‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr La queue d'orChapitre 20 sur 22 · livre mes deux mains, jl les serre, je serre les siennes · texte numérisé non relu

livre mes deux mains, jl les serre, je serre les siennes

Cependant, mon hésitation ne lui avait pas tout à fait échappé. Aussi, d’un ton imperceptiblement plus froid, il continua, mais en supprimant le tutoiement ;

— On m’avait bien dit, mon cher ami, que vous étiez à Paris.

Je crus tenir le fil.

— Et, repris-je avec empressement, qui vous a dit cela? — Naturellement, pensais-je, il va me nommer quelque ami à lui ou à moi, et, du nom de celui-là, je remonterai au sien.

— Oh! dit-il, c’est quelqu’un que vous ne connaissez pas, il n’<3st pas des nôtres, c’est

MES BONS DINERS

« un bourgeois », et lui-même ne vous connaît que parce qu’on vous a montré à lui dans la rue. Mais je vous retiens là ; où allez-vous ?

— Je passe la barrière (il y avait encore une barrière en ce temps-là, au haut de la rue des Martyrs), je vais à la recherche de quelqu’un...

— Si ce n’est pas quelqu'une^ me dit-il en riant, il ne sera pas indiscret de vous accompagner?

— Nullement, repris-je en riant bêtement à mon toui:.

11 passe son bras sous le mien, et nous cheminons ensemble, moi cherchant des questions habiles pour le faire s’expliquer.

— Et que faites-vous maintenant?

— Ma foi , après de longs débats, j’ai fini par obéir et par suivre la carrière que mon père avait toujours rêvée pour moi. Mon goût, vous vous le rappelez, me portait d’un autre côté ; mais... aurais-je réussi ? tandis que, sur la ligne indiquée par la famille, je n’avais qu’à monter en

wagon, et à me laisser glisser sur les rails... à coté (le mon père d'abord, et ensuite à sa place. — Ah ! très-bien.

— Oui, aujourd'hui, j’en suis enchanté.

Et êtes-vous en . . . famille ?

— Ah ! pour cela..., j’ai suivi mon idée j’ai

épousé celle que j’aimais déjà alors..., vous savez...

— Ah!... très-bien... Une charmante per-

sonne !

— Charmante, non... mais une physionomie intelligente et agréable, et des qualités si sérieuses.

— En effet, une bonne femme de ménage est

certes préférable à ces demoiselles qui...

— C’est précisément la seule qualité qui lui

manque, mais faute d’exercice... Comme nous

sommes restés chez les grands-parents... ma *

bonne femme de mère n'a pas abdiqué le sceptre du ménage, et vous vous rappelez avec quelle majesté elle le tenait?

MES BONS DINERS

, — Oh oui !

Et je joignis mon rire à son rire. Puis je m’arrêtai devant ime porte, et lui dis :

— Voici où je vais.

— Puisque le hasard nous a fait nous rencontrer, me dit-il, il faut nous revoir quelquefois. Êtes-vous pour longtemps à Paris?

— Quelques jours seulement.

— Où demeurez- vous?

— Dans un tout petit logement, un pied-àlerre que j’ai gardé rue de la Tour-d’Auvergne.

— Ah ! au n® 15 ?

— Oui... Et vous ?

— Oh ! moi, toujours au même endroit.

— Très-bien !

— Il faut que vous me promettiez de venir sans façon dîner avec nous.

— Avec plaisir, mais je crains bien que mes affaires...

— Des affaires... vous?... vous croyez donc que je vous prends pour un autre... Mais, écou-

tez, faisons mieux... En avez-vous pour longtemps-là dedans

— Non, cinq minutes.

— Je vous attends, nous redescendrons le faubourg ensemble.

J’entre. Je trouve les gens que je cherchais, je leur parle et je redescends, un peu attristé et très-contrarié de retrouver mon ami inconnu à la porte. Il me reprend le bras et nous retournons du côté de la ville.

— Allons, me dit-il, je vois avec plaisir que je m’étais trompé.

— En quoi ?

— J’avais trouvé votre accueil un peu froid... Mais non, vous êtes toujours le même... c’est votre façon d’être ainsi... Je reprends le tutoiement. Tu veux bien ?

— Parbleu !

— Ah çà, une idée ! Il est six heures et il fait faim... Si nous dinions ensemble dans le premier restaurant venu ?

MES BONS DINERS 235

Je commençais à me piquer au jeu, le logogriphe m’agaçait. Je résolus d’en avoir le cœur net. D'ailleurs, mon inconnu avait l’air d'un homme excellent, naturel, franc, ouvert, bien élevé. Je répondis ;

— Eh bien , cherchons.

Et nous voilà tous les deux regardant chacun d'un côté du faubourg, et consultant les enseignes; puis, quand on tombait sur une enseigne de cabaret, on l’examinait et on faisait une moue dédaigneuse, puis on allait plus loin.

— Eh bien? me dit-il.

— Mais je ne vois rien de convenable.

— Ni moi, dit-il. Tu me diras que nous pourrions aller jusqu'à Paris, mais il y a une demiheure de chemin pour le moins... et pas une voiture par ici...

Encore quelques pas, et il s’arrêta.

— Veux-tu que je te dise la vérité ? Sans compter qu’elle pourra peut-être nous servir à tous les deux. C’est que je pose odieusement

en ce moment. Je fais le dégoûté, le renchéri, le beau monsieur. Je fais une grimace et des pffeu de dédain en passant devant ces cabarets, parce que tu m’as l’air d'en faire autant et que je ne veux pas paraître moins beau monsieur que toi. Mais il s’exhale de ces cabarets une odeur d’excellent fricot, et toi, tu poses aussi. Si lu n’es pas plus changé que moi, nous ferions bien d’entrer dans le premier que nous allons voir.

— Tu as raison, je posais aussi; mais tu avais l’air si délicat, si...

— Qui peut te faire croire que je suis si changé que ça?... Tiens, en voici un, — entrons.

Nous entrons, en effet.

MES BONS DINERS

On nous installe sous une sorie de tonnelle.

Mon ami commande du veau et de la salade, une gibelotte de lapin.

— Tu te rappelles, me dit-il, ce qui était convenu pour la gibelotte.

— Pour la gibelotte ?

— Oui. Ainsi, gare à l’amende! — A propos, garçon ! garçon ! avez-vous du fromage de Brie?

— Oui, monsieur.

— Alors, vous en mettrez pour quatre... Tu aimes toujours le fromage de Brie?

— Oui, certainement...

Et, comme cette conversation était épineuse et fatigante, je voulus la rompre par une anecdote qui me permettrait un peu de repos.

LA UUËUë D’OR

— A propos de fromage de Brie, lui dis-je, voici ce qui m’est arrivé l’été dernier, Parnÿ les étrangers qui passèrent l’été au Havre et vinrent me voir dans mon village...

— Sainte-Adresse?

— Oui.. . Était un jeune ménage russe. Le .mari était venu chez moi avec une lettre d’un de mes amis de Paris... 11 était un matin resté à déjeuner avec moi. Un autre jour, nous avions soupé, après une partie de pèche, dans une cabane au bord de la mer; plusieurs fois, il m’avait dit :

» — Est-ce que vous ne viendrez pas un jour diner avec nous ?

* J’avais toujours répondu :

» — Gomment donc 1 mais avec plaisir !

H — Je vous assure, me disait-il, que vous ne serez pas fâché de connaître ma femme, c’est le meilleur camarade que j’aie jamais rencontré.

» Mais, tout en disant oui, j’avais toujours éludé. Un matin, il arrive :•

MES BONS DINERS

ï — Vous savez que vous chugrinez tout à fuit ma femme et moi?...

I) — Comment cela, mon cher prince?

i> — En refusant de venir dîner avec nous.

» — Vraiment? Alors, allons tout de suite diner chez vous.

» — Il est un peu matin... sept heures ! Mais, sérieusement, si vous voulez enfin nous faire ce plaisir, soyez à notre hôtel à sept heures ce soir. Vous avez douze heures devant vous pour vous décider à remplacer votre vareuse par votre veste de pilote, à moins que vous ne préfériez garder la vareuse. Ma femme en serait enchantée. Moi, je vous quitte, je vais prévenir de notre bonne fortune un jeune ménage de nos parents et de nos amis... Nous ne serons que nous cinq, à moins qu il ne vous plaise d’amener quelqu’un...

» J’arrive en effet un peu avant sept heures. On me présente à la princesse,' très-aimable, très-jolie, très-jeune et très-gaie personne*

S40 LA aUEÜE D’OR

Les autres invités arrivent ; nous causons un peu froidement, comme des gens qui ne se connaissent pas... et qui ont faim.

— Comme tu causais avec moi, quand nous nous sommes rencontrés, interrompit mon ami inconnu; et nous avons faim. — Garçon! Garçon I

— Monsieur!

— Et la gibelotte ?

— Dans un instant, monsieur.

— Je reprends mon récit. . . Il était sept heures, puis sept heures un quart, puis sept heures et demie, puis huit heures moins un quart. Le prince avait sonné quatre fois, en disant à chaque fois :

» — Et ce dîner?...

» — Dans un instant, prince.

» Il sonna cette fois de telle façon, que le cordon de la sonnette lui resta dans la main.

» Le domestique arriva en courant, et, sans attendre la question, dit entrant :

» — On sert ; à l’instant même, vous pourrez

MES BONS DINERS

VOUS mettre à table ; c’est que la soupière n’était pas libre.

» — Comment?

» — Oui, elle était chez ces autres étrangers qui demeurent au n® 7.

» — Quoi ! vous n'avez qu’une soupière?

P — Il y en avait trois, mais ces étrangers, l’autre jour, à la suite d’un grand diner, ont jeté lu nappe et tout ce qui était dessus.

B La princesse prend mon bras, nous passons dans la salle à manger et nous nous mettons à table.

B — Je crains bien, dit le prince, de vous avoir attiré dans un guet-apens. Nous ne mangeons pas ici d’ordinaire, nous allons à la table d’hôte de Frascati ; mais nous avons pensé qu’il serait plus intime et plus amusant de manger ici. Et ces gens m’avaient affirmé que nous serions trèsbien servis chez eux. — A propos, me dit-il, qu’aviez-vous donc de si large à la main quand vous êtes entré ?

ji

» — Une trouvaille que j’ai faite en traversant le marché; j’ai vu un fromage rare ici, un fromage cher aux Parisiens, un fromage de Brie, et je Tai acheté.

» — -En effet, c’est un excellent fromage... Et vous l’avez apporté?

» — En êtes-vous fâché ?

» — Non, certes ; mais ce potage /

» Il sonne, il appelle...

— C’est comme moi, interrompt encore mon ami... Je vais faire du bruit. . . — Garçon, garçon ! et cette gibelotte ?

— Oh! dis-je, il a plu cette nuit, les toits sont glissants, ils ne peuvent peut-être pas attraper le lapin.

— A l’amende! à l’amende! s’écrie mon inconnu. Je t’avais pourtant averti. — Garçon, une bouteille de vin d’extra, du meilleur, du plus cher, sur le compte particulier de monsieur.

— Du vin cacheté, monsieur ?

— Tout ce qu’il y a de plus cacheté... Ah !

MES BONS DINERS

mon gaillard, tu n’as pas de mémoire, tu t’avises, malgré la convention, de faire allusion au chat à propos de gibelotte. . . Toi qu’on n’y prenait jamais !

A ce moment, il me prit un mouvement de désespoir.

— Non , m’écriai-je, je n’ai pas de mémoire, et je vais t’en donner un exemple terrible. Voilà une heure que nous sommes ensemble, que nous nous tutoyons...

— Eh bien î

— Eh bien , je ne sais absolument pas qui tu es... Je ne vous connais pas.

Non, je n’essayerai pas de peindre le fou rire auquel se livra l’inconnu. Il trépignait, il suffoquait, il était cramoisi.

Enfin, quand il put parler, il se nomma.

C’était, en effet, un camarade de collège avec lequel nos relations s’étaient continuées à plusieurs intervalles, depuis. Mais il avait laissé pousser sa barbe, il avait engraissé, et puis, comme je l’ai avoué en commençant, je n’ai pas la mémoire des visages.

Son fou rire m’avait gagné. Quand nous fûmes un peu calmés, le garçon vint nous dire piteusement :

— Messieurs, je suis désolé, je m’étais trompé, il n’y a plus de gibelotte!

Nous étions si bien en train de rire, que cette triste nouvelle excita une seconde crise. On nous aurait dit que Paris était détruit, que nous aurions ri la même chose.

Le garçon, qui s’attendait à être horriblement bousculé, se mil à rire avec nous; les verres en tremblaient sur la table et semblaient rire aussi.

— Eh bien, lui dis-je, servez le veau.

MES BONS DINERS

Ah ! le veau, dit-il, c’est que... on est allé , en chercher, on n’est pas revenu.

Nous nous regardons cette fois d’un air inquiet.

— Eh bien, servez du fromage de Brie.

— C’est notre faute, nous avons passé dédaigneusement devant des cabarets qui embau-

maient le fricot, et nous sommes entrés dans

celui-ci qui rappelle le radeau de la Méduse.

Mon ami était sorti de la salle et rentré dix minutes après, il me trouva mangeant du fromage de Brie et du pain.

— Arrête! me dit-il, nous allons avoir un excellent diner, parce que, moi, j’ai de la mémoire ; j’ai trouvé un chaircuiiier et j’ai commandé deux livres de ces côleleltes à la sauce^ qu’on ne fait en aucun lieu du monde comme à Paris; ces côleletles à la sauce ^ dont les chaircuiliers de Paris ont le secret et que les cuisiniers les plus célèbres ne savent pas faire ;

ces côleletles à la sauce ^ dont tu parles dans

ton roman de Geneviève, — « avec trop de cornichons » — qu’apportent dans l’atelier « un chaircuitier d’abord, puis un rechaircuitier ».

A ce moment, on apporte les côtelettes; notre faim apaisée, Paul me dit :

— Si tu finissais ton histoire?

— Elle est finie, dis-je; du moins, je la mettais en action et je la répétais quand tu es entré.

» La soupière se trouvant enfin libre, on servit un potage si mauvais, qu’on fit enlever les assiettes pleines et qu’on rendit la liberté à . la soupière.

» — Si nous goûtions mon fromage? dis-je.

» Sur l’ordre du prince, on apporte le fromage de Brie, qui fut trouvé exquis et l’était en effet.

» Nos amis Russes avaient de très-bon vin.

» On apporta le poisson, le poisson n’était pas frais.

1 ' — Rapportez le fromage! m’écriai-je.

» Et nous nous remîmes à manger du fromage .

MES BONS DINERS

On l’enleva quand parut le rôti ; le rôti était dur et brûlé...

— » Rapportez le fromage ! cria le prince à son tour.

» Au rôti succéda un plat de légumes accommodés avec du beurre fort. On décida que le fromage siégerait en permanence sur la table. En un mot, lediner... — pour moi, ce ne serait rien ! mais, pour ces quatre millionnaires, se composer entièrement de mon fromage de Brie, arrosé, il est vrai, de vin de Bordeaux et de vin de Champagne excellent ! — eh bien, ce diner, ils déclarèrent, avec moi, que c’était le dîner le plus gai et conséquemment le meilleur qu’ils eussent fait de leur vie.

j> Le dîner fini, on fit du thé, de ce thé jaune

que les Russes reçoivent par les caravanes et

qui n’a pas passé la mer. *On apporta des pipes

turques avec un tabac d’Orient parfumé. Nos Russes avaient beaucoup d’esprit.

» Les femmes chantèrent : l’une des deux avait

une très-belle voix, l'autre une voix agréable; et notre diner, sans nourriture, se prolongea jusqu'à la moitié de la nuit au milieu de la plus expansive gaieté, et l’un de nous résuma la chose en disant ;

» — Faites donc un dîner comme cela, si on avait eu à manger!

— Le nôtre , aujourd’hui , reprit Paul , n’a pas été non plus très-mélancolique jusqu’ici.

— Pour moi, le diner le plus charmant que j’aie fait se composait de six sous de pommes de terre frites, et il a eu sur ma vie entière la plus heureuse influence.

. — Le meilleur qu’ait fait... Stéphen, repris-je, est un diner où il ne mangea pas du tout; mais les suites n'en ont pas été si heureuses que celles du tien. Raconte-moi le diner des pommes de terre frites.

— Non, raconte-moi d’abord celui où...

Stéphen dina si bien en ne mangeant pas.

— Non... après toi.

MES BONS DINER

Paul tira de sa poche une poignée de pièces de monnaie, et, me présentant sa main fermée, me dit :

— Pair ou non ?

— Pair.

— Tu as perdu ; donc tu payes, donc tu racontes le dineroù... Stéphen ne mangera pas.

— Stéphen , exilé par M. Muller, cherchait une position qui lui permît de venir lui offrir de partager sa vie. L’éducation dite libérale de ce temps-là consistait dans l’étude des deux seules langues qui ne se parlent pas. Les résultats brillants en apparence les jours de distribution de prix du collège, où il était chargé de couronnes et recevait des baisers du grand maître de l’Uni-

versité, ne lui ouvraient que peu de carrières, et, en attendant de meilleures chances, il tachait de revendre un peu de latin et de grec, et donnait des leçons tout en faisant son poëme épique et sa tragédie. Une circonstance lui donnait de la force et du courage; de temps en temps, il voyait Madeleine; plus rarement, il échangeait une lettre avec elle; les moyens d’obtenir ces bonheurs avaient besoin d’être renouvelés souvent.

D En ce moment, le père Muller avait pris quelques actions dans un théâtre de la banlieue de Paris, et le plus clair de l’intérêt de son argent était une loge une fois par semaine, le vendredi. Stéphen se rendait de son côté au théâtre, se plaçait en face de Madeleine, et, tout en évitant d’être vu par M. Muller, — ce qui était facile pour deux causes : sa myopie et son attention scrupuleuse à ce qui se passait sur la scène ; il s’enivrait pendant toute la soirée de la vue de la femme adorée; puis, à la fin du spectacle,

MES BONS DINERS

placé dans Tombre, derrière la loge, il réussissait presque toujours à lui glisser et à recevoir une lettre,

» Mais, à donner des leçons, Stéphen gagnait fort peu d'argent, et le théâtre était une dépense. Tous les jours, il dînait dans une pension où il donnait des répétitions; — mais le théâtre était loin, et, le vendredi, il devait dîner à ses dépens. C’était quelque chose de curieux que ces dîners, surtout vers la fin du mois, surtout quand il avait fallu renouveler la paire de gants, si précieusement serrés à la sortie du théâtre, si soigneusement nettoyés avec la gomme élastique, — ;en même temps qu’il repassait à Tenore les bords rougis du chapeau et les coutures blanchies de rhabit.

» Au moment où se place le dîner en question, il avait, depuis quelques semaines, trouvé une sorte de jardin où, moyennant quelques sous, on lui donnait un morceau de pain et quelques prunes ; et il avait compté et supputé qu’il pour-

rait ainsi arriver à la fin du mois, qui avait encore deux vendredis.

» Le premier de ces deux vendredis, il dina joyeusement de son pain et de ses prunes. Puis, ayant mis ses gants, il prit son billet et entra au théâtre. La loge de M. Muller était vide. Le cœur faillit lui manquer. Cependant, il espéra que ce n’était qu’un retard, il espéra d’acte en acte, de scène en scène. On ne vint pas. 11 rentra chez lui abattu, découragé, dégoûté de l’existence.

» La semaine qui suivit, fut la plus longue semaine de sa vie. Enfin, le vendredi arriva. Il lui restait juste assez d’argent pour le théâtre et le diner au verger. Il fît la route une main dans le gousset de son pantalon, dans la crainte de perdre son trésor.

» Au moment d'entrer au jardin, il eut la curisité de voir quelles pièces on représentait le soir, quoique Madeleine et lui n’eussent guère les regards tournés du côté de la scène quand

ils étaient ensemble au théâtre. Il se trouvait ce-

MES BONS DINERS

pendant parfois dans les pièces jouées quelques allusions à leur situation et à leur amour. Ainsi, un soir, dans je ne sais quel vaudeville — ah ! si je le sais bien, c’est. . . mais je ne veux pas le dire — les deux amoureux s’appelaient Stephen et Madeleine, et d’un regard ils s’adressaient toutes les paroles tendres qu’échangeaient les acteurs.

» Ce jour-là donc, Stéphen, par hasard, avant d’aller au verger, voulut voir l’affiche; à quelques pas, elle lui parut plus grande que de coutume. Il s’avança et vit qu’en effet elle annonçait une représentation extraordinaire. Il n’y avait pas à en douter, cette fois Madeleine y serait.

» Mais tout à coup, un froid le saisit à la racine des cheveux ; le prix des places était augmenté; mais, après avoir calculé, il se dit :

» — Quel bonheur ! j’ai assez d’argent.

» Et il compta dans sa poche.

» Quel bonheur! répétait-il en faisant le

tour du jardin, d’avoir pensé à regarder l’afQche avant d’entrer dans ce jardin des Hespérides gardé en ce moment par les deux redoutables dragons Pas -d’argent et Non-Monnaie.

Si j'avais diné, je n’aurais pas pu entrer dans ce temple où je vais contempler ma divinité pendant une soirée plus longue que les autres, à cause du spectacle extraordinaire... Quel bonheur!

» En effet, il assista à la représentation en face deMadeleine.il sentait bien quelques tiraillements d’estomac; mais c’était une volupté de souffrir pour elle. Comprends-tu?

— Non, dit Paul.

— Moi, je comprends.

— Alors, explique-moi.. .

— Non, c’est inutile.

» A la sortie, il échangea une lettre avec elle. Son estomac creux l’empécha de dormir pendant la nuit; mais quel bonheur de ne pas dormir ! il lut, baisa et relut sa lettre, commenta chaque

MES BONS DINERS 255

phrase, éplucha et écossa chaque mot, interpréta chaque virgule, la lut du regard, puis la lut à haute voix pour qu’elle entrât dans son cœur par les yeux et par les oreilles. Ce diner qu’il ne fit pas est encore le meilleur dîner de toute sa vie!...

Il y eut un moment de silence, puis Paul reprit à son tour ;

— Ici commence Thistoire d’un dîner composé de six sous de pommes de terre frites, auquel je dois le bonheur de toute ma vie.

— J’écoute, dis-je ; je te conterai ensuite l’his-

toire d’un autre dîner où il n’y avait pas à manger; je le fis chez Victor Hugo, à la place Royale, avec sa belle famille, alors entière, et avec mon ami Gatayes.

Paul alluma un cigare et commença :

LA QULUE Ü'OR

2ÔÜ

— Te souviens -tu, me dit-il, que nous avions un camarade, élève pharmacien, lequel demeurait dans une des petites rues qui débouchaient dans la rue Saint-Martin... Ce n’était pas la rue du Grand ni du Petit Hurleur, mais ce n’était pas bien loin de là.

— Je me sôuviens très-bien ; on passait par le carré Saint-Martin.

— Précisément.

— Tu y es venu quelquefois avec nous; mais, moi, j’y allais très-souvent. J’étais alors poète : malgré Minerve, ça n’aurait rien été; mais malgré mon père, c’était plus grave ; il s’était fâché et ne me donnait qu’une pension d’édudiant, à peine suffisante. J’avais un autre ca-

MES BONS DINERS 257

marade, un peintre, auquel la peinture rapportait autant qu’à moi la poésie; seulement, il n’avait même pas un père fâché qui lui donnât une pension trop étroite, il n’avait ni père ni pension.

» Pour la pharmacie, quoique élève, il était en réalité le maître de la pharmacie. Le titulaire était un savant, qui vivait avec ses livres dans un appartement situé au haut de la même maison, mais de l’autre côté de la cour dans un second corps de hàtiment. Jamais il ne mettait les pieds dans son officine. Ernest lui montait tous les huit jours les maigres recettes de la semaine, et ne le voyait que ce jour-là.

» Il s’intitulait premier élève, ce qui était incontestable ; il était seul ; en cette qualité, il était logé et nourri. Pour le moment, ses appointements consistaient en ceci, que, depuis un an, il ne payait plus de pension pour son apprentissage, comme il l’avait fait pendant deux ans.

» Sa nourriture ressemblait à celle des autres élèves pharmaciens; elle était, du reste, la même que celle de son maître : le matin, du café au lait ; le soir, une assiettée de soupe et un morceau de bœuf bouilli, que lui descendait la servante du pharmacien. Le peintre Charles et moi, nous logions ensemble et nous faisions bourse commune. Nous étions sans cesse à la recherche des restaurants à bon marché ; nous en avions découvert un dans une impasse donnant dans la rue Saint-Honoré, où, pour dix-sept sous, on avait potage, deux plats au choix, un carafon de vin, un dessert qu’on pouvait remplacer — et qu’on remplaçait toujours — par des lentilles à l’huile; pain à discrétion. Quelle discrétion ! Nous disions, nous : « Pain à indiscrétion. >

* Pour nous distraire, nous allions demander à diuer très-souvent à notre ami l’apothicaire ; nous commandions en passant au charcutier de ces fameuses côtelettes de porc frais comme nous venons d’en manger, et, aux grands jours, un

MES BONS DINERS

vol-au-vent chez le pâtissier. Le dîner joyeusement fini, quand nous étions en fonds, nous allions jouer une demi-tasse de café au billard, dans un établissement situé précisément en face de la pharmacie, de l’autre côte de la rue, ‘ qui était fort étroite ; je doute qu’elle existe encore

aujourd’hui. On pouvait, quand on était agile

comme nous, ne poser qu’un seul pied dans la rue.

» ün pied dans la pharmacie, on faisait un bond qui portait l’autre pied au milieu de la rue, et le premier, au moyen d’un second saut et de l’élan donné, arrivait sur le seuil du café sans avoir touché le pavé.

> Du café, on entendait une sonnette qu’on agitait forcément en ouvrant la porte de la pharmacie ; et on allait livrer les médicaments demandés par les clients.

> Quand on n’était pas en fonds, on restait dans la boutique et on jouait aux dominos ; le dessert se composait alors d’un peu de pâte de li-

Digilized by Coogle

chen ou de jujube, ou d’un verre d’élixir de (iarus, ou d’un illico (lout de suite.) — Te rappelles-tu Yillico ?

— Parfaitement! il m’en a été offert un, lorsque j’y suis allé. On prenait de l'esprit-de-vin, de l’eau distillée {aqua communis ) , du sirop de sucre {sirop sacch .) , et on ajoutait ou un peu d'eau de rose, ou un peu d’eau de fleurs d’oranger, selon les goûts.

— C’est bien cela. Charles abusait parfois de Yillico^ dont nous n’usions, nous, qu’avec une honnête modération ; quelquefois même, sous prétexte de garder la boutique, il nous laissait aller seuls au café, et alors inventait de nouvelles combinaisons d'illico. Un jour, Ernest lui fit une terrible peur.

> Nous rentrions, et nous voyons au dérangement de certains bocaux que notre peintre s'éiait livré à ses opérations bachico-chimiques. Ernest ne dit rien, rôde dans la pharmacie, voit son protégé, puis, lout à coup s’écrie :

MRS BONS DINRRS

» — Ah! mon Dieu ! j’espère bien, Charles, que ce n’est pas loi... Tu n’as pas pris à’ illico?

» — Moi?... Jamais.

» — Oh ! tant mieux !... J’ai eu une belle peur !

» — Pourquoi?

» — Pour rien, puisque ce n’est pas toi qui l’as louché.

j> — Mais encore, si je l’avais touché ?...

» — Grâce à Dieu, il n’en est rien ! Mais, c’est égal, j’ai eu bien peur.

» — Mais de quoi, enfin?...

» — Rien ; je vais rétablir la chose. C’est que figure-toi que, par un hasard que je ne comprends pas, à la place de Vaqua communis, de l’eau distillée, je trouve le flacon de l’eau distillée de laurier-cerise.

» — Eh bien ?

» — Eh bien, c’est clair et limpide comme Vaqua communis, et, si tu avais fait un illico, lu aurais pu l’y tromper.

— Eh bien , si je m’étais troïupé ?

Ki

» — Dieu nous en préserve ! l’eau de lauriercerise contient en grande quantité de l’acide prussique, et tu serais empoisonné... Mais qu’astu ? tu es pâle...

— Moi ? non ; pourquoi serais-je pâle ?

» — Regarde donc, Paul, ne trouves-tu pas qu’il est pâle ?

» J’avais compris, et je dis :

> — Il n’est pas pâle, il est blême.

» — Il est verdâtre ! Voyons, Charles, tu m’épouvantes... Dis-moi la vérité : aurais-tu, par malheur, fait un illico?

» — Ëh bien, oui, dit Charles en balbutiant et devenant réellement pâle.

» — Ah ! mon Dieu ! Tiens, Paul, allume un peu de feu et fais chauffer de l’eau.

» — Mais enfin, dit Charles, voyons ce flacon .

» — Tiens, vois.

» Et, en effet, on lui montre, à la place qu’occupe ordinairement l'eau distillée, le bocal contenant une eau également limpide, mais portant

MES BONS DINERS

l'inscription : « Eau de laurier-cerise {aqua lauricsrœ), »

» — Ne sens-lu rien à restomac ?

» — Si !... comme un tiraillement.

» — Des crampes?

y> — Peut-être bien.

y> — Paul, l’eau bout-elle?

. » — Pas encore.

» — Souffle le feu. Il n'y a que le thé absorbé en grande quantité qui puisse le sauver. Mais comment ce flacon se trouve-t-il là ? Ah ! je me rappelle : je m'en suis servi tantôt, et j’aurai confondu les places. En effet, voici l'eau distillée à la place de l’eau de laurier-cerise,

» Charles est tombé assis et défaillant. L’eau est chaude, on fait du thé. On lui en entonne tasse sur tasse. Pendant ce temps, on apporte les côtelettes, nous dînons devant lui.

> — Il me semble que j’ai faim, dil tout à coup Charles.

» — Erreur ! répond Ernest , c’est l’effet du toxique; cela tiraille l’estomac... Bois du thé.

» — Mais j’ai l’estomac rempli d’eau...

» ^ Ça ne lait rien : bois toujours.

» Je suis sûr qu’il en absorba plein un seau.

» Ce n’est que le soir que, pour le délivrer d’une terreur qui aurait pu devenir un danger, nous lui avouâmes qu'Ernest avait, en rentrant, substitué l’eau de laurier-cerise à l’eau commune, et qu’il n’était pas empoisonné.

» C’est dans cette pharmacie que j’arrivai un soir d’hiver; les fonds étaient au plus bas.

Charles avait piteusement partagé l’ordinaire de Paul; ils avaient diné quand j’arrivai; j’avais

MES BONS DINERS

réuni mes capitaux disponibles, et j’avais acheté, sur le carré Saint-Martin,, pour six sous de pommes de terre frites.

» Oh ! parbleu, je vois d’ici la marchande, au

coin d’une rue, à côté d’un marchand de vin; elle se piquait d’élégance et de grâce, en secouant la boîte au sel sur les pommes de terre vendues, en les livrant au chaland.

» Pour, six sous, j’en avais plein un journal.^ » J’entre. Paul et Charles me disent :

* — Nous avons dîné.

» — Oh ! dis-je, j’apporte mon dîner.

» — Ça sent bon.

B — Je le crois ! Mais d’abord, j’ai soif.

B — Il n’y a plus d’eau dans la cruche, va à la pompe.

■ B Je dépose mes pommes de terre frites sur un coin de la table, et je vais chercher de l’eau ; mais, comme j’allais sortir, je me retourne : mes pommes de terre étaient au pillage ! Je pose la cruche et je viens les leur arracher.

266 LA QUEUE D’ÜR

» Ce n’était plus un peintre, ce n’était plus un apothicaire, ce n’étaient plus des hommes : '

c’étaient desTligres altérés... de pommes de terre frites!

Ils se réunissent contre moi. Je saisis le journal et les pommes de terre, et je m’élance hors de la 1

boutique. Ils me suivent, je traverse la rue; ils \

volent sur mes pas; je vois une allée, je m’y jette ; ils y entrent après moi; je grimpe l’escalier, je les entends qui grimpent on courant; je 1

monte, je monte, ils me suivent, ils vont m’at- i

teindre... Je suis tout en haut de la maison ; là, '

je veux profiter de ce qui me reste d’avance pour avaler mes pommes de terre et en manger ainsi une partie, mais je suis trop essoufflé pour manger; je les entends, d’ ailleurs, à l’étage inférieur.

j> Ma tête s’égare. Je vois une clef à une porte, j'ouvre, j’entre, je retire la clef, je referme la porte en dedans, et je me trouve dans une chambre où cousait une jeune tille.

MES BONS DINERS 26T

» Elle se lève épouvantée. En effet, j’étais essoufflé, haletant, débraillé. Elle veut me questionner; mais, toute tremblante, elle ne peut dire que :

» — Monsieur, monsieur!... que voulezvous? Je ne vous connais pas.

» Moi, je lui réponds par des Chut! énergiques, parce que j’entends mes ennemis qui, arrivés sur le carré, se communiquent leur impression de stupéfaction.

® — Il est pourtant entré dans cette allée.

» — C’est bien lui qui montait l’escalier en courant.

» — Mais où est-il? il faut qu’il soit entré quelque part!

® Ils se mettent à frapper aux trois portes qui sont sur le carré.

» — Chut ! dis-je à la jeune fille, n’ouvrez pas I c’est moi qu’on poursuit.

> Son effroi redouble. Un homme qu’on pour-

suit ne peut-être qu’un malfaiteur, un voleur, un assassin.

> — Au nom du ciel, mademoiselle, donnezmoi un verre (î’eau !

» En effet, la course furieuse avait porté la soif que j’avais déjà annoncée, jusqu’au désespoir.

» La jeune ûlle me donne un verre d’eau, dont elle jette la moitié à terre, tant elle tremble.

ï II parait que les deux autres chambres sont* vides, car on n’ouvre pas. Ils frappent plus fort à celle qui me sert d’asile.

» — N’ouvrez pas, mademoiselle, ou du moins permettez que j’achève de manger mes pommes de terre frites.

» — Mais, monsieur, ils vont enfoncer la porte.

» — Répondez-leur.

» — Monsieur, je veux que vous sortiez.

» — Pas avant d’avoir mangé une pomme de terre.

» Elle prend le parti de répondre à travers la porte.

MES BONS DINERS

.) — Qui est là ?

» — Ouvrez !

yt — Je n’ouvre pas à des gens que je ne connais pas. Que voulez- vous?

» — Ouvrez au nom de la loi ; nous cher- * chons un voleur.

» — Ah! monsieur, sortez!... je meurs de peur.

» — Mademoiselle, je suis si essoufflé, que je m’étoufferai en mangeant,

» — Ouvrez! vous recélez un voleur de pommes de (erre frites.

» — Ah ! dit-elle un peu rassurée, ce n’est que des pommes de terre frites... Pauvre jeune homme ! c’est le besoin.

» — Mademoiselle, ce sont eux qui sont les voleurs : ils ont mangé une partie de ces pommes de terre qui m’appartenaient, et j’ai pris la fuite pour sauver, du moins, ma part. Elles sont excellentes; faites-moi l’honneur d’en goûter quelques-unes.

» — Merci, monsieur; mais, si vous voulez un morceau de pain pour manger avec...

» — Avec plaisir, mais à condition que vous goûterez les pommes de terre... Après quoi, je vous délivrerai de ma présence.

» — Ils sont encore sur le carré, ils délibèrent. Maintenant que j'ai rnenti, que diraient-ils s'ils vous voyaient sortir. Attendez qu’ils soient descendus.

» Je m’assieds. Elle me donne du pain. Elle mange trois ou quatre quartiers de pommes de terre.’ Je lui raconte alors l’histoire entière. Elle est prise alors d’un de ces bons fous rires de jeunesse. Je m’aperçois qu’elle est très-jolie.

» EnCn, mon cher, ce fut le commencement d’un amour que je proposai résolument aux grands-parents de consacrer par leur consentement à un mariage.

» Us jetèrent les hauts cris; mais ma mère finit par consentir à connaitre Rose. Elle fut

MES BONS DINERS

frappée d’abord de sa beauté, de sa modestie; elle fut séduite par son honnêteté, son amour

du travail; enfin, aujourd’hui, Rose est ma femme, et mes parents l’adorent et sont toujours de son côté contre moi — dans les rares et légères discussions qui peuvent s’élever dans le plus heureux des ménages.

» J’espère que voilà un joli dîner.

Tu as la parole.

VU

— Victor Hugo demeurait alors à la place Royale. Sa maison était très-simplement et trèsnoblement hospitalière. — A la famille, qui était' alors nombreuse, le père, la mère et quatre enfants, Charles et Victor, qu’on appelait encore alors Tolo^ et deux charmantes jeunes filles,

272 LA Ql'ElIE D’OR

Adèle, familièrement Dédé^ et Léopoldine, — pouvaient toujours venir se joindre, à l’heure du dîner, un, deux, trois amis. La chère n’élait ni somptueuse ni variée, mais abondante, un peu homérique.

» Quelque énorme pièce de viande provoquait et bravait les appétits des jeunes poètes survenants, dont l’arrivée imprévue ne causait pas dans la maison celte terreur, cet ahurissement, cet essoufflement si désagréable pour ceux qui le causent surtout , que ne manque pas de produire, dans les maisons plus prétentieuses, la présence subite de convives non invités.

» On dînait lard, sept heures, c’était tard en ce temps-là ; il semblait que cette heure eût été instituée pour la commodité des poètes qui n’avaient pas trouvé à pêcher un diner ailleurs ; refugium peccaloruin , comme disent les litanies.

» S’il est doux parfois de remonter le cours de l’existence par le souvenir, il est douloureux

Digilized by Coogle

MES BONS DINERS 273

aussi, quand on a passé la moyenne de la vie humaine, de voir la solitude qui s’est faite autour de vous.

» 11 m’est impossible aujourd’hui de me rappeler un de ces événements de l’époque qu’on aime à invoquer, du temps de la jeunesse, sans que j’évoque en même temps des amis et des compagnons qui ne sont plus.

» Ainsi cette belle et noble figure de madame Hugo vient de disparaitre, et cette charmante Léopoldine devait, quelques années plus lard, se noyer à Villequier avec son jeune mari, qui l’adorait, le frère d’Auguste Vacquerie.

» Un des convives, sinon les plus assidus, au moins les plus désirés et les plus accueillis, était Gérard de Nerval, cet esprit si littéraire, si original, si distingué, qui n’a pas encore dans la littérature la place qu’il occupe dans notre souvenir, mais qu’il aura lorsque, la postérité ayant fait son choix et son triage, ceux qui comme lui n’ont écrit que de l’excellent, se trouveront

274 ^ LA OLKÜE D’On

avoir un plus gros bagage que les plus féconds. » Un souvenir à son sujet :

» Avant sa triste mort, Gérard, frappé de celte horrible maladie, la folie, avait dâ être soigné dans une maison de santé. Un jour, je reçus une lettre du directeur de cette maison :

» — M. Gérard, me disait-il, dont la guérison est aujourd’hui à peu près complète, témoigne depuis quelques jours un vif désir d’aller diner chez vous. Si vous pouvez le recevoir demain, je le ferai accompagner par une personne de conBance. Je vous recommande deux choses :

qu’il ne veille pas trop tard et qu’il ne boive pas de vin pur. Ici, on lui sert du vin mitigé d’avance, et il n’y fait pas attention. Il y faut mettre cependant un peu d’adresse pour ne pas le fâcher. ^

> Gérard vint, et les prescriptions du docteur furent suivies à la lettre.

* Quelques jours après, Victor Hugo arrive chez moi de grand matin.

MES BONS DINERS

» — Voici, me dil-il : le directeur de la maison de santé où est notre Gérard m’a écrit hier soir que Gérard vent venir aujourd’hui ditier à la place Royale. Il me dit que vous êtes au courant de certaines précautions qui ont très-bien réussi il y a quelques jours chez vous. Je viens donc vous dire qti’il faut que vous veniez diner également là-b..s, et que vous arriviez de bonne 'heure pour que nous fassions nos préparatifs.

» J’arrivai de bonne heure à la place Royale. Hugo et moi, nous composâmes, au moyen d’une adjonction d’eau calculée, discutée et essayée, un vin inoffensif, mais probable, dont nous cachetâmes soigneusement deux ou trois bouteilles que nous roulâmes ensuite dans la poussière, en ajoutant un peu de toile d’aiaignée sur le goulot.

» A table, nous plaçâmes Gérard entre nous deux, pour ne pas avoir besoin de mettre le reste de la famille et les autres convives au ré-

LA QUKI E D’OR

gime de l'abondance, auquel nous nous soumîmes avec lui...

» Il fut pendant tout le dîner parfaitement raisonnable et brillamment spirituel.

» Un seul mot cependant frappa les convives et nous donna à tous un frisson dans le dos.

» On sacriflait, en causant, >Ie temps présent au temps passé ,et l’on signalait tout ce qui < allait mal >.

» — C’est tout qui va mal, dit Gérard; mais savez-vous pourquoi ?

» Quelques-uns donnèrent des raisons,

» Gérard reprit :

» — Ce n’est pas cela. Vous ne savez rien de la cause de désordre et du tohu-bohu de la société. Je la connais, moi, et jo vais vous la dire ; Dieu est mort !

7 Le dîner se passa sans autre incident. Vers dix heures, Gérard, qui avait promis à son médecin de rentrer de bonne heure, se leva, et Hugo et moi l’accompagnâmes jusqu’au bas

MKS BONS UINERS - 277

de l’escalier, où son surveillant ratiendait avec une voiture. Les mains serrées, les adieux faits, Gérard, avec un de ses sourires si fins et si spirituels, nous dit :

» — A propos, ceux qui croient que j’ai pris pour du vin ce qu’on m’a fait boire ce soir, ceux-là se trompent beaucoup.

» Mais revenons au diner qui est ou était le sujet de mon récit.

« A lire les livres de VictorjHugo, àle voirjuiménie en public ou en présence d’étrangers, toujours un peu solennel, on ne devinerait jamais la gaieté qu’il avait dans ces réunions intimes, gaieté pleine d’abandon, qui allait jusqu’à dire des bouffonneries. On sait quel charme a le rire des figures sérieuses ; cette gaieté naïve et contagieuse du poète avait au plus haut degré ce charme-là. La présence de Gatayes, qui avait été à l’école avec lui quand ils étaient enfants tous les deux, avait le don d’augmenter beaucoup cette disposition.

ï Un soir, nous arrivons, Gatayes et moi, à la place Royale un peu avant sept heures. Nous trouvons Hugo prêt à sortir, debout, ganté, le chapeau déjà sur la tète, et madame Hugo à table avec ses deux filles, Charles et Victor étant en pension.

» — Ah ! vous voilà, nous dit madame Hugo ; j’espère que vous ne venez pas dîner?...

» — Au contraire, nous venons dîner.

» — C’est une erreur et un espoir dont il faut vous défaire ; il n’y a pas à manger. Vous voyez Victor que j’envoie diner chez un ami irreligieux. C’est aujourd’hui vendredi saint, et j’ai, pour mes filles et pour moi, trois rougets et quelque compote jde fruits. Nous n'en donnons à personne.

» — Puisqu’il en esfainsi, dit Hugo, puisqu’il n’y a pas à manger, je reste. Je partagerai du moins le jeûne et la faim de mes amis.

> — Il y a bien du pain et du fromage, dis-je< » — Oui* peut-être.

MES BONS DINERS *79

a — Eh bien, c’est de quoi faire un diner excellent.

» — Et je sais, dit Hugo en ôtant ses gants et son chapeau, une armoire pleine de confitures. Que l’on mette trois couverts. '

» Madame Hugo, qui ne se résignait pas si bien que nous, envoya un domestique chercher n’importe quoi dans le quartier.

» La cuisinière trouva quelques ceufs dans un garde-manger, — et nous fimes des fouilles dans de vieilles grandes armoires où on jetait péle-méle toute sorte de présents qu’envoyaient parfois des inconnus au grand poète qui les charmait; — nous y trouvâmes jusqu’à une bouteille do vin de Chine. Les œufs, le fromage, les confitures nous composèrent un diner exquis.

» Nous refusâmes avec noblesse une part qu’on nous offrait généreusement des trois poissons rouges.

» Nous étions gais jusqu’à la gaminerie, et c’est sans contredit que je dois classer ce diner au

premier rang des meilleurs que j’aie faits dans

ma vie.

)» Quant au domestique envoyé à ladécouverte, il revint à onze heures du soir avec un poulet * étique, sec, brûlé, un vrai poulet de théâtre.

)) Il s’était arrêté et oublié à dîner lui-même au cabaret.

— Et moi, dit Paul, je mets au rang des bons dîners celui que nous venons de terminer au cabaret avec les côtelettes du chaircuitier.

— Et il est venu à propos, répondis-je, je venais de faire une visite qui m’a attristé. Dans cette maison où tu m’as attendu à la porte, j’allais voir une pauvre famille dont le chef m’avait écrit sans me connaître pour me prier de lui trouver un emploi qui lui permit de nourrir sa femme et ses enfants. J’étais allé pour leur promettre de m’en occuper, et en même temps leur faire accepter le plus adroitement possible quelques faibles secours. J’ai vu là une triste misère, que la dignité qui résiste encore rend

MES BONS DINERS

à la fois respectable et plus poignante. J’ai dû donner au très-peu que je pouvais donner la forme d’un prêt...

— Et que sait faire ton homme ? me dit Paul.

— Lire, écrire, compter.

— Il a une place toute trouvée, je le prends chez moi.

— Retournons les voir, et ne perdons pas un instant pour porter cette bonne nouvelle qui sauve toute une famille. Quel bon début, pour un bon dîner, d’étre cause que les pauvres dînent mieux ; les meilleurs dîners que je me rappelle sont ceux où il n’y avait pas à manger.

ou

Page 1