ORDRE DU PARAPLUIE PANACHÉ
« Cher collègue,
» Ce n’est que par l’association que nous pouvons lutter contre nos tyrans. A cet effet, nous avons fondé, dans notre pension, une conspi-
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raüon permanenle. Les conjurés soussignés vous ont jugé digne d’être des nôtres; c’est pourquoi il serait bon que vous pussiez vous entendre avec un de nous, qui vous expliquerait les mots de ralliement, les signes de reconnaissance, l’origine et le but de l’association. Un de nos tyrans fait peser également sur vous son sceptre de fer ; c’est assez désigner le pion de dessin Antoine ; c’est ce qui nous a fait penser à votre pension. Il faudrait que, lundi prochain, vous filassiez et vous trouvassiez , pendant la classe du matin, aux Tuileries, sur la terrasse où est le Laocoon. Un de nous s’y trouvera, vous le reconnaîtrez à ces marques : il vous abordera en vous faisant voir un ruban de soie d’un bleu passé, c’est l’insigne de l’ordre du Parapluie panaehé; et vous, pour qu’il puisse vous reconnaître, selon nos us et rites, vous lui répondrez par notre mot de ralliement, que nous avons assez de confiance en vous pour vous confier, ne vous laissant pas ignorer qu’en cas
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de trahison notre haine serait terrible et inexo-
rable, ce qu'à Dieu ne plaise ! Ce mot est Vengeance et parapluie. Ensuite, si, comme nous en sommes d’avance convaincus, vous répondez convenablement à ses questions, il vous décorera immédiatement du ruban de l’ordre du Parapluie panaché, et il vous initiera à nos mystères; vous aurez ensuite à nous proposer l’admission de neuf de vos camarades , que vous en jugerez dignes sous le rapport du courage et de la discrétion. »
Cette lettre fut remise, et la réponse ne se fit pas attendre. Le rendez-vous eut lieu, comme il avait été dit, devant le groupe de Laocoon, entre les deux écoliers qui avaient file. Traduisons encore ce mot pour ceux de nos lecteurs (jui ne sont pas Parisiens. Filer signifie faire V école buissonnière, c’est-à-dire aller se promener clandestinement pendant la classe, au risque des punitions les plus sévères et des accidents
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les plus graves, dont les exemples ne sont que trop communs.
L’élève de l’autre pension fut initié, et une correspondance quotidienne s’établit entre les deux pensions, après que les neuf conjurés nouveaux eurent été admis et affiliés comme celui qui les avait présentés. Le malheureux Antoine, le seul qui fût à la fois dans les deux pensions, fut la victime principale de l’association. Dans les lettres qui s’échangeaient, au collège, entre les membres de la conspiration permanente du Parapluie panaché , on se communiquait les tours qu’on lui avait joués dans chaque pension, et des remarques cruelles sur le délabrement de ses vêtements, sur les détails desquels on appelait l’attention des conjurés. Cette émulation entre les écoliers des deux pensions fit imaginer, à l’encontre du maître de dessin, cent malices infernales. Ainsi, un jour, Antoine partit de chez nous avec un papillon de papier qu’on avait trouvé moyen d’accrocher au collet de son
habit. Sans parler du succès qu’il eut tout le long du chemin, ce fut à son arrivée chez nos rivaux quelque chose d’inouï : ils se sentirent vaincus; en vain ils mirent sous les pas d’Antoine des pois fulminants, en vain on creva le fond de son chapeau, l’avantage nous resta. A quelque temps delà, l’un de nous encourut une punition sévère; elle n’avait pas été provoquée par Antoine, mais infligée directement par le maître de la pension. Le coupable avait été rencontré au bois de Boulogne pendant la classe de collège, et, informations prises, il avait été constaté qu’il n’avait pas mis les pieds au collège depuis trois jours.
La punition consistait en un énorme pensum, quinze cents vers d’Ovide à copier; plus, une journée de cachot.
Il est bon de faire ici une courte description du cachot. Le cachot avait été autrefois et primitivement destiné à serrer le bois et le charbon de la cuisine, qui n’était séparé de l’atelier de dessin que par un gros mur. Le cachot avait
ris
néanmoins son entrée particulière, le jour n’y pénétrait d'aucun côté. Le plus souvent cette ])unition n’était infligée que pour quelques heures, mais la faute avait été jugée assez grave pour nécessiter une expiation exceptionnelle et exemplaire. Le prisonnier, averti de sa condamnation , avait pris ses précautions à l’avance pour se défendre contre l’ennui. En effet, au moyen d’une vrille, depuis le malin jusqu’à dix heures, avec une persévérance qui aurait pour les écoliers d’excellents résultats si elle s'appliquait au bien, il avait réussi à pratiquer dans la muraille un petit trou qui lui permettait de voir dans la classe de dessin. Antoine y travaillait,
et l’écolier, pour la première fois, aperçut ce
qu’il faisait. X*** était ému et peignait avec ardeur. Après quelques instants donnés à la curiosité, le prisonnier pensa qu’il fallait le déranger, et, en appliquant sa bouche sur le petit trou qu’il avait pratiqué dans la muraille, il se mit à imiter le cri de divers animaux : le miaulement
(lu chat, les aboiements et les hurlements du chien, le chant du coq, les phrases qu’on apprend aux perroquets. C’était peine perdue; Antoine absorbé par son travail, ne s’en apercevait même pas... Mais il leva les yeux sur l’horloge et parut effrayé de l’heure.
— Quel malheur! dit-il.
Il sortit un moment de l’atelier pour aller dans sa chambre; il rentra ensuite dans l’atelier portant à la main son habit bleu; avec un pinceau, il étala un peu d’encre sur les coulures blanchies, puis il passa du fil dans une aiguille et essaya de recoudre de son mieux le fond de son chapeau.
— Pauvre chapeau ! dit-il à demi-voix, il a bien gagné sa retraite; voyons donc.
11 ouvrit un tiroir et en tira une à une vingt pièces de cent sous, il les recompta trois fois et dit :
— Il n’y a pas moyen... c’est aujourd’hui qu’ils viennent. »
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Jl soupira, étendit un peu d’encre sur le raccommodage de son chapeau et le mit sur sa tète; il entr’ouvrit la porte et rentra en disant : — Allons! il pleut.
Il regarda tout autour de lui par un mouvement machinal, comme s’il eût cherché* son parapluie, puis ilse dit :
■ — Que diable est devenu ce parapluie 11 regarda encore dehors, puis :
— Ça n’est pas près de passer, et il faut que je sois revenu de bonne heure pour les atlendre.
Il boutonna son habit jusqu’au menton et se
mit résolument en route ; pendant ce temps, le
pi isonnier pouffait de rire. Il n’aurait pas voulu pour rién au monde ne pas avoir été en prison. Cependant, il lui tardait d’en sortir pour faire des récits de ce qu’il avait vu et entendu à ses amis les conjurés, et pour en écrire aux affiliés de l’autre pension.
A midi, heure du dîner, la cloche retentit, et
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on vinl chercher notre écolier pour le conduire au réfectoire, où il devait manger du pain sec. Ses complices trouvèrent moyen de lui faire passer quelque chose; néanmoins, il fit un mauvais diner. Après quoi, la pluie ayant cessé, pendant que les autres s’élançaient pour jouer dans l’avenue plantée d'arbres consacrée aux récréations, on le reconduisit au cachot. Il commença par frapper un peu du pied et par se dépiter, puis il se remit à son observatoire. Antoine venait de rentrer. Il n’était pas nourri à la pension ; les leçons qu’il donnait en ville, quelquefois dans des quartiers éloignés, ses études d’anatomie etde peinture lui auraient rendu fort difficile l’exactitude aux heures des repas. Il recevait à ce sujet une petite compensation en argent. Il ouvrit un tiroir et en tira un morceau de pain, qu’il commença à dévorer à belles dents.
— Tiens, se dit le prisonnier, le pion de dessin est donc aussi au pain sec? Il ne fait pas un meilleur diner que moi.
IIISTÜIKI: 1) LIS LION
Son morceau de pain à moitié mangé. Antoine but un verre d’eau, puis il replaça son chevalet en un jour convenable et examina son tableau, tout en achevant son morceau de pain et en se parlant à lui-môme.
— Il faut remettre ici de la lumière... Cette main n’est pas suffisamment dessinée... Voilà un mauvais pli !
Il joignit fortement les mains et dit à demivoix :
— O mon Dieu! n’est-ce pas la vanité qui m’aveugle? mais il me semble... O mon Dieu !
je vous remercie... Je sens là que vous m’avez donné du talent.
Le prisonnier, qui avait commencé à faire l.îborieusement passer des brins de paille de son cachot dans l’atelier, était surpris et ému de l’émotion d’Antoine.
Le portier entra dans la classe et dit :
— Monsieur Antoine, ce sont vos parents.
LA QUEUE U'ÜR
— Faites-les entrer, reprit Antoine avec empressement.
Vu is il devint très-rouge et se hâta de cacher
le reste de son pain dans le tiroir, et le verre
de la bouteille d’eau derrière une bosse.
Alors, toujours posté à son observatoire, notre écolier vit entrer, sous la conduite du portier, un homme et une femme, tous deux fort âgés, mois bien portants et proprement vêtus. Le portier leur ouvrit la porte et se retira. Antoine embrassa tendrement son père et sa mère; ceux-ci étaient également heureux de le voir, il les fit asseoir, et voici la conversation qu’entendit le prisonnier :
ANTOINE. — Vous avez tous les deux des mines superbes, je vois que vous vous êtes bien portés depuis le mois dernier.
LA MÈRE. — Oui, mon fils, grâce à tes soins,
nous ne manquons de rien pour le corps, et pour le cœur nous sommes bien fiers et bien heureux de notre fils.
ANTOINE, lui baisant la main, — Ah! chère mère, quelle joie j’aurai à vous voir, en effet, et avec plus de justice, un peu fier de moi..., si, à force de travail et de persévérance, je • parviens à mon but! Mais dites-moi, la, est-il bien vrai que vous ne manquiez de rien ?
LE PÈRE. — C’est-à-dire que nous n’avons jamais été si heureux ; non-seulement tous nos besoins sont satisfaits, mais encore nous ne nous refusons pas notre café après-dîner. Non, mon cher fils, non, grâce à toi, il ne nous manque
rien.
ANTOINE. — Dites : grâce à votre modération,
à votre économie à tous deux, et à l’ordre et à rentente du ménage de ma mère.
LA MÈRE. — Mais toi, mon cher fils, je te trouve un peu amaigri; ne te manque-t-il jamais
rien ? Pense que nous pourrions un peu nous restreindre. Ce serait gâter ce que tu fais pour nous que de nous laisser le souci qde tu t’imposes des privations. Comment te nourris-tu ?