DE L’AGRICULTURE
Un bruit qui courait sourdement a fini par faire explosion, et on s’est dit :
— Il parait que l’agriculture est malade.
» Que peut avoir l’agriculture?
» Vite un médecin, dix médecins, cent médecins !
» Faisons une consultation, une enquête sur la maladie de l’agriculture.
Et les médecins sont arrivés, et les médecins ont parlé.
— Il y a la maladie de la vigne, dit le premier médecin, un Bourguignon, on s’est trompé jusqu’ici sur cette maladie. Je l’atiribue aux rhynchiles; c’est un coléoptère de l’ordre des colêoplcres ItHramth en^ de la famille i\es curcuiio7ii(]es orlhoccres et de la division des (tUelabitles, — jolie bête du reste, — mais qui liait au moment du développement des bourgeons, et s’empresse de les dévorer.
— Ce n’est rien que cela, dit un autre médecin du Midi ; mais parlez-moi du dacus oleœ qui attaque nos oliviers, genre de diptères^ division des brachycères, familles des athéricères, tribu dos muscides, sous-tribu des tèphrilcs.
— Tcphriles ! s’écrie un autre, je nie que le dacus appartienne à cette sous-tribu. — Où sont ses ailes bigarrées.’ — Comment pouvez-vous placer le dacus oleœ près des téphriles avec son front nu et ses longues antennes?
— S’il s’en éloigne par ces deux points, dit le premier, vous ne pouvez nier qu’il ne s’en rap-
proche par les nervures des ailes et par l’ov/ducte des femelles.
— Et YalucUe^ dit un troisième, Vahicite des grains? Voulez-vous une jolie description de YalucUe ?
« Lf'pidoplère du genre hypsolvplæ, a la langue distincte, les ailes supérieures trèsinclinées, — palpes labiaux avancés... »
— Allons, donc, voilà un bel ennemi! Parlezmoi de la calandre du riz, — cUrcuUo orizæ, et de celle du blé, — curcidio granaria.
— (h-anariiis, vous voulez dire.
— Olivier dit granaria.
— Mais Linné dit grauarius; d’ailleurs, granarius ou granaria, peu importe ; la calandre a été calomniée, je veux réhabiliter la calandre; loin d’étre un ennemi, c’est un gibier. Les naturels de la Guyane la font griller, et c’est un mets très-délicat.
— Réhabilitez-vous aussi le cecidamya dea-
tnictor , qui nous a été apporté avec le blé
d’Amérique.
— On ne se préoccupe pas assez de Tazote, s’écrie l’un.
— Je me moque pas mal de l’azote avec l’acide humique, réplique un autre.
Hélas! mes bons messieurs, fumez avec du fumier, cl laissez ces pauvres insectes tranquilles. La vigne et l’olivier et le froment ont été créés aussi bien pour les rhy>ic!ii(es, pour le dacus okœ et pour l’a/Mcjtc que pour l’homme, et peut-être les docteurs de ces espèces traitentils l’homme d’animal parasite qui nuit h leur récolte.
Je vais,' moi, vous dire quel est le véritable ennemi de l’agriculture, et, -comme vous, j’cn emprunte la description à la science :
Type des vertébrés.
Classe des mammifères.
Ordre des primates.
Monodelphe.,
LA MA LA ni R DR 1/ A (I U IC R LT l! Il K 189
Onguiculé, — c’est-à-dire ayant l’extrémité supérieure de la dernière phalange armée d’un ongle.
Tête arrondie plus développée dans sa partie cérébrale que dans sa région faciale, articulée avec les vertèbres du cou par sa base.
Tronc élargi aux épaules et au bassin ; — membres dissemblables : les antérieurs plus courts, impropres à la translation du corps.
Station verticale.
Dents : deux paires d'incisives, une paire de canines, cinq paires de molaires.
Genre homo.
En un mot, l’ennemi de l’agriculture, c’est l’homme, c’est l’homme se disant civilisé et progressif, c’est l’homme imprévoyant, inconstant, mobile et vaniteux que nous sommes.
La maladie réelle de l’agriculture, c'est la « tendance de la société actuelle.
Peut-être cette tendance est-elle fatale, mais
du moins ceux qui ont la prétention de diriger,
IMt LA QIÎELK D’OR
de conduire celte société devraient-ils la soutenir et non la pousser du côté où elle penche; et c’est ce qu’ils ne font pas ; ce que nous allons démontrer.
On a ouvert une enquête, je crois avoir à ce sujet quelque chose à dire, et je le dis.
Concevoir une idée utile et la garder en soi, c’est, pour emprunter ma comparaison ù mon métier de jardinier et à l'agriculture;^ c’est ressembler au nuage chargé d’eau qui passe sur nos têtes sans arroser la terre altérée et poudreuse.
Le chevalier Temple, après avoir pris une part trés-aclive aux affaires de son pays, se retira, dégoûté de la politique et ennuyé des hommes, dans sa terre de Moore-Park, n’ayant pas atteint soixante ans. — Il y vécut encore une vingtaine d’années, jusqu’en 1678, je crois, à se rappeler et à juger ce qu’il avait vu.
Voici à peu près, si ma mémoire est fidèle, ce qu’i! pensait de la société civilisée
« Ce doit être une pyramide, la forme la plus iolide et la plus durable, comme celles d’Égypte l’ont prouvé; de cette pyramide, la base doit (Hre naturellement en proportion de la hauteur, sinon, elle croulera.
» La première assise de la base doit se composer de ce qui est le plus indispensable, la seconde de ce qui est le plus utile, la troisième de ce qui l’est un peu moins, le quatrième de ce qui est agréable, etc., toujours en diminuant de largeur et finissant au sommet par une seule pierre qui est quelque chose comme un président, un roi constitutionnel ou tout autre, qui n’est ni indispensable ni très-agréable, mais qui occupe une place que l’on n’ait pas à se disputer; un chapeau sur un trône.
» La première assise, la plus large, celle qui peut se passer de toutes les autres et de laquelle aucune ne peut se passer, doit se composer des agriculteurs ; sans cela, vous n’auriez que le rêve (l’une pyramjde bâtie en l’air.
> La seconde, des arts utiles ; puis graduellement on arriverait aux arts agréables. Très-haute mais très-étroite serait l’assise de la poésie.
» En un mot, l’abondance s’appuierait, en montant et en se rétrécissant, sur le nécessaire, et le superflu sur l’abondance.
» Si, par accident ou par mauvaise direction, les assises diverses de la pyramide s’insurgent et changent de place, vous en modifiez la forme et vous en compromettez la solidité.
» En diminuant les assises d’en bas pour augmenter les assises supérieures, vous arriverez à une sorte de tour qui ressemblerait bien à celle de Babel, puis graduellement à une pyramide inverse, tenue peut-être pour quelque temps en équilibre, mais tournant à tous les vents, penchant sous tous les orages, et enfin, par un léger tremblement de terre et par son poids mal distribué, croulant un jour et ne laissant plus qu’un amas de débris. »
Nous en sommes déjà à la tour, et nous
LA MALADIF, DF L’AGIUC U LT IIU F 1»:?
nousoccuponsdeconstituer la pyramide inverse. Nous en sommes si bien à la tour, qu’il ne manque déjà pas de gens pour crier que la tour est un progrès sur la pyramide.
Les anciens maîtres de la société, les rois, les prêtres et leurs associés féodaux, l’avaient r bien comprise, cette nécessité d’une large base à cette pyramide dont ils s’étaient faits le sommet par les moyens que vous savez, et ils -attachaient le paysan à la glèbe par la force, — comme un mulet qu’on fait tourner à un manège hydraulique, — et ils maintenaient soigneusement les peuples dans l’ignorance, comme on couvre les yeux de ce mulet pour qu’il croie marcher et ne s’aperçoive pas qu’il tourne, et ne vienne pas à regimber.
Mais il arriva un jour où les trouvères, les poètes, les écrivains, lassés de tourner ainsi en rond dans le cercle où on les renfermait de la galanterie et des traditions mythologiques, soulevèrent leur bandeau et prirent pour sujets de
leurs méditations et de leurs travaux l’iiisloire, la philosophie, la vérité et la raison. Ils racontèrent les crimes des conquérants, les sottises féroces des tyrans ; ils parlèrent des droits de l’homme, ils chantèrent la liberté, et cette grande littérature du xviii* siècle vint racheter les peuples de l’esclavage.
Malheureusement, nous avons été rachetés de l’esclavage comme les théologiens disent que nous avons été rachetés du péché, et le règne delà raison est retardé parles intéressés comme le règne de Dieu par le diable.
Mais ceci n’est pas le sujet de mon discours d’aujourd’hui, auquel je reviens.
Ce qui est clairement acquis, c’est 1“ qu’il faut que la terre soit cultivée; c’est 2“ que personne n’a le droit et que personne n’a plus le pouvoir d’attacher le i>aysan à la glèbe.
Il faut donc que la société fasse en sorte qu’il s’y attache lui-même volontairement.
(Jr, pour cela, il faudrait que ce métier, qui
est physiquement le plus pénible de tous, fût le plus rétribué et le plus honoré.
L’agriculture devrait être traitée comme la terre, dont on tire tout et à laquelle tout retourne.
Est-ce cela que fait la société actuelle?
Elle fait précisément le contraire.
La société actuelle fait tout pour enlever à l'agriculture et à la terre :
L’argent, — les esprits, — les bras.
C’est la division naturelle de mon sujet, que je vais traiter le plus brièvement possible.
1® L’argent.
Que rapporte l’argent confié à l’agriculture? un et demi, quelquefois deux, bien rarement trois pour cent.
Déjà l’argent prêté à l’industrie, aü cortlmerce, donnait des produits très-supérieurs; il en est de même de l’argent employé à la construction des maisons, grâce à l’énôrmilé tôu-
lOG I.A QUI'LE D’OB
jours croissante des loyers et de l’intérêt du
plâtre et des moellons.
Ce n’était pas assez ; de notre temps, on a inventé « les affaires », c’est-à-dire ■ — des gageures, — des jeux aléatoires, quand toutefois les cartes ne sont pas biseautées; — on a supprimé la loterie et les jeux publics, c’està-dire qu’on leur a enlevé leurs chances décevantes et leurs rêves vertigineux , pour les donner « aux affaires ».
Les emprunts des États présentent à l’argent du public les appâts d’un intérêt presque usuraire, et, de plus, lui donnent des chances de gros lots, de quaternes et de quines.
Depuis qu’il n’y a plus la loterie et les jeux dans certaines boutiques, on trouve la loterie et le jeu partout, cpmme on a rempli Paris de courtisanes en les chassant du Palais-Royal.
De telle façon que mettre son argent dans l’agriculture, ce ne serait pas le prêter, ce serait abandonner la différence qui existe entre deux
LA MALADll' DE L’ AGIUCf:LT URE 197 pour cent et douze, quinze pour cent que donnent les bâtisses et certaines affaires; bien plus, ce serait donner les chances aléatoires sans limites qu’elles promettent.
Or, que tout le monde fasse ce sacrifice, ce serait possible; mais que quelques-uns seulement l’accomplissent, il n’y faut pas songer.
Je ne m’étendrai pas plus longtemps sur ce point, où je pourrais bientôt montrer une grande ignorance dans les détails. Il suffit que j’aie raison sur le fond. Tout tend, dans les mœurs actuelles, à détourner l'argent de l’agriculture.
Passons au second point , sur lequel je suis un peu plus fort.
Que fait la société actuelle pour honorer l’agriculture? Je terminais, il y a quelques années, une petite pièce en vers (n’ayez pas peur, je ne m’en rappelle pas tout à fait deux] par ces mots ;
Du beau nom de paysan,
Dans leur": villes de boue ils om f,>it une injure.
i^n effet, les gens qui piétinent dans la bouc se croient très-supérieurs à ceux qui retournent la terre. 11 y a quelques jours, une ser- \ an(e à laquelle j'ordonnais de porter quelque elio-e sur la tête, selon l’usage du pays, refusa net pour ne pas gâter son bonnet, et me dit :
— Me prenez-vous pour une paysanne ?
— Malheureuse ! m’écriai-je, tu valais cent fois mieux quand tu étais une paysanne n’obéissant qu’à Dieu et à (a mère que maintenant que lu t’es faite esclave volontaire des caprices et des besoins les plus sordides de ceux qui te payent !
Sloi-méme , ne sais-je pas combien je suis tombé bas dans l’opinion du plus grand nombre . en me faisant paysan et jardinier.
Quelques-uns affectent de ne pas prendre au sérieux ce métier où je suis cependant, par les gens compétents, compté et accepté entre les habiles. Mais il est des gens qui me voient sans cesse travailler de mes mains. Oh! ceux-là...
LA MALADIE DE L’AGRICULTURE 199 je vais vous dire ce que je suis pour eux.
J’ai depuis quelques mois une servante qui met un jardinier, un homme < qui travaille à la terre », inOniment au-dessous, par exemple, du fruitier qui a une boutique en ville et qui achète au jardinier ses légumes à trop bon marché 'pour
les revendre trop cher au consommateur.
Quand elle m’annonce € un monsieur » ou c une dame », il est facile de voir à son air, d’entendre à son accent qu’elle m’avertit que je vais voir quelqu’un qui m’est très-supérieur, et pour lequel je ferai bien de prendre une attitude humble et respectueuse.
Il est quelques visites, entre autres, desquelles elle ressent un étonnement vague et un peu inquiet. Ainsi, un jour qu’elle m’annonça M. le procureur impérial et M. le juge d’instruction ; elle était fort émue et penchait assez à me croire peut-être coupable, mais, en tout cas, soupçonné de quelque horrible crime sur lequel « la justice informait ».
Elle voit venir assez souvent et quelquefois manger la soupe avec moi un de mes vieux amis, S..., un artiste célèbre. Dans une ou deux de ses visites, il accompagnait madame la duchesse L. F..., son élève et notre amie à tous deux ; une fois, il la précéda à travers le jardin et m’annonça qu’elle arrivait. Ma servante en a tiré la conséquence que voici ;
— Que peut-être, auprès d’une duchesse, un homme qui vient dîner chez un jardinier et qu’on y reçoit sans cérémonie? Ça ne peut pas être grand’chose.
Aussi, l’autre jour, le voyant entrer, elle me dit :
— Monsieur, est-ce que le courrier de madame la duchesse dine ici ?
— Probablement, lui répondis-je froidement.
Mais je profite de celte occasion pour vous avertir d’une chose : celui-ci n’est pas difficile et je le traite sans façon, mais le valet de pied m’a fait espérer qu’il viendrait un de ces jours.
LA MALADIE DE L’AGRICI LTURE 201 et c’esl une autre affaire; ce jour-la, il faudra un peu de soin, c’esl un gourmet, et il aime les plats sucrés.
— Monsieur, dit-elle, je ferai de mon mieux, et j’espère qu’il sera content.
J’ai entendu un ministre, à un comice agricole, débuter ainsi : « Bons habitants des campagnes, votre profession, sans avoir l’éclat de la profession des armes..., » et continuer sur ce ton, pendant trois quarts d’heure, à dire le contraire de ce qu’il eût été raisonnable de dire.
J’aurais bien ri, si je n’avais pas été indigné.
Il s’est créé depuis vingt-cinq ans une grande quantité de sociétés agricoles, horticoles, etc.,
Wi LA QLKUK D’OR
mais quels sont ceux qui eu tirent les litres, les décorations, les influences? Des bourgeois plus ou moins astucieux qui s’en font un marcher pied. Ce n’ost que de loin en loin, et par exception, que l’on voit une décoration ou une récompense tomber sur un paysan.
Ajoutez à cela l’instruction faussée dès son origine qui se glisse dans les campagnes.
Je m’explique.
On ne saurait trop louer et trop imiter les citoyens qui arrivent, par des efforts et des sacrifices, à rendre l’instruction gratuite comme nous le voyons déjà dans quelques départements.
Fj’homme qui ne sait pas lire, écrire et compter est un être infirme et digne de pitié, qui entre dans la vie avec tous les désavantages et toutes les mauvaises chances de l’infirmité.
La loi qui oblige le père à nourrir ses enfants pourrait sans injustice s’étendre à rinstruction primaire.
Mais l'instruction doit avoir pour but d'amé>
LA WALADIK DE L’AGIUCI LTÜD E Sfl3 liorer et d’ élever la condillun de celui qui la feçoit, et non de le faire toujours sortir de cette condition ; sans quoi, le pays entier, dans un temps auquel nous touchons, se ruera sur un certain petit nombre de professions qui passent pour élevées, et nous arriverons bien vite à la pyramide inverse et à la ruine de la société.
L'instruction donnée aux. agriculteurs doit avoir pour but de faire, des agriculteurs instruits, des notaires et des médecins. Or, il arrive deux choses, dont l une n'est que momentanée : le paysan qui sait lire, écrire et compter est encore une exception ; la même chose peut se dire, mais moins généralement, de l'ouvrier.
Le plus souvent, s’il regarde autour de lui, il voit que son père^ sa mère, sa sœur, ses oncles, ses camarades sont restés sans instruction ; il se compare, s’enorgueillit, se gonfle et se croit un personnage dont n’est plus digne la profession de cultivateur ou celle d’ouvrier.
L’autre inconvénient est celui-ci ;
Le père, et cela pourrait durer plus longtemps, choisit entre ses enfants. S’il en a un plus intelligent que les autres, il lui fera donner quelque instruction; mais, pour qu’il soit prêtre ou huissier (à la campagne, on aspire Y h de huissier en signe de respect et d’admiration). C’est le plus béte qu’il garde pour en faire un 'agriculteur.
Dans une société bien organisée, les professions devraient n’êire que diverses, sans être hiérarchiquement séparées. Un agriculteur instruit devrait être réputé l’égal, comme il l’est en effet, du médecin instruit, de l’homme d’État instruit; le jardinier habile est et devrait être réputé supérieur à l’écrivain médiocre.
Je n’ai jamais rencontré un homme trop savant pour être agriculteur, et j’en vois en foule qui no le sont pas assez.
Les études du paysan peuvent être, de toutes les études, les plus variées, les plus intéressantes et les plus profondes. L’histoire naturelle, ([u’il
• LA MALADIE DE L’AGRICULTURE 20n lui importe tant de savoir, est si diverse, que la ' plupart des savants de profession n’osent en étudier qu’une partie, une division, en toute leur vie : tel savant se consacre aux mammifères, tel autre à la minéralogie, tel autre aux . insectes, et encore le plus souvent il n’osera aborder qu’une classe,' les lépidoptères ou les hémiptères. Et comme le paysan est admirablement placé pour cette belle étude ! comme il peut faire des pas plus sûrs que les agriculteurs
en chambre, ou les savants qui élèvent des poissons dans des cuvettes au Collège de France !
Do ceux-ci nous allons avoir à parler tout à l’heure.
Voici comment je rêve l’égalité : non être tous la même chose, mais tendre tous au même degré d’excellence dans des situations et des professions diverses, et obtenir les mêmes avantages et la môme considération en proportion du talent et du travail de chacun.
Pourquoi le paysan qui sait lire ne lirait-il pas
Mfi LA QUEUE D’OR
dans l’aeeeption large et élevée de ce mot?
Les soirées d’hiver sont longues. Il y a des pluies et des gelées qui suspendent les travaux-, pourquoi la famille entière ne chanterait-elle pas autre chose que de sottes complaintes- sur trois airs toujours les mêmes? Pourquoi même dans la chaumière du paysan aisé n’y aurait-il pas un petit piano, non pas pour que la fille devienne actrice ou grande dame, mais pour qu’il y ait dans « la maison » tout le charme possible ?
Mais il n’en est pas ainsi, et le paysan, meme sachant lire, ne lit pas, et la paysanne ne chante que des cantiques ou des complaintes également ridicules.
Pourquoi ? Je vais vous le dire, et, pour cela, il faut revenir aux savants, à leurs cuvettes et au Collège de France,
A Huningue, grâce à l’initiative de deux pécheurs, au Collège de France, dans une foule de cuvettes, grâce à l’interVention de deux savants qui ont, sans s’en vanter, pris toute la
I,A MALADIR DE L'AT. RICULTr RE 20Ï théorie delà pisciculture à Lacépède et la pratique aux deux pécheurs d’Huningue, on a fait, éclore depuis, quelques années, des milliards de poissons.
Nos rivières et nos étangs en sont-ils devenus plus fertiles? En aucune façon.
C’est que, ces. poissons éclos, on les jette nu
hasard dans les rivières et dans les étangs, sans
se préoccuper de savoir s’ils y trouveront les
insectes, les herbes ou les autres poissons qui
doivent leur servir de nourriture.
Eh bien, c’est ainsi que l’on jette, à même la société, tous les ans, des bacheliers nouvellement éclos, — à peu près dans les mêmes cuvettes, c’est-à-dire au Collège de France et sur les bancs de l’Université, — sans savoir si ces bacheliers trouveront de quoi manger dans le métier où on les jette.
C’est ainsi qu’on enseigne à lire au peuple, sans se préoccuper de ce qu’il trouvera à lire. 11 suffit de voir ce qui se publie à bon marché et
s’imprime à grand nombre, pour résoudre la question et dire si c’est là une nourriture suffisante, saine, facile à digérer et utile à s’assimiler. Quand le gouvernement semble, par moments, se préoccuper de la presse (je ne parle pas seulement des journaux, mais de tout ce qui s’imprime), c’est dans un intérêt presque exclusivement de police, à l’unique et restreint point de vue de garantir d’attaques et d’examen les actes du pouvoir actuel, et de ceux qui en sont momentanément les agents; soins qui ont pour résultat de ne laisser offrir au gros appétit do. ces lecteurs tout neufs que des mets sans suc et sans saveur. Quelques-uns s’en contentent, et leur cervelle reste maigre et débile; quelques autres, écœurés, cherchent une nourilurc fortement épicée, et leur cervelle s’on-^ flamme.
Faute d’un vin généreux, on passe de l’eau fade à l’absinthe corrosive.
LA MALADir: DE L’AGRICULTriiE
Nous avons dit comment la société actuelle enlève les capitaux aux campagnes et à l’agriculture; comment, au moyen des affaires, des opérations industrielles, des spéculations sur les
bâtisses, des emprunts nationaux et étrangers,
de l’aléatoire et du jeu, elle pratique un drainage qui soutire impitoyablement l’argent et laisse la terre aride et infertile.
Sully disait, à propos de l’agriculture :
« Abaissez le taux de la rente et l’argent retournera à la terre. »
•i Nous avons dit aussi comment les esprits, par
divers mirages, sont attirés ailleurs qu’aux
champs.
Nous allons maintenant parler de l’influence
ÜIO
qu’exerce Paris, et qu’exercent toutes les villes qui, entraînées par l’exemple de Paris, poussées peut-être aussi par une volonté opiniâtre, s’agrandissent, s’embellissent, et se font capitales au milieu d’un certain centre.
Puis nous aurons pour le moment tout dit sur ce sujet, et nous nous occuperons d’une autre question.
' Le nouveau Paris m’est inconnu. — Je n’ai pas vu Paris depuis 1852. — Je sais par ouïdire qu’il a été complété , transformé , aussi renouvelé que Londres après l’incendie allumé par le hasard en 1666, que Rome après l'incendie allumé par Néron, cet artiste excessif qui ' voulait, disait-il, ne plus voir des quartiers sales et mal bâtis.
Tout ce que je lis, tout ce que j’entends est d’accord pour parler d’embellissements merveilleux d’agrandissements splendides : mow même, dans un récent écrit, j’ai dû loiier les jardinâ plafftég au centre des divers quarlieps
LA MALADIK OE l.’AGRlCULTl h E 211 de la ville, et j’en ait fait de mon petit mieux ressortir les avantages au point de vue de l’hygiène et de la morale.
Je suis donc un peu faible à l’égard des embellissements de Paris, et je ne me permettrai que quelques objections ayant moins pour but d’argumenter contre ces splendeurs que de montrer le danger de l’imitation où se jettent toutes les préfectures et les sous-préfectures de France.
Faisons cependant cette question :
Est-ce bien à la splendeur de ses édifices, à la largeur de ses rnes/à l’étendue de son territoire, au luxe de ses habitants que Paris a dû depuis tant de siècles sa prééminence sur toutes les villes du monde?
F^orsque l’empereur Julien, alors proconsul dans les Gaules, écrivait : « Je passerai l’hiver dans ma chère Lutèce, » Paris était renferme dans pne pptijo jle située au milieu de la Seine,
21» LA gUEljliJ)’üR
cinq cents toises de long sur cent quarante dans
sa plus grande largeur.
Lorsque Clovis écrivait, l’an 500 de l’ère chrétienne : « Paris est une reine brillante pardessus toutes les villes [regiua micans umnes super iirbes) ; » Paris était encore la chère Lulèce de Julien, — augmentée de huit cents pas sur cents cinq sur la rive droite de la Seine,
Et lorsque Montaigne disait ; « Je ne me mutine jamais tant contre la France que je ne regarde Paris de bon œil ; elle a mon cœur dés mon enfance et m’en est advenu comme des choses excellentes ; plus j’ai veu depuis d’autres villes belles, plus la iTeauté de cellc-cy peult et gaigne sur mon affection... Je l’aime plus en son estre seul que rechargée de pompe estrangière. Je l’aime tendrement jusques à ses verrues et à ses taches ; je ne suis François que par cette grande cité... La gloire de la France est l’un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loin g nos
LA MALADIE DE L’AG R ICI LT UH E 213 divisions ! Entière et unie, je la trouve deffendue de toute autre violence... et ne crains pour elle qu’elle-mesme... »
Et lorsque d’Aubigné fait dire à Fœneste ; € Qui n’est pas en Paris n’est pas au monde ; » ce n’était pas alors par le luxe, par la propreté, par l’étendue, par la salubrité que Paris se recommandait. Il faut voir comme, deux cents ans plus tard s'en plaignait Voltaire, qui réclame infatigablement une partie des embellissements exécutés depuis.
Et quand madame de Staël exilée exprimait son chagrin, elle regrettait de Paris le ruisseau et la boue de la rue du Bac. Et j’ai lu quelque part ceâ^jours-ci : « La boue de Paris sent bon pour le vrai Parisien. »
Donc, en poussant les changements physiques de Paris à un certain excès, n’est-il pas à craindre qu’on ne lui fasse perdre ce qui faisait sa splendeur morale, et que Paris, ayant été si longtemps, avec ses verrues et ses taches, le
salon (lu moiido, en lie vienne le bazar, le cabaret et le lupanar, ce que je n’ai pas pour le moment l’intention d’examiner et de pousser plus loin? J’accepte donc, jusqu’à nouvel ordr(î, sous bénéfice d’inveutaire, les agrandissements et les embellissements de Paris.
Mais il faut reconnaître que, de même que sous certains arbres, dans toute la largeur de
leur ombre et jusqu’à une grande distance circulaire où s’étendent leurs racines, la terre épuisée ne produit rien, — il se fait autour d’une capitale une zone où on ne voit croître ni fleurir la simplicité et les vertus champêtres. On pourrait couvrir plusieurs feuillets des compensations que Paris offre à cet état des choses : il n’en est pas ainsi des autres villes de province qui à l’envi s’agrandissent, s’embellissent et surtout s’endettent, pour lutter sinon de splendeurs avec la capitale, du moins de magnificences essoufflées entre préfectures et sous-préfectures.
LA MALADIE DE L’ A G R IC L L TE R E 3r> Voici ce qui arrive dans une ville jusque-là modeste, qui veut à son tour s’agrandir, s'embellir, et « obéir au progrès ». D’abord quelques habiles qui ont prévu et sournoisement provoqué le mouvement, ont acquis préalablement des terrains sans valeur; — iis ont des intelligences peut-être dans le conseil municipal. Ils revendent avec de gros bénéüces les terrains sur lesquels on va bâtir un hôtel de ville, une mairie,, une prison, une église, un théâtre, ou sur lesquels on décrète la plantation d’un square, etc.
Ils étaient hier de modestes bourgeois, les voici aujourd’hui de riches capitalistes. On ne porte pas envie à un chêne qui a mis cent ans à étendre ses racines et ses branches, et que Ton n’a pas connu gland, et on ne cherche pas à l’imiter : bien plus dangereux, bien plus contagieux est l’exemple de ces champignons qui ont crû dans une nuit, et que l’on voit le matin là où il n’y avait rien la veille.
Tout le monde se met à vendre, u acheter, à
revendre des terrains. La valeur n’est plus basée sur un produit réel, mais sur des rêves. Tous ceux qui achètent follement et qui trouvent de plus fous qu’eux à qui revendre, s'enrichissent. Il n’y aura de ruinés que ceux à qui les terrains resteront entre les mains. Tel gagne en une heure, en achetant et en revendant quelques ares de terre, plus que la même terre cultivée ne lui eût rapporté en vingt ans de travaux assidus.
On bâtit ; les maçons, les menuisiers, les serruriers établis depuis longues années dans la ville ne suffisent plus; on se les dispute; le prix de la main-d’œuvre s'élève ; on tire de la campagne, on enlève à l’agriculture des manœuvres, des ouvriers supplémentaires alléchés par le prix d’un travail moins pénible et mieux payé. Tout paysan qui vient travailler à la ville représente un producteur de moins et trois consommateurs de plus. Dans la chaumière, il se nourrissait de pain bis, de soupe et de légumes,
LA MALADIE DE L’AGRICULTURE 2t7 — le dimanche, de choux au lard, — d’une pièce de viande rôtie aux grandes fêtes, — du petit vin récolté dans sa vigne.
Mais, à la ville, on mange au cabaret ; tout est plus cher, tout est moins sain, tout est frelaté.
— Tiens, qu’est-ce que mange donc le contremaître ?
— Des huîtres.
— Est-ce que c'est bon ?
— Il parait que oui.
— Il faut que j’en goûte.
— Ça se mange en buvant du vin blanc.
— Va pour le vin blanc!
Et le dimanche, quand on était aux champs, une partie de boules autour du village, quelquefois un bal rustique où l’on dansait avec la fille que l'on devait épouser l’année suivante. On aurait bien fait rire si on s’était déguisé en monsieur. On était réputé galant si on appor- Uiit la première branche d’aubépine ou de
chèvrefeuille sauvage dont la fille se parait ' avec orgueil.
Mais, transplantée à la ville, la fille est sei‘vante; elle se pare avec les vieilles robes de sa maîtresse. Elle ne regarde plus l’aubépine fleurie, qui est un peu haut, et que Pierre, qui est grand, qui n’a pas peur de se piquer, lui cueillerait.
Non, elle regarde, aux vitres des marchands de nouveautés, des étoffes, des bonnets, dos châles, des chapeaux. Pierre ne peut plus lui cueillir cela : ce n’est plus aux épines, c’est aux galères qu’il s'exposerait. — La fille est au pillage ; les vitres du marchand, c’est le miroir aux alouettes ; il y a là de vieux chasseurs qui les prennent à moitié rôties par le gaz et le feu du désir.
Cependant, les terrains étant devenus si chers, la main-d’œuvre ayant tellement augmenté, les maisons sont construites, les loyers sont doublés.
La production de la campagne a diminué, la
copsommalion de la ville a augmenté ; les denrées subissent un grand renchérissement, et puis il y a un théâtre, une église coquette ; la femme et la fille veulent des toilettes.
Le revenu de la petite métairie qui faisait vivre honorablement une famille ne suffit plus pour le loyer et rhabillement; la table, autrefois respectée en province, devient faccessoire et presque le superflu ; il faut vendre la métairie et acheter de l’emprunt mexicain, de la rente de n’importe où, c’est-à-dire qu il faut jouer, puisque le travail ne nourrit plus la famille, et ce jeu la nourrit — tant qu’on gagne. Essayons de gagner ; au besoin; trichons un peu.
Le paysan devenu ouvrier, devenu « monsieur J) ; la paysanne devenue servante, devenue a demoiselle » ou pis, retournent quelquefois à la campagne. Dans leur famille, ils se montrent dédaigneux avec leurs parents; leurs camarades, d’abord blessés, ne tardent pas à les imiter; les filles révent de quitter le costume
iüQ LA QUEUE D’OR
pittoresque du • pays * pour adopter les modes plus ou moins grotesques et indécentes de la ville. Les garçons sont honteux de leur veste et aspirent à la redingote. — Mais les travaux des champs ne donnent pas assez d’argent, il faut se faire manœuvre, servante; il faut quitter la terre.
Le luxe, dit-on, nourrit les pauvres ! Là où le luxe nourrit cent pauvres, il en crée mille ; il endurcit le cœur en même temps qu’il amollit le corps.
Le moins mauvais effet que produit l’aspect et le contact du luxe sur la pauvreté est de la rendre plus triste, plus acre et plus haineuse.
« Ceux qui se vouent à l’agriculture, dit Ca-* ton l’Ancien, n’ourdissent pas de projets dangereux... Leurs bénéfices sont honorables, assurés, et nullement odieux. »
Plus d'un siècle plus tard, la république romaine était morte, César précédait Auguste, — qui allait être suivi de Tibère, de Caligula, de
LA MALADIE DE L’AGRICULTURE 2il
Claude, de Néron, — lorsque Varron, le plus savant des Romains, s’écriait ; « Aujourd’hui, presque tous nos chefs de famille, laissant la faux et la charrue, sont rentrés à la ville et aiment mieux fatiguer leurs mains à applaudir les baladins du cirque et du théâtre qu’à Cultiver et à récolter les dons de la terre; aussi pour manger et pour boire, nous tirons à prix» d’argent le blé d’Afrique et de Sardaigne et le vin de Cos et de Chio. Nos ancêtres avaient arrangé les affaires politiques, les affaires du gouvernement et de la ville de façon à ne s’en occuper qu’un jour sur sept; les autres étaient consacrés à la culture de leurs terres : ils étaient plus honnêtement riches et mieux portants. »
« Les assemblées, dit Columelle, ne se tenaient que les jours de marché {nundinœ)^ c’est-àdire chaque neuvième jour ; les hommes les plus éminents, ajoute-t-il, habitaient alors la
campagne et ne venaient à la ville que lorsqu’on avait besoin d’eux. »
Revenons à Varron ;
« Ce n'était pas sans raison, dit-il, que nos ancêtres reportaient assidûment la population de la ville dans les campagnes. Rome, en rendant et en conservant ses citoyens à l’agri- ^ culture assurait sa subsistance pendant la paix et sa sécurité pendant la guerre. »
On a en France aujourd’hui une tendance contraire : on enlève à l'agriculture l’argent, les bras et les âmes, et on se dit ; « Comment se fait-il que l’agriculture soit malade? » Je demanderai : « Comment se fait-il qu’elle ne soit pas morte ? »
Si vous voulez la sauver, il faut changer bien des choses.
Il faut partir de ce principe que proclamait le grand Frédéric :
« Il n’y a de vraies richesses que celles que la terre produit. »
LA MALADIE DE L’AGRICULTURE 823 a Que l’humanité, disait Bacon, se fortifie et s’arme de tous les autres arts contre la première malédiction, la stérilité de la terre. »
Thomas Morus dit dans son Utopie :
« Ces peuples ont une profession commune à tous les habitants des deux sexes. Personne n’en est exempt. C’est l’agriculture... Le sceptre du roi dans les cérémonies est une poignée de blé. »
Chin-Nong, disent les livres chinois, fit la première charrue et composa la chanson que les laboureurs chantent encore aujourd’hui.
Pourquoi les rois, d’ordinaire, ne se piquentils que d’être de grands guerriers, c’est-à-dire d’être heureux à la guerre. Bonheur qui consiste à avoir fait tuer un peu plus d’hommes au delà de certain fleuve ou de certaine montagne qu’il n’en est mort en deçà.
Pourquoi , s’il naît un enfant dans une de ces familles qui croient pouvoir laisser des couronnes en héritage , dirige-t-on toutes ses
aptitudes à l’apprentissage de l’homicide ? S’il en naît deux, le premier s’exercera nécessairement à la guerre sur terre, le second se consacrera à cet art qui consiste à porter dans des boîtes flottantes le massacre et l’incendie au delà des mers.
Sous le règne de Louis-Philippe, alors que la France amassait dans une longue paix une grande partie de ce qu’elle dépense aujourd’hui dans tous les genres, lorsque nous avions sous les yeux cette brillante pléiade de jeunes princes honnêtes, vaillants et intelligents, je leur reprochais dans les Guêpes de se faire tous soldats.
Il est triste d’avoir à donner l’exemple de Caligula, qui nomma un de ses cousins qu'il avait adopté a prince de la jeunesse », le jour même qu’il lui fit prendre la robe virile. — Pourquoi ne pas nommer l’un des jeunes princes, disais-je, prince de l’agriculture?un autre, prince des écoles et des lettres? un autre, prince des arts ? ce qui n’en aurait empêché aucun de se montrer, comme du reste ils l’ont fait, avec une
bravoure reconnue aux premiers rangs de l’armée, le jour où la défense ou l’honneur de la France eussent rendu une guerre nécessaire.
Les rois de France ,ont épousé tous les sur- ' noms : le Chevelu et le Chauve, le Bref et le Long, le Gros et le Gras, le Sage, le Simple, l’Insensé, le Bon, le Hutin et l’Àffable ; le Juste, qui laissa faire quelques-unes des plus sanglantes injustices de l’histoire; le Bien-Aimé, qui perdit par ses vices la monarchie française ; le Bel, le Victorieux, le Hardi et le Débonnaire, le Jeune, le Faux-Monnayeur , le Bègue, le Grand, — on sait ce que ça coûte ! — le Fainéant, le Lion, le Désiré, qui ne put rentrer en France par deux fois qu'à la suite des armées étrangères, etc.
II ne reste plus que trois ou quatre titres à prendre : le Laboureur, le Philosophe, Je Libéral, le Boulanger ; ils ne seraient pas les moins honorés par la postérité.
226 LA QüEDE D’OR
Pour me résumer, l’agriculture est malade parce que la société actuelle la tue.
Parce qu’on est arrivé à prendre l'argent pour la richesse elle-même, tandis qu'il n’en devrait être que le signe pour faciliter les échanges.
Parce que tout s’efforce de faire produire à l’argent un intérêt aléatoire et usuraire qui leur fait dédaigner l’agriculture.
Parce que l’agriculture, le premier des arts, ne mène ni à la fortune ni à la considération, et qu’il ne reste à la charrue que des sortes de bêtes de somme auxquelles il est impossible d’aller ailleurs, parce qu’un jeune homme bien élevé qui annoncerait à sa famille qu’il veut se faire agriculteur exciterait le sentiment d’effroi qu’il eût causé, il y a cinquante ans, en avouant qu’il faisait des vers, effroi qui n’existe plus aujourd’hui que l’on gagne beaucoup d’argent en faisant certaines cantates, certains romans, certaines pièces de théâtre.
Il y eut un certain roi de Phrygie qui avait
LA MALADIE DE L'AGR ICULTUKE «7 rendu je ne sais quel service à lîacchus ; ce dieu se montra plus reconnaissant que le Dieu de chrétiens pour Louis XIV, qui lui reprochait amèrement d’avoir oublié ce que lui , le roi, avait fait pour lui, en lui offrant en holocauste une partie de son peuple massacré sous prétexte de religion. Le roi de Phrygie obtint sur sa demande le pouvoir de changer en or tout ce qu’il toucherait ,
Un jour, dans son palais d’or, il se mit sur son trône d’or, devant sa table d’or, chargée de vaisselle d’or, on lui servit du pain d’or, des perdrix d’or, on lui versa du vin d’or liquide. Il s’enorgueillit pendant quelques minutes; puis il eut faim et soif, et demanda autre chose. Le maître d’hôtel hésitant à répondre, le roi lui donna un soufflet qui le changea en statue d’or, de sorte qu'il ne répondit pas du tout.
Est-ce pour cela, est-ce pour avoir offensé un autre dieu qu’il survint à ce roi une infirmité grave?
Toujours est-il que , peu de temps après , comme il n’y avait pas alors une grande liberté' de la presse ni de la langue, — et comme cependant il faut que tout se sache, on entendit des roseaux qui, agités par le vent, murmuraient : « Midas , le roi Midas a des oreilles d’âne ! »
Cette fable prouve que... c’est l’histoire de de la société actuelle, et moi... je suis l’humble roseau.
MES BONS DINERS
Je n’ai pas la mémoire des visages ; celle sorte d’infirmité m’a joué, dans ma vie, les plus mauvais tours.
Un jour, me trouvant à Paris, je vois un homme traverser la rue, venir à moi les deux mains tendues, en s’écriant :
— Enfin, je te rencontre !
Celte figure ne me rappelait personne, m’était totalement inconnue... Cependant, ces deux mains restaient tendues. Vous, mon lecteur, vous eussiez dit : « Pardon, monsieur, vous êtes
abusé par une ressemblance; » mais, moi qui me défie de ma mémoire en ce genre, je me dis :
B Je vais le reconnaître aux premiers mots ; il serait blessant de demander son nom à un homme qui vous aborde d’un air si joyeusement amical, d’un air presque tendre Je