‹ Œuvres complètes d'Alphonse Karr La queue d'orChapitre 7 sur 22 · LA PLURALITÉ DES PÈRES · texte numérisé non relu

LA PLURALITÉ DES PÈRES

De telle sorte qu’en écoutant ce qu'elles disent, en lisant ce qu’elles écrivent, en comprenant tant bien que mal ce qu'elles demandent, en les regardant, on se dit avec effroi :

— Mon Dieu ! c’est comme cela que deviendraient les femmes !

On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, et on ne veut même pas entendre ce qu’il y aurait de fondé et de légitime dans leurs réclamations.

Les femmes elles-mêmes, et je parle des plus

intelligentes, de celles qui comprennent le mieux ce qui manque à leur situation sociale, détournent la tête en rougissant, ne veulent accepter aucune solidarité avec ces tricoteuses^ et abandonnent elles-mêmes leur propre cause.

Ces malheureuses, ces femmes à poigne affectent des^ allures viriles, rejettent la grâce, la pudeur, la décence, et s’enorgueillissent de leur manque de charme.

Je ne citerai qu'un seul exemple du degré de

saiigrenuitéoù peuvent arriver ces réformatrices.

Il s’agit de la « recherche de la paternité », que Salomon, dans ses. Proverbes, déclare inutile «et impossible t comme la trace de l’oiseau dans l’air ou celle du navire sur la mer ».

Les législateurs s’en sont souvent préoccupés ; la plupart ont reculé devant l’incertitude des assertions et l’impossibilité des preuves. Dans «juelques pays où cette recherche a été admise, elle amène d’horribles et ridicules abus.

Une dame, journaliste et conférencière, a

traité dernièrement cette question ; après un préambule dont la crudité ferait rougir un sapeur, elle arrive à reconnaître l’extrême difficulté de cette recherche; mais cette difficulté, elle la tranche avec résolution.

Une femme a un mari et un amant, deux amants, et peut-être davantage : aura-t-elle le droit légal de désigner arbitrairement un père pour le fruit incertain et panaché de ses amours?

LA PLURALITÉ DES PÈRES 101 Voici la loi que propose la dame journaliste : « Que chacun des individus qui ont fréquente une femme en même temps, soit tenu, pour sa quote-part, de fournir à l’entretien de l’enfant. » Ce ne sera plus une plaisanterie sans fondement que celte discussion rapportée par un caricaturiste entre deux gamins ;

— T'as pas de père ?

Des pères, j’en ai plus que loi.

En effet, par un nouvel effet de la tendresse maternelle, une mère prudente et dévouée s’occupera assidûment de donner à son enfant le plus de pères possible pour parer à toutes les mauvaises chances de la vie, à l’abri desquels le petit bariolé se trouvera placé par cette paternité en pique-nique.

Unn avuho non déficit aller,

dit Virgile.

Il ne faut pas mettre tous ses pères dans le même panier, dit le proverbe.

— Êtes-vous le père de cet enfant ? demande un personnage de vaudeville à son interlocuteur,

— Je n’ÿ ai peut-être pas nui, répond celui-ci.

On sera quart de père, comme on est quart d’agent de change.

Un magistrat vous convoque. Vous vous rencontrez dans l’antichambre avec un certain nombre d’hommes de connaissance. Vous entrez à votre tour :

— Monsieur, en octobre 18..., vous fréquentiez la demoiselle Trois-Étoiles ?

— Qu’appelez-vous fréquenter ?

— Vous alliez chez elle?

— Oui, de temps en temps.

— Elle a mis hier un enfant au monde.

— Ah !

— Je suis chargé de vous en faire part.

— Tiens, ça ne se fait plus par lettre ?

— Non, monsieur, comptez "sur vos doigts :

octobre, novembre, décembre, janvier, février.

LA PLURALITÉ DES PÈRES 103 mars, avril, mai, juin. Combien ça fait-il de mois?

— Neuf.

— Alors, vous faites partie des pères de l’enfant.

— Mais, pas du tout!... je n’y suis pour rien.

— La loi est formelle.

Un de vos amis vous remplace, on lui fait les mêmes questions :

— En octobre 18..., vous fréquentiez, etc...

— Fréquenter est beaucoup dire, j’y suis allé deux fois... peut-être; oui, au premier de l’an je lui ai porté un sac de bonbons.

— Vous payerez ceux du baptême. Votre petit nom?

— Agathocle.

— L’enfant n’est pas malheureux!

— Comment cela ?

— Il n’aura que de jolis noms ; nos sociétaires s’appellent Eugène, Aristide, Arthur, Léon ; la loi vous déclare père de l’enfant pour

lOi LA QUEUE D’OR

une part. Maintenant que le magistral a parlé, l’homme peut émettre le vœu de vous voir montrer à l’enfant, en toute cireonslance, un cinquième de cœur et un cinquième d’entrailles de père.

Il est probable que l’enfant, dans les circonstances graves de sa vie, sera fondé à convoquer ses pères comme on convoque ses actionnaires pour obtenir leur avis ou leur autorisation. On ne sait pas encore quel est le député qui se chargera de proposer cette loi à la Chambre.

LES TULIPES

r/csl surtout quand on voit certains goûts qui remplissent et rendent heureuse la vie d’un homme, que l’on comprend bien que chacun a besoin d’avoir sa madone de plâtre ou de bois qu’il puisse parer à sa fantaisie.

C’est ce qui explique comment des hommes souvent très-supérieurs consacrent toute leur vie à quelques fleurs, à quelques insectes, quelquefois à un seul insecte, à une seule fleur, tant un instinct admirable ou quelquefois peut-être une sage philosophie leur enseigne à rétrécir la sphère de leur vie.

Quand on entre dans le jardin d’un horticulteur, et surtout d’un horticulteur qui s’est voué à une culture spéciale, il est difficile au premier abord de comprendre quel est l’attrait qui le fixe dans son jardin cinq heures par jour, à l’ardeur du soleil.

Un terrain sec, gris, sans ombrage, sans verdure presque; dans un coin quelques bâtons verts, dans un autre coin quelques feuilles à peu près vertes.

Il y a pourtant là toute la vje d’un homme et toute une vie heureuse. Chaque année, un mois de réjouissance, et onze mois de souvenirs et d'espoir bien plus doux encore que la jouissance même. Mais, quand vous avez regardé de plus près des fleurs rares et précieuses par ellesmêmes, d’autres auxquelles se rattachent des souvenirs, vous sortez du jardin tout autre que vous n’y êtes entré; vous voyez dans ces calices colorés une partie des trésors qu'admire leur heureux possesseur. Ce jardin si vide en en-

LES TULIPES

trant, vous parait alors peuplé. Vous avez déjà des prédilections; vous préférez la tulipe violette à la tulipe pourpre, et vous y revenez à plusieurs reprises ; vous vous inquiétez un peu d’un grand rosier qui porte ombre à celui-ci, vous arrachez une herbe parasite qui a échappé à la sévère vigilance du maitre; vous félicitez de bonne foi l’horticulteur qui vous présente une tulipe unique : on ne la trouverait dans aucune collection, ni à Paris, ni à Harlem. Il lui a donné le nom d’un de scs amis. A cent lieues de là, cet ami en a fait de même à son égard pour une autre tulipe à laquelle il a, à son tour, donné son nom.

Tout le monde sait quelles folies a causées le goût des tulipes, non-seulement en France, mais dans toute .l’Europe, à une époque fort rapprochée de nous. Voici un trait qui nous revient en la mémoire.

Un fleuriste de Harlem avait une tulipe, une tulipe, sa joie et son orgueil ; elle était d’une

forme parfaite, son vase était régulier et élégant; deux couleurs bien distinctes ressortaient sur un fond blanc satiné, et les onglets, c’est-à-dire le bas de chaque pétale, étaient d’un blanc pur. Il passait ses journées entières à la contempler, et, chaque jour, il y découvrait de nouvelles beautés.

Aux premiers jours de juin, quand la fleur était flétrie , il la déterrait , débarrassait la bulbe des petits cayeux qui l’entouraient, et les plaçait dans un endroit bien sec ; puis il attendait le mois de mai. Et on l’enviait et on le haïssait, car il était heureux. Un jour, un voyageur auquel il avait montré sa tulipe, lui apprit que la pareille existait à Paris, au faubourg du 'femple. La vie de notre homme fut dès lors empoisonnée ; sa tulipe avait perdu tous ses attraits. Un jour, il n’y putplus tenir, il partit pour Paris, paya la tulipe ménechme trois mille francs , l’écrasa sous ses pieds et revint heureux ; la sienne était unique.

LES TULIPES

lO'l

Mais rien ne donnera une idée aussi juste du

degré d’exaltation où l’on était arrivé pour les

tulipes, que de transcrire quelques marchés conclus à cette époque, marchés constatés par des actes encore existants.

Une tulipe d’un mérite médiocre , nommée vice-roi, fut vendue pour les objets suivants : quatre tonneaux de froment, 900 francs; huit idem de seigle, 1,140 francs; quatre bœufs,

1.000 francs; huit cochons, 500 francs; douze moutons, 260 francs; deux tonneaux de vin, 158 francs; quatre idem de bière, 70 francs; deux idem de beurre, 400 francs ; mille livres

■ de fromage, 250 francs; un lit complet, 215 francs ; un paquet d’habits, 180 francs ; un gobelet d’argent, 130 francs; total, 5,195 francs. Un oignon, l'amiral Liefhens, fut vendu

9.000 francs ; un autre, semper auguslus^ fut payé 5,500 florins, c’est-à-dire 12,000 francs; une couronne blanche fut vendue 1,090 francs ; à cette condition que l’acheteur placerait en

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outre, lui-inème, quatre vaches dans l’étable du vendeur. Une couronne jaune fut vendue pour 1,125 francs; et, déplus, une calèche toutattelée de deux chevaux bais. Pour quinze tulipes, ' on donna soixante arpents de terre évalués 85,000 francs. Une femme acheta un oignon d’une autre femme, moyennant 3,700 francs; plus sa belle robe en soie gorge de pigeon, et une chaine en argent. En vente publique, aux enchères, ont été vendues les tulipes d’un aubergiste à Alkmaar appelé Wouters Bartholo* mœus, 190,000 francs. ^

Sur la Gn de 1637, les principaux cultivateurs de tulipes se réunirent à Amsterdam pour mettre un terme à cette espèce de folie, qui ne s’était pas seulement emparée des riches, mais de toutes les classes de la société, et commençait à produire des effets très-pernicieux. Un grand nombre d’ouvriers ne voulaient plus travailler et aimaient mieux courir après les chances de ce traGc. 11 fut donc convenu, avec le consentement

LKS T nul' K s

Cl l’opprobalion des magislrals et bourgmestres, que l’on ne pourrait plus vendre une tulipe, à moins que de prévenir l’autorité de l’acte passé, et, en cas de refus, de conclure les marchés entamés au â4 février 1637, que le vendeur serait indemnisé en recevant, de l'acheteur, dix pour cent. Tous les marchés faits antérieurement à cette date furent reconnus valables. Une telle mesure porta un coup si violent à ce tralic extraordinaire, que, peu de semaines après, on pouvait acheter pour cinquante francs des-tulipes qui s’étaient vendues cinq mille francs.

Ce qui a donné lieu à cette valeur extraordinaire des tulipes durant quelques années, c’est que, pendant le règne de Louis XIII et la régence d’Anne d’Autriche , il était d’usage en France, parmi les seigneurs de la cour, d’offrir au.x femmes des tulipes coupées du plus grand ' prix.

Üuand une femme avait accepté une tulipe, c’était une marque de grande faveur, et elle la

portail attachée au côté gauche à ia ceinture; mais, aussitôt que l'on sut à Paris la baisse de ces fleurs, les dames de la eour n'en voulurent plus ; la grande mode des tulipes passa ainsi.

Plusieurs fortunes et un plus grand nombre de ruines ont pour origine cette bizarre passion des tulipes. Méhul était un grand amateur et en possédait une riche collection ; on a prétendu que Méhul avait été ruiné par .les tulipes. C’est un de ces bruits auxquels leur bizarrerie donne du crédit; mais Méhul, 'qui était arrivé à Paris sans souliers, comme il le disait spirituellement lui-même, a laissé plus de 250,000 francs à sa famille, et c’était une jolie fortune à une époque où les artistes étaient beaucoup moins avancés en industrie qu’aujourd’hui.

Voici les qualités que l’on exige d’une belle tulipe, qualités dont une seule absente ferait l’eléguer une tulipe hors des plates-bandes qui se respectent :

La tige de la tulipe doit être haute, droite,

LKS TULIPES

flexible; let'^se de la fleur d’une coupe élégante el régulière, et sa base arquée en dedans; l’cx- Irémité des pétales doit être arrondie, et l’o»c’est-à-dire le bas de ces pétales, blanc, La fleur doit être à fond blanc, et présenter en outre deux autres couleurs bien distinctes.

L’un de nos plus savants horticulteurs, M. Pirolle, était l’ami le plus intime de Méhul ; ils cultivaient ensemble leurs tulipes dans un jardin situé à Pantin, non loin de l’église. C'est des semis seulement que l’on peut attendre des variétés nouvelles, et les deux amis semaient beaucoup, mais une tulipe semée ne fleurit qu’au ’ bout de trois ans. Il y avait un semis sur lequel tous deux fondaient de grandes espérances , mais, avant que les * tulipes eussent fleuri, Méhul mourut.

Les poètes ont souvent parlé du deuil de la nature à,propos des douleurs de l’homme, nous avons au contraire été frappé fréquemment de l'indifférence de la nature pour nos joies comme

lU LA Ql'EUE D’OR

pour nos peines. Étant encore enfant, j’ai vu noyer un homme : quatre fois il reparut sur l’eau avec d’horribles convulsions; les yeux hors de la tète, les dents incrustées les unes dans les autres, il disparut enün sous une touffe de nénufars et de fraisiers d’eau. Tandis "que le malheureux expirait sous leurs feuilles dans d’affreuses tortures, le soleil dorait les heurs jaunes des nénufars et les fleurs blanches des fraisiers dans lesquelles des mouches joyeuses venaient s’enfoncer en bourdonnant. Le soleil n’était pas moins vif, les fleurs n’étaient pas moins parfumées, et la rivière ne coulait pas moins paisiblement. Après la mort de Méhul, en 1817, des tulipes qu’il avait semées avec son ami, il y en eut une d’une grande beauté, elle était d’une parfaite régularité, et sur son fond blanc satiné se jouaient des rubans noir et pourpre mêlé de feu.

M. Pirolle lui donna le nom de tombeau de Méhul f nom sous lequel elle est fort connue des

LES TULIPES lia

amateurs. Il y a quelque chose de triste et de gracieux à la fois à se représenter une riche fleur servant de tombeau à ràmc d’un musicien — Jes plus grands poètes entre les hommes — et de sentir monter au ciel en doux et faible parfum ce qui autrefois s'exhalait en touchante harmonie.

Quelques différends se sont élevés à diverses reprises, depuis quelque temps, entre des parents présentant leurs enfants à la mairie et certains officiers municipaux.

Il s’agissait de noms quelque peu inusités, que la famille avait choisis pour les nouveau nés, et que les mairies refusaient d’inscrire, ne les connaissant pas, ou ne les trouvant pas sur l’almanach.

Je crois que, dans cette occurrence, ce sont les maires et les adjoints qui se trompaient. .

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Tons les noms ne sont pas sur l’almanach et ne sont pas obligés d’y être ; les saints euxmèmes n’y figurent pas tous ensemble ; ils sont beaucoup plus de 363. Quelques-uns d'entre eux ne figurent au calendrier que dans les années bissextiles; quelques-uns remplacent, tous les deux ou trois ans, ou à de plus longs intervalles, d’autres bienheureux, qui disparaissent pendant le même espace de temps.

D’ailleurs, aucune loi, aucune raison n’astreint les citoyens à porter ou à donner à leurs enfants ou filleuls le nom d’un habitant du ciel. Il est incontestable qu’il est agréable et avantageux d’avoir là-haut un protecteur et un intercesseur, mais la loi n'y oblige personne.

A ce propos, il m’est arrivé, pendant un séjour assez long que je fis à Gènes, il y a quelques années, en 1852, de voir des protégés très-méconlents de leurs protecteurs célestes.

Nervi est une petite bourgade célèbre par ses cultures d’orangers, à quelques lieues de Gènes.

C’est un charmant séjour l’hiver, mais une température trop chaude l’été pour nous autres Français. J’y ai vu des lézards incommodés de l’ardeur du soleil, se mettre soigneusement à l’ombre.

La population se compose de pêcheurs et de cultivateurs ; quand les premiers ont capturé un poisson un peu gros et un peu cher, c’est-à-dire dépassant trente palanques (c’est le sou de cinq centimes, il y en a un de quatre centimes), ils n’ont aucune chance ni aucun espoir de le vendre : alors, le maire {syndaco) leur permet de le mettre en loterie à un palanque le billet ; les billets pris, une grande anxiété occupe les esprits et paraît sur les visages : le plus grand nombre, les femmes surtout, se recommandent à Dieu, à la Vierge et à leur saint patron.

J’en ai vu un, appelé Piétro, qui, malgré une invocation fervente à saint Pierre, avait vu le poisson gagné par un autre. Il entra en fureur, maudit le saint et les parents qui l’avaient placé

VIO LA QIIKIE D’OR

SOUS une protection aussi froide ou aussi inefficace.

— D’ailleurs, s’écriait-il, un beau saint, qui a renié trois fois Jésus-Christ !

Les noms, si nous consultons les dictionnaires et le bon sens, n'ont qu’un but, c’est de désigner et de distinguer les personnes et les choses. On agirait donc contre son but en restreignant les appellations à un petit nombre de noms différents.

Ma) 'te, par exemple, est un charmant nom de femme. Il est l’anagramme du mot aime)' et s’écrit avec les mêmes lettres; mais il faut avouer qu’il y a un peu trop de Marie^ et que vous ne pouvez réunir dix jeunes filles ou dix femmes sans que la moitié au moins portent ce joli nom, ce qui fait que cinq têtes se lèvent ou se retournent quand on le prononce.

J’ai lu sur l’album ou plutôt le cahier de notes et de souvenirs d’un homme qui a beaucoup aimé les femmes, et les aime encore pour sa pu-

nition de les avoir tant aimées, à une certaine date, ces mots significatifs ;

« 23 octobre, encombrement à.’Élcovore. »

La multiplicité ou mieux la fréquence de certains noms provient souvent d’une mode, d’un engouement. — Il y a des années où la moitié des enfants reçoivent le nom du héros ou du lion du jour.

Cela a plusieurs inconvénients; quand le héros s’est évanoui, quand le lion n’est plus à la mode, le nom reste à l’homme ou à la femme tel qu’on le leur a donné à leur naissance. On ne voudrait pas croire combien, pendant les premières années du premier Empire, il y eut d’enfants qui reçurent les noms de Napoléon et de Joséphine^ puis de Marie-Louise. Vers la fin de l’Empire et sous la Restauration, les Napoléon ne s’appelaient plus que Léon. Pour les Joséphine et les Marie-Louise, c’était à perpétuité. Un second danger attaché à ces noms, c’est qu’ils rappellent inexorablement la date qui les

a fait adopter et qu’il ôte aux femmes qui les portent la possibilité de dissimuler leur âge comme tout le monde.

On trouve fréquents en Normandie certains noms peu usités dans le reste de la France et qui onl'étonné singulièrement les lecteurs lorsqu’ils les ont vus dans les romans que j'ai écrits autrefois sur les plages d’Étretat, de Dives et de Sainte-Adresse ; Bérénice, Cléopâtre, Onésime, etc.

Je ne serais pas étonné que l’origine de ces noms remontât à mademoiselle de Scudéri, qui était née au Havre, dont le frère était gouverneur de je ne sais plus quelle place en Normandie, et dont les romans mirent à la mode les noms de ce genre, de même que les romans anglais tradui ts ont baptisé tan t d’^4 manda, â!Anna, de Paméla, etc.

Montaigne dit à propos des noms :

« 11 y a des noms qui , dans certains pays, pour des raisons connues et d’autres inconnues,

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se prennent en mauvaise part. Jean^ Guillaume, Benoist^ en Franco.

< Henry, duc de Normandie, fils de Henry, roi d'Angleterre, faisant un festin en France, l’assemblée y fut si grande, que, pour passetemps, s’estant divisée en bandes par la ressemblance des noms; en la première troupe, qui fut des Guillaume, il se trouva cent dix chevaliers, assis à table, portant ce nom, sans mettre en compte les simples gentilshommes et serviteurs. » « Les premiers noms, dit Platon, ont exprimé la nature et les vertus des choses et sont inspirés de Dieu, »

Joubert, un philosophe français, a dit ; « Si votre ami a deux noms, donnez-lui le plus beau. » f 11 fait bon, dit encore Montaigne, d’avoir un nom beau et qui ayséement se puisse prononcer, car les roys et les grands nous connoissent plus volontiers et oublient plus malayséement, employant de préférence ceux dont les noms se présentent le plus facilement à la langue.

iU LA QUEÜK D'OR

et il raconte que le roi Henry II ne lit jamais aucun bien à un gentilhomme de Gascogne auquel il portait intérêt, parce qu’il ne pouvait se rappeler ni prononcer facilement son nom. »

Et il ajoute qu’on changea le nom d’une des fdleÿ de « la Royne » dont le nom ne pouvait entrer dans la mémoire.

Socrate mettait au nombre des devoirs d’un père de donner un beau nom à ses enfants.

Il ne faut pas cependant que cet amour des beaux noms pousse à tomber dans ce ridicule si fréquent de changer ou d’altérer un nom dont on n’est pas sati.sfait.

Lucien parle d’un savetier, appelé Simon^ qtii, ayant fait fortune, se faisait appeler Shnonide, ce qui prouve que l’importance attachée au de, n’est pas d’invention moderne, on n’a changé que la place.

Je me rappelle une circonstance, que je n’ose raconter qu’à moitié. Un de nos contemporains, sollicitant l’autorisation de faire précéder son

A PROPOS DES NO>fS

isr,

nom de celle particule, le roi d’alors lui dit :

— Je ne vous le permets qu’à condition qu’au lieu d’un de vous en mettrez deux — un au commencement, l’autre à la fin de votre nom.

Or, ce de à la fin de ce nom aurait donné, en l’entendant, l’idée de se boucher le nez.

Il est heureux que les anciens ne nous aient pas laissé toutes les sottises à faire.

Racine, Boileau, Corneille, qui, au premier abord, avaient des noms ridicules, en ont fait de très-illustres noms. '

Jean-Jacques Rousseau , trois vilains noms pour un seul homme, sont devenus un seul et beau nom.

Les Grecs ne donnaient le nom à leurs enfants que trois jours après leur naissance, — Les Romains nommaient leurs fils le neuvième jour et les filles le septième, comme plus précoces et aussi avancées dans la vie à sept jours que les garçons à neuf.

Plutarque, dans les Questions grecques, pré-

iiC LA QIM'UE D’OR

sente un interlocuteur qui demande pourquoi, dans la ville de Cumes, en Éolie, il a entendu plusieurs femmes appelées Onobalis^ nom qui signifie marcKant sur un âne. On lui répond que c’était chez ce peuple une puoüjon de l’adultère. La femme convaincue faisait le tour de la ville sur un âne, et changeait le nom qu’elle avait porté jusque-là contre ce nom d’Onobatis, qu’elle conservait jusqu'à la fin de ses jours.

Chez les Lacédémoniens, il n’était permis d’écrire sur les tombeaux que les noms des citoyens morts pour la patrie. On n’était pas exposé à lire sur une pierre funéraire cette inscription célèbre ;

« Ci-gît un tel, épicier. Son épouse inconsolable continue son commerce. »

Les noms hébreux composés renfermaient souvent un sens très-étendu et très-compliqué.

Dieu dit à Isaïe de donner à son fils un nom qui signifie ; « Pressez-vous d’enlever les dé-

A PROPOS DES NOMS m

pouilles, ravagez sans délai les terres des ennemis. El dixit Dominus ad me : Voca nomcn ejus « accéléra spolia delrahere^ feslina prædari. » (Isaïe. Ch. VII, verset 3.)

Les noms grecs avaient également un sens, nous en reparlerons tout à Theure, et nous en avons adopté un certain nombre sans nous préoccuper de ce sens et souvent sans le connaître.

Savez-vous ce que signifient les noms des principaux anges, noms très-souvent donnés au baptême?

Gabriel^ la force de Dieu; Michel^ la puissance de Dieu ; Raphaël^ le secours de Dieu ; Uriel^ le feu de Dieu; Chérubin, multitude des sciences; Séraphin^ embrasement d’amour.

Les lettres composant les noms avaient, selon les pythagoriciens, chacune sa valeur en chiffre et chaque chiffre son sens au point de vue de l’avenir. Le nom dont les lettres additionnées produit la plus grosse somme doit vaincre les

lis LA QIEUE n OR

autres au combat, en amour, en procès , au

jeu, etc.

D’après les règles, il était clair que Patrode serait tué par Hector et Hector par Achille.

Le nom de Patrocle ne montait qu’à 861, celui à' Hector à 1225 et celui A' Achille à 1501 .

On a attribué à Pyihagore cette découverte que le nombre impair de voyelles dans un nom menaçait celui qui le porte de devenir aveugle ou boiteux.

Duplessis-Mornay, le célèbre htiguenot, trouva dans le nom du pape Paul V le nombre de 666, qui est le nombre de la bête de l’Apocalypse : El numerm ejus est sexcenti sexagenta sex. (Apoca- , lypse, chapitre XIII, versets 17 et 18);ce qui, en ce temps, fut jugé une découverte importante et une chose grave contre le souverain pontife.

Je terminerai par une petite liste de noms

composés de la même manière et parmi lesquels on pourrait faire un choix dons l’occasion.

Mais, auparavant, je veux dire quelques mot.s

A PROPOS DKS NOMS

de noms justement tournés en ridicule lors de la première Révolution : radis^ carotte^ navel, c’était Tabus d’une idée raisonnable, et cet abus a tué ridée. N’est-il pas aussi ridicule que d’appeler quelqu’un navet, de donner le nom de dixiéme mois, décembre à celui qui est le douzième, et d’appeler septembre, octobre, novembre, c’est-à-dire septième, huitième et neuvième mois ceux qui sont les neuvième, dixième et onzième : quel intérêt a pour nous aujourd’hui le mois de J anus ^ janvier : le mois des expiations février : le mois du dieu de la guerre, le mois de mai, à la mère de Mercure; le mois

d’Auguste, août, etc.?

Les mois^qui, divisés en quatre terminaisons — une par saison — rappelaient la température et les produits de ce mois : iloridor, messidor, • fructidor, — les tleurs, les moissons, les fruits ; et vendémiaire, brumaire, frimaire, — les vendanges, les brouillards, le froid , etc. , étaient une pensée poétique et raisonnable.

l'iO L\ aUEUK D'oil

De meme noire semaine, consacrée à la terre, à Mars, à Mercure, à Jupiter, à Vénus, etc., — lunœ dies^ Mars dies^ Mercuris dies, Jovis dies^ Veneris dies, que, dans le midi de la Fronce, on prononce di lun^ di mar^ di mercre^ etc. ; cela a-t-il le sens commun?

Mais revenons à la liste dont je vous parlais tout à l’heure. Les uns sont jolis ou harmonieux , — d’autres expansifs ou singuliers , beaucoup pourraient être adoptés, — et il ne serait pas difücile d’en chercher et d’en composer d’autres. — Pour arriver à restituer au nom son rôle logûiue et naturel : désigner et distinguer les personnes, ce qui ne peut avoir lieu si un grand nombre de ces personnes portent le même nom.

Agapanlhe , fleur d’amour; — Chœnanle, fleur entrouverte — Spalax, taupe.

Agrion, farouche; — Rhodolène^ enveloppe rose ; — Liparis, visqueux.

Callilhiix, belle chevelure; — Polydir-

A PROPOS DES N’OJiS I3l

cé«, regard perçant; — Meyalops^ grand œil.

Vesperlilie^ Vesperlilion, oiseau de nuit; — Semnocèse, singe vénérable ; — Calamoboas^ la plume gueulante.

Pruboscide, qui a une trompe ; — Leucuïum, violette blanche ; — Philésie, amicale.

Chalcoslùme , bouche d’airain; — Pralyra, fragile ; — Selasie^ éclatant.

Chrysostôme , bouche d’or; — Prosopis , masque ; — Lalrobione, vie cachée ; — Polyslome, à plusieurs bouches.

Rhodomèle^ rose noire ; — Spilanlhe^ tleur tachée ; — Oxalide, oseille aigre.

Siderile^ de fer ; — Poiydacrie, pleureuse ; — Leuconotis, épaules blanches ; — Aidosie^ la pudeur.

Àcoulhion^ porc-épic ; — Pseuduphane , fausse lueur.

ProphylaXy sentinelle ; — Leucodoii, dents blanches ; — Xanthomù, oiseau jaune.

J32 LA QLEUE îl’OR

Leuconliynquc, museau blanc; — Prupliodcsie^ bruyanle; — Lamprius, resplendissant.

Lalriogyne, femme cachée ; — Melanlkée, fleur noire ; — Scaptobius, qui creuse la vie.

Sciophile , amie de l’ombre ; — Onjclêre , fossoyeur; — Lecryups^ œil oblique ; — Amalic, tendre.

fscfüospachys, hanches épaisses ; — Meyalophrys , gros scurcils ; — Mostux , moustache.

Spinelle^ diamant ; — Hhinolophe, éminent nez ; — Sarcophile, qui aime la chair.

Ophioslôme, bouche de serpent ; — Pachycoris, punaise épaisse ; — Phvmomeris , qui montre beaucoup la jambe ; — Fanny, brillante ; — /résine, épervier ; — Lalagète, babillarde.

Lafitrilie, qui agit en secret; — Lusimaque, qui apaise les combats ; — Lycodon, dent de loup.

Phlogolès, rouge ardent ; — Emmenait the.

A l’ROPOS' DES NOMS

fleur qui ne se fane pas ; — Engole , belliqueuse.

Athalie^ jeunesse en fleur ; — Ophêlie, simple de cœur; — Galènie, sereine; — Macarie, heureuse.

Onèmie, secourable; — Slénie , forte; — Pkilomotliée, le baisé; — joyeuse.

Dhiucharis, gouffre agréable ; — Euchlore, bien verte ; — Triphœne, triplement belle.

/iV/t/oée, rouge; — Acoiilhide, épineuse ; — Enlogane, qui brille ou se réjouit en dedans.

Ærmanlcric, pointe fleurie ; — Phylis, anaie.

Myrmécie, fourmi ; — Echinops , face de hérisson ; — Proseopie, qui regarde en avant; — Amblyope, vue émoussée; — Anitrée, sans bandeau.

Clinuotriba, foule le duvet; — Eidabis, timide ; — Chrynoplère, ailes d’or ; — Erochycriton, à la robe courte.

Eulophc, beau panache ; — Drosophile ,

aime le liquide; — Ceorfènc, odoriférante; —

134 LA (iCEL'E D'OE

Eunjcome, large chevelure; — CæsalHc, yeux

bleus.

Tcleïandre, homme parfait ; — Myrionihe, dix mille fleurs ; — Chioncé^ neige.

JBasanile, pierre de touche ; — Tèrasic, j)rudige ; — Slêphanky couronnée; — Slroygyhy arrondie; — Adèle, cachée; — Abroslalié, vêlement élégant ; — Anlltobole, qui jette des fleurs; — Anogalie, qui éclate de rire; — Psylla, puce, etc.

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