LA U U LUE D’OU
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ANTOINE. — L’ordinaire de la |)cnsion, un peu meilleur même pour les maitres que pour les élèves, qui payent fort cher. Si j’ai l’air un peu faiigué, c’est moins le travail que l’émotion en finissant mon tableau, si près de l’oüverture de l’exposition du Louvre.
LA MÈRK. — Je suis conlente que tu te nourrisses ici, c’est comme une nourriture de famille; tu as de la soupe, des repas réglés. Mais ça n’est pas tout que de manger, il faut s’habiller. . .
LEPÉRE^— Et avoir un peu d’argent dans sa poche'..., à ton âge surtout. Tiens, vois-tu, mon garçon, je vais tout te dire, c’est que c’est notre seule inquiétude à ta mère et à moi, la peur que tu ne te prives pour nous ; et nous avons pensé que, quoique vieux, je trouverais bien quelque occupation. Je pourrais encore tenir des livres quelque part, chez un négociant, et tu ne nous donnerais que la moitié de ce que tu nous donnes,
ANTOINE. — Vous.., mon père, travaillera
votre âge! N’avez-vous pas assez travaillé et travaillé pour moi ? N’est-ce pas à mon tour ? J’espère bien avoir un jour un fils qui ne me laissera pas travailler à soixante et dix ans.
LA MÈuE. — Comme le dit ton père, nous en parlons tous les jours; tous les jours, après 'souper, nous disons les Grâces : en remerciant Dieu, nous bénissons notre fils. Puis nous parlons de nos craintes, et nous avons résolu de nous en expliquer avec toi. Comment es-tu habillé? [Elle regarde l’habit bleu de A’***.)
ANTOINE, riant. — Vous allez me gronder de ce que je ne me suis pas fait beau pour vous recevoir, de ce que j’ai gardé mon habit de travail. Exigez-vous que j’aille dans ma chambre nîettre mes habits neufs ? Avez-vous cru, par hasard, que c’était là mon habit n® 1 ? Non, chère mère, c’est l’humble n“ 3 ; il ne parait que quand je travaille seul dans l’atelier ; le n” 2 est l’habit des leçons. Pour le n° 1, c’est le costume des grandes cérémonies, des fêtes,
des dîners en ville; il ne prend l'air que dans les grandes occasions. Faut-il que je vous apporte là toute ma garde-robe? Ah! vous aver cru que je sortais avec ce vieil habit bleu? C’est comme si vous pensiez que ce vieux chapeau déformé et rougi est mon meilleur chapeau; mais, le matin et le soir, quand il fait mauvais temps, on ne peut raisonnablement mettre ses belles hardes pour les gâter.
i.A MKKE. — Mais, la dernière fois que tu es venu nous voir, tu avais cet habit et ce chapeau.
ANTOINE, toujours riant. — Que voulez-vous!
je ne savais pas qu’on fût si cérémonieux à la campagne; d’ailleurs, ce chapeau et l’habit avaient alors six mois de moins, car je ne puis vous aller, voir bien souvent. Soyez tranquilles, à ma première visite, je serai dans mes grands atours; j’étalerai toutes mes magnificences, je mettrai toutes les pierreries de la couronne, habit noir et bottes vernies. Si vous avez par là une héritière qui soit jeune, belle, vertueuse
et douce, ce sera le vrai moment de me faire voir à elle. Ah ! cette pauvre mère, qui croyait que son fils se montrait par la ville en pareil costume ! non, chère mère, non; j'ai Tair aussi petit-maître que votre chère vanité maternelle peut le désirer. Je ne veux pas que le père Ira- ' vaille.
LE PÈRE. — Mais...
ANTOINE. — Ça me tourmenterait, ça me ferait des préoccupations pénibles dans mes travaux. Je suis très-heureux, ne me gâtez pas mon bonheur. Vous mériteriez, pour vos idées, que je vous forçasse de prendre ce mois-ci plus que de coutume.
LE PÈRE. — Non, sérieusement, je ne le veux pas.
ANTOINE, se levant^ va prendre dans le lirow , . les vingt pièces de cent sons qu'il a comptées et recomptées le matin. Il fait semblant de les compter, comme s il puisait à meme une somme plus forte. Il les donne à sa mère. — Tenez,
cj^ère mère, cor c’est vous qui êtes le ministre
des Onanees. — Voulez-vous voir mon tableau ?
LE PÈRE, lui tendant la main. — Bien! bien!
très-bien ! un peu de lumière ici, et cette main...
ANTOINE. — ■ Ah! mon borî père, tenez... vos deux observations, je venais de me les faire à moi-même quand vous êtes arrivés, précisément les mêmes, et j’allais corriger ces deux défauts.
, LE PÈRE. — Mon fils, tu arriveras, tu seras, un peintre.
ANTOINE. — Oh! mon père, si vous saviez ce que cette parole me donne de courage; votre goût pour les arts est connu, et j’ai vu votre suffrage apprécié par des hommes d’un grand talent.
LA MÈRE. — Et ce beau tableau sera au Salon?
ANTOINE. — Oui, ma mère, s’il plaît à Dieu et au jury.
LE PÈRE. — Il y sera! Ma femme, laissons notre fils à ses travaux. — Adieu, mon cher fils, ta mère et moi, nous te bénissons et nous ap-
niSTOIRR n*UN PION
pelons sur toi la protection de Dieu, qui aime les fils pieux envers leurs parents.
ANTOINE. — Adieu, mon père; adieu, ma mère; soignez-vous bien, et, si l’un de vous deux était malade, que l’autre me l’écrive.
Ils s’embrassèrent tous trois, et les vieux parents partirent.
ANTOINE, seul. — Pauvres chères gens ! travailler à soixante et dix ans! — Oh ! non, j’aimerais mieux mendier par les rues. J’aurais été bien embarrassé s’ils avaient demandé à voir les beaux habits dont je leur parlais. O mon vieil habit bleu, mon vieux chapeau fauve et chauve, mes vieux, mes fidèles amis, ne vous fâchez pas si je vous ai méconnus, si je vous ai reniés ; ce n’est pas par ingratitude; ne vous avisez pas de m’abandonner. Il y a longtemps que je n’ai été aussi heureux. Le suffrage éclairé de mon père, leur bonheur à tous deux... [Il reprend son pain qu’il avait caché dans le tiroir.) Oh ! le bon diner que je fais !
f)8 LA QUEUE D'OR
Antoine acheva son morceau de pain et se remit à son tableau.
Pour l’écolier, il ne songeait plus à faire passer des brins de paille par le trou qu’il avait pratiqué de son cachot à l’atelier; il pleurait d’attendrissement et d’admiration.
— Oh! le bon fils, disait-il, l’excellent homme!
On ne vint le chercher qu’à l’heure du souper. Après le souper, il y avait une courte récréation à laquelle il put prendre part. Il fit le signe de ralliement ; tous les conjurés se rassemblèrent autour de lui ; il nous raconta ce qu’il avait vu et entendu. A ce récit, toute notre méchanceté faite d’ignorance se fondit comme la glace sous les rayons du soleil ; nous fûmes honteux d’avoir pris cet homme respectable pour but de nos persécutions.
— Il faut le laisser tranquille, dit. un de nous, et rompre l’association.
— Non, dit un autre, il faut la maintenir, mais en modifier le but.
— Que le secrétaire écrive aux conjurés de la pension Antoine. 11 faut nous réunir en assemblée générale.
— Mais où? quand?
— Dimanche prochain. — Chez mes parents, je dirai tout à mon père.
— Il nous prendra pour des garnements.
— Hier oui, mais pas dimanche; il nous aidera au contraire. Je vais lui écrire, et il vous fera demander chez vos parents pour un goûter à la maison ; jamais il n’a refusé de m’aider dans le bien.
On écrivit aux élèves afGliés de l’autre pension une lettre qu’on leur remit le lendemain; elle était ainsi conçue ;
oanRE nu p\rat>hiie panaché.
a Tous les membres affiliés recevront dimancbe matin une invitation pour aller goûter cbez le père de l’élève B...; que personne n’y
manque, que personne ne se fasse mettre en retenue; il s’agit d’une grave décision à prendre dans l’intérêt de l’ordre. »
Tout se passa conformément au programme ; le père de B... nous accueillit comme si nous avions été tous ses enfants; il nous félicita de notre résolution, qui fut adoptée à l’unanimité après qu’on eut, par un récit tout simple, fait partager aux conjurés de l’autre pension notre sentiment de respect pour Antoine.
Il fut décidé que l’ordre du Parapluie panaché subsisterait et ne changerait pas son nom; que la conspiration contre la tyrannie des pions deviendrait une association pour la surveillance des pions, et que notre devise : Veiujeaiicc ei Parapluie^ serait ainsi modifiée : Jnslice cl Parapluie. Toutes les forces de l’association furent employées à réparer le mal que nous regrettions.
Le père de B..., qui était fort riche, prit un rôle dans la réparation, et nous demanda, avec
une douce indulgence et une gaieté charmante, de l’affilier à l’ordre du Parapluie panaché.
En conséquence, voici ce qui eut lieu.
La conspiration resta permanente, et la correspondance entre les deux pensions continua d’avoir son cours. Seulement, des deux côtés, elle eut pour but de faire respecter le professeur de dessin. Jamais une classe ne fut aussi tranquille. Antoine n’y comprenait rien. Il comprit encore moins lorsque le portier lui remit un paquet et une lettre qu’un commissionnaire inconnu avait apportés pour lui. Le paquet renfermait un magnifique parapluie. La lettre contenait ces mots :
« Monsieur,
» Quelqu’un qui vous a pris votre parapluie, vous le restitue tardivement, et vous prie de lui pardonner cet emprunt forcé. »
Nous atlendimes la pluie avec impatience pour voir Antoine se servir de notre parapluie
LA UULUE Ü’ÜK
expiatoire, que nous avions acheté par une souscription entre tous les conjurés. Le premier jour de pluie, nous le vîmes sortir et rentrer avec. Nous nous serrions les mains avec effusion.
Nous échangeâmes des félicitations avec les conjurés de l’autre pension.
Le beau-frère de M. B... lit prier, par une lettre, Antoine de prendre la peine de passer chez lui.
— Monsieur, lui dit-il, j’ai entendu parler de vous; aurez-vous la bonté et le loisir de me faire un portrait de ma femme?
Antoine enchanté y consentit. On lui demanda son prix; il se montra plus que modeste. Le portrait fini, le frère de M. B... lui dit :
— Tu m’avais promis de me rendre l’argent que je donnerais à ce jeune homme. Mais il ne s’agit plus ici d’une complaisance. Le portrait de ta sœur est très-beau, je le garde et je lepaye.
11 écrivit à Antoine :
HISTÜIKE D’UN PION 73
« Monsieur, je vous remercie du beau porlrait que vous avez bien voulu faire pour moi. Je profite de ce que vous n’avez encore que du talent. Quand ce talent vous aura acqüTîs la juste réputation qui vous est due, je ne serai peut-être pas assez riche pour payer un portrait fait par vous. Je profite, mais je ne veux pas abuser ; ce serait abuser que de prendre au sérieux le prix de cent francs, dont vous m’aviez parlé; je vous en- envoie cinq cents et demeure votre obligé, »
Quel fut notre bonheur quand nous appi imes (pi’Antoine avait demandé un congé de deux jours pour aller voir ses parents et que nous le vimes partir avec des paquets ; puis quand nous viraes enfin remplacés l’habit bleu et le chapeau rougi ! Le tableau d’Antoine eut un grand succès au Salon, obtint une médaille et fut acheté fort cher. De ce jour, les commandes arrivèrent.
Antoine est aujourd’hui un de nos peintres
les plus célèbres. Il y a dix ans, je le rencontrai.
11 n’est plus jeune, car, moi qui étais un des plus
jeunes de ses élèves, j’ai aujourd’hui quarante ans passés; il en a cinquante-cinq, mais il est toujours si simple et si gai, que j’osai lui raconter toute l’histoire de l’ordre du Parapluie panaché. Il en fut charmé et louché; il en rit et il en pleura. Puis nous cherchâmes ce qu’éiaient devenas les conjurés. Les uns étaient morts, les autres n'étaient plus en. France. Nous en retrouvâmes quatre, j’étais le cinquième. Antoine nous réunit dans un somptueux festin.
Nous avions tous à la boutonnière le ruban bleu de l’ordre du Parapluie panaché. Pendant cinq heures, nous eûmes tous quatorze ans. Il nous fit présent à chacun d'un petit tableau de lui ; tableaux qui, dans le commerce et dans l’opinion des connaisseurs, ont une grande valeur; moi, je donnai des livres à mes anciens associés. Nous convînmes d’une réunion annuelle à laquelle nous sommes très-exacts. Il y a trois ans, on se
HlSTOlUt: D’UX PION 75
réunit chez moi, au bord de la mer : j’avais en-
voyé les invitations ainsi formulées :
Oni)RK DU PARAPLUIE PAXACIIÉ
a Tous les conjurés sont invités, etc. »
Mais nous n’étions plus que cinq, en comptant Antoine. L’un des affiliés, capitaine de cavalerie, avait été tué en Afrique. Celte année, nous devons nous rassembler chez B..., dont le père s’était affilié à la société et nous avait si puissamment aidés à réparer nos méchancetés.
Nous ne serons plus que-quatre ; la mort a encore enlevé un des conjurés.
Je ne finirai pas ce récit par une morale. Ceux des lecteurs qui ne se la feront pas à euxmêmes ne profiteraient pas de celle que je leur proposerais.
LES FI.EURi^