit desfîgures étrangères,

elle s’imagine qu’il est couvenahle d’avoii' l’air de ne pas aimer son mari. Pour Férouillat, lui ne se fâchera pas ; deux vieux amis et deux vieux marins peuvent l’un vis-à-vis de l’autre parler et agir franchement.

« Noëmi, Férouillat, René, étaient embarrassés de >

leur présence mutuelle, et évitaient de laisser rencontrer leurs regai'ds. — Cependant Noëmi fit signe à René qu’il était nécessaire qu’il partît, et dit : — Pourquoi ces messieurs ne resteraient-ils pas à souper ce soir?

« — Cela m’est impossible, dit René.

« — Mais Férouillat au moins peut rester, dit Noëmi.

« — Je le voudrais, dit Férouillat, mais...

« — Allons ! Noëmi a raison, reste. — Je n’aurais osé garder M. de Sorbières, parce que... uneJirrivée... un souper sans façon... mais, puisqu’il veut bien accepter pour demain, — tu peux rester, toi, je ne me gênerai pas pour parler de mes affaires devïuit toi, ni pour te renvoyer de bonne heure.

« — Je t’assure...

« — Restez, capitaine Férouillat, dit Noëmi.

« — Je veux que tu restes... je suis ton ancien, et...

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. ISl

« U fit asseoir Férouillat en le poussïint sur un siège. — René salua et se retira. — Hercule d’Aprcville lui tendit la main et le reconduisit, en lui recommandant d’être exact pour le dîner du lendemain.

« Pendant les quelques instants que dura son absence, Anthime se leva furieux et dit à Noëmi:

« — Quel rôle me faites- vous jouer î « — Croyez-vous, dit-elle, qu’Hercule trouve plus beau celui que vous avez choisi?

« — Je le retrouverai demain, votre godelureau.

« — Je vous parlerai demain matin, restez à coucher ici.

« — Non, mille tonnerres ! non!

« — Hercule revient; un mot de vous peut me perdre, mais je vous perdrai avec moi; — couchez ici.

« Hercule rentra.

« — Ah! dit-il, à présent nous sommes seuls, FérouUlat n’est pas quelqu’un. — Ce M. de Sorbières, qui d’abord ne me plaisait guère, s’est conduit en homme discret et bien élevé. — D’où connais-tu donc M. de Sorbières, Férouillat, — comment connais-tu ces gens-là? '

« Férouillat ne répondit pas, — mais Hercule avait de nouveau attiré sa femme sur ses genoux. — Noëmi,

cette fois, qui ne craignait pas -de blesser Anthime comme René, — ne fit pas la même résistance, — et rendit àd’Apreville quelques-unes de ses caresses. — Mathilde avait été chercher la petite Esther déjà couchée et qui vint à moitié vêtue prendre sa part des caresses d’Hercule. On soupa. — Anthime était taciturne. Cependant Hercule, heureux, gai, bruyant, le forçait de temps eu temps à partager les éclats de sa Joie, du moins en apparence. — Il buvait beaucoup et le faisait boire. — Il raconta son dernier voyage; la goélette, la Belles Noêmi, était pleine de mai’chandises précieuses. Il avait à toucher des sommes importantes sur plusieurs négociants du Havre. — Vraiment ce voyage avait dépassé toutes ses espérances. — Il avait changé en fortune la modeste aisance qui avait paru étroite à Noëmi. — On pourrait aller à Paris. — Mais bois donc, Férouillat; — la goélette s’est comportée à la mer comme un vrai poisson. — Si l’église d 'ici était assez grande, je voudrais pendre ma goélette au plafond, car c’est mon dernier voyage. — J’ai dit adieu à la mer. — Noémi est riche, je ne travaillerai plus. — A la santé de la goélette, Férouillat !

« Après le souper , on fit du punch et on fuma. — Anthime, qui d’abord avait fait quelque résistance aux

t fréquentes rasades que lui versait son ami, se mit* tout d’un coup à penser qu’il avait beaucoup de chagrin, et que le mieux était de s’étourdir : — il but alors sans ménagements, avec une sorte d’avidité frénétique; il ne tarda pas à être ivre; — il appuya ses deux coudes sur la table, mit sa tête dans ses mains et resta muet et sourd.

« Il n’eut pas à accepter l’hospitalité que lui avait offerte Noëmi. — Ce n’est que le lendemain matin qu’il sut que d’Apreville l’avait porté dans im lit.

« Le lendemain, Noëmi était debout de bonne heure , — elle voulait causer sérieusement avec FérouUlat.

« — Ânthime, — lui dit-elle, — nous avons, vous et moi, commis une grande faute, un crime , peutêtre; — ne l’avez-vous pas senti, comme moi, lorsque cet excellent Hercule vous pressait si cordialement sur sa poitrine? — Nous n’avons qu’un moyen de réparer nos torts : c’est d’abord de renoncer à de coupables relations , ensuite , de faire en sorte qu’il n’en ait jamais aucun soupçon ; — je veux qu’il soit heureux. — Un mot de vous, une maladresse d’un de nous deux, détruirait à jamais son bonheur. •— Je ne vous parle pas de sa vengeance , vous savez à quelle

violence peut arriver cet homme si bon et si généreux. •—Je vous l’ai dit : — Si vous essayez de me perdre, je vous perdrai avec moi. — J’en agirai de même, si vous m’exposez, par votre conduite, au moindre soupçon de mon mari, soit relativement à vous, soit relativement à toute autre personne.

(( — Vous voulez parler de M. de Sorbières?

(( — Précisément; vous avez, tous les deux, en ma présence, manifesté des projets...

« — J’ai tout simplement le projet de couper les oreilles à ce beau monsieur.

(( — J’ai dans l’esprit qu’il saurait les défendre; mais écoutez-moi. — Une affaire avec M. de Sorbières que vous avez présenté hier à mon mari... ne m’interrompez pas, — lui serait, à bon titre, suspecte. — S’il devine un. peu par votre faute, il saura tout par moi. — Je vous le répète encore une fois, vous ne vous battrez pas avec M. de Sorbières.

(, — C’est lui sans doute qui vous a priée d’intervenir?

U — Non, et loin de là; j’ai trouvé deux moyens de vous faire céder à ma volonté, et je n’en ai pas encore trouvé un, de l’amener à se contenter de vos excuses.

(I — Mes excuses ! mille tonnerres...

„ Ne jurez pas, et écoutez-moi. Voici ce que je

vous propose i — J’ai cause de vous... cette nuit... avec Hercule, — je lui ai dit :

(( — Tu ne veux plus voyager î

U — Non, m’a-t-il répondu.

(, Tu parlais de pendre à un plafond d’église la

Belle- Noëmi?

« — Ça ne se peut pas, mais j’en vais faire faire un modèle qui sera dans la chapelle de Saint-Sauveur.

(, Tu ne comptes pas laisser pourrir ton navire

clans les bassins du Havre î

« — Non certes.

,( — Qu’en feras-tu?

(, — Je vais le vendre.

« — Pourquoi ne le vendrais-tu pas à Férouillat?

<( — Férouillat n’a pas d’argent.

« — Raison de plus.

« — Raison bizarre, en tous cas.

(, — Non ; Férouillat n’a pas d’argent , c’est vrai , mais je t’ai entendu dire cent fois que c’était un des meilleurs capitaines au long cours que tu eusses jamais rencontrés.

a — C’est vrai. Eh bien! vends la moitié du navire à Férouillat, il te paiera en quelques apnées sur les

bénéfices, et ta part te produira gros entre ses mains.

« En effet, ça a de bons côtés, ce que tu me

dis là.

« — Voilà où en est l’affaire , mon cher Anthime ; vous n’êtes pas riche, vous ferez votre affaire avec la Belle-Noëini; — non-seulement vous aurez à vous la moitié du navire, mais encore vous serez avantagé comme capitaine, et Hercule, au besoin, mettra des fonds à votre disposition.

« — Cependant, Noëmi, je ne puis pas , pour des avantages d’argent...

« Vous n’avez pas le choix, Anthime; si vous

vous battez avec M. de Sorbières, vous excitez les soupçons de M. d’Apreville, vous me perdez, et je vous perds.

« — Mais je le hais, cet homme.

« — Qui vous dit de l’aimer?

(( Vous voulez que je fasse des excuses... c’est

impossible, j’aime mieux perdre vous et moi ; d’ailleurs, l’intérêt que vous lui portez m’exaspère.

« Je n’exige pas que vous renonciez à votre

haine, — mais à une imprudence qui nous perdrait vous et moi. — Je prouverai à Hercule que M. de Sorbières n’était qu’un amoureux et que vous étiez

mon amant. — Ajournez seulement votre haine, allez prier M. de Sorbières, en lui disant nos raisons, — de remettre votre affaire à un mois, — il se présentera un prétexte, et vous ferez ce que vous voudrez.

« — Ça, c’est plus raisonnable que des excuses.

« — Faitesde, et le navire est à vous.

« V’^ous aviez un peu surfait.

« — Peut-être est-ce décidé. '

« — Oui, pour vous sauver.

« Antliime sortit de la maison ; la proposition de Noëmi était pour lui une fortune et satisfaisait en même temps ses ambitions de vanité. D avait tout à gagner à obéir, rien à gagner et tout à perdre à refuser. Cependant il n’exagérait pas sa haine contre René, et il ne fallait rien moins que ce qu’avait imaginé Noëmi pour le décider à en retarder la manifestation. Il alla chez M. de Sorbières.

« Celui-ci lui dit :

(( — Ah ! c’est vous, monsieur?

(I Est-ce que vous ne m’attendiez pas?

« Je ne vous attendais plus.

(( — C’est juste; je serais venu plus tôt, mais il se présente des circonstances... Je vous hais cordialement, monsieur.

« — Vous m’êtes profondément indifférent, monsieur.

H — Cependant, monsieur, ce que je vous ai dit hier est vrai.

(( — Que m’avez-vous dit hier?

« — Que j’étais l’amant de madame d’.ApreviUe.

« — I']h bien ! que voulez-vous que cela me fasse?

« — Vous étiez moins froid liier.

<1 — OU ! hier, vous insultiez une femme devant moi, je ne pouvais faire moins que de me mettre à ses ordres.

« — Mais vous ôtiez amoureux de madame d’ Apreville?

« — Monsieur, je ne serai jamais amoureux d’une maltresse de M. le capitaine Férouillat.

« Anthime crut entrevoir là un moyen de se tirer d’affaire à meilleur marché qu’il ne l’avait cru d’ahord.

<( — Alors vous n’avez pas envie, dit-il, de vous Lattre avec moi?

« — Ma foi ! non.

« — Et vous refusez de vous battre ?

« — C’est différent, je suis prêt à me battro avec vous.

« — Sans en avoir envie ?

« — Sans en avoir la moindre envie.

« — Je ne comprends pas.

« — C’est tout simple, madame d’Apreville et vous, vous m’êtes complètement indifférents, je ne vois pas que vous puissiez rien faire l’un ni l’autre, ni séparément ni ensemble, qui puisse m’offenser.

<( — Mais alors vous ne voulez pas vous baltre ?

<( — Il m’a semblé hier que vous vous trouviez offensé de ce que j’avais offert à madame d’jVpre ville de vous jeter par la fenêtre.

(( — Oui, certes, et, sans l’arrivée...

« — Sans l’arrivée d’Hercule, je vous aurais fendu le crâne avec une chaise que j’avais prise en vous voyant devenir tout rouge et rouler de gros yeux ridicules. Je vous suppose donc offensé, et, pour cela seulement, je suis prêt à vous rendre raison.

« — J’accepte, nom d’une bombe 1

« — Alors je suis à vos ordres.

« — Mais nous ne pourrons nous battre que dans un mois.

« — Pourquoi?

« — - Parce que, grâce à la diabolique invention de cette femme, j’ai été obligé de vous présenter hier à

Hercule comme mon ami, — et qu’une affaire entre vous et moi, ce matin, lui inspirerait une curiosité impossible ou dangereuse à satisfaire. Madame d’Apreville m’a demandé d’ajourner ma vengeance à un mois pour ne pas la perdre ; elle vous prie d’en faire autant.

« — Je n’ai pas de vengeance à exercer, capitaine Qui-que-ce-soit.

« — Que voulez-vous dire?

<( — Ah 1 pardon ! c’est comme cela que nous vous appelions avec madame d’Apreville.

« — Est-ce une injure?

« — Non , c’est un nom d’amitié qu’elle vous donnait.

« — Je ne vois pas ce qu’il y a là de spirituel.

« — Je ne vous ai pas annoncé la chose comme spirituelle... moi, je vous appelais Hortensius Férouillat Bouche d’or,' à cause de votre éloquence.

« — Vous avez l’air , monsieur , de vouloir rendre impossible ce que j’ai promis à Noëmi.

« — Qui est-ce, Noëmi?

U — Madame d’Aprevillc.

« — Ah!... Il est singulier qu’un homme qui renonce à demander satisfaction d’une offense, pour ne

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pas compromettre une femme, se permette de l’appeler Noëmi.

« — Je ne renonce pas , monsieur, au contraire... votre air goguenard augmente mon impatience. — Je vous demande satisfaction pour d’aujourd’hui en un mois , à pareil jour et à pareille heure.

« — Très-volontiers.

« — Je trouverai un prétexte pour M. d’Apreville ; vous ne me démentirez pas.

« — A condition, capitaine, que vous soumettrez le prétexte à mon approbation, que vous serez toujours l’offensé.

« — J’y compte fichtre bien; je ne veux pas perdre le choix des armes.

U — Je veux vous avoir offensé d’une façon qui no soit pas ridicule.

« — Ainsi, c’est convenu.

« — Parfaitement convenu.

« — Dans un mois, à neuf heures du matin.

« — A l’heure que vous voudrez.

n — J’ai le choix des armes.

« — Et moi le choix de l’offense. »,

La PÉNÉLOPE NORMANDE.

«FérouUlat s’en alla enécumant; l’air froid et ironique de René lui faisait paraître un peu cher le commandement de la Belle-Noëmi. — La réflexion cependant le calma. — En vrai Normand, il n’avait pas parlé de l’arme qu’il se proposait de choisir. — Il se piquait d’être de première force au sabre, arme peu familière aux bourgeois, et l’inceftitudp où il laissait M. de Sorbières l’empêchait d’avoir l’idée de s’exercer; il se considérait donc comme parfaitement sûr de sa vengeance, et il choisissait eu espérance quelle partie de sou adversaire il aurait le plus de plaisir ù entamer. — Il ne put rendre compte de sa négociation à Noëmi que par un signe. — Il déjeima avec Hercule, qui l’emmena au Havre pour présider au déchargement du navire. L’aspect de la Belle-Noëmi, ravissante goélette en effet, d’une marche supérieure, le séduisit comme marin ; la riche cargaison qu’elle recélait dans ses flancs l’enivra comme marchand; Une trouva plus rien trop cher pour payer le commandement du navire et les espérances de fortune qu’il entrevoyait.

Le capitaine d’Apreville ne lui parla de rien, — mais psuraissait se complaire à son admiration, que le rusé Normand Férouillat avait soin de faire porter beaucoup plus sur les qualités de la goélette que sur la valeur des marchandises, — de quoi l’autre Normand, '

non moins rusé, n’était nullement dupe.

« Pendant ce temps, Noëmi alla chez René. j

<( — Monsieur, lui dit-elle, après-demain, si vous le voulez, vous saurez, à n’en pouvoir douter, que la femme que vous avez aimée a été plus mallieureusc que coupable. ^

« — Je n’ai envie de rien savoir, madame. ' '■

(( — Je n’insisterai pas„ monsieur; vous saurez seulement qu’après-demain j’aurai ces preuves entre les |-

mains. Peut-être un sentiment de justice, le désir de ne pas avoir trop mal placé voti’e amour, vous inspi- .5

reront la pensée de me les demander. Je ne vous en reparlerai pas. Je viens vous avertir que vous pouvez, avec un peu de complaisance, m’empêcher d’être perdue. U faut que l’on vous voie quelquefois chez moi ; votre disparition inspirerait tout naturellement des soupçons... Ne me croyez pas lâche cependant.

Vous ne m’aimez plus, vous ne pouvez plus m’aimer I... Si vous m’aimiez, peu m’importerait le hasard

d’une révélation ; mais, puisque vous ne m’aimez plus.

<( Elle donna le temps à René de l’interrompre, nrais il n’en fit rien.

' (( — Puisque vous ne m’aimez plus, il faut r/iie je m’occupe de mon enfant; il faut que j’écarte deVesprit de M. d’Apreville des soupçons qui le rendraient bien malheureux. Vous avez promis de venir dîner lujour* d’hui à la maison ; vous y viendrez, n’est-ce pt ,s î « ~ Si cela vous est utile, madame.

« — Merci ! monsieur.

« Noëmi avait déjà écrit à Julie Quesnel de lui envoyer le plus promptement possible les lettres où elle lui avait parlé de son désespoir et de ses sentiments haineux contre Férouillat, lorsqu’elle avait comnencé à aimer M. de Sorbières. — Ces lettres, portant, e timbre de la poste, étaient en effet une preuve qu’ l n’y avait pas eu trahison de la part de Noëmi contre René. Elle aimait René, et ne renonçait pas à son ameur; cependant la vie opulente, la vie de luxe que lui rapportait Hercule d’Apreville enivrait son imagination,

— elle ne voulait pas perdre sa position ; les femmes de bonne foi comprendront ici un détail que les autres nieront avec colère, et qui étonnera certains hommes:

— de riches étoffes des Indes qu’elle trouva en ren-

trant chez elle et que le capitaine d’Apreville avait envoyées de la cargaison de la Belle-Noëmi, lui montèrent à la tête; elle vit ces étoffes façonnées enrobes, elle en rêva les plis : — elle se dit bien qu’elle serait ainsi charmante aux yeux de René, mais cependant elle n’osa pas se demander si elle renoncerait â ces robes pour René. D’ailleurs ces robes la transportaient en esprit à Paris, dans les bals, dans les fêtes ; — tout se traduit en robes pour les femmes et — la robe oblige ; — une fois qu’on a une robe qui ne peut se mettre que dans certaines circonstances, on appelle ces circonstances, quelles qu’eUes soient, des vœux ' les plus ardents. On les fera arriver malgré tout le ' monde, malgré la nature entière.

\ « Une femme, — une blonde, — le noir leur va si

,)ien, — à laquelle on ferait voir un vêtement de deuU nouveau, coquet, élégant, — regarderait avec impatii.mce si quelqu’un ne va pas bientôt mourir dans sa faiiUle, — elle, découvrirait sans chagrin des signes

funBstes sur les visages. S’il existait une très-belle rob î, une robe d’une splendeur hors ligne, que l’on ne ] ût mettre que pour aller à l’échafaud, il ne manque ait pas de femmes qui feraient en sorte de mettre cett' robe.

« J’ai vu une femme faire marier des gens qui ne s’aimaient pas avant les noces et qui se sont détestés ensuite toute leur vie, parce qu’elle avait une certaine robe qui ne se pouvait endosser convenablemet que dans une solennité de ce genre, la maîtresse de la robe n’allant pas dans le monde.

« Une autre a forcé son mari d’abandonner une grande explditation en Afrique, laquelle les faisait vivre dans l’aisance et leur assurait une fortune, pour venir tenter en France les chances incertaines d’une nouvelle affaire, — parce qu’elle avait reçu en présent, d’un parent négociant, un magnifique manteau de fourrures qu’elle voulait avoir occasion de porter.»

René de Sorbières à Augustin Sanajou.

« J’ai eu plusieurs fois occasion de penser que, si on faisait scrupuleusement un compte avec les femmes que l’on a aimées, si l’on inscrivait avec l’exactitude que vous mettez dans vos ^livres, vous autres négociants, parauotV etdotï, les plaisirs qu’elles nous donnent et les chagrins qu’elles nous causent, la balance s’ établirait, comme vous dites, singulièrement à la charge de l’amour.

« Quand on voyage, tous les pays, presque, paraissent charmants.

« Il suffit d’un rayon de .soleil qui tombe sur la mousse qui recouvre de son manteau de velours le plus pauvre toit de chaume, pour rendre ce toit de chaume cent fois plus beau que le Louvre, pour faire croire qu’aux deux coins du foyer, dont on voit à la fin du jour monter la fumée lente et bleuâtre, sont des gens qui s’aiment fidèlement.

« On envie le pâtre qui ramène ses troupeaux des landes à l’étalde.

« On envie le laboureur qui, sur la colline, avec scs bœufs et sa charrue, se détache en silhouette noire sur le ciel empourpré par le soleil levant.

« Il semble que là est le bonheur.

« Les habitants sont pour vous curieux et avides; cela a l’air pendant quelques jours d’être un accueil bienveillant et une tendre sympathie.

« Mais, si l’on séjourne pendant quelque temps, on ne tarde pas à voir tout cela, non pas se transformer, mais reprendre sa vi-aie forme, — et on est forcé de résumer ainÿ ses impressions définitives :

« 11 y a quelque chose de trop dans tous les pays : les habitants.

ft

« Il faudrait ne s’arrêter que quelques jours, que quelques heures, et on s’en irait en disant : — Ces bons villageois! — ou toute autre niaiserie équivalente.

« Il en est de même de. l’amour : il faudrait l’écrémer ; — mais, si vous voulez boire jusqu’au fond du vase, vous risquez de trouver du petit-lait aigre.

(I n faut faire l’amour comme on mange da poisson, ne pas avaler les arêtes.

« Certes, j’ai été amoureux de Noëmi.

« Bien plus, je vais te dire à toi ce que je ne me dis pas tout à fait à moi-même :

« Je suis encore amoureux d’elle ; — le plaisir que j’ai à la haïr, à la mépriser, — à riposter douloureusement à ses perfidies, est encore de l’amour,

« Tant qu’on hait, on aime encore.

« Elle prétend que certaines lettres Tiens, voici 1

qu’on m’en apporte une d’elles.

« Cette lettre contient celles qu’elle écrivait à une de ses amies lorsque je commençais à m’occuper ' d’elle.

ft Voici d’abord sa lettre : • -

Noëmi d'Apreville à René de Sorbier es.

« Voici, monsieur, des lettres que j’avais écrites à

une amie, et que je ne pensais pas devoir jamais être

remises sous vos yeux, car elles contiennent une révé- (

lation que j’aurais voulu vous épargner, fût-ce même aux dépens de ma vie.

<( Vous verrez, monsieur, si vous daigqez les lire, que je ne vous ai pas trahi, — que du jour où je vous ai dît : — Je vous aime, — j’airepoussé opiniâtrément, au risque des dangers que pouvait me faire courir sa haine, les emportements de cet homme si indigne de moi, et qui, je le crains, m’a rendue indigne de vous.

« Hélas ! monsieur, savais-je que j’aimerais un jour, et que je vous aimerais?

« Pourquoi n’êtes-vous pas venu plus tôt !

« Je ne vous demande pas de me rendre votre amour, ' monsieur, dont je porterai éternellement le deuil dans mon cœur, — mais , si vous m’abandonnez, que ce soit parce que je m’étais déshonorée, avant de vous connaître, par une faute sans prétexte, mais que ce ne soit pas parce que je vous ai trahi. ''

« J’ai bien souffert, monsieur, de cette flétrissure;

mais l’amour que j’étais si heureuse de ressentir, et dont je vous devais la connaissance, me semblait une flamme si ardente qu’il me paraissait pouvoir me purifier et me rendre digne de vous. '

« Je m’étais laissé aimer, mais je n’ai aimé que du jour où je vous ai rencontré... ,

« Je m’arrête, monsieur; je n’ai voulu que me justifier sur un point, et je me laisserais aller à vous peindre ce que je soufire et à exciter votre pitié. Dites-moi un mot, un seul, le dernier ; que je sache que vous m’abandonnez parce que j’ai eu le malheur de ne pas vous attendre, de ne pas deviner le sentiment céleste que vous de^âez seul m’inspirer, mais que vous, ne m’accusez ni de trahison ni de perfidie.

« Ensuite, monsieur, ,vous ne me verrez plus, je me prêterai au désir qu’aM. d’Apreville, que j’ai eu moimême autrefois, d’habiter Paris, et vous ne serez exposé que par des hasards peu probables à rencontrer ime femme qui bénira toujours votre souvenir en reconnaissance des richesses que vous lui avez fait découvrir dans son cœur.

« NoÉju. »

Post-scriptum de l’auteur. --Il va . sans dire que

madame d’Apreville avait fait un triage intelligent dans celles de ses lettres que lui avait renvoyées Julie Quesncl.

Suite de la lettre de René de Sorbiëres à Augustin Sanajou.

(i Ah ! oui, — pom'quoi ne suis-je pas venu plus tôt !

— Eh ! mon Dieu ! si je n’étais pas jaloux de ce Férouillat, je le serais de son mari.

« C’est horrible, c’est méchant de la part de Dieu de nous avoir mis au cœur des désirs insatiables, un besoin de choses qui n’existent pas. — On ne peut être amoureux d’une femme sans remonter le cours de sa vie. — Il n’y en a pas une qui vous arrive à la fois vierge d’esprit et de corps.

« Une vieille femme de mes amies, qui aime à raconter, c’est-à-dire à se promener avec im ami dans les sentiers verts et fleuris où s’est passée sa jeunesse,

— m’a avoué qu’elle avait ressenti son premier amour à l’âge de sept ans.

«Elle a été à sept ans amoui^use, jalouse et désês- .

pérée. Quand un garçon, d’une trentaine d’années, qui lui apportait des bonbons et qui la faisait sauter sur ses genoux, s’est marié, — elle s’est renfermée dans sa chambre, pour pleurer à sa fantaisie, — pour l’appeler ingrat et perfide.

<( Et quand on voit aux Tuileries toutes ces petites

filles, — qui, sous prétexte de sauter à la corde et de

jouer au cerceau, recueillent les regards des passants

et des promeneurs comme elles cueilleraient dans

ime prairie des pâquerettes et des boutons d’or, —

quand on se rappelle l’histoire de son propre cœur, on

voit que l’amour commence de bien bonne heure —

et ne finit pas, — que c’est la vie, — et que rien n’est

plus meilheureux et plus absurde à la fois que de vouloir demandera une femme que l’on rencontre, quand elle a vingt-cinq ans, d’avoir comprimé jusque-là les battements de son cœur ; d’avoir attendu pour aimer que vous, dont elle ne connaissait pas l’existence, L vous plût de venir réclamer ce trésor qu’elle aurait conservé contre tous les cfibrts. Vous pouviez ne pas venir; peut-être même, si vous vous étiez su si bien attendu, auriez-vous cru avoir peu d’intérêt à venir. Est-ce que, moi, je n’ai pas été très-amomeux, à dix ans, d’une grande belle jeune fille de vingt-quatre ans

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qui m’appelait sou petit mari et qui m’emmenait partout avec elle ?

«Je lui servais de prétexte, de maintien, de portorespect. — Me tenant par la main, elle avait l’air d’une jeune femme mariée — avec son enfant,

« On la laissait sortir avec moi, et on ne l’eût pas laissée sortir seule. Je lui rendais possible de rencontrer un monsieur. — Tiens, je sens encore que,danslc choix de ces mots : «un monsieur, » pour parler du beau jeune homme très-élégant qui lui faisait la cour, j’ai conservé une sorte de haine contre lui. Quand j’ai appris leur mariage, je me suis cru trahi, — A douze ans, ensuite, n’ai-je pas fait mes premiers vers, que j’écrivais en moyen, — je ne savais pas écrire enfin, — pour ma voisine, que je rencontrais souvent dans l’escalier ? Mais déjà plus vicieux, j’étais naturellement plus timide. Je n’osais pas lui donner mes vers. Je les perdais dans l’escalier, que je descendais rapidement devant elle, après l’avoir attendue plusieurs heures ; puis, ensuite, j’avais peur d’elle ; j’évitais de la rencontrer.

« Non, cet amour que nous demandons tous, h; premier et le seul de toute la vie d’une femme, il n’existe pas. — Cet amour exclusif n’existe pas non

iO.

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plus. — On peut, pendant un temps, n’aimer qu’un homme, mais on aime l’amour des autres, mais ou sent avec plaisir des regai'ds ardents sur son visage.

— Mais alors, je le demande encore, pourquoi

tant de désespoir de ne pas trouver ce qui n’est pas?

« On ne se désespère pas de ce que les arbres ne sont pas bleu de ciel et lilas comme dans les tableaux de certains peintres du temps de Louis XV. •»

<1 On ne se désespère pas de ne pas voir dans les prairies les moutons teints de pourpre ou do safran dont parle Virgile.

((On n’exige pas les arbres ni les moutons des livres et des tableaux ; pourquoi exige-t-on l’amour des livres ? — Pourquoi demande-t-on aux femmes d’ètre autre chose que des femmes? — C’est qu’une Providence ennemie nous a mis en germe dans la tête et dans le cœur un portrait fantastique impossibles. — C’est cp}6 nous sommes tous comme Don , Quichotte qui cherche une Dulcinée impossible... Certes, Noëmi, femme d’Hercule d’Aprcville, maîtresse d’Anthimc FérouUlat, n’est pas la femme de mes rêves, la femme que j’inventerais; mais elle est encore la plus séduisante do celles que j’ai rencontrées dans toute ma vie.

« Une femme qui aurait attendu jusqu’à vingt-six ou vingt-sept ans qu’elle a, je suppose, la rencontre de M. René de Sorbières qu’elle ne connaissait pas, dont elle ignorait l’existence, serait à coup sûr une personne peu disposée à l’amour, et dont le cœur ne pourrait guère contenter les ardeurs du mien. — Noëmi ne m’a pas attendu ; mais du jour où elle m’a dit qu’elle m’aimait, elle m’a été fidèle, ellé s’est conservée à nipi malgré les obstacles et les dangers...

« Mais que dis-je? J 'aurais pu abréger cette longue et mutile lettre — en te disant simplement : — Je l’aime...

« Je l’aime et je souflre — quand je me représente cette femme accueillant les empressements d’un Férouillat. — Férouillat heureux 1 — La haine et la rage s’emparent de moi, — et je me rappelle avec joie que ce Férouillat m’a provoqué ; — que dans quelques jours je le tiendrai au bout d’une épée. — - Il faut que je le tue, lui qui a aimé, qui a possédé a femme que j’aime...

«René. »

Le dîner chez les d’Apreville fut somptueux et surtout abondant.

Le capitmne avait invité trois autres capitaines au long cours, — qui regai’dèreut avec une sorte de défiance un homme d’ujie nature aussi différente de la leur que l’était René de Sorbières.

Les marins ne font pas grand cas des soldats, mais ils les mettent cependant infiniment au-dessus des bourgeois; — ils mettent une grande distance entre un marin et un soldat; — mais la distance entre un soldat et un bourgeois est telle que ça ne se mesure pas. n faut bien qu’il y ait des soldats pour apaiser les querelles des marins dans les cabarets, i.— et pour garder les arsenaux de la marine et pour quelques autres menus détails. — Les soldats sont plus à plaindre qu’à blâmer, c’est ime classe inférieure, mais c’est une classe, tandis que les autres... on ne sait ce que c’est.

Rien n’est si ordinaire que d’entendre un marin

dire d’un homme qni lui déplaît : ■— A quoi ça peutil servir? ça n’est ni marin ni soldat.

. Ce dîner fut du reste ce qu’est un dîner en Normandie, et probablement dans d’autres endroits que je ne connais pas, — les plats et les bouteilles se succédèrent pendant deux heures.

C’était le commencement.

Cependant la situation de M. de Sorbières n’était pas très-facile, — il ne pouvait se mêler en rien à la conversation des marins. — On sait sous quels rapports il connaissait Anthime Férouillat ; — il n’eût pas été amoureux de madame d’Apreville, qu’il n’eût pas eu néanmoins d’autre ressource que de s’occuper d’elle; — mais Férouillat s’en aperçut avec colère et Hercule d’Apreville avec inquiétude.

Vers le milieu du dîner, au moment où l’appétit des convives paraît commencer à se ralentir, il est d’usage de leur servir la moitié d’un verre ordinaire d’eau-de-vic qu’on appelle cognac, de tafia ou de genièvre, — cela s’appelle (c faire un trou, » après quoi l’on sert les grosses pièces de viande et on recommence à manger et à boire de plus belle. — Le trou se fît avec du genièvre. René de Sorbières, qui n’aimait pas le genièvre, refusa d’en prendre, — les au-

très convives, toujours selon l’usage, trinquèrent en

choquant leurs verres.

René, qui n’avait rien dans le sien, se trouva naturellement excepté de cette manifestation amicale.

Cela mit encore plus de froid entre lui et le reste de l’assemblée.

Férouillat, s’adresscmt à un des convives qui avait levé son verre un peu vite pendant qu’on versait, et qui avait bu moins de genièvre que les autres, le traita de buveur d’eau, et lui adressa tous les sarcasmes rassemblés depuis des siècles contre les buveurs d’eau. — Pour Férouillat et pour ses compagnons, ces sarcasmes s’appliquaient au moins autant à M. de Sorbières qu’à celui auquel ils étaient directement adressés. — Férouillat, se voyant du succès, alla de l'avant, comme disent les marins, et il continua à attaquer en apparence son compagnon, en lui faisant des plaisanteries qu’il n’aurait pas adressées à M. de Sorbières, et que sa familiarité avec les marins excusait sulllsamment.

René se trouva embarrassé, il ne pouvait se fâcher de paroles qui ne lui étaient pas dites à lui-même ; Férouillat eût nié toute intention malveillante, mais il sentait bien qu’il était en ce moment le jouet et le

plastron de l’assemblée. — Hercule d’Apreville, dont il était l’hôte, loin de détourner la conversation comme il eût dû le faire, encourageait par un rire im peu forcé les lazzis de ses convives.

René, pour se donner une contenance et feindre de ne pas entendre les attaques dont il était l’objet, se mit à causer presque à voix basse avec Noëmi. Le capitaine d’Apreville s’en émut, et adressa à sa femme doux ou trois observations» ofi la mauvaise humeur n’était pas difficile à discerner; — il lui reprocha de ne pas surveiller le service, de ne pas domier d’ordres aux domestiques ; il se mit en grande colère à propos ou sous prétexte plutôt de je ne sais quel fricot manqué — et s’en prit à elle.

Férouillat ne pouvait qu’appuyer sur le malheur arrivé au fricot, il ne s’en fit pas faute.

R rappela d’autres circonstances où ce même fricot était délicieux.

René, impatienté, l’appela capitaine Chrysostome. — Un convive demanda l’explication. — Tout le monde rit beaucoup, lorsqu’on sut que c’était à cause de son éloquence que l’on appelait Bouche d’or le capitadne Authime FérouiUat, connu dans les deux mondes pou? la difficulté de son improvisation.

Anthime, irrité d’être l’objet de la gaieté générale, refusa de trinquer avec M. de Sorbières, — lorsque vint ce moment du festin où chacun ouvrit son cœur sans inconvénient à des voisins qui étaient trop' occupés à en faire autant pour entendre un mot de ce qu’on leur disait. — Hercule d’Apreville seul était taciturne, il jetait de temps en temps im coup d’œil inquiet sur sa femme, sur René, sur Férouillat. — Celui-ci surtout n’aurait pas non plus été mauvais à écouter pour quelqu’un qui aurait voulu savoir.

Il parla des gens qui ne buvaient pas, — des mirliflors, — des honunes qui avaient de jolies mains comme les femmes, — et qui ne sauraient manier ni un aviron, ni une hache. — René, qui se sentait désigné au moins autant par les regards des autres convives C[ue par les paroles incohérentes du capitaine Férouillat, se laissait impatiemment contenir par de douces paroles de Noëmi. — Celle-ci, inquiète, n’osait quitter la table, quoique, selon son usage, elle l’eût dû faire depuis plus d’un quart d’heure. — Elle se décida cependant à se lever de table, — lorsqu’elle s’aperçut que d’Apreville s’alarmait de son séjour prolongé; — alors un des convives porta la santé de madame d’Apreville; — elle dut choquer contre tous

les verres un verre dans lequel elle trempa ses lèvres. — Elle remarqua encore que Férouillat avait évité d’approcher son> verre de celui de René, et, au milieu du tumulte des voix, — elle distingua ces paroles prononcées d’un ton ironique par le futur capitaine de la Belle-Noëmi : A la fidèle épouse du capitaine d'Apreville! — Elle se hâta de quitter la salle, — en jetant un dernier regard destiné à calmer M. de Sorbières qu’elle avait prié de s’en aller im quart d’heure après elle et de ne pas demander, à la voir.

Noè'mi partie, on alluma le punch et les pipes.

A peu près au même instant, Mathilde vint dire à Férouillat que madame d’Apreville avait â lui parler.

Et René de Sorbières se levant, pria Hercule de venir un instant avec lui dans l’embrasure d’ime croisée.

Là, il lui dit :

— Capitaine, j’ai accepté avec empressement l’invitation cordiale que vous m’avez faite; — vous êtes mon hôte, — vous ne devez pas souffrir que je sois insulté chez vous. — Le capitaine Férouillat est ivre, et sans motif voilà deux fois qu’il refuse de trinquer avec moi ; — tout le monde l’a remarqué. — Je vous prie de vous charger d’une commission pour lui. —

A la première santé qui va se porter, si le capitaine Férouillat ne choque pas son verre contre le mien, — je lui jetterai le punch au visage.

— Vous ne feriez pas cela, monsieur f dit Hercule.

— Je le ferai, monsieur; je sais que vous êtes brave, et vous ne ti-ouverez pas mauvais que je fasse ce que vous feriez à ma place. — Si le capitaine Férouillat a quelque sujet de mécontentement contre moi — je suis parfaitement à ses ordres ; — mais ce n’est pas une raison pour qu’il m’insulte chez un ami commun.

— Comment?... des amis...

— On ne se brouille pas avec les gens qu’on ne connaît pas, capitaine, et d’ailleurs je veux que mes . amis (lui me connaissent plus (jue les autres me respectent aussi davantage.

D’Apreville s’inclina en signe d’assentiment; René

lui prit la main et la serra ; — d’Apreville se laissa serrer la main.

Anthime rentra clonnapt la main à Noëmi. Le capitaine 5’Aprevüle lui fit signe d’aller à lui, et l’emmena dans l’embrasure. D ne ménagea pas les termes de la commission dont il était chargé pour lui. M. de Sorbières ne lui plaisait pas. Ses couvcrsatious

LA PÉNÉLOPE NORMANDE. t83

à voix basse avec Noëmi pendant le dîner lui inspiraient des inquiétudes. Il n’était pas fâché qu’U eût une querelle avec quelqu’un. Il eût préféré que ce fût avec lui-même. Il savait Férouillat vaniteux et médiocrement endurant. Il était persuadé qu’il arriverait quelque chose qui chasserait M. de Sorbières de la maison.

Quel ne fut pas son étonnement lorsqu’il vit Fôrouillat, successivement rouge et pâle de colère, répondre cependant, de la voix vibrante et saccadée avec laquelle on lancerait un défi :

— Monsieur de Sorbières se trompe; je n’ai rien contre lui, et je vais avec plaisir choquer mon verre contre le sien !

— Allons I répondit d’.Apreville, tu as un bon caractère...

Noëmi, voyant tout le monde en place, — se mit debout auprès de son mari, — et dit :

— Pardon! messieurs, je suis rentrée pour vous proposer une santé que nous avons oubliée.

— D’abord, à la santé de madame d’AprevUle l — cria un des capitaines.

— A la santé de madame d’Apreville! — hurlèrent tous les autres.

Noëmi laissa mettre du punch dans son verre, et chacun se levant vint trinquer avec elle. — Elle fixa ses regards sur les yeux de Férouillat, retourné à sa place, fit remplir les verres, — et dit :

— Maintenant, messieurs, à la santé du nouveau commandant de la Belle-Noemi, — du capitaine Anthime Férouillat I

On répondit à ce toast par des acclamations sauvages. — Férouillat ému choqua son verre contre celui de Noëmi, puis contre celui de d’Apreville.

René s’était levé, avait fait la moitié du chemin, tendit son verre, et répéta d’une voix calme :

— A la santé du capitaine Férouillat !

Férouillat, pâle comme un mort, jeta un coup d’œil

sur d’Apreville et sur sa femme. Tous deux l’observaient avec une expression difi’érente. Il hésita, rencontra les yeux de Noëmi, alla à la rencontre de René, choqpia son verre contre le sien, et lui dit :

— Grand merci ! monsieur de Sorbières.

Puis il vida son verre. Mais en retournant à sa place, sa main crispée serra tellement le verre qu’il éclata en morceaux et qu’il fut blessé. Il entoura son poignet de sa serviette et continua à boire de la main gauche.

Deux personnes seulement s’étaient aperçues de cet accident : d’Apreville et sa femme.

Le capitaine Antliime Férouillat qui passait, en fait de boisson, pour’ être d’un très-fort jaugeage, but ce soir-Ià plus que de coutume, et quand les autres s’en allèrent un peu plus d’à moitié ivres à une heure du matin, il lui eût été difficile de les suivre ; mais il avait une chambre dans la maison.

D’Apreville, retiré dans la sienne avec sa femme, se promena de long en large, longtemps après que celle-ci fut couchée. •— De temps en temps il lui parlait de M. de Sorbières ; — eUe répondait vaguement et naturellement. — Alors il lui reprocha de l’avoir engagé tout à fait avec Anthime par cette santé qu’elle avait proposée ; mais elle lui fît facilement

reconnaître que son intention de donner à Férouillat le commandement de la Belle-No'émi était formelle.

— Pourquoi n’aurions-nous pas ce soir donné cette joie à ton plus ancien ami, au milieu de vos amis à tous deux ?

— M. de Sorbières a été très-ennuyeux, dit alors Hercule.

— Je ne crois pas qu’il se soit beaucoup amusé non plus. Vous étiez tous marins, U ne comprenait

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pas la moitié de ce que vous disiez. Je m’eCforçais de lui parler ; mais j’étais avec lui dans la position oii il së trouvait avec vous autres, — Je ne pouvais lui parler du monde où il vit et que je ne connais que comme je connais l’Amérique, par ouï-dire.

Hercule ne parla pas de la conimission dont René l’avmt chargé pour Anthime. — C’était un triomphe pour M. de Sorbières, il n’avait aucune envie d’y faire assister Noëmi.

■ Alors il grommela sur divers autres sujets, — sur le fricot manqué, — sur le vin de Bordeaux qui n’était pas assez chaud et sur le vin de Champagne qui n’était pas assez froid, — sur le service de Mathilde que, d’ordinaire, il défendait avec Opiniâtreté, lorsque Noëmi avait à s’en plaindre.

Noëmi fît semblant de dormir. •— Hercule se coucha, ne trouvant plus personne à quereller, et les deux époux passèrent la nuit, — Noëmi tapie dans la ruelle, — Hercule suspendu au bord du lit. — Ils ne fermèrent l’œil ni l’un ni l’autre, — chacun des deux croyant l’autre endormi.

^ Il ;

Hercule était jaloux et inquiet.

Noëmi, fort troublée de cette inquiétude, cherchait

les moyens de la dissiper sans renoncer à René de Sorbières.

Il est presque inutile de dire ce qui s’est passé

entre Férouillat et Noëmi lorsque celle-ci avait fait

demander le capitaine par Mathilde, — du moins, je

ne le rapporterai que sommairement. — Noëmi avait

fait de vifs reproches à Férouillat de son attitude vis-

à-vis de René. — Vous amènerez un éclat, lui avait-

elle dit; — mais je vous renouvelle mon serment de

vous perdre avec moi, — ou plutôt de me servir de

votre perte pour me sauver. — Au contraire, réparez

votre sottise, — je vais rentrer et à la fois vous donner une occasion d’être poli à l’égard de M. do Sorbières et engager formellement Hercule avec vous.

Après quelque hésitation, Férouillat, dont le commandement de la goélette faisait la fortune, — qui savait Noëmi femme à le perdre en se sauvant ellemême, grâce à son adresse et à l’amour qu’avait pour elle Hercule d’Apreville, — Férouillat, se rappelant que cela ne l’empêcherait pas d’avoir dans peu de temps M. de Sorbières au bout de son sabre, avait pris le parti d’obéir à Noëmi, à la façon dont les tigres apprivoisés obéissent à leurs maîtres, pour

lesquels ils ressentent un mélange confus de crainte, de haine et d’appétit.

Au déjeuner, d’Apreville fut taciturne. — Noëmi, parfois en levant les yeux, trouvait attachés sur elle des regards qu’il détournait aussitôt. — Après le déjeuner, il alla à la ville avec Férouillat. — Noëmi essaya de rencontrer René, d’abord elle alla se promener du côté de son jardin, puis elle se détermina à aller chez lui. — Il était sorti depuis le matin, Bérénice ne savait pas quand il rentrerait, — il était allé dans la forêt avec son fusil.

Noëmi lui laissa un bUlet pour lui recommander de ne pas venir chez elle pendant quelques jours — à cause de l’inquiétude que montrait d’Apreville.

Celui-ci était déjà rentré ; quand elle revint, ilfumait à la fenêtre. — Quand illui demanda d’où elle venait, — savoix trembl ait, — elle répondit qu’elle venait d’aller voir une femme du voisinage qui était malade.

A ce moment, cette femme passait dans la rue. D’Apreville et Noëmi l’aperçurent en même temps. Noëmi se fâcha. — C’est insupportable, dit-eUe, tu me fais mentir avec tes questions — parce que je m’ennuie, pendant que tu vas je ne sais où avec ton Férouillat, je vais me promener un peu et prendre l’air;

I LA PÉNÉLOPE NORMANDE, tu me demandes d’où je viens d’un air tellement sinistre, que j’ai peur, et jeté réponds par des mensonges, et quels mensonges ! des mensonges si bêtes, si mal faits, que tu devrais m’en estimer davantage. Une femme accoutumée à mentir s’en tirerait mieux que moi. Hercule ne répondit pas, mais ùn quart d’heure après, il dit : — Je t’avais dit, en partant, que je ne voulais pas que tu fisses connaissance avec M. de Sorbières.

— Je t’ai dit comment ça s’est fait... c’est Férouillat qui l’a amené, et comme tout ce que fait Férouillat, ajouta-t-elle ironiquemant , est bien fait... d’ailleurs, si cela t’ennuie, il est facUe de ne plus le voir, il n’a déjà pas dû beaucoup s’amuser ici — et, si tu veux, je lui dirai que tu ne veux pas que je le voie.

— Pourquoi ne pas lui dire tout de suite que je suis jaloux?

— Parce que je ne crois pas que tu me fasses cette injure; — je lui dirai que tu es une espèce d’ours, que la vue d’un nouveau visage t’ennuie et te gêne. — Ah çà ! est-ce que tu serais jaloux, par hasard?

Hercule regarda sa femme fixement.

Elle ajouta :

— Ce pauvre M. de Sorbières f il a bien affaire

i90 LA PÉNÉLOPE NORMANDE.

d’une petite paysanne comme moi, lui qui vit dans le

grand monde, dans le monde élc'gant...

— Ce n’est pas que je sois jaloux, mais je t’ai trouvée un peu trop familière avec lui...

— Qui? moi? familière... non, je tâchais de faire en sorte qu’il ne s’ennuyât pas tout à fait autant. — Toi et tes convives vous ne pensiez pas plus à lui que s’il ayait été à cent lieues... Aussi il n’est pas certain qu’il revienne... après une visite qu’il te doit poiir le dîner... s’il vient pendant ton absence, je ferai dire que tu n’y es pas.

— .Allons! des exagérations à présent... je veux seulement qu’il ne prenne pas d’habitudes dans la maison. Il ne me plaît pas, voilà tout.

D’Apreville resta soucieux.

Dans la journée, Mathilde monta une lettre pour madame. Hercule s’en saisit. — Noëmi, aussi pâle que lui, le laissa faire. — Cette lettre était longue, commençait par des banalités ; — il regarda la signature — Julie Quesnet; — il la donna à sa femme qui n’osa pas la lire devant lui, dans la crainte qu’il ne se ravisât. — Én effet, si tlerculc avait lu, il n’aurait

plus gardé aucun doute, — il était question fort

longuement et de René de Sorbièreset de Férôuillat;

LA PÉNÉLOPE NORMANbE. l'Jl

— lorsque plus tard Noëmi la lut, elle frémit et la brûla; — elle avait craint un moment que ce ne fût une lettre de René J elle n’en aui*ait pas dit davantage que celle de Julie, mais d’Apreville l’aurait lue. Elle prit alors la résolution de brûler également les autres lettres de Julie et celles de René qu’elle avait toutes conservées.

Mais son marine sortit pas ; — elle feignit en vain que l’odeur du tabac l’incommodait, espérant qu'il irait, comme il le faisait quelquefois, fiimer à un petit taudis, décoré du nom de café, qui était dans 1e voisinage, — mais il éteignit sa pipe.

Le soir elle essaya de le faire coucher avant elle, elle supposa un ouvrage de couture à Unir; — mais Hercule s’obstina à rester. — Tous deux étaient accablés de fatigue, ils n’avaient pas dormi la nuit précédente; — ils s’endorinaieut malgré eux dans leurs fauteuils.

— Hercule, tu dors, mon ami, va donc te coucher.

— Mais tu n’as pas déjà les yeux si bien ouverts, et ils sont tout rouges.

— C’est qu’au contraire, moi, je ne dorS pas, jÜ pense à mes comptes avec Fèrouillat, — je ne me coucherai pas dé sitôt; va te coucher, toi.

Noëmi prit tout à coup une résolution, et dit :

— Eh bien ! j’y vais.

Elle se leva et alla s’enfermer dans sa chambre avec bruit; puis elle ressortit tout doucement, monta nu-pieds dans une petite chambre où elle avait caché les lettres et où était la bibliothèque. Elle les prit pêle-mêle dans sa robe, redescendit en toute hâte, s’enferma à double tour, jeta les lettres dans la cheminée et elle mit le feu aux papiers.

Or, si Hercule s’était opiniâtré à rester debout, c’est qu’il voulait précisément chercher dans cette bibliothèque s’il ne trouverait pas des lettres. Il s’était, dans la journée, repenti de ne pas avoir lu la lettre de Julie Quesnet; l’émotion de sa femme l’avait frappé ainsi que le soin qu’elle avait eu de ne pas lire cette lettre en sa présence.

Il se rappelait qu’autrefois sa femme écrivait souvent dans cette petite chambre où lui ne montait jamais, n’ayant jamais lu de livres que ceux qui lui avaient été nécessaires pour ses études et ses examens de capitaine, et quelques journaux qu’il emportait à son bord dans ses voyages, et qu’il lisait en route, mais jamais à terre.

Quand il entendit Noëmi enfermée dans sa cham-

bre, il monta à la bibliothèque, s’y enferma à son tour, et chercha.

Il vit un petit meuble, — sorte de secrétaire sur lequel étaient les objets nécessaires pour écrire ; — un grand tiroir était ouvert et vide, — on eût dit un nid abandonné.

Il soupçonna un moment la vérité, c’est-à-dirc que Noëmi avait enlevé les lettres.

Il redescendit à la chambre conjugale.

Noemi, qui, malgré le soin qu’il avait pris de ne pas faire de bruit, l’avait parfaitement entendu marcher dans la bibliothèque, agitait convulsivement les papiers enflammés pour les faire brûler plus vite. — Des lettres pliées brûlent assez diilicilement et lentement ; — proportionnellement à la façon d’un livre relié qui peut rester une demi-heure dans un feu ardent sans être entièrement consumé.

Hercule frappa à sa porte.

— Qui est là. demanda-t-elle ?

— Moi, parbleu ! Qui veux-tu que ce soit?

— Attends un peu.

— Pourquoi?

— Parce que...

A cette première réponse de toutes les l'eraincs, Hercule hésita un moment, puis il dit :

— C’est moi, ouvre.

— Tout à l’heure, mou ami; je me déshal)illo.

— Eh bien...

— Mais j’ai l’habitude d’être seule pour me déshahillcr.

— Quelle bégueulerie ridicule ! dit d’Api’cvillc, toujours à travers la porte.

— On voit bien que tu viens de passer plus d’un an avec des négresses qui n’ont pas besoin de se déshabiller.

— Je ne plaisante pas, ces manières^là sont ridicules ; ne pas vouloir se déshabiller devant un mari qui va passer la nuit auprès de vous, ce sont des inventions de mijaurée.

— Si vous appelez la décence une invention de mijaurée...

— Allons! ça m’ennuie... Ouvre.

— Dans un instant; retournez en bas, j’ouvrirai la porte, et vous remonterez quand je serai couchée.

— Ah çà! ouvres-tu? — ou j’enfonce la porte... Qu’est-ce que tu brûles ?

— Moi ?

■ ij !■ !■ mftmi

— Oui, toi! Parbleu! je ne pense pas que ce soit le Grand Turc qui brûle quelque chose dans la chambre.

— Descendez, et je vais ouvrir la porte.

L’odeur du papier brûlé se répandait très-fort dans la maison. — Il y avait plus de cent lettres, tant de Julie Quosnet que de René de Sorbièrcs ; nous avons eu la discrétion de ne pas les donner toutes au lecteur; et de plus, dans son trouble, Noëmi avait pris, n’ayant pas le temps de choisir, tout ce qu’elle avait trouvé dans ses tiroirs, y compris quelques cahiers de papier blanc. — A ce moment, d’Apreville, hors de lui, enfonça la porte d’un coup de pied, — et trouva saferamé debout. Cependant elle eut le temps de replacer les pincettes et de se placer d’un bond auprès de son ht.

— Mais qu’avez-vous? dit-elle, êtes-vous fou ou ivre?

Hercule ne répondit pas, et regarda dans la cheminée. Le vent qu’il avait produit en ouvrant aussi brusquement la porte avait fait monter dans la cheminée le tas de papiers brûlés qu’elle contenait; cependant, il en restait encore sur lesquels de petits points de feu couraient comme des étoiles dans un ciel noir.

196 LA PËNÉLOPE NORMANDE.

— Tu vois bien, dit-il, que tu brûlais des papiers.

— Eb bien ! qui vous a dit que je ne brûlais pas des papiers ?

— Mais, toi...

— Pas le moins du monde.

— Tu n’as pas répondu quand je te l’ai demandé.

— S’il fallait répondre à toutes les sottises que vous me dites depuis un quart d’heure... D’ailleurs, vous savez que je brûlais du papier, ça doit se sentir dans toute la maison.

Hercule fut un peu étonné et hésitant de cette assertion de l’odeur qu’exhalait le papier brûlé : — Elle le savait, pensa-t-il, elle ne le brûlait donc pas en cachette.

Le fait est que Noëmi n’y avait pas songé, et parlait ainsi pour faire naître dans l’esprit de son mari précisément la pensée qui s’y faisait jour.

— Mais, qu’est-ce que c’était que ces papiers?

— D’abord, ça n’était pas des papiers ; c’était un papier.

— Eh bien f ce papier?

— Ce papier, c’était la lettre de Julie Quesnet, que

j’ai reçue devant vous tantôt. *

— Et pourquoi brûlais-tu la lettre de Julie Quesnet?

— Ah ! vous êtes insupportable... C’est donc un interrogatoire ?

— Précisément, c’est un interrogatoire.

— Eh bien ! je brûlais la lettre de Julie Quesnet, parce qu’elle m’y disait de la brûler.

— Qu’est-ce qui me le prouve ?

— Vous n’aviez qu’à la lire quand vous vous êtes permis tantôt de la prendre avant moi.

— Tu me parles d’une singulière manière, Noëmi...

— C’est que vous agissez d’une étrange façon... Je ne sais vraiment, dans votre grossière profession, quelles femmes vous voyez; mais à l’avenir, je veux être, à l’abri de pareilles invasions. C’est bien le moins qu’une femme puisse être seule dans sa chambre quand il lui plaît. — Dès demain, je vous ferai faire un lit dans la chambre à côté de la biblio-

thèque.

Hercule restait stupéfait... La jalousie est une telle passion, qu’il vient un moment où, sur la trace d’une traliison, on entrevoit, on pressent une telle jouissance dans la vengeance, qu’on est désappointé de ^ trouver innocente la femme que l’on soupçonnait.

Ce n’était pas même là la situation du capitaine d’Apreville, il croyait non 'pas avoir découvert l’in-

noeence de sa femme, mais ne pas avoir découvert la preuve de son crime.

A ce moment, les papiers brûlés qui s’étaient envoles dans la cheminée, sous l’explosion du vent qu’avait produite l’effraction de la perte, retombaient en grande partie dans cette cheminée. — D’Apreville s’en aperçut, et, se rappelant parfaitement que la lettre de Julie Quesnet n’avait qu’une page double, il sut que sa femme mentait, — alors il ne dit plus rien et se coucha. — Elle s’inquiéta de ce silence, et

essaya de le rompre par des reproches, mais Hercule lui dit froidement : — Je dors, bonsoir, la suite à demain. ,

Noëmi se trouva un peu rassurée par cette dernière phrase en forme d’allusion aux feuilletons des journaux, — phrase qu’elle crut facétieuse.

Elle se trompait. Hercule l’avait apprise pendant - sà dernière traversée, en lisant un feuilleton où l’aii tour du roman avait très-halîilemcnt divisé d’assez féroces élucubrations, de façon à toujours faire tomber cette phrase suspensive t

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